Libr-critique

18 octobre 2018

[News] La critique génétique : la situation, 50 ans après…

Qu’en est-il de la critique génétique, un demi-siècle après sa naissance institutionnelle ? Genèse, pratiques et nouveaux horizons de la critique génétique… RV à l’ENS pour un Congrès international qui se terminera samedi soir, puis un séminaire doctoral qui début le 9 novembre prochain.

Congrès international du cinquantenaire de l’Institut des textes et manuscrits modernes
La critique génétique comme processus.
(1968-2018)

Paris, École normale supérieure, Bibliothèque nationale de France, 17-20 octobre 2018

En 1967, la Bibliothèque nationale acquiert les manuscrits du poète Heinrich Heine. Et dans un même geste, le CNRS crée en 1968 une équipe de recherche pour inventorier, décrire et exploiter ce fonds, tandis que l’École normale supérieure met aussitôt un bureau à la disposition de la jeune équipe.
À partir de 1974, avec la création de l’équipe Proust, la formation CNRS se transforme en Centre d’Histoire et d’Analyse des Manuscrits Modernes (CAM). Elle ouvre son champ d’application à d’autres corpus français et étranger avec l’arrivée des équipes Zola, Flaubert, Valéry, Nerval-Baudelaire, Joyce, Aragon et Sartre. En 1979, les Essais de critique génétique sont le premier manifeste collectif de ce nouveau domaine d’étude. Depuis 1982, date de sa création en laboratoire propre du CNRS, l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM), aujourd’hui unité de recherche du CNRS et de l’École normale supérieure, n’a cessé de se développer en France et à l’étranger.

Analyser le document autographe pour comprendre les mécanismes de la production littéraire, artistique et scientifique, élucider la démarche de l’écrivain, du savant, du penseur ou de l’artiste et les procédures qui ont permis l’émergence de l’œuvre, élaborer les concepts, méthodes et techniques permettant d’exploiter scientifiquement le précieux patrimoine que représentent les documents conservés dans les collections et archives, telle est la mission fondamentale de l’ITEM.

Le congrès international du cinquantenaire sera l’occasion de dresser un bilan des avancées de la critique génétique et d’explorer les promesses d’avenir de cette discipline qui a su conquérir une place de premier plan parmi ses sœurs aînées, les sciences du texte.

► JEUDI 18 OCTOBRE 2018 : École normale supérieure, Salle Dussane
Session 1 : Théorie, genèses

Modération : Daniel Ferrer (CNRS-ITEM), Nicolas Donin (IRCAM), Nathalie Ferrand (CNRS-ITEM)

9h30 Dirk Van Hulle (Université d’Anvers et Jesus College, Oxford) : Critique génétique à l’ère du numérique : Vers une histoire comparative du brouillon littéraire

10h25 Charlotte Guichard (CNRS-IHMC) : L’histoire de l’art à l’épreuve de la critique génétique. La main dans la peinture des Lumières

11h20 Pause café

11h35 Pierre-Michel Menger (Collège de France) : Le travail comme catégorie de la génétique

12h30 Pause déjeuner

Session 2 : Nouveaux horizons

Modération : Anne Herschberg Pierrot (Université Paris)

14h30 Nicholas Cronk (Université d’Oxford), Nathalie Ferrand (CNRS-ITEM), Pierre Musitelli (ENS-ITEM), Le nouvel horizon des manuscrits d’Ancien Régime

15h30 Paolo D’Iorio (CNRS-ITEM), Génétique philosophique

16h10 Pause café

16h30 Dominique Combe (ENS) et Jean Khalfa (Université de Cambridge), Généalogies et avatars de la négritude

17h10 Pierre-Marc de Biasi (CNRS-ITEM), Génétique des arts visuels

17h50 Michel Espagne (CNRS-Pays germaniques, Labex TranferS), Réflexions sur les transferts entre disciplines et entre pays

18h20 Discussion générale

► VENDREDI 19 OCTOBRE 2018 : École normale supérieure, Salle Dussane

Session 3 : Génétique dans le monde

Modération : Olga Anokhina (CNRS-ITEM), Fatiha Idmhand (Université de Poitiers et ITEM)

9h30 Claudia Amigo Pino (Universidade de São-Paulo, Associação de Pesquisadores em Crítica Genética), Défis et enjeux de la critique génétique au Brésil

10h10 Graciela Goldchluck et Delfina Cabrera (Universidad nacional de la Plata), La critique génétique en Argentine

