
Ce second article de Typhaine Garnier s’avère précieux pour saisir le fonctionnement de l’intertextualité dans la prose romanesque/carnavalesque de Christian Prigent.

Ce second article de Typhaine Garnier s’avère précieux pour saisir le fonctionnement de l’intertextualité dans la prose romanesque/carnavalesque de Christian Prigent.

"Dans une main les ciseaux dans l’autre le pinceau de colle", Daniel Pozner nous offre cette cascade fantaisiste de télescopages qui ouvre notre imaginaire.
Abdelfattah Kilito, L’Œil et l’aiguille. Essais sur Les Mille et une Nuits, Paris, La Découverte, collection « Textes à l’appui », rééd. 2010, 130 pages, 10 € pour la version numérique.
J’avait rendu compte, voici déjà quelques temps, d’un essai d’Abdelfattah Kilito intitulé Les Arabes et l’art du récit ; tout récemment, un peu par hasard, j’ai découvert que La Découverte avait réédité un essai antérieur sur les Mille et une Nuits : L’Œil et l’aiguille. J’avais perdu ce livre, me souvenant seulement de l’avoir beaucoup aimé et je me le suis donc procuré. Si la relecture est un plaisir essentiel de l’amateur de littérature, il est rare qu’il en aille de même pour les essais critiques, en général voués à une consommation utilitaire : tel est le destin de la « littérature seconde » dont la fonction épuise la valeur, alors que la capacité de se laisser redécouvrir presque indéfiniment est le propre de ce que nous sommes encore quelques-uns à appeler les « œuvres ». Cependant, certains essais possèdent aussi ce don mystérieux de se recréer par la relecture et c’est le cas de celui-ci.
Chants populaires de Philippe Beck
Une approche de "Réversibilité"
Jean-Nicolas Clamanges
Depuis Poésies didactiques (Théâtre typographique, 2001), Beck s’emploie à réarticuler
du lien entre pensée et poésie, sous horizon de quête de vérité : conception certes méditée à partir du romantisme allemand, mais attentive pour aujourd’hui à l’exigence de forme qu’implique artistiquement – envers et contre tout – le chaos de l’époque. Ainsi de la récriture de 72 contes de Grimm dans Chants populaires (Flammarion, 2007), qui prend en charge leur teneur mythique éparpillée en même temps que la nécessité de mesurer la distance qui nous en sépare. Il s’agit donc de "dé-moraliser" ces contes, en en détour(n)ant "la matière passée, bronzée, / débrimée, / car beaucoup est à dire / sur la façon de tout dire / de certains anciens, / ou d’anciens modernes" (Poés. did., p. 24 et 38). Autrement dit : "façonner la leçon future qui s’appuie sur de beaux enseignements épuisés" à une époque où "le cours de l’expérience a chuté" (W. Benjamin). Ainsi, les Chants populaires assèchent les contes, les essorent, les refont : "Le chant intense est un chant qui […] détend et retend les données, fait l’unité des données anciennes ou antiques et des données de la vie moderne" (Entretien au Matricule des Anges, n° 81, 2007). On voit bien le programme, mais qu’est-ce que ça donne dans l’écriture ? J’ai voulu aller y voir en choisissant un Chant dont tout le monde a en mémoire le conte qu’il récrit (Blanche-Neige), et dont le titre : "Réversibilité", semble emblématique d’une poétique.
Abdelfattah Kilito, Les Arabes et l’art du récit. Une étrange familiarité, Actes Sud, coll. "Sindbad", 2009, 23 €, ISBN 978-2-7427-8110-2.
Jean-Nicolas Clamanges
Voici un livre comme on en trouve finalement bien peu. Il plaira non seulement aux amateurs des Mille et Une Nuits ou à ceux qui cherchent un chemin vers la littérature arabe ancienne, mais aussi à tous ceux qui aiment que la littérature soit un secret sur un secret. C’est un essai dense mais limpide, où les problèmes de la culture lettrée arabe classique sont présentés dans la lumière de notre présent, au fil d’une dizaine de brefs chapitres écrits dans une langue simplement élégante.
