Libr-critique

20 septembre 2016

[Création] Thomas Déjeammes et Claudie Lenzi, Dreamdrum 22

Voici l’une des dernières de DREAMDRUM : un grand merci à Thomas Déjeammes, dont la photo grattée dialogue ici avec un texte de Claudie Lenzi qui nous gratte (une lutte entre œil et ouïe ?). [Lire/voir Dreamdrum 21]

 

ça m’embrouille le regard ça se mélange dans ma bouche

tache aveugle sur un œil

et ce son délavé qui continue de s’effacer

sens éponges à tous les niveaux réglés bas ou haut

sans accroche mes paroles patinent

mises à pied mal chaussées en gris deuil

mais faut de l’eau pour glisser

pour métisser des langues qu’on laisse s’assécher

tiens ! t’as mauvaise mine ! normal ! t’es pas au bon seuil !

 

sous la paupière traits de lumière dans le noir du non voir

ça gratte sur les côtés et au centre de la cornée

scalpel de ton geste qui débite l’essence blanche

des mots mal imprimés

au collyre je peux lire

d’un sort artériel émis par une bonde plastique à réprouver

 

qui de l’œil ou de l’ouïe va remporter cette lutte sans merci ?

et mes cornets si/nus s’épuisent à force de parier…

28 janvier 2016

[Création] Thomas Déjeammes et Maxime H. Pascal, Dreamdrum 21

La série originale initiée par Thomas Déjeammes entame sa troisième dizaine avec, pour accompagner la photo grattée, un texte de Maxime H. Pascal qui développe son propre flux de visions. [Lire/voir DREAMDRUM 20]

 

 

3 décembre 2015

[Création] Vagues [lieu, vagues], par Thomas Déjeammes et Sébastien Lespinasse [Dreamdrum-20]

 Avec cette livraison du projet fécond initié par Thomas Déjeammes, voici notre devenir-naufrageur/é, et ce texte magnifique est signé Sébastien Lespinasse. [Lire/voir Dreamdrum 19]

 

Une page d’écriture n’est pas la mer.

 

Écrire qu’une page d’écriture n’est pas la mer coule de source.

Cela fait une musique de couler. Un air de tomber en cascade de très loin et de très profond. Un air de début du monde quand il n’y avait que la mer et le ciel. Un rythme de chute, une multiplication de gouttes, de gouttelettes et de cordes, une façon de glisser, de se séparer en glissant, de se jeter dedans, d’inventer le dedans à force d’y tomber. De creuser la terre qui tient bon.

 

Une page d’écriture n’est pas la mer qui creuse la terre, n’est pas la main qui retient de couler. Une page n’est pas parages, une épave, une vague, une révolution de vagues qui bruissent sauvages dans un coin du grand cosmos trou.

 

Au loin, apparu ainsi en dehors de toute page, un bruissement sourd qui crève les yeux. Au proche : tout autre, un toucher qui fait paroi de l’écoute. Un coquillage d’entendre si l’on veut mais ce n’est pas tout à fait exact.

Ce qui est exact ne coule pas de source, résiste contre le vague, l’indéfini, le partout, dessine la lande, la presqu’île de terre qui sépare, refuse de glisser.

Ce qui est exact n’est pas la mer qui continue de creuser dans les réserves que la page ignore.

Ce qui est exact n’est pas la mer, le ciel tournoyant, les vagues, la révolution : vagues au creux de la terre.

 

Non seulement « vagues » mais encore : lieu d’infinie dissipation de toutes formes qui s’y ébauchent.

 

La page d’écriture glisse dedans, nécessairement, se remplit de glisser dedans, c’est comme ça qu’elle se creuse, qu’elle se fait terre, terrain vague, puis presqu’île qui refuse toute glissade, tient ferme, tient la terre ferme, tient fermement à son sable, à ses galets, à ses chemins. C’est à un certain moment de glisser que la page se forme, s’est formée, existe : résultat du mouvement incessant d’écrire, de désécrire le blanc du fond des mots, épaisseur déjà bien saturée d’intentions, de tout un monde, tous les mots faisant goutte et système vagues dans la mer langue, obsessionnellement, de quoi s’y noyer, oui, noyer sa vie dedans,- la page s’écrit, s’est écrite de résister aussi, de résister au mouvement, de rendre solide le passage en faisant masse, poids, solidité, en se travaillant par tous les bouts, structure faisant en pleine mer, la page résiste en s’inventant à côté de la langue, une vie, la vie, une vie de vivre comme souffler fort, sa respiration écrasée après une course sous la pluie, une vie de vivre comme d’entendre son propre cœur battre, une vie de vivre comme d’apprendre à marcher, à parler et à sentir, la page se résiste, sort d’elle même, elle existe comme le dehors se fait de partout avec le dedans. La page s’écrit, s’est écrite, coule et résiste un temps. Vagues tout contre.

