Libr-critique

24 janvier 2021

[News] News du dimanche

LIBR-CRITIQUE n’a pas vocation à aligner sempiternellement les mêmes chroniques pseudo-libres et pseudo-critiques sur les mêmes livres dans l’aire du temps, mais, en tant qu’outil dans la mêlée, se doit de s’interroger et de prendre part à son temps, par le prisme de pratiques exigeantes. D’où notre nouvel Édito et la suite des « nouvelles aventures d’Ovaine » – avant notre dernière Libr-rétrospective

Édito : Des « mots du pouvoir » au « pouvoir des mots »/FT/

Dans la lignée d’un excellent numéro de Lignes, on commencera par s’interroger sur les mots du pouvoir. Les forces néo-libérales ayant envahi quasiment tout l’espace public, ils ont en effet remporté la lutte sociale pour la conquête de labels valorisants : innovation versus conservation ; réforme vs conservatisme ; moderne vs archaïsme ; humanisme vs anti-humanisme ; anticonformisme vs conformisme ; individualisme vs étatisme ; libéralisme vs totalitarisme… C’est ainsi que se sont progressivement imposés les nouveaux mots du pouvoir qu’ont d’abord analysés les sociologues ayant participé à l’ouvrage collectif dirigé par Pascal Durand (éditions Aden, Bruxelles, 2007), puis les intellectuels invités par Michel Surya dans le numéro 62 de Lignes (août 2020).

Dans le monde de plus en plus complexe qu’est celui de notre modernité, il faut saluer l’avènement de la société de la connaissance, et donc faire confiance à nos compétences, nos performances, notre compétitivité, notre créativité, en un mot à notre excellence*, pour favoriser la transparence, le bien-être et le vivre-ensemble. Maintenant que prédomine le sociétal – c’est-à-dire « le social moins le conflit » (P. Durand) –, il nous faut faire collectif*, faire preuve de bienveillance* (Jacob Rogozinski souligne que désormais même les sanctions et licenciements sont bienveillants !) et encourager la résilience (en couverture d’un magazine cuculturel millésime 2021 : « Soyez heureux, soyez résilients » !)… Jacques Brou avance cette explication : « Nos vies sont des lignes qui ne mènent nulle part et s’emmêlent assez vite pour former de curieux dessins et de vilains signes. C’est pourquoi régulièrement nous traduisons nos vies dans le langage de l’entreprise, dans la langue de la TV et du JT » (Lignes, p. 34).

Aussi notre rôle consiste-t-il à proposer des fictions et réflexions pour empêcher de tourner en rond cette langue dominatrice. On terminera donc par cette double définition qui détourne un tout nouveau mot du pouvoir :

Séparatisme :
1. Fait de subordonner l’intérêt général aux intérêts particuliers. Concerne essentiellement les gens de pouvoir et de finance.
2. Fait de faire prévaloir les activités humaines sur les activités planétaires.

* Les astérisques ajoutés aux mots en italiques renvoient au numéro 62 de Lignes, les autres étant traités dans le volume de Pascal Durand.

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine, par Tristan Felix

♦ Un jour de pénurie, Ovaine observe le monde par le petit bout de la lorgnette.

Elle le voit qui tout au bout la lorgne intensément. Elle se demande si elle n’a pas fauté.

Son petit loup de la borgnette l’apaise d’un cliquetis de dents.

Pensivement lucide, elle déducte qu’elle est matée par ce qu’elle voit.

Avide alors d’éberluer, elle se lance dans un street-peas qui l’écosse intégralement.

Son loup tout en pudeur picore ses pois qui dans la rue pleine de monde roulent leurs petits yeux verts.

 

â—Š Depuis qu’Ovaine respire une fois sur deux, elle vit deux fois plus longtemps.

Du coup, les fleurs se retiennent de faner, le soleil de se coucher, et même les petits de naître.

Le monde vit au ralenti comme dans le rêve d’une anémone de mer.

Un jour, un danseur, immobilisé dans son saut de biche, demande à Ovaine d’accélérer sa respiration. Il voudrait finir sa figure.

Mais elle a peur qu’il tombe.

Alors son collant finit par tomber en poussière et les grands yeux des biches restent ouverts toute la nuit.

Libr-rétrospective 2020 (4)

â–º Chroniques : Ahmed Slama, « Juliette Mézenc, Journal du brise-glace«  [> 6 000] et sur Yoga de Carrère [1 500 vues] ; Fabrice Thumerel, « L’univers réticulaire selon Bernard Stiegler »Â et « Libr-5 » [> 1 500 vues] + sur Album photo de Jérôme Game ; Jalil Bennani sur R. Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu ; Christophe Stolowicki sur Pages de Philippe Jaffeux ; Guillaume Basquin sur Covid 19(84)… de Michel Weber…

â–º NEWS : « Poésie et humour : Tristan Felix et Daniel Cabanis à la MPP » ; « News du dimanche du 15/11 » [1 000 vues] ; Les Tourbillons de Valère Novarina…

â–º Créations : CUHEL, « Bienvenue à USINAREVA ! »

11 septembre 2020

[Chronique] Antoine Hummel, Est-ce qu’il se passe quelque chose ?, par Ahmed Slama

Antoine Hummel, Est-ce qu’il se passe quelque chose ?, Éric Pesty Éditeur, collection « 8 clos », juillet 2020, 112 pages, 10 €, ISBN : 978-2-9573340-0-1.

Au cours du confinement avaient essaimé, un peu partout, sur les réseaux dits sociaux, des publications ironiques – voire sarcastiques – d’écrivain·es, poètes ou éditrices s’inquiétant d’une vague à venir de manuscrits et de livres traitant dudit confinement. Ça se comprenait, il y avait alors pléthore de journaux de confinement, multisupports : vidéo, blogs ou presse – pour cette dernière catégorie, mention spéciale aux textes de Leïla Slimani et Marie Darrieussecq qui, chacune à sa manière, ont fait preuve d’un égotisme à toute épreuve ; mention honorable à l’infect Sylvain Tesson pour sa saillie à l’encontre des gilets jaunes. Le confinement achevé, errant du côté de Marseille, voici pour la première fois je crois, un ouvrage – recueil de poésie – traitant de ce qui s’est passé, fait partie d’un certain passé, d’un avenir peut-être, incertain.

Des usages de « (se) passer »

Confinement et poésie. Écrire dans et par le confinement au sujet du confinement, notamment. On l’aura compris, nous avons affaire ici à un exercice périlleux, publié si tôt ou sitôt après la fin du confinement ; ce livre, Est-ce qu’il se passe quelque chose ?

Pour cela, Antoine Hummel recourt à une composition particulière, emboîtement de plusieurs lignes qui se passent (se déroulent) au fil du recueil, de page en page, ça alterne : entre ce flux qui pense ce qui se passe (ou ne se passe pas), l’histoire d’un employé d’EHPAD à qui une pensionnaire, atteinte d’Alzheimer, pose chaque jour, à la même heure, la même question : « Est-ce qu’il se passe quelque chose ? » Le confinement moelleux et petit-bourgeois du narrateur et ses soucis de santé, de posture. Il va consulter un ostéopathe aux opinions validistes [discrimination envers les personnes considérées comme invalides] et fascisantes – les deux allant de pair.

