Après ceux de Cerisy (2012) et de Cergy (2014), c’est au colloque de Rouen (2013) de voir publier ses actes : l’actualité ernausienne est des plus denses ces derniers temps (à venir : le nouveau livre d’Annie Ernaux en avril ; des projets théâtraux…).
Annie Ernaux : l’intertextualité, sous la direction de Robert Kahn, Laurence Macé et Françoise Simonet-Tenant, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, automne 2015, 210 pages, 21 €, ISBN : 979-10-240-0464-8.
Argumentaire du colloque
L’intertextualité (française et étrangère) dans l’œuvre d’Annie Ernaux est ici entendue globalement comme « effets de convergence et de divergence entre une œuvre et l’ensemble de la culture qui la nourrit » (Tiphaine Samoyault, L’Intertextualité, Armand Colin, 2005).
La notion d’intertextualité nous a semblé particulièrement pertinente, appliquée à une œuvre accueillie longtemps avec réticence dans les milieux lettrés – en particulier, après la publication de Passion Simple (1992). Des
années durant (jusqu’à la toute fin des années 1990) l’œuvre d’Annie Ernaux fut doublement disqualifiée en France en raison de la présence en son sein d’une culture du monde dominé et d’un parti pris autobiographique clairement affirmé à partir du quatrième récit, La Place (1984). D’une part, l’on brocarda volontiers les références interdiscursives affichées (chansons, littérature dite populaire) ; d’autre part, les partisans d’une littérature canonique considérèrent que l’écriture de la vie, telle que la pratique Annie Ernaux dans un esprit de vérité, était une solution de facilité et de pauvreté, abstraite de toute mémoire littéraire.
S’intéresser à la richesse de l’intertextualité dans l’œuvre d’Annie Ernaux permet de tordre définitivement le cou aux préjugés de cette réception académique. Le colloque entend montrer la généalogie complexe d’une œuvre tissée à la fois de textes et discours de la culture antérieure et de sa culture environnante. Nous nous intéresserons à l’intertextualité fondamentale d’une œuvre poreuse au marmonnement du monde et à laquelle s’applique particulièrement bien la réflexion de Marc Angenot : « l’approche “intertextuelle” peut avoir pour effet de briser la clôture de la production littéraire canonique pour inscrire celle-ci dans un vaste réseau de transaction entre modes et statuts discursifs, le discours social. Il y a là une attitude nouvelle quant à la place même qu’occupe le littéraire dans l’activité symbolique. » (« L’intertextualité : enquête sur l’émergence et la diffusion d’un champ notionnel », Revue des sciences humaines, n° 89, 1983).
Nous nous emploierons également à établir combien le travail constant de la mémoire de la lecture et de l’écriture féconde le processus créateur. On se permettra à cet égard de citer Annie Ernaux : « L’empreinte des livres
sur mon imaginaire, sur l’acquisition, évidemment du langage écrit, sur mes désirs, mes valeurs, ma sexualité, me paraît immense. J’ai vraiment tout cherché dans la lecture. Et puis, l’écriture a pris le relais, remplissant ma vie, devenant le lieu de la recherche de la réalité que je plaçais autrefois dans les livres. » (L’Écriture comme un couteau, Stock, 2003). Les études génétiques ont d’ailleurs prouvé à quel point l’œuvre ernausienne est nourrie par la mémoire littéraire. C’est indéniablement une œuvre qui prend ses racines dans un terreau d’influences mêlées, admirées ou combattues, où se mêlent les écrivains glorieux (Proust, Flaubert, Woolf, Perec, Beauvoir, Sartre…) et une littérature populaire méprisée par les instances d’évaluation critique et universitaire.
L’œuvre d’Annie Ernaux est importante à bien des titres, mais aussi en ce qu’elle réussit le tour de force de s’affirmer comme une voix singulière et universelle grâce à un jeu intertextuel et, plus largement intersémiotique, intense et maîtrisé.
SOMMAIRE
I. Le canon :
Maya Lavault ( Paris IV) : « Annie Ernaux, l’usage de Proust ».
Lyn Thomas ( London Metropolitan University) : « Ennemies de classe ou âmes-sœurs : Virginia Woolf et Annie Ernaux ».
Linda Rasoamanana ( Mayotte) : « Annie Ernaux et Albert Camus : transfuges et médiateurs ».
Thomas Hunkeler : « Annie Ernaux et le Nouveau Roman : une histoire d’amour ratée ? »
II. Lectures étrangères : politiques du chagrin
Elise Hugueny-Léger ( St. Andrews) : « "À cette époque-là, c’était toujours fête" : Ernaux et Pavese, la solitude en partage ».
Nathalie Froloff ( Tours) : « Vie et Destin : "le livre impossible à écrire" ? »
Merete Stistrup-Jensen ( Lyon II) : «L’autobiographie impersonnelle : Georges Sand, Selma Lagerlöff, Gertrud Stein et Annie Ernaux ».
III. Intermodalité :
Michelle Bacholle-Boskovic (Eastern Connecticut State University) : « L’intersémiotique chez Annie Ernaux : un dialogue au-delà de l’écriture ».
Fabien Gris (E.N.S Lyon) : « La cinémathèque d’Annie Ernaux ».
