Libr-critique

16 février 2010

[Manières de critiquer] Pour une sociogénétique littéraire (1)

Voici le premier volet de la réflexion théorique qui ouvrira un volume à paraître sur cette démarche transdisciplinaire à laquelle se rattachent mes recherches comme une partie de mes articles sur Libr-critique.

La sociogénétique a pour objet la sociogenèse, non seulement de la production et de la réception des œuvres, mais encore des différentes modalités d’intervention dans le champ. Ainsi le processus de communication littéraire est-il envisagé d’un double point de vue : en amont, il s’agit, grâce à l’étude d’un dossier génétique, de saisir le positionnement initial de l’auteur dans l’espace des possibles ; en aval, d’appréhender la réception de l’œuvre comme un système de relations entre trajectoire et champ. Mais l’intérêt de la sociogénétique ne s’arrête pas là, puisqu’elle vise également à rendre compte de formes et de postures (auctoriales, collégiales ou éditoriales) diversement singulières, ou encore de labels, de problématiques ou de polémiques qui, à un moment donné, représentent des enjeux cruciaux, sans oublier ces institutions que constituent les écritures codées, les revues prestigieuses, les académies ou les jurys. (À la suite d’Alain Viala, par institutions on entend les « instances qui élèvent des pratiques du rang d’usages à celui de valeurs par un effet de pérennisation (et qui, ce faisant, s’érigent elles-mêmes en autorités), et les valeurs ainsi établies » – 1990, p. 120).

Autrement dit, il s’agit d’une démarche explicative et compréhensive qui, dans le prolongement du structuralisme génétique de Pierre Bourdieu et de la sociopoétique d’Alain Viala ou de Jérôme Meizoz, s’appuie sur l’histoire individuelle et collective pour rendre compte du fait littéraire même, à savoir du fonctionnement institutionnel comme de la production et de la réception d’œuvres dont les caractéristiques formelles et éthologiques font l’objet d’une description immanente. Cette objectivation par relativisation historicisante s’impose d’autant plus que perdure une doxa littéraire toujours prompte à hypostasier écrivain et écriture. Aussi, avant tout discours de la méthode, commencera-t-on par s’interroger sur l’écriture / la valeur littéraire.

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3 septembre 2008

[Dossier : Autour de 68] Pensée anti-68 ou révolution conservatrice ?

C’est libr-critiquement qu’en cette "Rentrée littéraire" nous avons choisi d’ouvrir un dossier intitulé "Autour de 68", histoire de montrer notre décalage par rapport à l’actualité immédiate – et aussi qu’il ne saurait y avoir de Rentrée que critique. On ignorera donc bon nombre de productions diverses, des dossiers de magazine aux films documentaires, en passant par les nombreux ouvrages de circonstance, pour traiter le sujet par les marges.

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20 avril 2007

[Livre] Pierre Jourde dir., Université : la grande illusion

univpj.jpgPierre Jourde dir., Université : la grande illusion, L’Esprit des péninsules, 2007, 268 pages, 21 € ISBN : 978-2-84636-107-1
Quatrième de couverture
Si les livres abondent sur l’école, ils sont rares sur l’Université, en dépit de la masse croissante des étudiants et de la gravité des problèmes. Le public ignore toute l’étendue de la ruine de l’enseignement supérieur. On refuse de voir à quel point la lassitude et l’écoeurement se sont généralisés parmi les universitaires. On méconnaît l’absurdité du déluge de réformes qui se déverse sans interruption sur l’Université depuis des décennies, le délabrement des locaux, l’absence de débouchés pour les étudiants, le clientélisme croissant qui, sur l’alibi de l’autonomie des établissements, transforme les recrutements en promotions locales. L’Université, en France, n’est plus qu’une façade.