L’alternance de ces flux ponctuée par ce ressac persistant : Est-ce qu’il se passe quelque chose ?

Tout est contenu dans ce verbe, « passer », sa polysémie, ses usages multiples, temporels – le temps qui passe –, la succession – passer de l’un à l’autre – puis la forme pronominale qu’on retrouve donc dans ce titre : non pas dans le sens de « se passer de » – ne pas utiliser – mais en indiquant le moment présent : « il se passe quelque chose » : c’est maintenant, tout de suite, que ça se déroule, quelque chose se déroule et engloutit le temps. Ainsi affleure, de page en page, la question centrale :

 « Est-ce qu’on peut décrire ce qui se passe depuis ce qui se passe – comme voir la lumière dans la lumière ? Et, de là, est-ce qu’on peut en venir à penser que ce qui se passe a un sens, veut dire quelque chose qu’il faudrait comprendre parce que ce qui se passe est le signe que quelque chose produit ou que quelque chose arrive et dit ce que je suis en montrant où j’en suis dans ce qui se passe ? Est-ce que ce qui se passe laisse des traînées, des références pour la pensée, des cailloux pour le retour (à la normal, chez soi, à soi) – comme la lenteur des nuages à se déliter, à se dissiper, à se recomposer, laisse des traces à penser sur la célérité des sphères ?

« Faites ce qu’il y a à faire et tout se passera rien. »

Dans et par ce qu’il se passe

Loin d’être simplement un relevé du déroulement (passage) des événements, de tout ce qui, loin d’être advenu par le coronavirus et le covid 19, n’a été qu’intensifié. Cette chose qui s’est passée, se passe encore, est variable et multiple, c’est avant tout d’un rapport qu’il s’agit, avec nous, avec chaque groupe social, ça résonne avec ce que nous avons dit (écrit) des usages du verbe (se) passer :

« On l’appelle « guerre » quand elle sévit. « Vacances » quand elle s’oublie. « Atmosphère » quand elle s’installe et détermine un orbe, un ordre. « Vie » quand elle dure et fait cesser des vies. « Romance » quand elle dépayse. « Crise » quand elle divise. « Ambiance » quand elle diffuse et plombe et détermine un milieu, un bain. « Ã‰tat » quand elle gère. « Souci » quand elle sollicite. Tous ces noms ne lui reviennent pas à cause d’une pluralité dans son essence mais seulement à cause de la multiplicité de ses effets et de son activité même. »

Le traitement réservé à celles et ceux qui n’ont d’autre choix que de s’employer et travailler pour subsister : « La guerre est déclarée, tout travail devient dévouement, prolongement de la vocation professionnelle dans la vocation nationale. »

Nationalisme et « Darwinisme social »

Cet élan nationaliste qui a affleuré, partout et tout le temps, renforcement de la conception nationaliste du travail, on travaille pour son pays, la croissance qui fait la fortune des mêmes. On se crève pour son pays comme on crève à la guerre. Pas nouveau tout ça, ancien, très ancien, le travail comme concept a aussi son histoire ; pandémie et autres crises venant simplement mettre un coup de projecteur sur cet impensé du travail, de l’emploi – même face d’une même pièce quoi qu’en disent les amateurs de distinctions fades.

En filigrane, tout doucement et patiemment, le lien se trace, sibyllin, cet ostéopathe qui nous vante et nous vend sa vision décliniste de l’être humain, être fait pour chasser et cueillir et qui, depuis, mène une vie désadaptée.

« Que l’anthropopathe se soit fait ostéo – comme un nazi vendeur de piscines – ou que sa pratique de l’ostéopathie lui ait progressivement rendu dégoûtantes les postures de son temps, la réalisation de son programme – positivement (redresser l’espèce en butant les inviables) ou négativement (sauver la race en laissant crouler ceux ne savent plus se tenir) – »

Comment ne pas penser dès lors au renforcement de ce qu’on appelle le « darwinisme social » (expression erronée car il résulte d’une mauvaise interprétation des travaux de Charles Darwin) ; conception du monde social consubstantielle au capitalisme. Que le virus circule ! la sélection reconnaîtra les siens. Le capitalisme s’est toujours construit sur cette donnée ; cette notion de l’exploitable, si tel n’est pas le cas, qu’on crève ! Mais cette question du « darwinisme social » s’est en quelque sorte posée dans ce qui s’est passé et se passe encore avec moins d’atours, plus directe en somme. Avec les sorties d’André Comte-Sponville ou les questions, encore posées, d’une soi-disant immunité collective. Ensemble de questions réflexions qui trouvent pour figure allégorique cet anthropopathe ostéo.

Il y aurait encore tant à dire au sujet de ce recueil singulier, regretter peut-être la comparaison avec les Grandes Pandémies passées, quelques facilités parfois quand Antoine Hummel glisse des références qu’on qualifiera rapidement de politiciennes. Quelques détails auxquels il ne faudrait pas prêter plus d’attention tant le recueil réussit à enjamber ce qui semblait être, au départ, une gageure des plus hasardeuses.

8 juillet 2020

[Entretien] Lancement d’un OVNI, COCKPIT : trois questions à Christophe Fiat, par Fabrice Thumerel

Avant ma chronique qui paraîtra dans La Revue des revues, on découvrira l’OVNI COCKPIT VOICE RECORDER grâce à l’un des deux pilotes à bord, Christophe Fiat, dont on lira dans AOC un article éclairant : « Ã‰crire dans une période de collisions ». [Une épopée de Christophe Fiat]
Commander la revue : troisccc@free.fr (5 € le numéro papier ; 2 € en format numérique).

 

Pourquoi ce titre et ce support cheap et pop ?

Le COCKPIT VOICE RECORDER est la boîte noire placée à l’arrière d’un avion qui enregistre les conversations des pilotes pendant le vol. Elle est conçue pour résister aux chocs, à l’incendie et à l’immersion. À une époque où l’art et la culture sont sans cesse dégradés, menacés, attaqués, la métaphore de la boîte noire est le lieu adéquat pour rendre possible une création nouvelle qui serait à l’abri des coups mais à l’affut du monde et de ses convulsions. Et aussi le COCKPIT VOICE RECORDER est un espace d’écoute et de son, un espace où les voix des invités de la revue peuvent se faire entendre comme si chacun d’eux était pilote ou co-pilote. D’ailleurs chaque invitation est une « carte blanche » au propre et au figuré : chaque page de la revue est un fond blanc avec un cadre noir dans laquelle les invités ont la liberté de publier ce qu’ils veulent. Quant au support (la revue en version papier ressemble à un journal), il est adapté à la fréquence de publication : un mensuel. Comme nous avons une économie modeste et qu’il faut publier vite et bien, nous avons eu recours au DIY dont l’origine est plus à chercher du côté du Punk que de la Pop, cette dernière se caractérisant par son univers multicolore et pétillant. Ici que des pages en noir et blanc, accompagnées du bandeau :

« jeveuxquemapoésiepuisseêtrelueparunejeunefillede14ans ».

