Libr-critique

9 avril 2015

[Chronique] Jacques-Henri Michot, Un ABC de la barbarie

À l’occasion de la très belle réédition de cet ABC de la barbarie (d’abord paru dans la collection "Niok" des anciennes éditions Al dante, en 1998), qui nous permet de rencontrer un auteur rare (RV ce soir à KHIASMA, aux Lilas), revenons sur les enjeux et formes de ce livre essentiel.

Jacques-Henri Michot, Un ABC de la barbarie, Al dante, hiver 2014, 256 pages, 20 €, ISBN : 978-2-84761-757-3.

 

"Qu’était-ce que les amis de l’ABC ? une société ayant pour but,
en apparence, l’éducation des enfants, en réalité le redressement des hommes.
On se déclarait les amis de l’ABC. – L’Abaissé, c’était le peuple. On voulait
le relever. Calembour dont on aurait tort de rire. Les calembours
sont quelquefois graves en politique
[…]" (Hugo, Les Misérables, cité p. 94).

"L’opium du peuple dans le monde actuel n’est peut-être pas tant la religion
que l’ennemi accepté… (Je souligne, B. B.). Un tel monde est à la merci,
il faut le savoir, de ceux qui fournissent un semblant d’issue à l’ennui.
La vie humaine aspire aux passions et retrouve ses exigences
" (Georges Bataille, cité p. 31).

 

 

Cette somme se présente sous la forme d’un dispositif tridimensionnel : liste / contre-liste / notes. Tout d’abord, la mise en scène éditoriale – qui nous renvoie aux pactes narratifs excentriques proposés de Montesquieu à Rilke – a de quoi nous laisser bouche bée : ces Carnets annotés nous égarent dans un subtil jeu de miroirs entre trois B (Barnabé, Jérémie B et François B). Mais surtout, ce centon polyphonique et multiforme nous fait méditer par le biais de citations comme celles reproduites en exergue, tout en nous offrant le b.a-ba de la doxa hypermoderne. À cet égard, ce nouveau dictionnaire des idées reçues mériterait d’être distribué à tous ceux qui ont opinion sur rue, à tous les auxiliaires de l’idéologie dominante, qui aiment claironner/prophétiser/ergoter (sur) l’argent des contribuables, l’avant-goût de ce qui nous attend, les baromètres de popularité, les barres fatidiques du chômage, les basculements à droite, les crises d’identité, les devoirs de mémoire, les déçus du socialisme… Et comme toujours, les clichés sont des plus révélateurs : étrangers en situation irrégulière, Faut-il avoir peur de l’immigration ?, Frontières : de véritables passoires… Dans cet ABC, sont particulièrement dévoilés les nouveaux mots et slogans du pouvoir : "asociaux", "fin des idéologies", "faillite des idéologies", "flexibilités", "flux monétaires", "front de l’emploi", "fruits de la croissance", "gagneurs", "immobilismes", "leaders charismatiques", "lois du marché", "mondialisation", "pesanteurs", "plans sociaux"…

Collage moderne (cut-up), montage critique, cet ABC est également un document poétique, au sens où l’entend Franck Leibovici : une technologie intellectuelle qui procède au redécoupage modélisé et hétérogène du réel médiatiquement uniformisé (réalité spectaculaire uniforme) ; autrement dit, la transposition des discours et représentations dominants dans cet autre mode de présentation qu’est le dictionnaire permet un transfert paradigmatique qui met à nu la barbarie ultra-libérale (anti-intellectualisme, dérives sécuritaires et spectaculaires, violences diverses…).

â–º Ce Jeudi 9 avril à 20H30, le festival Hors limites s’associe à l’Espace Khiasma et aux Archives nationales (France) pour accueillir l’une des cartes blanches ponctuant la résidence d’écriture de Frank Smith. Marqué, comme beaucoup d’autres, par la parution d’Un ABC de la barbarie de Jacques-Henri Michot, celui-ci a donc convié son auteur à en proposer une lecture, à l’occasion de la réédition de l’ouvrage aux éditions Editions Al Dante.

Entrée libre à KHIASMA (15, rue Chassagnolle 93260 Les Lilas).

