Libr-critique

6 juin 2019

[Chronique] Destination de la poésie : marche arrière… (à propos du livre de François Leperlier), par Fabrice Thumerel

François Leperlier, Destination de la poésie, éditions Lurlure, Caen, mars 2019, 192 pages, 19 €, ISBN : 979-10-95997-17-7.

L’interrogation sur la destination de la poésie (ses objectifs comme son devenir) est devenue un topos. Le livre de François Leperlier n’en est pas moins utile, ne serait-ce que pour sa critique salutaire d’une posture moderniste hégémonique qui a pour inéluctables corollaires toutes sortes d’impostures en plus de l’arrogante et insensée ignorance du passé. Aux antipodes du discours dominant sur la poésie, pleurnichard et aquoiboniste, François Leperlier a raison de juger problématique l’actuelle grande visibilité de la poésie, n’hésitant pas à emprunter la voie polémique, excessive mais drôle : « La moindre commune n’a-t-elle pas droit à un service public de la poésie ? N’a-t-elle pas vocation à bénéficier du label « Villes et villages en poésie », à l’instar des « Villes et villages fleuris » […] » (p. 106)… Et de souligner ce premier paradoxe : « Voilà une activité que l’on a vue animée d’une ambition sans pareille, qui sut porter la contradiction un peu partout, qui s’est distinguée par un fort indice d’asocialité, de résistance et de défi, qui inventa des mondes et fit parler les dieux, qui voulut à elle seule décider du sens de la vie… Et voilà qu’elle doit solliciter les encouragements de l’État, qu’elle doit veiller à sa bonne santé institutionnelle, justifier de son action, rendre des comptes, après qu’elle s’est recyclée dans le déballage littéraire, l’animation culturelle et le vivre ensemble ! » (136). Et cet autre, tout aussi essentiel : jamais la poésie n’a suscité autant d’intérêt et d’investissement financier, et pourtant elle est décrétée en déclin. Et l’essayiste de s’attaquer à un nouveau type de poète, animé par la « fièvre de légitimation » : « La vie d’un poète qui en veut vraiment a fini par s’apparenter à celle d’un petit entrepreneur, chargé d’affaires ou, si l’on y tient, de missions. CV et agenda remplis à bloc. Il sait diversifier ses talents et consent volontiers à certaines tâches complémentaires, telle l’animation des « ateliers d’écriture », eux-mêmes en constante extension » (111-112). Désormais, tous les coups sont permis : s’autoproclamer « subversif » et re-clamer à l’envi que « la poésie est inadmissible » (sic !) fait partie des « bons plans » – comprendre : est une façon efficace de créer puis gérer sa surface de visibilité. Pourquoi « une telle boulimie de représentation » (135), alors même que très souvent il y a incompatibilité entre les types de production et les circuits de médiatisation choisis ?

On se gardera toutefois de se réjouir trop rapidement. En effet, une lecture un peu attentive conduit le lecteur à déplorer tout d’abord le recours au name dropping et à l’affirmation aussi péremptoire que hasardeuse : comment peut-on voir triompher au XVIIIe siècle « l’autonomie de la poésie par-delà les distinctions de genre » ? (83)… Mais surtout une tactique des plus malicieuses, que l’on pourrait synthétiser en appliquant à son auteur cette mise en garde : « sous la phraséologie progressiste, qu’elle soit morale, sociale ou esthétique, il faut plutôt s’attendre à trouver une passion conformiste et régressive bien caractérisée » (135). C’est ainsi que François Leperlier adopte une posture moderniste, prônant une conception élargie de la poésie (favorable à une « hybridation généralisée des pratiques »), pour mieux s’attaquer au fétichisme textualiste – qu’il fait passer pour une restauration -, au littéralisme, à la poésie scénique comme numérique. Sa cible principale est la poésie contemporaine, « ce label chargé de couvrir non pas, tout bonnement, l’art actuel, l’art d’aujourd’hui, mais un vaste et interminable chantier de retraitement institutionnel des avant-gardes » (38) : « Notons qu’on est déjà passé, après la « postmodernité des années 70, à « l’extrême contemporain », ça fait bien une quinzaine d’années, et qu’on ne recule pas devant « l’ultra », le « néo » ou même le « post-contemporain » » ! Exit Prigent, Espitallier, Hanna… Rien que cela. Et pour quoi ? Aboutir à la restauration d’une poésie métaphysique fondée sur la métaphore… Remétaphysiquer la poésie, car, vous comprenez, sa « désublimation est sa liquidation pure et simple » (53). CQFD !

Vous comprenez… la Dualité… la Réversibilité des contraires… la Poésie des essences… la Poésie des profondeurs !
Destination de la poésie : marche arrière…
Basta, et en avant toute !