 

Quel parallèle établis-tu entre cette nouvelle expérience revuiste et ta première, avec Anne-James Chaton, intituléeTIJA (The Incredible Justine’s Adventures) ? 

COCKPIT VOICE RECORDER est né pendant le confinement de la crise sanitaire du Covid. Le premier numéro est paru le 1er mai 2020 en version uniquement numérique. C’est pour moi une aventure incomparable et pour Charlotte Rolland, une aventure inédite. Revue de crise. Donc nous sommes deux dans le COCKPIT à conduire ce que j’appelle ce zing : Charlotte Rolland, directrice de la publication et moi qui m’occupe du rédactionnel. C’est une revue de création par le choix des invités (ils viennent du théâtre, de la poésie, de la littérature et de l’art et aussi de la musique et de la culture) et par la liberté des formes mais par son rythme de parution, elle est mensuelle, cette revue peut s’apparenter à un journal qui fait état, tous les premiers vendredis du mois de l’état de la création en France et à l’étranger (nous publions des écrivains italiens, espagnols, mexicains, américains et bientôt japonais). Et chaque numéro est accompagné du poster du mois : en mai, Regine Kolle, en juin, Hyppolite Hentgen et en juillet Août, Rainier Lericolais.

Voilà, c’est important pour Charlotte Rolland et moi ce rythme mensuel qui est assez dingue à tenir mais qui participe de l’énergie de la revue : ouvrir un espace où un nouvel imaginaire est rendu possible.

 

Vu le caractère offensif de l’édito de juin, dirais-tu que cette boîte noire est impliquée (ou engagée ?) dans notre monde ou que simplement elle en témoigne ?

Chaque page de la revue est accompagnée du bandeau
#jeveuxquemapoésiepuisseêtrelueparunejeunefillede14ans.

C’est une citation de Lautréamont que j’interprète ainsi : plus tôt on lit de la littérature et plus tôt on est armé et outillé pour comprendre la violence du monde dans lequel on vit et le nôtre n’en manque pas, assurément. Cette revue est plus un écho des convulsions de notre époque qu’une réponse. Implication ? Engagement ? Témoignage ? Depuis 20 ans, comme tu sais, j’écris des livres qui sont tous des épopées et à présent j’essaye dans cette revue de donner à l’épopée un espace collectif. Il n’y a que l’épopée pour dire ce qui se passe aujourd’hui mais des épopées critiques, satiriques, caustiques, parfois. Revue « à vif » comme je l’ai écrit dans l’édito du premier numéro.

23 novembre 2019

[Texte] Christophe Esnault, Lettre au recours chimique (extrait)

Après Antonin Artaud et Sarah Kane, écrire la psychiatrie et le recours chimique à hauteur d’un face à face avec le psychiatre. Affirmer que vivre, vivre vraiment est aujourd’hui devenue une pathologie. Et puisqu’au travail et ailleurs la critique sociale est psychiatrisée, se psychiatriser davantage pour aller vers une nouvelle critique sociale. Ce texte n’est ni un poème, ni un essai ni une lettre, ni un pamphlet ou encore un monologue théâtral, sa forme est juste la seule possible pour tenter de faire preuve de pensée (et de riposte vaine, mais salvatrice), en usant d’humour et d’autodérision. C’est un refus qui dit oui, on ne fera pas la révolution sans éclats de rire. En sachant que la pensée de l’auteur a des angles morts qui ouvrent sur des questionnements plus larges que la seule question que l’on lui pose un peu trop : Quelle est la pathologie ? 

 

Lettre au recours chimique – extrait

Et je suis devant des psys qui ignorent tout d’un processus de création
Plusieurs fois ce sont mes excès d’implication en écriture
Qui m’ont mis dedans
La jubilation de l’écriture
La convocation du passé
Et le comment être post-moderne
Après les post-modernes
Et la recherche formelle
Ou la recherche du feu
Et le pourquoi écrire si on n’invente pas une langue ou/et une forme
Une respiration calée sur le flux
Et la recherche d’angoisses et d’états-limites pour nourrir le texte
Le relier à l’inconscient et au chaos
Jeu avec la culpabilité d’exploiter l’autobiographie
De faire de personnes existantes des personnages
Sans parler de mon impudeur
L’accès de panique quand arrive la fin du texte
Les descentes de lacets de montagne avec pas de frein sur le vélo
Des relectures hypnotiques avec le logiciel d’anagrammes
Des lectures lacanoïdes du texte
Ou quand le signe et l’interprétation deviennent la maladie elle-même

Se relever la nuit
Art de l’euphémisme
Essayer de s’endormir et allumer la lumière
20 fois
50 fois
100 fois
Voilà c’est ça
Le processus d’écriture qui empêche de dormir
Comme si j’allais trouver du meilleur matériau
Dans les affres de l’insomnie
Et des cogitations incessantes qui tournent autour du texte et du langage
De la pensée qui arrive en tel flux continu qu’il est impossible de dormir
Maladie du travail de l’écrivain trop impliqué
Impossible de dormir
Une nuit
Deux nuits
72 heures sans sommeil
Aller au travail au radar
Et au retour ne pas dormir
Écrire des notes sur un carnet
Lâcher deux pages sur Word
Ou dix
Gros avatar de merde quand tu chies sur mon monde de création
Quand tu ne veux pas en entendre parler
De ça et des 100 films réalisés en 2018
Dis-toi bien qu’il n’y a pas un Toféno social
Avec qui tu parles cinéma ou politique
Ma vie est vouée à la littérature
Je suis cet homme-là
Si tu veux en voir un autre
Trouve-toi
Un autre pote
Un autre patient
Un autre camarade
Un autre frère
Ce n’est pas être autocentré
Être égocentré
Rater aux yeux de mes juges la transmutation du Je
Sublimement
Et refuser le réel
D’un monde qui ne soit pas création
Et ma vie vive est une création
Et on me demande chaque jour de redescendre à hauteur
De ceux qui vivotent
Même si vivoter
Au regard d’où ils se traînent
Vivoter à côté, c’est vivre dans les nuages

Dois être votre premier patient client à venir avec mon matos de pêche
Je vous l’ai dit : j’aime la Loire
Et pour vivre la Loire
On peut marcher le long des berges
Sortir une barque, une gabare, un canoë ou un kayak
Pour vivre la Loire on peut pêcher
Ou chasser
Ou nager
Ou y faire l’amour
Et si j’étais entré avec mon filet à appelants canards
Plutôt qu’avec ma canne à lancer
Oui avec une housse de fusil sur l’épaule
Peut-être auriez-vous été un poil plus attentif
Peut-être auriez-vous mieux écouté
Un peu mieux considéré ma présence devant vous
Surtout si par jeu j’avais joué lors de mon monologue
Joué comme on joue avec une boule anti-stress
Avec des cartouches de calibre 12

18 septembre 2019

[Chronique] Leslie Kaplan, Désordre, par Ahmed Slama

Leslie Kaplan, Désordre, P.O.L, mai 2019, 64 pages, 7 €, ISBN : 978-2-8180-4831-3.