 

En réserve, en dessous, dans un lieu profond du blanc de la page : les sources.

Sourdes au milieu de la mer à boire, s’écoulent secrètes, viennent irriguer, chants souterrains de la carpe, retenues parfois depuis des temps sans mémoires, inconnues bien souvent même à celui qui se tient en bouche juste en dessous : les sources surgissent un jour, évidences des choses à être ce qu’elles sont.

Simplicité des sources : elles sont.

Ce qui permet d’être.

Ce qui a un nom.

Une légende.

Un jour.

 

Un jour.

 

Un jour, le milieu de la mer à boire entre le ciel tournoyant et la terre qui tient ferme.

Un jour, le milieu du corps immergé au centre des sources. Infusions à macération lente : le lieu milieu des mers à boire, son corps gourde qui flotte, tangue et tourne. Entre ciel et terre, l’opération de se séparer qu’est le corps(,)éponge opaque à boire. Son corps engourdi, non-lieu au milieu des formes, des formules, des formes nulles, des gouffres.
Un phare une phrase une phase pour continuer l’embarcation, poursuivre les routes.
Le vide offert au milieu de la phrase, phare qui flotte au lieu milliers de vagues, la mer en face, s’ouvrir les sources vives, phase qui nous plonge, tangue et tourne. Entre ciel et terre, presqu’île disjointe, -il- en train de boire la mer, de séparer formules de l’informe, d’écouter l’appel des vents et marées. Tente plonge tête première en éclaireur : apprendre les phrasés, le milieu immergé des phrases dans les formes, les formules, les gouffres, le vide qui appelle, plonge, tangue et nous tourne. Au loin, apparu le milieu vague. Le proche à vitesse obscure. Nous s’embarque une route, un tour tout engourdi de vide, une phrase où plonger au milieu, les sources à boire, la page d’écriture qui coule sous les signes.

 

Une page d’écriture n’est pas la mer coule de source à boire.

Une page d’écriture n’est pas la mer entre terre et ciel.

Une page d’écriture retenue au creux de la main.

Ouverte bientôt (en signe de reconnaissance).

 

Nous, nageurs sommes naufragés noyés à temps partiel sirènes poissons volants substantifs hippocampes débris d’embarcadères planctons bouées bues à petites goulées glissements d’algues microscopiques.

 

Se noyer, c’est se mêler mélanger aux choses, dans les choses, les gens, dans les choses les gens, mélanger coincer les gens dans les choses, à l’étouffée, au creux de la main contre la bouche, silence à plus soif.

Se noyer, c’est coller se coller sans espace dans l’espace qui fait peau étanche collée dans la situation d’être là dans l’espace sans espace replié sur soi en soi presser le vide à l’intérieur, exténuation.

Se noyer, c’est être complètement compris, intégralement dévoré par les gens, l’hydrogène des gens qui se massent, pas moyen d’avoir un lieu à soi, une ligne de repli, une fuite, un petit trou, pas moyen, aucun lieu.

Se noyer, c’est prendre conscience que toutes les directions sont bonnes et ne pas être capable d’un seul mouvement.

Se noyer, c’est ne pas voir au delà de son nez, ne pas voir son nez même, ne rien voir, ne pas voir qu’on ne voit rien, croire qu’on voit tout ce qu’il faut voir.

Se noyer, c’est faire bloc, c’est être fait bloc bloqué de partout.

Se noyer, c’est se rendre compte trop tard qu’on ne sait pas nager, qu’on ne sait pas se tenir dans la mer, c’est perdre la possibilité de remuer ses mains, ses pieds, ses jambes, sa tête, c’est oublier qu’on savait se maintenir au bord de l’eau, c’est n’avoir plus aucun souvenir de la terre ferme, c’est ne plus croire à la fermeté d’aucune terre, c’est se laisser dériver dans le vague, l’informe, le mou, c’est devenir mou, couler à l’intérieur de soi, ne plus savoir grimper à quoi que ce soit, se saisir de quoi que ce soit, ne plus être quoi que ce soit, ne plus pouvoir prendre appui, glisser continuellement, devenir l’homme qui dort au fond des mers, qui a oublié qu’il dort, qui est devenu le poids mort, oublié, de sa masse de sommeils sans rêves, homme enseveli dans son propre gouffre de fatigue et d’ennui.