10h50 Kazuhiro Matsuzawa (Université de Nagoya), Train de nuit dans la Voie lactée de Kenji Miyazawa : les origines de la critique génétique au Japon

11h40 Pause café

12h00 Bodo Plachta (Arbeitsgemeinschaft für germanistiche Edition), Komm ins Offene, Freund! – La critique génétique en Allemagne

12h40 Paola Italia (Università degli Studi di Bologna), Alle origini della « Critica degli scartafacci». Aux origines de la critique des brouillons

13h20 Pause déjeuner

Session 4 : Supports et traces

Modération : Jean-Gabriel Ganascia (Université Pierre et Marie Curie)

Préambule : Jean-Louis Lebrave (CNRS-ITEM), La codicologie hier, aujourd’hui et demain : du codex au disque dur

15h10 Claire Bustarret (CNRS-Centre Maurice Halbwachs), Enjeux de l’expertise codicologique moderne et contemporaine : ce que le papier fait au travail de l’écrit; Jean-Sébastien Macke (CNRS-ITEM), Les supports et instruments d’écriture des écrivains vus par eux-mêmes

15h50 Thorsten Ries (Université de Gand), The challenge of born-digital : the critique génétique and digital forensics

16h30 Pause café

16h50 Aurèle Crasson (CNRS-ITEM), Jean-Louis Lebrave (CNRS-ITEM), Nathalie Léger (IMEC), Jeremy Pedrazzi (CNRS-ITEM), Thorsten Ries (Université de Gand), Genetic Forensics, analyser les disques durs de Jacques Derrida

18h10 Stéphane Reecht (BnF), Conserver le support, conserver l’information : des défis pour les institutions patrimoniales

18h50 Discussion générale

20h30 Conférence-concert de génétique musicale. (Salle des Actes) : Catherine David (écrivaine, musicienne) et William Kinderman (Université de l’Illinois)

► SAMEDI 20 OCTOBRE 2018 : INHA– Auditorium Colbert, Galerie Vivienne

Session 5 : Grands corpus de la Bibliothèque nationale de France

Présentation exceptionnelle de chaque corpus, sous forme de dialogue entre un chercheur et un conservateur de la BnF.

Matinée présidée par Isabelle le Masne de Chermont (BnF)

10h00 Jean-Marc Hovasse (CNRS-ITEM), Thomas Cazentre (BnF), Victor Hugo

11h00 Olivier Lumbroso ( Université Paris-Sorbonne nouvelle), Guillaume Fau (BnF), Émile Zola

13h00 Pause déjeuner

Après-midi présidée par Jacques Neefs (Johns Hopkins University)

14h30 Franz Johansson (Université Paris-Sorbonne), Olivier Wagner (BnF), Paul Valéry

15h30 Luc Vigier (Université de Poitiers et ITEM), Marie Odile Germain (BnF), Louis Aragon

16h30 Irène Fenoglio (CNRS-ITEM), Émilie Brunet (IRD), Émile Benveniste

Conclusion de la journée et du colloque :

Présentation au public dans la salle de lecture du département des Manuscrits de la BnF d’un second ensemble de manuscrits originaux provenant des six corpus, sous forme de mini-expositions éphémères.

SÉMINAIRE DOCTORAL GÉNÉTIQUE DES TEXTES ET DES ARTS : THÉORIES ET PRATIQUES

La génétique apparaît dans le panorama intellectuel et littéraire des années soixante-dix ; elle est aujourd’hui reconnue comme l’une des principales innovations critiques des trente dernières années dans les méthodes d’analyse scientifique de la littérature et de la création. En tant qu’approche de l’œuvre in statu nascendi, reposant sur l’analyse, pour reprendre la formule de Louis Aragon, non de « l’écrit figé par la publication », mais du « texte en devenir, avec ses ratures comme ses repentirs », elle s’intéresse aux processus de la création, qu’elle hiérarchise, explique et étudie.

Longtemps associée à l’étude des manuscrits de Zola, de Proust, de Flaubert ou de Valéry, la génétique connaît aujourd’hui une vaste extension de son champ de recherches, dont acte le volume collectif L’Œuvre comme processus, dirigé par Pierre-Marc de Biasi et Anne Herschberg Pierrot. Depuis une dizaine d’années, elle s’ouvre progressivement à ces nouveaux territoires que constituent les littératures étrangères, mais également les arts plastiques.