Un format, compact, quelques pages et un bandeau cocasse, et qui tranche avec les habituels et inconsistants bandeaux étalant ostentatoirement les prix décernés. Bandeau portant la mention « ça suffit la connerie !», cri qui intervient dans l’œuvre, mais nous n’en dirons rien, ménageant par là, non pas quelque suspens, mais pour préserver l’effet comique ravageur à l’œuvre dans ce « Désordre ». Ouvrons-le donc ce délice singé, Leslie Kaplan, autrice prolifique.

Crimes de classe

Récit, ou fable politique ? qu’importe les catégorisations, car c’est une Å“uvre bien singulière que nous livre ici Leslie Kaplan, et qui se dévore en un seul mouvement, mue par l’épure d’une écriture ; sorte de phrase qui ne cesse de croître par l’entremise de ces juxtapositions à l’œuvre dans et par la succession de virgules. Et ce mouvement continu, on le suit, nous rapporte une série de meurtres commis sur l’ensemble du territoire français. Pas de revendications, pas de liens entre ces meurtres ; simples faits divers « denrée élémentaire, rudimentaire, de l’information qui est très importante parce qu’elle intéresse tout le monde sans tirer à conséquence et qu’elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé pour dire autre chose » (Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raison d’agir, 1996).

Pourtant, au fil des pages tournées, ce qui nous était présenté d’abord et avant tout, par le fil du récit, simplement comme une succession de meurtres, inexplicable et inexpliquée, se révèle tout autre chose. Série que l’on suit par une narration qui s’attache principalement à rapporter les faits, et les histoires de ces meurtres. Par exemple : « une jeune vendeuse (…) qui travaillait au rayon maquillage du Monoprix Saint-Michel. (…) Elle habitait à Garges-lès-Gonesse avec sa mère et sa grand-mère, et prenait pour venir le bus et le RER. Son chef, le responsable du secteur « Femmes » du magasin, l’aimait bien et l’appelait « Ma petite puce ». Il fut assommé par un tabouret, un objet bas et lourd avec des pieds en métal. » Ou encore cet « instituteur proche de la retraite, aimé de ses élèves et estimé de son directeur, qui eut la mauvaise idée d’entamer une discussion avec l’inspecteur de l’Éducation nationale venu à l’improviste dans sa classe. La discussion portait sur un point de grammaire, la question du pluriel en x, elle s’envenima rapidement, grammaire, pédagogie, le s ou le x, l’inspecteur fut étouffé avec une éponge. » Tous ces meurtres – astucieusement nommés « crimes de classe » – répondent à un mobile identique, celui de la domination, les meurtres étant commis invariablement (à une exception près que je ne dévoilerai pas) par des subordonnés à l’encontre de leur supérieur ou plus précisément du dominé ou de la dominée à l’encontre de celui ou celle qui le ou la domine.

Fait divers sans diversion

C’est dans une langue qui imite celle de la PQR (Presse Quotidienne Régionale) et la presse de manière générale que nous sont donc rapportés ces meurtres ; s’opère alors, en filigrane, une véritable réflexion au sujet des médias, habitués à évoquer les faits divers pour l’audience qu’ils suscitent, mais également par le consensus qu’ils créent. Et s’immisce, dans la question des médias, la question du médium : la langue. Ce qu’Éric Hazan nomme la LQR (Lingaue quintae Respublicae) – la langue de la cinquième république que l’on a progressivement dépouillée de tous les signifiants politiques, la langue des publicitaires, apolitique. Par ce crime de classe, les médias se trouvent pris à leur propre piège, le politique, la violence sociale se mêlant à leur course à l’audimat, mais surtout se pose la question pour eux de la manière dont ils doivent ou peuvent évoquer ces crimes alors que « les mots classe, domination, subordination, etc., étaient devenus désuets, difficiles à manier ».

28 août 2019

[Chronique] Chienne de vie (à propos de Lamarche-Vadel, État stationnaire), par Jean-Paul Gavard-Perret

Bernard Lamarche-Vadel, État stationnaire, édition du Faisan, 1985 ; rééd. Editions Unes, Nice, août 2019, 48 pages, 12 €, ISBN : 978-2-87704-206-2.

Dans la famille de Larmarche-Vadel (1949-2000), on était vétérinaires de pères en fils selon une « décision implacable voulue par tous et décidée par personne ». Et l’auteur d’ajouter : « D’informations dans les collèges et les lycées, sur les métiers, il n’y en a pas, et d’orientation professionnelle, pas plus ; et chacun selon le hasard de sa condition de naissance ou ses goûts superficiels est doucement mené à embrasser une carrière pour laquelle il n’a pas de goût, et peu de capacité ». Bref, l’auteur n’a pas eu le moindre choix.

Et c’est le point de départ d’État stationnaire, bref récit de 1985 repris en partie en 1994 en ouverture de son premier roman, Vétérinaires, suite de tableaux hallucinatoires où se mélangent drame et farce. Ce texte est apparemment plus calme. Néanmoins, entre la violence et la douleur, le rythme du livre épouse le fil d’un temps qui s’éternise en bord de Marne. Entre deux visites à des animaux malades, l’auteur tente de s’accrocher aux arbres du bord du fleuve. Un plus habile que lui pourrait jouer la sociabilisation dans « la politesse comme l’altitude la plus efficace protection de soi-même ».

Mais rien n’y fait. Ne reste qu’un soliloque avec soi-même. Preuve que l’auteur est déjà tout dans ce livre. Il « tient » tant et comme il peut dans un monde où les mots des autres mitraillent et où le meilleur moyen de se sauver est de les regarder filer. En réponse, il s’agit de parler peu et de bouger le moins possible pour préserver un « Ã©tat stationnaire ».

La littérature et la pulsion de mort sont – et si l’on peut dire – déjà en accord  et comme dans le premier recueil de l’auteur  Du chien les bonbonnes (1976, chez Bourgois). Un temps, il trouvera dans l’art un divertissement pascalien en créant la revue Artistes et en défendant Arman, Beuys, Giacometti, Pincemin, Villeglé, etc.. Suivront aussi trois romans, avant qu’il ne se donne la mort en 2000 dans son château de la Rongère en Mayenne.

Ce texte révèle une manière passive et indifférente de vivre dans un croire-entrevoir sans que ceux que rencontrent le narrateur ne soient – pour et comme lui – que des fantômes à la destinée indéchiffrable. L’aphasique scripteur les affronte du regard et les interroge en silence. Il ne subsiste plus de point de fuite. Aucun indice ne permet de sortir du forclos.