Véronique Montémont ( Nancy II) : « La chambre chambre d’échos ».
Pierre-Louis Fort (Cergy-Pontoise) : « Le journal intime à/et l’œuvre : allers et retours textuels ».
♦ Fabrice Thumerel (Université d’Artois) : « Ecrire contre pour écrire la vie : Les Années. (Texte, métatexte, intertexte et avant-texte) ».
Extraits
Écrire la vie, c’est appréhender sa vie comme le monde, en construire le sens, au moyen de la Bibliothèque comme des discours socioculturels les plus variés. D’où la nécessité de définir le projet ernausien par rapport à divers modèles littéraires, de le situer par rapport à l’espace des possibles, c’est-à-dire l’espace contemporain des problématiques, des normes esthétiques, des auteurs et des mouvances en vogue. Ainsi l’étude de l’intertexte (littéraire/culturel, textuel/discursif, allusif/citationnel/référenciel) sera-t-elle menée ici
dans une perspective sociogénétique : il s’agira d’examiner comment, pour ces mémoires du dehors que constituent Les Années, texte, métatexte et avant-texte construisent un intertexte littéraire et socioculturel subversif ; autrement dit, comment Annie Ernaux, pour qui position et opposition ne font qu’un, écrit contre pour écrire la vie.
[…]
La juxtaposition objective-subjective de citations en italiques et de références disparates traduit avec un certain lyrisme le vécu d’un « On » générationnel. L’originalité d’Annie Ernaux réside dans son refus de toute hiérarchisation, concluant par exemple une énumération de références savantes par cette équivalence révélatrice de l’époque : « D’une façon ou d’une autre, que ce soit Les Héritiers ou le petit livre suédois sur les positions sexuelles, tout allait dans le sens d’une intelligence nouvelle et d’une transformation du monde » (An, 992). Ce qui importe pour elle, c’est la valeur emblématique de ces sommaires factographiques qui condensent des intertextes littéraires, artistiques ou, plus généralement, socioculturels de toutes natures (textuelle/discursive, allusive/citationnelle/référencielle). Écrire la vie, c’est justement rendre compte du présent commun en sélectionnant dans toute leur diversité les indices culturels les plus représentatifs, comme dans cet autre extrait concernant les années post-68 : « On expérimentait la grammaire structurale, les champs sémantiques et les isotopies, la pédagogie Freinet. On abandonnait Corneille et Boileau pour Boris Vian, Ionesco, les chansons de Boby Lapointe et de Colette Magny, Pilote et la bande dessinée » (An, 993). /FT/
« L’écriture, quoi qu’on fasse, « engage », véhiculant, de manière très complexe, au travers de la fiction, une vision consentant ou non à l’ordre social ou au contraire le dénonçant. Si l’écrivain et ses lecteurs n’en ont pas conscience, la postérité ne s’y trompe pas. Il n’y a pas d’apolitisme au regard de l’histoire littéraire. »
soi :

de lettres, voici celle de Cergy, ville de passage où elle réside depuis quarante ans : devant un public constamment fourni, ces deux jours denses et intenses ont réuni des spécialistes de l’œuvre, mais aussi d’autres chercheurs qui ont apporté leur regard extérieur, pour réfléchir sur l’engagement ernausien sous toutes ses formes, côté corps et côté corps social. Et il faut dire que les dernières parutions sont venues mettre de l’eau à leur moulin : 
lumières mon amour par exemple, Annie Ernaux souhaite rester à sa place, celle d’une simple cliente : choisir la position d’un agent social qui témoigne, c’est faire prévaloir l’anonymat sur la célébrité. Anti-élitiste, son espace est celui de l’expérience commune : combinant les dimensions éthique et agonistique, elle ne témoigne pas tant sur que pour (Inizan). Nulle position de surplomb, donc : tournant le dos au modèle sartrien de l’
Si l’écriture d’Annie Ernaux n’appelle pas à l’action directe, elle dénonce en dévoilant (cf.
la comparaison : si
En marge du colloque, le dossier du Matricule des Anges (n° 158, novembre-décembre 2014), intitulé "Annie Ernaux, une femme déplacée" (p. 16-27), rend bien compte de cet engagement : l’écrivaine critique prend "le monde à bras-le-corps", titre Jean Laurenti. Et quoi de plus engagé que cette phrase lancée dans l’entretien : "C’est la grande erreur des classes dominantes ou supérieures de croire que parce que les gens ne savent pas s’exprimer ou ont un langage qui n’est pas le leur, ils ne sentent pas les choses et ne les voient pas. Mais si, très très bien ! Le dominé en saura toujours plus sur le dominant que l’inverse".
automne 2014, 198 pages). On y découvre le choc qu’a été pour elle la lecture de La Nausée, le grand écart entre ses lectures légitimes et la "paralittérature", la "littérature féminine"… Elle explique ainsi son éclectisme : "Cette familiarité avec des littératures qu’on oppose m’a, je crois, conduite à ne pas juger de haut les formes de littérature populaire, encore moins ses lecteurs, et à lui faire une place, au moins pour la citation, dans mes livres. Et, plus ou moins consciemment, à subvertir ces modèles de littérature, comme le roman sentimental, avec Passion simple […]" (p. 144).