Se noyer, c’est mettre la terre au dessus de sa tête et pédaler dans un vide épais qui agrippe et tire vers le bas.

Se noyer, c’est sentir que le cosmos n’est rien et qu’on est rien dans le cosmos.

C’est ne pas pouvoir commencer ni finir la phrase dans laquelle on s’appelle. C’est prendre la légèreté du morceau de bois emporté par le fleuve, morceau de bois sans attaches. C’est perdre toute orientation devant la liberté trop grande qui nous est donnée, qui a toujours été donnée, offerte en secret au moment de notre venue au monde. C’est la joie de l’angoisse. L’angoisse de la joie. Le fou rire des larmes.

Se noyer, c’est l’invention nécessaire d’une autre manière de nager.

 

Nous, nageurs, sommes la mer, la mer multipliée, recommencée par chacun de ses bouts, sommes les éponges qui boivent, le résultat à moitié solide des averses, des pluies et des rituels d’évaporation. Nous, nageurs, apprenons à aimer en découpant dans l’immensité du mot « mer », en le réduisant en pièces, en visages, personnes, objets fétiches.

Nous, nageurs, sommes la noyade même, la jouissance de nous perdre les uns dans les autres, glissés entre les genoux anguleux, coincés dans le lieu milliers de gens noyés tout contre, le corps les idées les esprits aspirés en entonnoir.

Nous, nageurs, avons beaucoup de noms dans beaucoup de langues au milieu de beaucoup de territoires dans beaucoup d’époques. Nous avons beaucoup.

Nous nous appelons Edith, Charles, Frédérique, Maxime Hortense, André, Serge ou Lili.

Nous nous appelions aussi Ghérasim, Bernard, Gertrude ou Unica.

Nous avons encore bien d’autres noms. Nous avons beaucoup.

Nos chants s’entendent au fond des pages pour ceux qui veulent bien encore se mouiller. Nos chants entremêlés et discordants.

 

Nous coulons de sources, nous sommes les nageurs, sommes l’existence de la nage, sommes le mot « nage » qui se noie en quatre lettres dans l’ensemble vertigineux du vague de la mer langue au milieu du cosmos trou.

 

Nous coulons nous écoulons sommes écoulés, la page la page toujours recommencée.

Vagues dans les vagues, mouvement depuis profond et loin, se forme et referme et forme à nouveau l’étendue toute entière qui reste informulée.

 

Une page d’écriture n’est pas la mer,

9 avril 2015

[Création] Thomas Déjeammes / Gwénaëlle Rébillard [Dreamdrum-19]

 "Les vies se déploieront bientôt sans heurt ni retenue"… C’est avec plaisir que nous accueillons le 19e post de cette série originale initiée par le photographe Thomas Déjeammes, qui, cette fois a travaillé en duo avec Gwénaëlle Rébillard – à la fascinante poésie visuelle de laquelle on sera sensible. [Lire/voir Dreamdrum 18]

 

 

13 décembre 2014

[Création] Thomas Déjeammes/Stéphane Nowak [Dreamdrum – 18]

"Ce qui s’appelle écrire et non inscrire"… et quant au "devenir-oie des écrivains sur disque dur"… Le flux intérieur critique de Stéphane Nowak suit la photo grattée de Thomas Déjeammes, l’initiateur de cette série originale. [Lire/voir Dreamdrum 17]

 

 

 

elle dit c’est une écaille lovée dans mes lombaires

une écorce lâchée sous les nerfs

quand je brûle je dis des bulles

quand je fume je perds mes rudes

c’est pas un sexe une ex

 

au secret quoi ce qui s’énerve ce qui végète

 

elle dit c’est pas ça elle disait pas ça

elle dit nos égards nos dégâts nos ébats dégagent, regarde

 

 

Secret fil

 

A 13h pile

sans point ni flèche sans carquois ni virgule

avant l’enfance des mots

frappe, frappe, les coups pleuvaient dans une longue phrase de borborygmes

ne cherchez pas à comprendre je vous en prie prenez sans compter

chaque minute de retard une fessée à la face du temps

midi avant & après

la tête assommée par les mannequins lubriques couchés dans la vitrine mélangés avec le souvenir qui n’a pas eu lieu

cet écran ne gardant que ce qui est serti

dans la gare malgré les escarpins les pieds ne touchaient plus le sol

ce qui t’arrive par flash noir triangle ovale biaisé lune

 