29 janvier 2019

[Texte] Romain le GéoGrave, En derniers vœux

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 21:15

C’est avec plaisir que nous retrouvons le GéoGrave pour ses « derniers vÅ“ux » 2019…

le ver(b)re est vide, normal, fin d’année,
il est impératif de se déprendre déboissonner décalorifier
il est
nécessaire ET indispensable de respecter, respecter, respecter, les pelouses
les horaires les règles d’usage les clous les jeunes vieux malades,
le verBE viDE déclamé télévision la joyeuse année les joyeusetées se secouer

les joyeuses en matant la tévéporno poubelle
il n’est pas
nécessaire NI indispensable de (se dé)penser panser les plaies tragiques
surtout pas
le verbe est haut lorsque le nivEAU de ton verre est BAS, tout verbiAGE
tort et travers, tout détraqué, de plus en plus de MOTS dans tous les SENS, on passe son temps à lire
exemples – énoncés – rapports – évaluations – consignes
il a fallu attendre la fin du verbe depuis le milieu du 20ème siècle** (** les irréductibles ne sont PAS lus, trop faible masse atomique face à corporatisme aCACAdémique)
maintenant se débrouiller déMERDER avec ce qu’on a, les éternelles miettes restes de bribasses infâmes
quelques éléments pour dépatouillage en règle face commun des mortels qu’ont en commun 250 mots usuels
UTILES il faut les mots-verbes utiles du S/V/COD- voire COI quand le temps des prédiCACA dans les têtes collégiennes, avant même école, mettre CACA dans TÊTE jeune, modeler, former, gauche et droite, gauche et droite, les MINIstres travaillent bien les équipes de têtes
alors le vide surgit force vide désopilant puisqu’à force de pleurer on rit
rit-rit comme des cons-cons
mais garder espoir à échéance, les poètes ne prendront pas le pouvoir – ni la littérature, heureux sommes-nous !

21 janvier 2019

[Chronique – News] Libr-2019

Un libr-carnet critique pour entamer l’année comme il se doit ; puis, un mini-festival poésie-performance à ne pas manquer en fin de semaine…

Libr-carnet critique /Fabrice Thumerel/

Voici votre WIFI 2019 : World International Future – Indeterminate… Faites vos jeux… Rien ne va plus ?

La fin du siècle dernier était marquée par le « trou » : trou-de-la-couche-d’ozone, trou-de-la-sécu… En 2019, on va buller : les Grands de ce monde immonde, enfermés dans leur bulle, ne se préoccupent pas de la bulle climatique… Autrement dit, en tardant à investir pour un enjeu universel – et donc dans l’économie réelle ! –, ils facilitent l’éclatement des bulles financières qui nous menacent depuis les USA, la Chine et le Japon…

En 2019, même enjeu qu’en 2008 : « Changer le système de production alimentaire mondial. […] Problème posé : il y a deux puissances auxquelles il faut enlever leur puissance car elles sont aveugles aux peuples et au monde : la financière, la grande foncière – lesquelles sont alliées. » Reste à imaginer « une bourgeoisie intelligente qui comprendrait que ce qui bloque le capitalisme contemporain, c’est le pouvoir d’achat » (Laurent Grisel, Journal de la crise, 2008, éditions Publie.net, 2018, p. 205 et 207).

Le mouvement des « Gilets jaunes » est une jacquerie des temps ultra-modernes : spontanée, inventive et connectée, elle regroupe des (semi-)ruraux modestes qui éprouvent le besoin d’exprimer collectivement leur ras-le-bol. Autant dire des losers has been aux yeux des individualistes citadins aisés. Et des Bellez’âmes, et des zinzintellectuels mainstream, et des chiens de garde merdiatiques.

Voici venus les temps où la raison des plus forts sera la raison de l’État : la Bourse salue l’arrivée d’un dictateur au Brésil ; en fRANCE, c’est l’Ordre-en-Marche, à coups de décrets et de flashballs, et avec ses chiens de garde – en tête le naintellectuel de la révolution conservatrice, histoire de bien fêter le cinquantenaire de 68.

Libr-événement à la UNE/

Organisé par Philippe Aigrain et Mathilde Roux, voici un mini-festival de poésie-performance à ne pas rater à Paris en cette fin de semaine : de ce point de vue, 2019 commence bien !

26 novembre 2014

[Texte] Romain le GéoGrave, Du X…

Du X… pas du sonnet en X, en tout cas… De la critique sociale dans le monde du travail. Signé par un habitué en la matière : Romain le GéoGrave ! [Lire le dernier texte de Romain le GéoGrave]

 

x1 est un chef

x² un sous-chef, ou chef-adjoint

xetc. sont les chargés de tout ce qu’on veut

réunion des pipes. on en est arrivés là. comment. à raconter l’inutile, le vide, le creux. le flicage de x1 qui veut savoir ce qu’on a fait la semaine d’avant qu’on va faire la semaine d’après. triste tournez-manège. un après l’autre. à vos ordres j’ai eu un rendez-vous avec je vais voir celle-là. on s’en fout plus ou moins. on est installé devant un café. quoique le thé arrive en force. avec les bobos et les stagiaires arrive le thé. sûrement moins agressif pour les dents l’estomac meilleure haleine moins sale gueule de caféiné. le début de la réunion est immuable. 9.30 et toujours le même jour. c’est l’institution de la règle qui rassure. pour une impression d’équipe assez vague d’ailleurs. l’heure d’avant est. elle est consacrée à. du vide. de l’ordi de la cafetière aller chercher de l’eau dans les chiottes. de la bise aux collègues. ça pour on c’est difficile de se bécoter dès le matin. un incompris du système. on ne les connaît pas. on n’aime pas ça. le contact physique avec des gens qu’on n’aime pas peu ou pas trop. c’est électrisant crispant. et si on se touchait la bite et les nichons plutôt. pas pire. l’heure passée on revient au café. gueule devant la tasse derrière la tasse. tout dépend de l’état du jour. tout dépend de ce qu’on n’a pas à dire. au début on se sent important puis de moins en moins. l’intérêt pour la réunion décline. au commencement était le vif intérêt. on va apprendre quelque chose. un mois six mois deux ans. et puis finalement on apprend que les anciens qui paraissaient spécialistes disent toujours la même chose. spécialisés dans le recyclage de leurs anciennes connaissances. la reconnaissance décline. les paroles se diluent dans la tasse de café ou s’échappent on ne sait pas trop où. tiens à la réflexion où vont ses paroles. et les paroles de on. on essayait de dire quelque chose au début. un petit quelque chose qui tienne la route. un rien qui éveille l’équipe des x. on s’entend. on s’écoute. parler fait du bien à on. on se croit bien intelligent un moment. et en fait on dit toujours la même chose. création nulle zéro pointé. sur vingt allez on met quand même la moyenne parce qu’on essaie de faire de l’humour. humour moisi de réunion. l’humour de quand on est fatigué voilà. fatigue d’entendre x1 qui a toujours quelque chose à dire. comme xetc le nouveau venu qui était déjà venu. ce qu’ils sont longs à expliquer. ce qu’ils sont tragiques dans leurs explications incompréhensibles. on met toujours dix minutes à décoder leur langue. des sigles des gens inconnus des oublis des confusions du flou. oh que oui la réunion est floue. on ajoute du flou au flou un peu par petites touches et ça fait du bien. sauf qu’on ne pige rien. mais qui s’en fout. on compte les tours. en fait un par séance. 52 semaines. 47 de travail. moins quelques unes loupées. ça fait un 45 tours par an. une belle chanson à la fin de l’année. un refrain monotone. et le chargé de pévé. parce qu’on garde une trace du rien. toujours. au cas où on ou les autres se mettent à vouloir se remémorer cette grande expérience de poésie orale. rendez-vous réunion j’ai vu je pense que on devrait ou pas le site les congés. un magma de vie de bureau. même regarder dehors est désespérant. l’espoir faut pas y penser. on y pense pas faut être sérieux faut pas penser du tout ou pas trop. la salle elle est presque devenue trop petite pour toutes ces têtes bien pendantes. de quatre à douze x l’équipe grandit le tour d’horizon est de plus en plus long. au bout du xème on décroche on lâche tout on saute sans parachute. tellement c’est long long mais long. ferme ta gueule c’est tout ce qui vient à l’esprit au bout d’une heure de chute verbale. la décroissance des activités ne devrait pas être seulement économique. il faut réduire l’activité parlante. l’activité de bavardage pour tout et rien. faisons des économies de signes verbaux. une question. pas de réponse. on n’a rien à dire. ne disons rien. quelle belle économie pour tous. si même une réunion pouvait se passer debout sans rien dire. un signe de tête. un clin d’œil. un mouvement d’épaule. pas plus. quelques mots pour terminer. quel pied. quel repos. on éviterait les fautes de goût. les fautes de français. les fautes de frappe. les fautifs et les faussaires. on s’éviterait une gastrite rien qu’en ne les entendant plus. on s’éviterait l’envie d’une baffe dans la gueule pour faire taire l’autre avec son accent d’on ne sait pas où. qui ne comprend rien n’a rien à dire et parle tant. on serait bien en fait. on serait sur un ton juste. une bonne longueur d’onde avec soi-même. un peu avec les autres aussi. et avec le pigeon qui est dans son nid à la fenêtre. et qui nous regarde avec son air con de pigeon. et qui se dit qu’ils sont cons ces humanoïX.

