Libr-critique

2 février 2019

[Chronique] PISE (Poésie Indéfinie Sans Emphase – Hommage à Emmanuel Hocquard), par Fabrice Thumerel

Dimanche dernier 27 janvier disparaissait l’une des figures majeures de la modernité négative, Emmanuel Hocquard (1937-2019) : Libr-critique avait eu l’occasion de présenter le Colloque international qui s’était tenu sur son Å“uvre en juin 2017 à la Sorbonne ; la réédition de ses Élégies en 2016 dans la collection « Poésie » de Gallimard ; sa Terrasse à la Kasbah
L’impressionnante somme parue au printemps dernier est l’occasion de saluer un parcours singulier.

Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise, édition établie par David Lespiau, P.O.L, 2018, 616 pages, 23,90 €, ISBN : 978-2-8180-4188-8.

« Ã‰crire, c’est aussi une école de lecture » (p. 304).

« Je crois avoir bien saisi dans son ensemble ma proposition à l’égard de la philosophie, quand j’ai dit : la philosophie, on ne devrait l’écrire qu’en poésie » (Wittgenstein, Remarques mêlées, cité p. 406).

De 1993 à 2005, Emmanuel Hocquard a enseigné à l’École des Beaux-Arts de Bordeaux : à partir de 1998, son cours « Langage & écriture » s’est transformé en ARC (Atelier de Recherche et de Création), auquel on trouve un nom grâce à un autre acronyme, PISE (Procédures Images Son Ecriture). D’emblée, le poète arbore deux prises de distance. D’une part, aux termes de « création » et de « procédure » il préfère ceux d' »expérimentation » et de « dispositif ». D’autre part, il ironise sur la mode, importée des USA, des « creative writing » : comme si l’on devenait écrivain à coups de recettes… En fait, pour lui, ces ateliers d’écriture « sont surtout récréatifs : on y joue à l’écrivain » (p. 12).

Penchons-nous un peu sur PISE. C’est grâce à David Lespiau que nous pouvons disposer rassemblés en un volume des notes de cours (dont les fameuses leçons de grammaire, structurées par les trois notions : Ethique, Logique et Poétique – ELP), textes de création et lettres aux Pisans qui composent cette imposante somme placée à l’enseigne de Wittgenstein et de Deleuze. On y trouve bien entendu des exercices caractéristiques de ce type d’atelier : « procédure de fabrication du poème collectif » (323), « procédure expérimentale d’écriture : l’éponge » (371)… Sans oublier cette invitation adéquate : « Je me souviens de Pise. Trouver une forme » (221). En piste, les étudiants pratiquent le cut-up et le cut-out, mènent à bien leur tour de Pise jusqu’à produire un « voyage à Pise« … Et l’auteur n’est pas avare de jeux de mots : « Pise & Love », « Let it Pise »…

L’intérêt d’une telle somme réside dans les sujets traités : analyse critique du langage ordinaire (distinctions personnel/privé, morale/éthique, notion/concept…), écriture objectiviste, écriture discontinue, idiotie, séries répétitives/séries différentielles, ponctuation… Mais surtout dans les prises de position fondamentales. Tout d’abord, on ne peut être surpris que, dans un cours sur la tautologie – ce « modèle logique de vérité » (Wittgenstein) -, il préfère à la métaphore « la plénitude de la littéralité » (287). On est avant tout admiratif devant l’indépendance d’esprit du héraut de la modernité négative, qui a toujours su résister aux mots d’ordre, à commencer par ceux constitutifs de l’avant-garde : « La notion d’avant-garde ne peut se comprendre et s’expliquer que dans une perspective historique liée à l’idée de progrès, qui a marqué l’ensemble de notre culture depuis plusieurs siècles et fondé, au siècle dernier, ce qu’on a appelé la modernité » (408). L’histoire littéraire n’est pas en reste : « L’Histoire de la littérature est un agencement de mots d’ordre. Ça n’a rien à voir avec les faits : j’écris, je peins, je sculpte, je photographie, je filme, etc. L’Histoire littéraire, c’est la troisième personne du discours indirect, avec les verbes au passé : il a écrit, elle a peint, ils ont sculpté, elles ont photographié, etc. » (262). La Poésie même « est une réserve d’élection pour les mots d’ordre et les gros mots. Ils y pullulent et y prolifèrent ouvertement. Denis Roche avait raison de dire que la poésie est inadmissible, mais il avait tort d’ajouter d’ailleurs elle n’existe pas. Il est pratiquement impossible d’échapper aux mots d’ordre et aux gros mots quand on écrit de la poésie, parce que poésie est déjà un mot d’ordre. Quand vous voyez, imprimé sur une couverture de livre, le mot Poésie, Poème, ou, pire, Poèmes ou Poésies, vous êtes d’emblée confronté à un mot d’ordre » (246).