à une heure pile

demain la ride promesse de jeunesse

violence discrète

le don est venu sans odeur

 

la baie vitrée donne sur l’immonde la captation des messages racontera des supplices dorés souples filiformes

la jouissance est venue sans orgasme

dans la chambre ils étaient au moins deux

les hauts-parleurs annonçaient les bruits de botte

hier je connaîtrai le bonheur

 

je ne témoignerai pas du vrai non parce qu’il est honteux ou honorable notable ou furieux je voudrais dire

carquois virus vendetta invisible

le confort nous a tué

ce regard sans yeux derrière l’épaule qui fait réaliser l’horreur la honte la noirceur

l’hôtel est bientôt complet, le décalage horaire permet une nouvelle jeunesse ridée, à fourche rabattue, à rythme débridé

au total l’avenir était déjà dépassé par la cascade de souvenirs par anticipation

d’œuf à éclore et de

la charrue nous dévore

ne peut s’enregistrer se numériser

dans les fantaisies ils étaient des millions

ce qui s’est après — l’acte le geste irracontable

donnez nous des oies nous ferons un plumeau la verrue sur le front avec

le mot précis trahit et pourtant de généralités nous nous abstiendrons

les carrés ont remplacé les rectangles dans la censure intérieure

 

 

 

 

 

 

 

 

 

vous ne savez rien du dit et beaucoup du dire, les plats réchauffés passent mal, l’indigestion commence avec l’odeur, rassasié par anticipation, l’origine plante le décor du sol sans fin, demain est un hier plus puissant qu’au carré, des kyrielles de triangles entrent dans les cuisses en ribambelles, la confiture est née avant la rhubarbe, ça n’arrête pas, cette inconnue si intime au cœur de la masse, ce désir sans mot d’après les trop longues heures de discussion, ce texte effacé-volé je ne pourrai le réécrire je ne voudrais pas, brûlez les originaux effacez les traces : ce qui s’appelle écrire et non inscrire, ce qui brûlera demain l’écrit après l’autodafé, les surveillants sont partout la chambre est truffée de machines-espions, nous allons au désastre, le fantasme ne grossit que dans l’air, suce-avale-suce salade salace avérée vraie, ce qui n’advient pas au bon moment, le déjà-raté entrant dans la pièce, le déjà-tombé avant de tituber, le devenir-oie des écrivains sur disque dur, le cerveau gavé aux pixels, demain nous serons midi, quand l’heure tombe la cascade échoue, si les têtes se baissent l’exécution passe, autour des faits irracontables il y a des mots inconnus, le dictionnaire comme guide de haute montagne

15 novembre 2014

[Création] Thomas Déjeammes/Michel Gendarme [Dreamdrum – 17]

 C’est avec plaisir que nous poursuivons cette série originale initiée par Thomas Déjeammes : cette fois la photo grattée de Thomas Déjeammes dialogue avec l’écriture télescopée de Michel Gendarme. [Livre/voir Dreamdrum 16]

 

 

Il est entré dans le Noir-Seul à 18h35

je guettais ton fil de haine

il a lapé trois fois dans mon bol

c’est alors que la machine est sortie de

son pantalon et s’est mise à turbiner

tu orgasmais dans les frontières du mal

j’ai éjaculé sur un rêve

et je suis sorti

pension subite

«Vie bigrement organique.»

 

le poème est paru dans « Les mots invisibles » en 2000 (édition du Non Verbal)

j’ai changé d’avis j’ai acheté des pantoufles

j’écris du théâtre je ne suis pas loin de penser

mais sans cesse elles se retournent ça me darde la cervelle leur accoutumance

ça me darde ça me darde

et hop! un passage encore un autre ça elles savent le faire

moi je ne vois rien à force de trop mais je m’écaille je m’héberge

elles ont la langue trop de rien et ne finissent jamais

elles se bourdent et je me gronde ça prend l’après-midi

tout comme oui c’est ça tu as vu juste tout comme toi c’est drôle

non je ne narre rien j’occupe ce sont des poissons des poissons je dis

sourcillantes au club elles s’occultent de peu oh! pour le bien je me dis

la sécurité l’accent aigre de leurs dents je veux ça

le mordillage mâchonnage des mains

la peur ça je dis toc toc toc et ça ne serait pas fini je leur marche le

côté pour que l’ombre

ce qui se revient c’est une victoire de savoir il n’y a plus de temps c’est là dans

un instant

mais qui berce

n’entendre plus

ouais’L comme toi tu vas bien si bien non

parce que à cause car ton

je ne mange point le rythme

je n’en mets pas du soin trois petits points

j’ai dansé oui ça j’ai dansé

avec elles toutes les nuits chats oui

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