Organisé avec le soutien de l’Institut des Textes et Manuscrits, du laboratoire d’Études romanes et de l’équipe « Littérature, histoires, esthétique » de l’Université Paris VIII, le séminaire doctoral « Génétique des textes et des arts : théories et pratiques » se propose de rendre compte de l’extrême vitalité d’une telle méthodologie. Des acteurs reconnus du monde de la recherche seront invités à dialoguer avec des doctorants ou de jeunes docteurs, à présenter leurs travaux ou leurs réflexions ayant trait à la pratique et à la théorie de la critique génétique.

Les séances du séminaire, consacrées, à part égale, à la littérature française, à la littérature hispanique et à l’histoire de l’art, se dérouleront, un vendredi par mois, de 16h à 19h, à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, et ce à partir du 9 novembre 2018. Ouvertes à tous les publics, elles auront à cœur de faciliter échanges, débats et rencontres entre des universitaires issus d’horizons disciplinaires différents, mais soucieux de partager leurs pratiques de recherche.

3 mai 2014

[Chronique] Jean-Nicolas Clamanges, De la dissolution programmée des oeuvres par la critique génétique : à propos de la numérisation des brouillons de Flaubert

On lit dans le premier numéro d’avril de la Nouvelle Quinzaine littéraire, un éloge sans retenue des performances de la critique génétique moderne qui a de quoi donner de l’humeur.

– Et fort noire, il faut bien l’avouer, au moins pour qui se soucie encore de ce que peut une œuvre d’art, et particulièrement une œuvre littéraire, pourvu qu’on ne la réduise pas à une simple variante de ce qu’elle aurait virtuellement pu être si l’auteur n’avait pas eu la naïveté de chercher le mot le plus définitivement juste, le phrasé le plus définitivement idoine, la composition de la phrase, du paragraphe, et de toutes les unités textuelles qu’on voudra – la plus définitivement parfaite possible, relativement à l’effet général visé.

C’est donc à propos de l’édition des OC II de Flaubert en Pléiade, et de la numérisation en cours de tous ses manuscrits disponibles, que Michel Pierssens s’extasie :

« Tout change en revanche radicalement dès que ce qui donne lieu à numérisation n’est plus seulement le texte des œuvres mais tout le dossier génétique dont elles finissent par n’être plus qu’une potentialité actualisée. (…) Si telle page a été dix fois réécrite par Flaubert, c’est à ces dix pages que la numérisation pourra donner accès, en version brute ou dans une transcription intégrale. (…) Toute œuvre dont les archives de la création ont été préservées donnera lieu ainsi à la construction d’une entité hybride dont toutes les composantes seront également indispensables : le texte de plaisir (Madame Bovary reste un merveilleux roman) et le texte de savoir (pas une ligne qui n’appelle une exploration encyclopédique démesurée). La version imprimée, si agréable à manier qu’elle soit, ne sera plus que la version physique allégée de la nébuleuse hypertextuelle dont elle n’est qu’une partie, aussi distincte qu’on la voudra. »
(« Flaubert dans le temps », Quinzaine littéraire, n°1002, p. 3-4, je souligne)

De l’œuvre voulue et publiée comme dernier état (regrettablement donné pour terminé par l’artiste, en dépit de son caractère quasi aléatoire aux yeux de la génétique textuelle) d’une nébuleuse hypertextuelle qui sera sa vérité authentique enfin advenue pour les siècles des siècles : ou encore, de la dissolution programmée de la volonté de l’artiste de livrer non pas dix mille esquisses mais un objet achevé, voilà où nous en sommes ! Le travail d’une vie pour trouver le mot et la formule qui seuls convenaient, réduit à une variante des possibles progressivement éliminés.

Il suffit de transposer le raisonnement dans les arts plastiques pour constater la vanité de la démarche : qu’est-ce qu’on obtient en récupérant dans la poubelle de Rodin tous les éclats de son Balzac, sinon le bloc de pierre initial ? Et si l’on n’en récupère qu’une partie, car la quatrième poubelle est déjà partie aux ordures, qu’est-ce qu’on va pouvoir en faire, sinon imaginer sans génie ce que l’artiste n’a vraisemblablement jamais imaginé, parce que l’essentiel se passait dans sa tête et que personne ne peut y aller voir, quand elle est – cette tête-là – en phase de genèse créatrice.