9 octobre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & Profils des postes vacants (3/3)

Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir la deuxième livraison] [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

Offres 9 & 10

 

Le factotum bisexuel court vite. Il est sportif, va à droite, à gauche, fait des pieds et des mains ; il a le feu. Pour l’attraper, faut lui lancer son nom propre à la figure et pan ! Jouss, Maizoudon, Bolloni, Streff sont efficaces. Le type s’arrête net. Son nom l’assomme. Il y perd. Ça tangue. Il se floute. Dès qu’il a repris ses esprits il est jugé apte au travail. Par ici, ça commence. Il y a des colis à livrer, un livre à recoller, du grain à moudre et du vrac à trier. Quand il en a fini avec ça, la liste des choses à faire se renouvelle automatiquement et le factotum bi doit encore bricoler ici et là pendant des heures. Il n’a donc jamais un temps mort à lui (pas une minute pour penser à son suicide). Sauf la nuit. Et encore ! Car la nuit, le bougre est d’astreinte érotique : si son âme s’amenuise, son corps lui est corvéable. Il l’est dans sa totalité, comme dans ses parties (qu’elles soient pleines ou creuses, lisses ou rugueuses) : son dos tordu de fatigue n’a qu’à bien se tenir, et sa molle se raidir. On le sonne, il y va. Adieu au sommeil. C’est la fête : mais pas pour lui qui épuise ses forces, s’use les nerfs, bave et dilapide son capital-foutre. Le lendemain, il fait jour.

 

La doublure de proximité est au mieux un sosie, parfois une ressemblance frappante. Sinon, un simple air de famille fait l’affaire : les gens ne sont pas si physionomistes. Ah, vous êtes Mme Toller (ou Jaki, Rouma, Popino etc.), désolé, je vous avais pas reconnue ; asseyez-vous, la réunion va commencer. Et l’ennui dure des plombes. La doublure de proximité souffre et se sacrifie, là pour ça. Elle assiste aux enterrements, premières, vernissages, réceptions, va aux repas de famille, mariages, anniversaires, barbecues, soirées et autres chienlits entre amis ; elle est de toutes les corvées. Le métier est assez ingrat, sûr : il n’y faut pas trop d’ego. Il y a quelquefois des compensations. Quand la doublure fait des rencontres (écrivains, artistes, fous, ministres) : elle peut briller, plaire. Si elle veut elle couche. Elle boit du champagne ; on lui donne des drogues. Voyons Mme Bich (ou Frin, Jotti, Vida etc.), la cocaïne se met dans le pif, pas dans l’œil. Ah, il arrive aussi qu’elle voyage. Ces à-côtés ne sont pas rien. Ce qui rend amer le métier, ce sont les autres doublures : elles pullulent ! Avec ça, va savoir si tu côtoies quelqu’un ou son faux-semblant.

 

 

Offres 11 & 12

 

La femme sans histoire est écrivain. Elle écrit peu, court et léger disent ses détracteurs. Mes besoins est un livre de 80 pages, Le sursaut va jusqu’à 100. Cette relative brièveté est-elle une élégance ? Oui. Et non : ne rien écrire du tout est de fait plus élégant. Bref, outre le mérite d’écrire peu elle a aussi la réputation de ne pas se mêler des affaires d’autrui. Ainsi, double paraît chez la femme sans histoire l’idéal de discrétion, mais ce n’est qu’une façade. En réalité, elle écrit sous divers pseudonymes (Paul Granovitch ou Sandra Dhil, entre autres) des polars, des biographies cucus de Tartempions ou Pionnes à la mode et des romans lestes assez neuneus. Ces sous-livres alimentaires lui font honte, et aussi l’accaparent : il ne lui reste que miettes pour écrire autre chose, qu’elle puisse signer de son nom propre. Or, quand le temps manque l’énergie se dégrade, les idées sèchent. Si ses Besoins et son Sursaut avaient été des succès (tirés à 100 000, traduits en 25), elle n’en serait pas là. Faut-il qu’elle essaie une troisième fois ? Non. Publier un nouvel écrit de 60 pages intitulé J’y renonce n’apporterait rien. Femme sans histoire doit rester sans.

 

Le préposé aux poses est un employé de maison (un planqué, si on veut). Il se tient toujours prêt à intervenir. S’il n’est pas sollicité, il médite (il glande, disent les petites langues) ou entretient sa forme avec des gymnastiques zen. Son nom est court, monosyllabique (Ray, Bo, Kha, Fuz ou Py, par exemple) afin que son appel semble plus impérieux et partant que soit plus prompte la réaction du préposé. Kha au travail ! Vite ! Et M. Kha de surgir et de poser immédiatement là où on le lui dit papier peint, moquette, linoléum, parquet, carrelage, lambris, rideaux, plinthes, faux plafonds, vitres, serrures etc., et si besoin des pièges dans le jardin. En matière d’ameublement, il n’y a jamais urgence mais faire comme si plaît au préposé qui aime éprouver quant à son travail un sentiment de nécessité vitale. Et si la décoration était plus souvent regardée (disons-le) comme question de vie ou de mort, il y aurait moins de faute de goût. Le week-end, le préposé vaque. Il va au café ou à la patinoire ; il drague : ses loisirs. Si on le lui demande gentiment, il accepte de poser nu pour des peintres du dimanche homosexuels ; un aimable jeu exhibitionniste.