1 juin 2017

[News] Colloque international Emmanuel Hocquard : la poésie mode d’emploi

Jusque samedi 3 juin, un véritable événement se tiendra à la Maison de la recherche de Paris-Sorbonne : un colloque international sur l’œuvre d’un des grands poètes actuels, Emmanuel Hocquard.

Colloque international, 1er-3 juin 2017
Maison de la recherche de Paris-Sorbonne
28 rue Serpente, Paris 6ème

En 1978, la collection P.O.L. des éditions Hachette s’ouvre avec deux livres : Je me souviens de Georges Perec et Album d’images de la villa Harris d’Emmanuel Hocquard. Si le premier de ces auteurs fait aujourd’hui figure de classique du XXe siècle, le second a joué un rôle de premier plan dans la poésie française depuis les années 1970, et sa présence est aujourd’hui attestée par la réédition en poche des Elégies à l’occasion des cinquante ans de la collection Poésie/Gallimard, suivant de peu la reprise d’Un privé à Tanger dans la collection Points/Seuil. Au moment où l’œuvre poétique et théorique de Hocquard acquiert une visibilité éditoriale, ce colloque en se donnant pour objet l’ensemble des activités du poète, entend en faire valoir l’importance et le situer dans une histoire dont il fut l’un des principaux acteurs.

Hocquard est auteur d’une écriture poétique où se manifeste l’ambition d’une redéfinition radicale, doublée d’une écriture en prose qui déjoue les catégories de genre autant qu’elle joue avec elles (et qui donc a peu à voir avec ce que les avant-gardes contemporaines appelaient « texte »). Poèmes, propositions critiques, fictions théoriques, fictions d’apparence romanesque, apparaissent dans une multiplicité de formats que détermine le mouvement de l’invention. Élaborer pour soi une écriture à laquelle on donnerait ses propres règles, a été l’enjeu majeur de son travail ; le titre d’un des livres de poésie, Un test de solitude, donne la mesure du risque encouru. L’œuvre d’Emmanuel Hocquard, souvent réduite à une idée ou saisie par à travers des rapprochements hâtifs, appelle une lecture ouverte et attentive : c’est la visée principale du colloque.

Cependant, la solitude n’a pas été la condition du poète au cours des années où s’est développé son travail. Hocquard apparaît au contraire comme une figure caractéristique du poète contemporain, intervenant dans un monde ouvert et décentré. Ses livres ont paru dans une maison emblématique de la modernité, P.O.L., dont il a contribué à construire l’image en même temps qu’il bénéficiait de cette image. Reprenant un usage des avant-gardes américaines, il a lui-même créé et animé une maison d’édition artisanale, Orange export Ltd. (1969-1986), où il a publié les poètes de la « modernité négative ». Il a été créateur de la première série de lectures publiques de poésie à l’A.R.C., institution liée au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris (1977-1991) ; organisateur de séminaires de traduction collective à la fondation Royaumont (1985-2000) ; traducteur ; anthologiste ; fondateur de l’association « Un Bureau sur l’Atlantique » qui depuis 1989 contribue à la diffusion de la poésie américaine contemporaine en langue française. Il a souvent travaillé en collaboration (avec Raquel Lévy, Claude-Royet Journoud, Olivier Cadiot, Alexandre Delay, Juliette Valéry…) et beaucoup œuvré à créer un contexte de travail favorable pour toute une communauté.