Et puis tout lecteur de, par exemple Baudelaire ou Mallarmé, sait que toute grande œuvre est faite autant de ce qu’elle montre que de ce qu’elle dérobe, autant de ce qu’elle élimine que de ce qu’elle accueille : « La Destruction fut ma Béatrice » écrivit le second ; comme la lettre volée de la nouvelle de Poe, ce qu’on cherche dans la corbeille ou au grenier se trouve dans le texte, il suffit d’apprendre à lire – ce que précisément les œuvres d’art nous apprennent, non comme jeu sémiotique de variantes sur variantes à l’infini, mais comme confrontation à ce qui par excellence est leur quête – le réel même (qui n’est pas la "réalité") :

« Qu’est-ce que dessiner ? Comment y arrive-t-on ? C’est l’action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible, qui semble se trouver entre ce que l’on sent et ce que l’on peut. Comment doit-on traverser ce mur, car il ne sert à rien d’y frapper fort, on doit miner ce mur et le traverser à la lime, lentement et avec patience à mon sens. » (Van Gogh, lettre à son frère Théo, La Haye, 1882)

Allez donc chercher le sens d’un tel frayage et la portée humaine d’une telle patience dans les rognures laissées par la lime ou les vestiges de repentirs du geste ! À bas la prétention abusive à étouffer l’œuvre achevée par l’artiste sous la prolifération tentaculaire des traces de ses essais et de ses échecs recombinées a posteriori ! Ces « savants » peuvent bien travailler en équipes aussi nombreuses qu’on voudra et avec toutes les technologies présentes et à venir : ils devraient ne jamais oublier que les vrais brouillons de l’écrivain – qui sont mentaux et donc immatériels – leur manqueront toujours pour établir leur fameux « (hyper)texte de savoir » censé rivaliser d’intérêt avec un « texte de plaisir » dont l’achèvement rêvé en perfection fut toujours un calvaire pour tout écrivain digne de ce nom !

Je sais bien que les œuvres ont partie liée au désœuvrement dans leur essence, Blanchot l’a montré, et que cela se traduit parfois par de l’inachèvement ; pas seulement à notre époque, qui cultive l’art de l’esquisse (au moins en France) mais également au XVIIIe siècle par exemple, où certains romans, et non des moindres (La Vie de Marianne, de Marivaux ; Les Égarements, de Crébillon, par exemple) demeurent inachevés (mais aussi parce qu’ils se publiaient en feuilleton) ; en poésie, certaines œuvres demeurent en suspens, comme le Kubla Khan de Coleridge, dont l’inspiration fut à jamais détruite, dit-on, par une visite inopportune. Mais cela ne contredit nullement le fait que, pour les romans, l’horizon des possibles ainsi ouvert ne soit conditionné par la moindre phrase ou le moindre paragraphe des pages publiées, qui participent organiquement de l’œuvre projetée (comme la cellule participe du corps entier) et contiennent en quelque sorte son dess(e)in dans le leur ; et quant au poème de Coleridge, la présence filigranée du Tout disparu dans ce qu’il sauva du poème aperçu en rêve est lisible à mon avis dans ce que Kipling écrit des premiers vers : « De tous les millions de vers possibles, il n’y en a pas plus de cinq — cinq petites lignes — dont on puisse dire : "Ceux-là sont de la magie. Ceux-là sont de la vision" ».

Je sais bien aussi que Ponge a publié La Fabrique du pré, mais cette fabrique n’est pas un artefact : c’est une création intégrant des états du texte sélectionnés et voulus comme composantes de l’œuvre, selon un projet esthétique in progress ; en peinture aussi, on peut regarder certaines œuvres sous cet angle : de Braque à François Rouan, qu’un artiste rebatte autrement son propre jeu, dédouble ou détriple une œuvre pour en déplier les possibles à sa guise, c’est toujours et avant tout un geste esthétique et une prise de risque. Mais ce n’est pas le terrain du critique (ou des équipes) travaillant sur les manuscrits – sauf s’ils se prennent pour l’artiste… !