23 mars 2017

[Chronique – news] Yves di Manno et Isabelle Garron, Un nouveau monde. Poésies en France 1960-2010 (Fabrice Thumerel)

Yves di Manno et Isabelle Garron, Un nouveau monde. Poésies en France 1960-2010 : un passage anthologique. Flammarion, coll. "Mille & une pages", février 2017, 1526 pages, 39 €, ISBN : 978-2-0812-7265-1.

 

Dans le microcosme poétique, où la dimension stratégique prévaut largement sur la dimension économique, contrairement aux histoires littéraires, les anthologies ne sont pas l’apanage des universitaires mais des écrivains eux-mêmes, attachés à un éditeur et à un groupe. Ce qui n’est pas sans poser des problèmes épistémologique, méthodologique et déontologique. Sans oublier que cet état de fait peut engendrer parfois un climat délétère de surveillance, de suspicion, de règlements de compte, de rancœurs des laissés-pour-comptes…

Il en est ainsi pour cette nouvelle anthologie : éditée par Flammarion et dirigée par deux auteurs maison, elle totalise 44 poètes (sur 104) ayant publié tout ou partie de leur œuvre chez cet éditeur qui occupe une place majeure dans le secteur. Si bon nombre d’entre eux bénéficient d’une reconnaissance certaine – que l’on peut mesurer en s’appuyant sur divers critères objectifs (articles, colloques et manifestations diverses sur l’œuvre, numéros spéciaux de revues, distinctions diverses…) -, on peut néanmoins s’interroger sur les choix opérés parmi les auteurs qui sont entrés dans le champ dans les années 90 ou au début du siècle : pourquoi Philippe Clerc, Isabelle Garron, Sophie Loizeau, Hervé Piekarski, Hélène Sanguinetti, Éric Sautou, Guy Viarre ou encore Pierre Vinclair, plutôt que Pierre Alféri, Amandine André, Jérôme Bertin, Philippe Boisnard, Antoine Boute, Patrick Bouvet, Mathieu Brosseau, Anne-James Chaton, Sylvain Courtoux, Claude Favre, Christophe Fiat, Christophe Hanna, Anne-Claire Hello, Manuel Joseph, Vaninna Maestri, Christophe Manon, Charles Pennequin, Véronique Pittolo, Nathalie Quintane, Mathias Richard, Jacques Sivan, Frank Smith, Vincent Tholomé, Véronique Vassiliou, etc. ? Manquent également, entre autres aînés, Julien Blaine, Bernard Desportes et la revue Ralentir travaux, Suzanne Doppelt, Antoine Emaz, Jean-Marie Gleize, Joël Hubaut, Jacques-Henri Michot, Valère Novarina, Jean-Pierre Verheggen, etc. À cet égard, le titre est tout à fait révélateur : un nouveau monde n’est pas un monde nouveau, comme l’indiquent d’emblée les deux anthologistes dont le parti pris est explicite… Autrement dit, ils s’inscrivent en effet dans une certaine continuité, qu’ils préfèrent aux ruptures tonitruantes : se défiant d’une conception trop large de la poésie comme des tentatives pour en sortir, ils ne prennent pas ou pas assez en compte la "poésie scénique ou orale", les "poésies du dispositif", les "documents poétiques", la poésie multimédia…

Reste que nous disposons maintenant d’une somme qui articule synthèses historicisantes et analyses monographiques, tout en permettant à tout lecteur de bénéficier d’un panorama à la fois large et structuré de la poésie contemporaine en ses lieux d’écriture et en ses textes : on appréciera particulièrement les quelque 80 pages consacrées aux poètes qui donnent de la voix (TXT, Doc(k)s, Polyphonix / Heidsieck, Bory, Prigent), le chapitre intitulé « Une "néo-avant-garde" ? » (Java, La Revue de Littérature Générale, Nioques, Al dante / Espitallier, Tarkos, Mainardi, Moussempès)… Le projet consiste donc bel et bien à mettre en place les "balises d’un territoire en cours de transformation" (p. 12) – à proposer un passage, une traversée.

 

Événement : lecture & rencontre à la Maison de la poésie Paris

Un nouveau monde vient combler une étrange lacune et propose pour la première fois un large panorama des écritures de poésie en France depuis 1960, tenant compte de leur remarquable diversité. D’abord conçu comme une anthologie regroupant plus d’une centaine d’auteurs, ce livre offre aussi un récit chronologique accompagné de notices détaillées retraçant les moments forts de cette histoire, demeurée pour l’essentiel invisible aux yeux du plus grand nombre. La poésie a profondément changé de registre durant la seconde moitié du XXe siècle : ce volume en témoigne et voudrait procurer au lecteur – outre le plaisir de la découverte – les outils lui permettant d’aborder un continent dont il soupçonne à peine la richesse.