Abdelfattah Kilito enseigne à l’université Mohammed V de Rabat. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont notamment : L’Auteur et son double (Seuil), Les Séances (Sindbad), sur un genre littéraire essentiel de la tradition classique arabe, L’Œil et l’Aiguille (La Découverte), un des plus beaux essais que j’aie jamais lus sur les Mille et Une Nuits, et Dites-moi le songe (Sindbad/Actes-Sud) ; il est aussi l’auteur d’un roman : La Querelle des images (1985) et d’un recueil de nouvelles qui sont publiés au Maroc. Les Arabes et l’art du récit poursuit une réflexion sur quelques chef d’œuvre de la littérature arabe ancienne envisagés tout autant dans leur portée au sein de leur propre culture que dans leurs rapports complexes avec le monde indo-persan et l’Occident. Il y est question de Kalila et Dimna (VIIIe siècle), du Livre des avares de Jârhiz (IXe siècle), du Collier de la colombe d’Inbn Hazm (XIe siècle), de l’indifférence constante des anciens lettrés pour les Mille et Une Nuits, des rapports de l’art d’écrire avec l’art du secret ou encore des connivences probables entre les procédés d’Harîri (l’auteur des Séances, XIe siècle) et ceux de Georges Perec. Le fil rouge qui relie cette méditation serait peut-être ce que l’épreuve de l’étranger révèle et occulte tout à la fois dans la culture littéraire arabe – un fil tressé à une intuition subtile de ce que comporte de paradoxal l’expérience littéraire, comme sorte de vocation fructueuse à la méconnaissance et au malentendu.
Christophe Marchand-Kiss, Situation sans évolution semblable, Publie.net ; mise en page et proposition graphique : François Rannou et Mathieu Brosseau ; PDF écran et eBook (Sony/iPhone), 142 pages, 5,50 €, ISBN 978-2-8145-0270-3.
Ce conte poétique produit un effet semblable à une toile moderne : tout en surface, sans hiérarchisation des plans… êtres, choses, paroles, tout vous saute aux yeux/oreilles… magie d’un rythme scandé par de subtiles répétitions/variations, quelques jeux phoniques…
Isabelle Zribi, Bienvenue à Bathory, Verticales, 177 p. ISBN : 978-2-07-078267-3, 15,5 €.
[site Verticales]
4ème de couverture :
À Bathory, principauté aux confins de l’Europe de l’Est, la différence des sexes a été abolies. Tous les habitants sont des « elles » qui s’habillent, s’épilent et se prénomment au féminin. Rien ne semble trouber la nature édénique de cette société sans classes : climat régulé, architecture inventive, sexualité débridée, règne de la diététique et de l’hygiène de soi, culte de la jouvence perpétuelle…
Certaines voix discordantes s’élèvent pourtant, dévoilant l’envers du décor d’un jardin des délices aseptisé, jusqu’à mettre à nu les moeurs inhumaines de Bathory Erzsebet, la prêtresse new age qui y règne en monstre froid et maîtresse abusive. Cette légendaire parente de Dracula n’a-t-elle pas magnétisé toute l’attention de son peuple pour mieux le soumettre à son bon plaisir et en jouir vampiriquement ?
Isabele Zribi est née en 1974 à Paris. Elle est l’auteur de M.J Faust aux éditions Comp’Act (2003). Elle a également participé aux ouvrages collectifs Autres territoires (Farrago, 2003) et Suspendu au récit. La question du nihilisme (Comp’Act, 2006) ainsi qu’à la fondation de la revue Action Restreinte.
Premières impressions :
Tout commence dans le croisement entre un reportage journalistique hype, d’un Nicolas, devenant par la force des choses une Nico, et un conte, conte historique, conte reprenant et réinventant à partir de la question de la monstruosité et de l’inhumain, l’histoire de la comtesse Erzebet Bathory, qui vécut fin du XVIème siècle et mourut en 1614 emmurée, condamnée pour ses crimes lesbiens et pédophiles. Car en effet, Bienvenue à Bathory est une sorte d’enquête fictionnelle sur la portée immémoriale de cette histoire réelle qui se passa en Transylvanie. Si nous suivons bien une forme d’enquête de la part de Nico, qui passe du reportage tendance, à l’intuition qu’elle serait face à une incroyable serial killer — ce qu’a été réellement E. Bathory — ce qui est davantage mis en perspective ce n’est pas tant la monstruosité du personnage que le monde qui est constitutif de cette perversité : monde de l’apparence, de la surface, d’une liberté de façade, de l’éternelle jeunesse. Isabelle Zribi n’écrit pas ainsi sur l’histoire de cette comtesse, mais donne à lire une analyse fictionnelle, très rythmée par moment au niveau du style, sur les composantes de cette histoire, et sur le rapport avec notre propre société, qui dans ce monde onirique, ne cesse pourtant de hanter, que cela soit selon ses processus internes (par exemple les émissions-jeu de Télé-réalité) ou selon ses problèmes rencontrés face aux dangers exogènes, comme les attentats terroristes (mis en perspective non sans humour par I. Zribi, dans la seconde partie de son livre). Ainsi, l’histoire recontextualisée de E. Bathory est par son caractère déformant, le révélateur de notre propre monde, « où les slogans couvrent l’espace », où le sexe inonde les pensées et la violence paralyse le tout./PB/
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