30 septembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & Profils des postes vacants (2/3)

 Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir la première livraison] [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

Offres 5 & 6

 

 

 

Le conseil en ingéniosité prend son temps. Il observe. C’est un intuitif. Il ne fait pas le malin. Sa discrétion ne se remarque pas. Si on le prie de se vanter, il dit son nom (Navas, Vican, Tessonne ou Masoulin) et ajoute : six ans chez Missa & Fakenzi, huit chez Rudenko-Bass & Poor, de gros cabinets; ça pose là l’expérience. Il faut ce bagage. L’ingéniosité est une fraîcheur d’esprit. Et aussi souffle, longueur, discipline, endurance : routines que l’éclair illumine, ça va de soi. Le conseil en ingéniosité travaille en indépendant, c’est-à-dire : bureau flottant, horaires libres, pas d’obligation de résultat, tarifs à la tête du client. Il n’a pas d’enfant, ni chien : pas son genre (ni non plus de parapluie). Il peut se saouler comme diable dans l’intérêt d’une affaire en cours, whisky de préférence. Il est un homme de l’ombre. Il intrigue. Il aime à combiner. Il configure et anticipe. Dans les meilleurs cas, il résout les énigmes et dénoue les imbroglios; s’il tombe sur un os, il trouve une solution, un plan B (ou Z). Pour cuire un contradicteur, il sait taper du poing sur la table tel un karatéka qui perd son flegme, sinon il est doux. Il n’a pas d’amis. Des clients, dit-il.

 

La gestionnaire d’infortune travaille beaucoup. Chaque matin, du lundi au samedi, son bureau se remplit de larmes : elle éponge toute la journée. C’est long, le malheur des autres. Mais elle a les nerfs solides et la tête claire. Elle fait ce qu’elle à faire : nager, toujours nager. Son nom peut être Lavissen ou Boulakka, plus sûrement Spoll, Quatretiaires, de Rubinsacq. D’ailleurs, peu importe son nom tant qu’il est propre : soit tant que la gestionnaire prospère à la loyale sur les déboires et revers de ses clients. Affairistes floués, gogos, divorcés sur la paille, humiliés, dupes, licenciés, laissés pour compte, déçus divers, ruinés, maudits et malchanceux : ils sont pléthore, les noyés. Et tous pleurent du sang, et paient pour une bouée; le naufrage est remis à plus tard. Ce défilé d’âmes cassées, pesant, pas drôle, la gestionnaire d’infortune y est habituée. Si elle a un trop-plein le dos, le soir, elle fume de l’opium et/ou va au cinéma. Même un mélo larmoyant lui remonte le moral, s’il finit bien. Le dimanche, elle se trouve un amant; c’est fiction là encore. L’amour, elle n’y croit pas. Des errements dont il faut se garder, dit-elle payée pour le savoir.

 

 

Offres 7 & 8

 

 

 

La directrice des parcs et jardins n’est pas dans son bureau, elle préfère le dehors. Son nom seul est plaqué-or sur la porte : Mme Berzou-Zalla (Garon, Mozin, Danty ou Jollinot sont bien aussi mais Berzou-Zalla est bien mieux). La directrice a des bottes, un ciré, des gants verts, son sécateur. Elle connaît le terrain. Si on la cherche, elle est dans les espaliers où elle surveille le bon déploiement des palmettes; sinon elle taille les buis ou les lauriers, ratisse et pousse brouette, toujours active. Rarement, elle ne fait rien ; c’est qu’elle est occupée à sentir le vent. Ensuite elle décide : plans d’eau inclinés, fontaines pétrifiantes, folies, grottes, kiosques et cabanes pour tous ; geysers, fourches patibulaires et labyrinthes pour les pervers et les dépressifs; suppression des aires de pique-nique et des parcours sportifs ; jogging interdit. Courir et suer sont des vulgarités, dit-elle. Pour le vélo, messieurs, il y en a d’appartement. La directrice est terrible, une ambitieuse ; elle impose ses vues et desseins. Si on lui résiste, elle bipe son adjoint qui est un mercenaire ou un aventurier (le genre fanatique). Il arrive, et la contestation s’éteint. Le mort est recyclé.

 

Le médecin parallèle ne soigne pas. Ou autrement. Disons qu’il réconforte. Il a une bonne tête. Pas de barbe. S’il s’appelle Samain, Levigoureux, Roux, Cheval, il inspire confiance. Sinon son nom est Zona ou Letueur : le malade n’y survit pas. Souvent le médecin parallèle a été radié des Généralistes ; il a commis trop d’impertinences, comme de soigner la cachexie avec un cache-sexe et le rhume avec du rhum. Il est donc un homme libre à présent. Quant à l’Ordre, dit-il, eh bien, que dents lui tombent et cul lui pèle dans un parfait parallélisme ! Le médecin non conventionnel ouvre un cabinet dans une rue discrète ; il fait aussi des visites dans les beaux quartiers où, à la demande, il peut s’incruster plusieurs jours, ou semaines. Il traite en priorité le collapsus et l’égratignure, l’otite, les pathologies lourdes, mais si urgence il donne les premiers soins, accouche, vaccine, euthanasie. Il est grand donneur sang et sperme. Et encore : rebouteux jusqu’au bout des ongles, acupuncteur, yogi, thalassothérapeute. Il a lu Le livre du Chat, il peut se dire psy, vétérinaire et égyptologue. C’est le médecin complet, ses diagnostics sont très recherchés.

28 mars 2014

[Livre-chronique] Giovanni Fontana, Déchets, par Emmanuèle Jawad

L’examen des rejets produits par une société permet d’en dresser une critique virulente. Giovanni Fontana replace le politique au centre et l’auteur dans l’engagement, questionnant un système dans lequel « la poubelle est précisément le masque tragique de la consommation ».

Giovanni Fontana, Déchets, préface de Serge Pey, Dernier Télégramme, 2014, 208 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-917136-70-6.

 

Il s’agit ici de considérer les déchets issus des productions et consommations (déchets d’équipements électriques et électroniques, matériaux toxiques, solvants, pollutions, déchets organiques, nucléaires…) en prise étroite avec la société qui les produit et de percevoir les formes les plus radicales de rejets auxquelles se prête une société, par la mise à l’écart, l’exclusion d’individus (dans des camps, des bidonvilles, des ghettos, des décharges…).

«  Etre rejeté et expulsé (…)

N’est pas un hasard que nous

soyons parmi les vies écartées.

Rejetées.

Dans la vie des déchets. »

 

La société capitaliste, dans sa production massive, n’offre plus qu’un « produit culturel bien normalisé » dans lequel « la technique de la pollution de l’imagination » est mise en œuvre et dont le système de consommation s’avère fondé « sur la génération d’un état de perpétuelle insatisfaction » .

 

Le texte est scandé par un leitmotiv – « Pas par hasard » – situant le rôle, l’intervention et la responsabilité d’un système dans cette « apocalypse », reprenant ainsi le titre de la préface de Serge Pey. Les lieux sont divers dans leurs situations géographiques (Chine, Naples, Afrique…) et leurs formes d’exclusion (camps de réfugiés, ghettos, décharges…).

 

Le texte, dans une recherche typographique, incorpore des mots de polices différentes, insérées parfois au sein d’une même phrase, se heurtant visuellement par leurs styles et leurs tailles, souvent dans de très gros formats.