Pour ce deuxième passage, Sophie Bourel proposera une nouvelle traversée – avec d’autres textes – du grand chant pluriel que ce livre met au jour, dans la diversité des écritures et des voix. [Réserver]

6 octobre 2012

[News] A quoi bon la poésie ? A quoi bon encore des poètes ?

À la suite des essais de Christian Prigent (1996) et de Jean-Claude Pinson (1999), tout en renvoyant à l’"Excitation" récente de Sitaudis et à mon étude sur la crise-de-la-poésie, vu la situation institutionnelle faite à la poésie en cet automne 2012 (tentative de suppression de la commission de poésie au CNL, coupe drastique dans les subventions à la manifestation "Le Printemps des poètes"), on peut poser à nouveau la double question : à quoi bon encore des poètes ? à quoi bon la poésie aujourd’hui ? Et relayer cet appel, en espérant qu’un maximum de Libr-lecteurs le relaieront. /FT/

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19 mai 2007

[Chronique] Claude Le Bigot dir., À quoi bon la poésie, aujourd’hui ?

[Lire ici la présentation du livre]
État de crise
Depuis la fin du siècle dernier, la question hölderlinienne de l' »Ã€ quoi bon la poésie ? » tiraille le champ littéraire tout entier. Depuis les « Ã‰tats généraux de la poésie » (CipM, 1992), le diagnostic est en effet des plus critiques : poids économique nul, reconnaissance institutionnelle insuffisante, danger d’asphyxie par inadaptation au circuit commercial actuel, maintien « sous perfusion / subvention étatique », pour reprendre une formule du poète Olivier Quintyn (Magazine littéraire, n° 396, mars 2001)… De sorte que, dans le numéro 110 de la revue Littérature, intitulé « De la poésie aujourd’hui » (juin 1998), Yves Charnet n’hésite pas à parler de « malaise dans la poésie » et Michel Deguy de « devenir- mineur » : « Oui, vouée maintenant aux petits médias, aux petites plaquettes, au perd-petit éditorial, aux petites annonces, aux petites audiences multipliées, aux petites manifestations culturelles ». De ce mal poétique fin de siècle, le poète et essayiste Jean-Claude Pinson rend ainsi compte dans un essai qui donne son titre à l’ouvrage collectif dirigé par Claude Le Bigot : « Si malaise de la poésie il y a, il n’est pas sans rapport avec la fin d’une représentation avantageuse, emphatique, de la poésie et de la figure du poète » (À quoi bon la poésie aujourd’hui ?, Éditions Pleins Feux, 1999). Trois ans plus tôt, dans un texte qui le premier posait la cruciale question (À quoi bon encore des poètes ?, P.O.L, 1996), Christian Prigent décrivait avec un sens du paradoxe et un humour caustique le sort réservé aux poètes et à la poésie aujourd’hui : si les professeurs du secondaire vouent aux poètes contemporains, morts de préférence, « une déférence de principe », ils leur préfèrent néanmoins « des clones clownesques » ; quant à la poésie, elle est malmenée et subvertie (« on y taille des épigraphes, des exergues, des récitations, (…) on la détourne en pubs et en fétiches chromos »).

Au début du présent volume, c’est le problème de l’action poétique que pose cette fois Jean-Claude Pinson : »Avec la mise à mal des utopies politiques qui formaient l’horizon des poétiques de la révolution par le signifiant, avec des lendemains qui déchantent, parler d’action poétique a-t-il encore un sens ? » (p. 23). D’autant que ce sens échappe à la plupart de nos contemporains : « Peut-on encore se dire poète aujourd’hui ? », « Ã€ quoi ça sert, la poésie ? », sont de fréquentes questions, qui font notamment partie du quotidien de tout professeur de lettres. Pire, « Ã€ quoi bon la poésie, aujourd’hui ? » n’est autre que l’injonction qu’adresse aux poètes un sous-champ de grande production en adéquation avec une société utilitariste (àquoibonisme inquisiteur-restaurateur).

De la poésie en terrain hostile

Plus encore que les défenseurs du roman actuel, confrontés à une prétendue crise, les acteurs du microcosme poétique se doivent de réagir, puisque la remise en question est radicale. Aussi Claude Le Bigot commence-t-il par légitimer un genre qui, pour être désacralisé, n’en est pas moins fécond : « Descendue du piédestal sur lequel le Romantisme avait installé la poésie, celle-ci est encore aujourd’hui pleinement légitime au regard d’un pouvoir, certes limité mais réel, qui concilie deux positions en apparence éloignées : d’une part le dynamisme de l’écriture poétique dérivée des avant-gardes avec un discours qui opte souvent pour l’étrangeté et de l’autre, la réactivation d’un réalisme qui s’édifie sur le dévoilement des contradictions de la société marchande et qui du point de vue formel, n’hésite pas à tourner le dos à la grandiloquence pour épouser un prosaïsme calculé qui se plie aux exigences de l’intelligible ». Ce décalage entre valeur esthétique et valeur économique explique le nombre important de poètes en France et le succès de l’activité poétique dans la société espagnole.