3 avril 2014

[Livre-chronique] P.N.A. Handschin, Traité de technique opératoire

Plutôt qu’à un OVNI littéraire (on ne peut que remarquer aujourd’hui la rapidité avec laquelle le discours promotionnel recycle le discours critique), on a affaire ici à objet littéraire excentrique, un dispositif poétique cancérigène, un manuel technopoétique…

P.N.A. Handschin, Traité de technique opératoire, Argol, printemps 2014, 364 pages, 19 €, ISBN : 978-2-915978-87-2.

Présentation éditoriale

Sont employés à des fins non identifiées dans le Traité de technique opératoire des instruments de toutes sortes, instruments de mesure, chirurgicaux, à clavier, etc. On y traverse  aventureusement des déserts chauds ou froids. On y arpente des villes tentaculaires, voire universitaires. Et si l’on plonge tête la première jusqu’aux fonds océaniques abyssaux, il n’est pas exclu de se retrouver sitôt au sommet des plus hautes montagnes. On y confond tout ; on ne nous épargne rien. Au lecteur(trice), de vraies fausses questions sont incessamment et spontanément posées. L’auteur – savant naturaliste à la curiosité anxieuse toujours en éveil – brosse des portraits en creux. D’ingénieuses et séduisantes hypothèses sont allègrement lancées par-dessus bord.

On scrute le vaste horizon fuyant et les moindres détails ; on décortique distraitement des cacahouètes (premier producteur mondial, actuellement : la Chine) comme on désosse la langue. On règne minéral, on règne végétal, et croisons autant de méchants personnages historiques que de gentils animaux sauvages (à fourrure ou pas, du Crétacé ou non). On se perd en joyeux inventaires, on dresse des chevaux rétifs et un panorama de l’état des stocks.
Qu’y dissèque-t-on ? À peu près tout (l’Univers).

 

Note de lecture

Ce Traité de technique opératoire est un curieux objet poétique qui constitue une technologie intellectuelle productrice d’imaginaire – formule calquée sur celle de Franck Leibovici dans ses Documents poétiques (Al dante, 2007) pour mieux accentuer les différences. Plutôt que de proposer la modélisation d’une nouvelle réalité sociale, de retraiter les représentations médiatiques usées, ce drôle de manuel subvertit les discours dominants : en ce temps d’hypercommunication où le cadre énonciatif suffit à garantir l’énoncé, P.N.A. Handschin – "le seul écrivain dont le pseudonyme est le véritable nom" – introduit un jeu entre la forme objective (333 chapitres qui revêtent quasi exclusivement l’aspect d’un QCM : jeux, tests, enquêtes…) et des développements tout à fait inattendus. Dans cette optique, les deux milliers de notes apparaissent comme autant de métastases provoquées par la cancérisation discursive. S’imposent ainsi des propositions incongrues, des hypothèses farfelues, des paradoxes et paralogismes, des évidences déconcertantes…

Prenons quelques exemples, complétés par les photos ci-dessous et en arrière-plan. On nous demande le "nombre de jours dans une année bissextile", en nous proposant trois réponses possibles : "7 (dont le Mardi gras)" ; "29" ; "566 (jours fériés compris)"… Et bien sûr "29 (vingt-neuf) est l’entier naturel qui suit 28 et précède 29"… Et, à votre avis, quel est l’emblème de la Croix-Rouge ? "Un coq gaulois" / "Une croix gammée" / "Une faucille et un marteau" ?… Et si d’aventure la Lune "venait brutalement à se décrocher", elle tomberait sur… la France – "celle qui vote à l’extrême droite"… Par ailleurs, on nous apprend toute une série de choses que nous n’avons pas faites ou que nous ne connaissons pas, ou encore d’événements auxquels nous avons échappé ou n’avons pas participé : attentats, noyades, révolution russe de 1905, Révolution Française…

 

20 avril 2013

[Livres] Libr-kaléidoscope de printemps

Voici de quoi attendre la reprise de fin avril : Jean-Claude PINSON, Poéthique (Champ Vallon) ; Frank SMITH, États de faits (éditions de l’Attente) et Gaza, d’ici-là (Al dante) ; Jérôme BERTIN, Pute (Al dante).

