Libr-critique

2 juillet 2017

[Chronique] Suzanne Doppelt, Vak spectra, par Fabrice Thumerel

Une fois encore le charme de Suzanne Doppelt opère, qui nous transporte de l’immobile au mobile, du prosaïque au féerique, du réel au spirituel…

Suzanne Doppelt, Vak spectra, P.O.L, mai 2017, 80 pages non numérotées, 13 €, ISBN : 978-2-8180-4198-7.

La Boîte d’optique avec des vues intérieures d’une maison néerlandaise (vers 1655-1660), ingénieusement créée par Samuel Van Hoogstraten (1627-1678), est pour Suzanne Doppelt l’occasion de nous emmener dans son domaine des spectres : "Pareille au trouble produit dans la chambre où s’ébauche une belle décomposition, les murs disparaissent, le plafond se retourne et la mouche avec, le sol offre à peine un chemin, de jolis miroirs si habilement placés et des lignes qui vont, elle est un vrai mirage, tout se défait et se refait. Pour mieux revenir entre deux étages dans l’escalier profond, dans cette boîte à ancêtres où on dort, au pied de la table, sur le tapis feutré comme une toile et en sautillant près des armoires, l’esprit des lieux remue la matière, rien ne s’élance autant qu’une maison"… Ce qui fascine l’auteure chez le peintre hollandais du siècle d’or, c’est son dispositif optique qui favorise les miroitements internes, les jeux de réflexions entre réel et représentations, la contemplation extatique de formes géométriques – d’un monde immobile où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté… Le petit trou d’une "boîte à malice" stimule les fantasmes et les fantômes : "Rien n’est jamais au repos, les choses sont des ombres mobiles imitant toutes sortes de profils" – et comme le dit le grand Hugo, "tout vit, tout est plein d’âmes"… Voir en mode mineur permet même d’être à l’écoute "des sons mécaniques, derrière la porte des choses à demi pensées" – un peu comme au Moyen-Âge on pouvait être charmé par la musique enchanteresse des étoiles du firmament…

Dans la mesure où c’est la perspective qui crée le monde, pour que le monde devienne vertigineux il suffit de choisir des points de vue privilégiés et de mettre en branle la machinerie optique. Des perspektiven au perpetuum mobile… Dans l’univers cosmopoétique de Suzanne Doppelt – de Lazy Suzie à Vak spectra, en passant par La Plus Grande Aberration et Amusements de mécanique -, poétique et optique vont de pair, animées par "une mécanique admirable" : "tout bouge autant que le décor d’un théâtre bien équipé, une belle féerie optique, les yeux levés vers le monde là où s’exerce de gauche à droite et l’inverse la ruse d’un regard oblique"…

4 mai 2015

[Chronique – news] Suzanne Doppelt, Amusements de mécanique

À l’occasion de l’exposition qui sera inaugurée ce jeudi 7 mai, revenons précisément sur le dernier livre de Suzanne Doppelt, aussi fascinant que les précédents.

 

EXPOSITION CHEZ LOCO : DU 7 MAI AU 6 JUIN 2015

VERNISSAGE : JEUDI 7 MAI À PARTIR DE 19H.

LECTURE DE L’ARTISTE À 19H30.

 

AMUSEMENTS DE MÉCANIQUE

SUZANNE DOPPELT

 

Se trouve présenté un ensemble d’œuvres photographiques de Suzanne Doppelt, dont la pratique de la photographie est essentiellement associée à son travail d’écriture poétique. Chacun de ses ouvrages se compose entre écriture et photographie, l’image créée spécifiquement en fonction du texte littéraire qu’elle entreprend.

"Les livres de Suzanne Doppelt associent écriture poétique et photographie. Souvent inspirés d’un corpus savant, de préférence philosophique, ils interrogent la nature et l’apparence des choses, en prenant comme modèle formel les recueils organisés de connaissances, comme le traité scientifique et l’encyclopédie mais aussi les collections hétéroclites des cabinets de curiosités. Cette attirance pour les systèmes d’objets et les synthèses, plus ou moins raisonnées, des savoirs, se double d’un questionnement sur les coups du hasard, « les causes minuscules en séries, aux effets incalculables » qui gouvernent le monde." [Annalisa Bertoni, in « Les choses existent une à une » dans l’œuvre de Suzanne Doppelt].