La majeure partie de cet ouvrage est en effet consacrée à la poésie espagnole contemporaine, cinq des huit participants au colloque étant spécialisés en la matière (dont deux poètes et deux universitaires de langue espagnole). Et tous de souligner l’émergence d’un nouveau réalisme qui réintroduit en poésie les dimensions éthique et sociopolitique, mais débarrassées des grandes idéologies passées. Les divergences d’écriture sont toutefois mises en lumière : le style des Novisimos qui poursuivent leur oeuvre (J. Siles, L.A. de Villena, G. Carnero) contraste avec celui de Luis Garcia Montero (1958), Felipe Benitez Reyes (1960) ou de Carlos Marzal (1961), et la poésie savante de Montero avec la veine antipoétique de Jorge Riechmann et de Roger Wolfe. Cela étant, Marie-Claire Zimmermann note entre les anciennes et les nouvelles avant-gardes une série de points communs qu’elle regroupe afin de définir la postmodernité poétique : une écriture distanciée et humoristique qui va de pair avec un refus des certitudes concernant le monde et le moi, « l’impossibilité de penser le temps, l’angoisse ontologique, l’usage du paradoxe, la confiance malgré tout dans les mots, l’exploration d’un moi sensible, que l’on traduit par un nouveau lyrisme très retenu, le travail sur la langue sans déclamation » (51)…

Le critique Alfredo Saldana, quant à lui, conçoit le postmoderne comme crise du sens et des modèles traditionnels. Sa posture peut être qualifiée d’àquoibonisme novateur, dans la mesure où elle remet en question la tradition poétique pour défendre le paradigme avant-gardiste : à quoi bon la poésie, aujourd’hui, s’il ne s’agit que de se conformer aux normes et aux institutions en place ? Celui qui considère la notion d’avant-garde comme principe actif de renouvellement propose une « poétique des limites » : à la vision continue du monde et de la poésie qui caractérisait le clacissisme il oppose la théorie négative d’une écriture comme mise en crise de la langue, des discours et de la poésie même.

Mais à la question « Ã€ quoi bon la poésie, aujourd’hui ? » se dégagent d’autres réponses : la poésie est aujourd’hui subversion de l’idéologie dominante, résistance à l’ordre rationnel, puissance d’étonnement, construction du sens… Au reste, on pourrait rappeler ici le constat de Charles Pennequin dans son dernier livre : « Je fais de la poésie parce que demain je suis mort ». Côté français justement, prenant acte de l’échec des avant-gardes historiques, qui combinaient révolution formelle et révolution politique, Jean-Claude Pinson s’engage en faveur d’une poéthique : un « lyrisme sans transcendance », une poésie dont l’action est restreinte, mais grande l’ambition ; une poésie qui, plutôt que de déconstruire vise à construire, plutôt que de prétendre changer la vie appelle chacun à changer sa vie par la pratique poétique. Cela dit, dans sa critique des avant-gardes, il semble confondre effets critiques et efficacité pratique de la poésie ; quant à sa séduisante position, à laquelle on voudrait croire, est-elle réellement moins utopique ? En cette époque d’individualisme effréné, peut-on échapper à l’enfermement solipsiste et parler de grande ambition en ramenant la poésie à la dimension d’une pratique restreinte ?

Bien qu’il tienne désormais pour inopérant le terme « avant-garde » et qu’il repousse dans un avenir incertain le retour du paradigme révolutionnaire, Christian Prigent réaffirme au contraire l’enjeu politique : « lancer des missiles de langue idiolectalement réinventées contre l’emprise du lieu stricto sensu commun« , ainsi que les caractéristiques formelles de toute écriture qui se situe dans le prolongement des récentes avant-gardes : « fabriquer des espaces de langue vivante, hétérogène, mêlant tragique et comique, « cure d’idiotie » (Novarina) et scientificité rhétorique du travail formel, bouffonnerie et spéculation intellectuelle, récit, dialogue et chant, archaïsme et hyper-modernité, parodie et lyrisme » (133). Et de voir cette pratique critique dans les textes de Sylvain Courtoux, Christophe Fiat, Christophe Hanna…Cette posture suppose évidemment la croyance dans l' »effort de symbolisation dégagée de la norme déréalisante », et donc dans la résistance du discours poétique aux discours médiatiques.

Ainsi les problématiques des deux poètes-essayistes traduisent-elles l’opposition entre lyrisme et littéralisme, conception positive et conception négative de la poésie.

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