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31 mars 2012

[Chronique] Jean-Michel Espitallier, De la célébrité

Jean-Michel ESPITALLIER, De la célébrité. Théorie & pratique, 10/18, 2012, 188 pages, 7 €, ISBN : 978-2-264-05615-3.

"La célébrité se fonde sur un savant dosage de simplicité (identification) et d’exception(distanciation). De proximité (consolation) et d’inaccessibilité (dévotion).

Toute célébrité doit être à la fois unique (comme figure héroïque) et reproductible (comme objet de consommation)" (p. 11).

On ne s’y trompera pas, malgré son titre qui fleure bon les temps humaniste et classique – et même ses définitions inaugurales –, De la célébrité n’est pas plus un académique traité philosophique que les récentes 148 propositions sur la vie et sur la mort. C’est un drôle d’objet pop qui met à nu les ressorts de l’ethos dominant : pas de culture de la célébrité sans économie de la célébrité – et donc sans aliénation ! Jean-Michel Espitallier nous invite à méditer sur notre ubuesque époque, dans laquelle le meilleur moteur de promotion sociale est un mirage : qu’est-ce qu’une "civilisation" qui nous dope à l’imagogologie ? (Célérité/célébrité/décérébrité…).

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20 mars 2011

[Chronique] POL romanesque…

En plein Salon du livre, où, comme toujours et quel qu’en soit le programme, c’est le roman qui est à l’honneur, et avant même notre Rencontre LIBR-CRITIQUE sur les formes narratives actuelles (2 avril à la Bibliothèque Marguerite Audoux, Paris 3e), concentrons-nous sur la spécificité romanesque qui, depuis quelque temps, se dégage des publications POL. Revêtant une forme plus ou moins classiquement moderne, les romans labellisés POL entendent "se frotter au réel" (Fred Léal) ; d’où la diversité des sujets : l’Afrique post-coloniale (Jacques JOUET, Bodo) ; le nomadisme de ces hommes de l’ombre que sont les employés du nucléaire en France (Elisabeth FILHOL, La Centrale) ; l’insularité moderne (Olivier CADIOT, Un mage en été) ; la médiatisation de notre rapport à la réalité (Manuel JOSEPH, La Tête au carré) ; l’ordre et la marge, la sécurité et la marginalité (Manuel JOSEPH et Myr MURATET, La Sécurité des personnes et des biens) ; le "noyau de toute chose" (Hubert LUCOT) ; l’idéologie écologiste (Iegor GRAN, L’Écologie en bas de chez moi) ; la  coprophilie comme métaphore de notre société de consommation (Thomas HAIRMONT, Le Coprophile) ; deuil et management (Nina YARGEKOV, Vous serez mes témoins)… Après les "Gallimardeux" et l’"école de Minuit", le "POL romanesque", que l’on peut tenter de cerner par une série non close de caractéristiques : humour grinçant, loufoque, récit distancié critique ou travail de minoration de la langue, divers dispositifs critiques ou "documents poétiques", réflexion et réflexivité…

Après avoir analysé tous les titres surlignés (liens actifs) et avant que de rendre compte des livres de Nina YARGEKOV et de Iegor GRAN, examinons trois romans parus chez P.O.L à l’automne dernier : Frédéric VALABRÈGUE, Le Candidat ; Fred LÉAL, Délaissé ; Dominique MEENS, Aujourd’hui rougie

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18 janvier 2008

[chronique / recherche] A propos des documents poétiques de Franck Leibovici

   [Cet article inaugure, une série qui sera consacrée aux dernières publications des éditions al dante et aux questions théorico-poétiques qu’elles peuvent susciter. Ces articles tenteront de mettre en évidence les apports théoriques et poétiques — au sens de production — qui se tiennent dans l’horizon de ces publications. En ce sens, cette série, sera à lire aussi hypertextuellement, chaque article renvoyant peu à peu aux autres, selon une logique de reprise. Pour une présentation rapide cf. l’article sur sitaudis.]

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