On sait comment tel fameux peintre de l’Antiquité accepta les remarques d’un cordonnier touchant la représentation d’une sandale sur un de ses tableaux ; mais lorsque le cordonnier voulut se mêler d’apprécier d’autres éléments du tableau, il le congédia d’un Ne sutor ultra crepidam – cordonnier, ne juge pas au-delà de la chaussure. Que la génétique textuelle en reste donc à l’étude des vestiges matériels des états anciens des œuvres et ne prétende pas en inférer l’hypertexte qui nous serait resté dérobé par on ne sait quelle perversité de l’artiste. Qu’on étudie les variantes, les brouillons disponibles, etc. : très bien, à condition de ne pas les poser comme alternatives enfin redécouvertes au texte voulu définitif (ou le moins indéfinitif possible) par l’écrivain ; et pourvu, enfin, qu’on ne se donne pas l’œuvre publiée comme une simple variante parmi toutes les autres, une « potentialité actualisée » parmi x potentialités. Contrairement au mythe, selon Lévi-Strauss, une œuvre d’art n’est pas constituée de l’ensemble de ses variantes, virtuelles ou non.

Pourquoi ? Parce que c’est précisément le fait d’une œuvre créatrice – sa définition pas moins, selon moi – que de nier le hasard des virtualités possibles à l’infini, par l’affirmation d’une décision esthétique qui ajoute au monde quelque chose là où il n’y avait rien. C’est bien ce qu’affirme aujourd’hui Christian Prigent :

Je ne suis crispé sur rien d’autre que ceci : un livre de littérature est un objet d’art (au même titre qu’une peinture, un concerto, un ballet, etc.). Il pose dans le monde une entité formelle jusqu’à lui non-vue. C’est en tant que tel qu’il s’apprécie parce que c’est là tout le sens des opérations qui l’ont fait tel qu’il se donne à lire. Cette appréciation tient à la perception sensorielle d’un phrasé singulier : une certaine vitesse, une certaine allégresse et une certaine violence de la dynamique formelle (ça touche au détail rythmique, à la densité des coagulations lexicales, à la structure composée de l’ensemble). Quelque chose de d’abord sensuellement perceptible (comme la musique, comme la peinture), qui force le monde à se courber, à se former et à s’illuminer autrement — puis qui éveille la pensée à cet autrement : à la découverte d’une toujours possible altérité, d’une exception au lieu commun (au lieu idéologique commun, entre autres). Autant dire que l’intérêt est dans la transformation, l’altérité, l’exception, la différence stylistiquement formées et cinématographiées. Pas dans la conformité, l’adéquation, le rendu du matériau de vie que cela, inévitablement, traite.
(« Christian Prigent, un ôteur réeliste », entretien avec F. Thumerel, italiques de C. Prigent, je souligne)

Beaucoup d’appelés rêvent d’une œuvre potentielle (Barthes a rêvé d’un roman qu’il n’écrivit jamais), peu d’élus la réalisent en acte car cela exige leur vie même (qu’on relise les lettres de Van Gogh à Théo et le Van Gogh d’Artaud), et sans guère d’accueil ni d’écoute authentiques de leur vivant parce que là où cela advient, rien n’était attendu et que quasi personne n’est là pour l’accueillir, même si certains font semblant. Comme l’écrivait Mallarmé : « Des contemporains ne savent pas lire » (Variations sur un sujet) ; Marivaux l’avait déjà dit à sa façon, en pointant une sorte de suicide esthétique programmé par l’impact désastreux sur les auteurs du goût critique dominant : « je crois, (…) qu’en tout siècle, la plupart des auteurs nous ont moins laissé leur propre façon d’imaginer, que la pure imitation de certain goût d’esprit que quelques critiques de leurs amis avaient décidé le meilleur ; ainsi, nous avons très rarement le portrait de l’esprit humain dans sa figure naturelle » (Le Spectateur français, 21 août 1722).

Ainsi, l’irruption d’une œuvre digne de ce nom n’est pas l’actualisation d’une potentialité parmi d’autres : elle est choix radical ou n’est pas, elle est coup de foudre indéfiniment durable dans le temps humain ; c’est pourquoi elle est aussi rare que décisive parce qu’en ce domaine, comme en tout ce qui importe vraiment :

Ce qu’on attendait demeure inachevé.
À l’inattendu les dieux livrent passage.

(Euripide, derniers vers des Bacchantes)

4 avril 2013

[Chronique] Christian Prigent, L’archive e(s)t l’oeuvre e(s)t l’archive (Christian Prigent, les aventures de l’écriture 5/6)

Christian Prigent, L’Archive e(s)t l’œuvre e(s)t l’archive, Supplément à la Lettre de l’IMEC, coll. "Le Lieu de l’archive", hiver 2012, 32 pages.