Cet ouvrage réunit quelques vigoureuses réactions d’universitaires face à cette situation. Ils appartiennent à des établissements d’enseignement supérieur divers, et à différentes disciplines, de la littérature à la médecine et du droit aux mathématiques.Sommaire

Avant-propos, par Olivier Beaud et Pierre Jourde

Olivier Beaud, André Guyaux, Philippe Portier, Contre l’instrumentalisation de l’Université

André Guyaux, Eppur si muove

Antoine Compagnon, Pourquoi la France n’a pas d’Université

Pierre Jourde, La destruction organisée du savoir, de l’école à l’Université

Jean-Fabien Spitz, Les trois misères de l’universitaire ordinaire

Jean-Fabien Spitz, 2007 : n’oubliez pas l’Université

Claudia Moatti, Université : cote d’alarme

Grégoire Bigot, La grande pitié des universités françaises

Bernard Kalaora, L’Université malade : l’échec programmé d’une réforme

Claudio Galderisi, Le tiers d’amour ou la « préférence locale » du « darwinisme à l’italienne » au 46-3 à la française

Paolo Tortonese, Contre la professionnalisation des universités

Pierre Schapira, L’Université au coeur de la formation des enseignants

Yvon Houdas, Valeur littéraire des thèses de médecine

Olivier Jouanjan, Le carnet de notes de Sigismond Pnine

Premières impressions

Le chant du cygne que nous adresse L’Esprit des péninsules est conforme à cet esprit frondeur : dissonant ! Le dernier pavé dans la mare qu’il vient de lancer concerne l’Université : la vénérable institution est semblable à l’horrible squelette infirme qui crève la couverture, reproduction de (1894), de Joseph Sattler. Jusqu’au début du siècle, l’espoir dans un hypothétique salut incitait aux thérapies de choc (ARESER, Quelques diagnostics et remèdes urgents pour une Université en péril, Liber, « Raisons d’agir », 1997; Jean-Hervé Lorenzi et Jean-Jacques Payan, L’Université maltraitée. Pour sauver notre enseignement supérieur : universités, grandes écoles et recherche, Plon, 2003) ; aujourd’hui, il suffit de lire les titres des deux derniers livres publiés, Université, une misère française (2006), de Guy Burgel, et celui-ci, sous la direction de Pierre Jourde, dans lequel les intitulés de certaines contributions sont également très révélateurs, pour s’apercevoir que le ton a bien changé…
Même l’apostrophe aux candidats à l’élection présidentielle est désabusée : « Candidats, candidates, encore un effort ! Dites-nous sans barguigner et sans tabou comment vous concevez la formation des générations futures ? » (p. 150).
Si l’on peut regretter que la moitié de ce recueil soit composé d’articles déjà publiés, et parfois déjà anciens (de 1998 à 2006 exactement), la mise en perspective qu’il offre est néanmoins utile et intéressante. N’est en effet négligé aucun des problèmes cruciaux qui se posent avec acuité depuis une dizaine d’années : fonctionnement institutionnel, état matériel, savoirs, examens, statut et recrutement des enseignants-chercheurs, recherche, formation, « obsession de la professionnalisation », vie étudiante, remous politiques…
Avant que d’y revenir dans une chronique spécifique comme dans un article sur Jourde, on méditera sur ce paradoxe : « s’il y a crise, pourquoi les universitaires ne se mobilisent-ils pas ? » /FT/

29 décembre 2006

[recherche] Hugues Marchal, Le coup du canon : Christian Prigent lecteur des anciens

Le coup du canon :
Christian Prigent lecteur des anciens

Hugues Marchal
( Université de Paris III – Sorbonne nouvelle / CNRS )

Début
Si l’avant-garde se pense de manière polémique, voire polémologique, conformément à l’origine militaire du terme, c’est bien qu’elle juge et déjuge une pratique littéraire antérieure. Venue périmer, elle attaque des cibles existantes et produit des lectures contre des textes que ses acteurs, selon l’un des premiers éditoriaux de la revue TXT, « se donnent pour propos de viser et d’abattre ». Aussi Christian Prigent parle-t-il avec raison des « exigences métapoétiques de la position avant-gardiste » : elle discrimine, et par là avance une critique. Cependant, tout commentaire est postface : le métatexte arrive, comme les cavaliers d’Offenbach, après la bataille – en l’occurrence après une parole première. Et, dans un élan forcément rétrograde, il reconduit l’œuvre commentée vers notre présent, en la répétant par des citations ou des allusions. Le geste n’est donc pas aussi aisément conciliable qu’il ne paraît avec la double visée disruptive et prospective associée, à tort ou à raison, à l’avant-garde – cet avant-regard qui volontiers va prophétisant. Dans nos représentations les plus courantes, les avant-gardes résolvent cette tension en utilisant la visée rétrospective du commentaire précisément pour rompre avec le texte commenté, en affirmant son caractère inactuel et périmé.

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