C’est à la fois ce travail de poète et ce travail de manifestation de la poésie, des années 1970 à nos jours, qui portent le nom d’Emmanuel Hocquard, et que ce colloque se propose de donner à voir.

Organisateurs : Michel Murat (université Paris-Sorbonne), Abigail Lang (université Paris-Diderot), Jean-François Puff (université Jean Monnet – Saint-Étienne), Nathalie Koble (ENS).

PROGRAMME

Jeudi 1er juin
Matinée : présidence Michel Murat
(Vues d’ensemble)
9h30 Stéphane Baquey (Université Aix-Marseille) : La table d’Emmanuel Hocquard
10h15 : Gilles Tiberghien (Université Paris-I) : Planque et filature en poésie
10h45 : discussion et pause
11h15 : David Lespiau : « Les Cours de PISE » : Emmanuel Hocquard à l’Ecole des Beaux-Arts Bordeaux
11h45 : Philippe Charron : La pratique idiote d’Emmanuel Hocquard

Après-midi : présidence Dominique Rabaté
(Aspects du collectif)
14h00 : Élodie Bouygues (Université de Franche-Comté) : Orange Export Ltd : Hocquard éditeur
14h30 : Abigail Lang (Université Paris Diderot) : Les communautés poétiques
15h00 : discussion et pause
15h30 : Pascal Poyet : Un terrain qui n’appartient pas. Sur la traduction.
16h00 : Pascalle Monnier : Emmanuel Hocquard, une histoire impassible
16h30 : discussion et pause
17h00 : Anne Portugal : Les deux côtés de ma virgule
17h30 : Olivier Cadiot : Travailler avec Hocquard

Vendredi 2 juin
Matinée : présidence Jean-François Puff
(Lieux et espaces de l’œuvre)
9h30 : Jean-Marie Gleize : À propos du Commanditaire
10h00 : Jean-Charles Depaule (CNRS) : Hocquard, à propos d’espace
10h30 : discussion et pause
11h00 : Emmanuel Rubio (Université Paris-X) : Littérature, architecture
11h30 : Yasser Elhariry (Dartmouth University) : Hocquard et la Méditerranée. Sur l’idée de « détroit »
12h00 : Flora Isidore (Paris-Diderot) : Habiter l’inhabituel : construction d’une solitude

Après-midi : présidence Nathalie Koble
(Lumière et arts)
14h00 : Xavier Person : Vertige de la transparence
14h30 : Damien Blanchard (Université Paris Diderot) : La luminosité des surfaces
15h00 : discussion et pause
15h30 : Luigi Magno (Université Roma-III) : Le dispositif photographique
16h00 : Zsofia Szatmari (Paris-VIII et Université Eötvös Loránd) : Une poétique du film ?
16h30 : discussion et pause
17h00 : Pierre Alferi : Mon anthologie personnelle
17h30 : Cole Swensen et Nathalie Koble : Lire, traduire

Samedi 3 juin
Matinée : présidence Abigail Lang
(Usages, formes, matériaux)
9h30 : Michel Murat (Université Paris-Sorbonne) : L’usage des formes
10h00 : Marie-Jeanne Zenetti (Université Lyon-II) : Le travail du document
10h30 : discussion et pause
11h00 : Benoît Auclerc (Université Jean Moulin – Lyon-III) : Politiques du littéral
11h30 : Jean-François Puff (Université Jean Monnet – Saint-Étienne) : « Cave canem ». L’œuvre et son dehors
12h00 : discussion et conclusion du colloque

Michel Murat (mmurat@wanadoo.fr)
Abigail Lang (abigail.lang@wanadoo.fr)
Jean-François Puff (jean-francois.puff@wanadoo.fr )
Nathalie Koble (nathalie.koble@ens.fr)

Powered by WordPress