A l’occasion du dépôt de ses archives à l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine (IMEC), Christian Prigent a écrit cet opuscule qui permet de faire le point sur sa fabrique scripturale comme sur son rapport à la Bibliothèque et à la critique génétique : après le volume Christian Prigent, quatre temps, voici donc le deuxième volet de la réouverture pour inventaire. De quoi s’agit-il ? Celui qui n’a jamais fait part du moindre intérêt pour la question des archives distingue trois types de documents : un dossier lacunaire comprenant brouillons et états divers de ses manuscrits ; les archives dites "familiales" (photos d’enfance et lettres essentiellement) ; des archives sonores et textuelles concernant les avant-gardes et les écritures expérimentales depuis les années 70 (cassettes audio, revues, affiches et programmes de multiples manifestations et colloques…), auxquelles s’ajoutent un ensemble étiqueté "socio-politique", qui témoigne du contexte des années 50-60 et des activités paternelles au sein du PC. Nous attend une surprise de taille : celui qui a fait son entrée dans le champ littéraire en un temps qui proclamait la mort de l’auteur n’est pas prêt à renoncer aux privilèges de l’auctor.

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30 mars 2013

[Chronique] Critiques de la critique, numéro spécial des Temps Modernes

"La critique ne doit, ne peut même se limiter à parler des livres ;
  à son tour, elle se prononce toujours sur la vie."

"Ne nous leurrons pas, notre jugement ne découlera pas de notre savoir :
celui-ci nous servira à restituer la voix de l’autre, alors que la nôtre
trouve sa source en nous-même, dans une responsabilité éthique assumée"
(Tzvetan Todorov, Critique de la critique, Seuil, 1984, p. 190 et 187).

" Faudrait-il tout gober, rejoindre le troupeau des consommateurs, soutenir aveuglément la rentabilité, louer de pseudo-petits-maîtres et contribuer à la déperdition de culture ? " En ces temps d’anomie, telle est la question que doit se poser avec Micheline B. Servin tout lecteur qui s’interroge encore sur la notion de "valeur esthétique", et donc a fortiori celui qui s’adonne à cette activité à propos de laquelle Tzvetan Todorov affirmait d’emblée dans Critique de la critique qu’elle " n’est pas un appendice superficiel de la littérature, mais son double nécessaire (le texte ne peut jamais dire toute sa vérité) " (Seuil, 1984). En ces temps hypermodernes qui voient le règne des "graphomanes entoilés" (Antoine Compagnon) et d’un fantasme de communication directe des œuvres avec le public, et où triomphe une publicité diablement efficace – fournissant "un conditionnement attrayant, un service commercial combatif, […] une politique de prix agressive et une mise en rayon de grande envergure" (William Marx, "Critique littéraire et critique yaourtière") -, à quoi bon la critique, en effet ? Les critiques vont-ils céder le pas aux animateurs ? De fait, le plus inquiétant est le brouillage des frontières : ""Qu’il y ait une fiction de divertissement et une fiction littéraire, cela ne pose pas de problème. Mais qu’on désigne comme littéraire ce qui est du pur divertissement et qu’on passe sous silence ce qui est littéraire, c’est au mieux de la paresse, au pire une forme de collaboration avec la domination capitaliste" (Thierry Guichard).

Par ailleurs, pour qui les critiques écrivent-ils aujourd’hui ? Si, dans les années 70, la réponse à la question "Que doit faire la critique ?" paraissait évidente – devenir une science, comme l’avançait Northrop Frye -, qu’en est-il en cette deuxième décennie du XXIe siècle ? C’est dire à quel point s’avère stimulant le numéro spécial des Temps Modernes que, une trentaine d’années après l’ouvrage de Todorov, coordonne Jean-Pierre Martin : le pluriel du titre renvoie à la grande diversité des perspectives classées en quatre parties ("Diagnostics", "Affects", "Approches" et "Enjeux").

Les Temps Modernes, Gallimard, n° 672 : "Critiques de la critique", janvier-mars 2013, 256 pages, 20,50 €. [Disponible de mi-février à mi-avril dans les points de vente habituels ; après, commandable à l’éditeur]

â–º Sur Libr-critique : "Libr-critique.com dans l’espace littéraire numérique. Notes (auto)réflexives" ; "De la critique et de la fonction critique en terrain miné" ; "De la critique en terrain miné. Dialogue avec Pierre Jourde".

[Suite de la chronique ci-dessous, en trois temps : "Crise de la critique ?", "Des trois critiques aujourd’hui" et "Au risque de la critique…"]

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