Pour reprendre une figure chère à Suzanne Doppelt, ses compositions photographiques, souvent assemblage ou montage fragmentaire, semblent les visions mosaïques d’une mouche, découpant les objets photographiques en multiples facettes.

 

Les œuvres présentées sont issues des corpus reproduits dans ses trois derniers livres, tous publiés aux éditions P.O.L. : Lazy Suzie (2009), La plus grande aberration (2012) et Amusements de mécanique (2014).

À l’occasion du vernissage, Suzanne Doppelt fera une lecture d’extraits de son dernier livre Amusements de mécanique.

LOCO / L’ATELIER D’ÉDITION: 6, rue Charles-François Dupuis, 75003 Paris, France. T. 01 40 27 90 68 / ÉDITION : ANNE ZWEIBAUM (anne.z@latelierdedition.com) et ÉRIC CEZ (eric.c@latelierdedition.com)

 

Mobiles cosmopoétiques [chronique]

 

Suzanne DOPPELT, Amusements de mécanique, P.O.L, novembre 2014, 80 pages, 8,50 €, ISBN : 978-2-8180-2133-0.

 

La réalité serait-elle, dans son essence, obsessionnelle ? (Witold Gombrowicz)

Libido mechanica : "un petit ballet mécanique sauve de la mélancolie, par des gestes et des pas assortis, un amusant vertige".

 

Avec Suzanne Doppelt, la poésie est affaire de mécanique : opérant un perpétuel va-et-vient entre micro- et macrocosme, sa poétique chaosmique rend compte de la mécanique cosmique avec un brio qui vous ravit. Combinant texte et image, elle nous offre de subtils mobiles poétiques. De la caldérisation de la poésie : perpetuum mobile

La poète et photographe met en branle « un cosmos en miniature », un méli-mélo de sensations visuelles et auditives : embarquement pour Mystère ! Si harmonie du soir il y a, c’est dans ce « théâtre d’ombres mobiles » que constitue notre camera obscura : les sons et les images vibrent et vibrionnent jusqu’au vertige. Son Agencement Répétitif Déréalisant (ARD) rythme les apparitions/disparitions fugitives qui traversent le théâtre magique de notre cella, le fascinant ballet mécanique d’ombres : sa mécanique lyrique conjugue le mobile et l’immobile, l’objectif et le subjectif, le fini et l’infini, pour créer un nouvel objet poétique, le « moving panorama ». (On se souvient que Suzanne Doppelt est entrée dans le champ poétique avec Kub Or – ses photos accompagnant le texte de Pierre Alferi, lequel lançait juste après, avec son compère Olivier Cadiot, le premier volume de la Revue de Littérature Générale, précisément intitulé « La Mécanique lyrique »). Sans plus attendre, voici :

« Et à chacun son ton dans ce théâtre d’ombres mobiles et générales qui servent les criminels et les revenants, à la lueur vague d’une bougie, d’un ver luisant, d’une torche ou de la lune en plein jour, l’ensemble circule et se combine, tout vibre, le lieu est cinétique et la vue électrique, on y voit de toutes les couleurs et selon son humeur, parfois davantage. »

 

Avec Suzanne Doppelt, la poésie est quête d’une harmonie optique/poétique/géométrique et le poète « une tête chercheuse qui n’en finit pas de chercher des figures et des rapports, une série de rapports qui bougent l’ensemble à mesure. » D’où les divers dispositifs qui stimulent l’imagination et nous font VOIR le monde autrement, et même à l’envers : bande magnétique, appareils optiques et réflexifs, boîtes à malice, machines à donner le tournis – et même un simple trou, car « voir c’est toujours voir par un trou, le monde s’y perd et s’y ramasse à la fois »…

Avec Suzanne Doppelt, le poète ne nous met pas tant la puce à l’oreille que la mouche à l’œil – et cette vision panoramique/kaléidoscopique nous plonge dans une réalité spectrale. Mieux, la poésie est ici perçue comme « chemin sonore où l’œil rivalise avec l’oreille. » Comme mimèsis tympanisée, donc.

Avec Suzanne Doppelt, la poésie est enquête et épopée cosmopoétique : « on est au spectacle, celui des obscures méditations. »

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