 

Le travail de montage permet de prélever et d’assembler des éléments appartenant à des registres différents, ayant trait au textuel et à l’iconographie. Une quarantaine d’images (souvent en doubles pages ou par quatre), alternent avec des textes, ces derniers faisant l’objet eux-mêmes d’une composition par assemblage, collage et alternance de discours politique, poétique, critique. Des parties du texte, adressées au sociologue Zygmunt Bauman, l’interpellent. Une séquence du texte fait référence également à Pier Paolo Pasolini.

 

Les écritures introduisent des phrases en boucle et contaminent les images, desquelles s’échappe de l’écrit, rendant effective la porosité entre texte et image. Cet assemblage d’éléments, comme une superposition de voix simultanées dans une bande-son, s’organise avec les montages iconographiques que Giovanni Fontana réalise à partir de dessins, partitions de musique, bandes-dessinées, dessins animés, photographies, imagerie médicale radiographique. L’image apparaît déchirée tel le papier d’un journal. Des fragments humains (partie d’un visage zoomé, partie d’une chevelure) sont représentés, des individus enfermés dans des camps (clôtures, barbelés) ainsi que des fragments d’objets. Les images dans leur montage associent également les arts dans leur pluralité (représentations de partitions musicales, négatif de film, reproduction d’une peinture…). Les bribes de textes issus des images sont, quant à elles, en langue italienne. Le livre Déchets, écrit directement en français, s’appuie sur un livre italien de Giovanni Fontana «  Questioni di scarti », La question des déchets. La préface intéressante de Serge Pey permet de resituer le travail de Giovanni Fontana en lien avec les penseurs de nos sociétés contemporaines. Déchets prend la forme ainsi d’un manifeste dans lequel Giovanni Fontana livre et suscite une critique acerbe de notre civilisation.

 

 

11 décembre 2013

[Texte] Romain le GéoGrave, – la pièce – [Libr-@ction – 14]

À déclamer partout… cet extraordinaire agencement répétitif  – libre & critique… En cet avant-fête de dindes, faites vôtre cette Libr-@ction… [Lire Libr-@ction 13]

 

dans une pièce sans fenêtre

des mecs enfermés attendent des pièces

ce n’est pas une pièce sans fenêtre c’est la rue

mais le décor dans leur tête c’est sans fenêtre

parce que de toutes façons ils ne peuvent pas tirer le rideau pas de décor pas de jeu pas de pièce de théâtre

le théâtre n’est pas jeu n’est pas virtuel ou alors ils sont bons acteurs ces mecs leurs yeux ne sont plus des fenêtres

des yeux qui ne regardent pas par la fenêtre

des yeux fermés comme leur poing sur la petite pièce mais

fermé le poing n’accueille pas la petite pièce ils se renferment alors un peu les poings au fond des poches

vides parce que trouées le

vide remplit alors ils attendent les yeux dans le

vide qu’une bonne mère de famille passe mais aujourd’hui il n’y aura pas l’enchantement de la maman qui aime tout le monde

il n’y aura que désabusé et compagnie tristes sires la cravate au vent qui passent rapidement presque

ils marchent presque

ils sont presque

tout est presque

ils foulent le macadam mais le macadam bouge le macadam remue mais le macadam n’est pas macadam c’est un macchabée non une sorte de fusion entre l’être et le bitume

pas encore il faut pour que le macadam devienne macchabée la douce alchimie politique de l’hiver

pas l’hiver le temps le froid la bise la météo les feuilles l’humide non l’hiver des cabinets feutrés des chauds bureaux

il fait bon être dans ces cabinets les costumés pensent à leur panse mais un peu aussi à celle des mecs qui sont dehors qui se macadamisent

ceux qui n’ont plus de fenêtre dans leur tête pour s’évader et pour eux il n’y a guère que la fenêtre ouverte sur la pils

et donc ces braves gens heureux se soulèvent de leur siège pour se resservir un café avant de négocier avant de parlementer

parce que parlementaire ça parlemente avant de faire un bras de fer parce qu’il y a des enjeux et que les enjeux ça n’attend pas

et là les petites pièces elles tombent plus vite que les feuilles en automne et là il faut absolument que le fric sorte des poches

et là les poings ne sont pas fermés les mains s’ouvrent

et là les petites pièces sont plutôt grosses

et là les mains se referment plus vite que les fenêtres qui claquent dans la tête des mecs

et là plus question de récupérer son fric de taper un coup de grole dans la sébile

et là finalement le poing refermé demande encore du fric parce qu’il ne fait pas assez chaud dans ce bureau

parce que même s’il fait froid dehors et bah les mecs dehors ils s’en tapent qu’il fasse encore plus chaud dans les bureaux

parce que de toutes façons ces mecs laissent les fenêtres ouvertes alors pourquoi se plaindre parce qu’en plus ces mecs ils sont les machinistes les preneurs de son et les cadreurs de cette pièce audiovisuelle qu’ils ne savent même pas qu’ils jouent

parce qu’en fait on les baise ces mecs et ces mecs se faire baiser ça leur est finalement bien égal tout dépend de qui les baise et pour quel service après tout

parce que les poches vides les poings fermés les fenêtres qui claquent les vitres qui volent en éclat tout ça c’est de la littérature et on sait bien que la littérature ne nourrit pas ces mecs

 

ASSEZ ! je vais gueuler sinon ! je vais me mettre entre parenthèses (plantons-le ce putain de décor ! alors voilà ! c’est simple on prend des parvenus des vulgaires des irrespectueux des avides de pouvoir des poufiasses en blond des camés au pouvoir des abrutis du social ! on mélange mes amis on mélange ! et on concasse et on filtre ! et malheureusement il n’y a que de la bouillie d’anus qui en sort ! de la merde ! bref l’enchantement poétique c’est pas pour demain ! et on négochie on négochie on chie des convenchions ! à la pelle à merde qu’on en sort ! et tout ça se déroule dans une pièce pleine de fenêtres ! alors là pour le coup des fenêtres ! on voit on se voit on s’entrevoit on se revoit on fait plus que s’apercevoir ! on revient vers et on repart dans ! des poings aussi ! sur la gueule que les mecs pourraient les voir mais c’est sur la table qu’ils reposent ! en paix ! en paix bien fermés sur la petite pièce ici la pièce c’est du chèque en barre c’est pas du sang provision ! ici dans cette pièce à fenêtre les provisions avec le chèque on peut en faire pendant dix ans ! mais ce fric c’est pas du tout pour ça ! pour aider les qui ! les macadamisés les vieux les pauvres les pauvres vieux ! avec leur gueule de faux Christ abusés ! là maintenant juste maintenant il faut cesser les mots ! tous les mots ! les mots qui se disent dans les bureaux ! et ceux qui ne se disent surtout pas sur le macadam ! les mots ne sont plus nécessaires ! maintenant ! juste maintenant ! ils doivent disparaître progressivement ! les mots ! plus de mots pour dire ! de mots pour dire de mots pour dire ! les mots sont pourris ! les mots sont hâves ! les mots sont mal rasés ! les mots puent des pieds ! les mots sentent le picrate de derrière les fagots ! les mots princes de la mendicité ! les mots sont gelés ! les mots survivent sous les couvertures ! les mots c’est la queue à la soupe populaire ! les mots sont assuétude ! les mots tox ! les mots sans-papiers ! les mots mange-merde ! les mots parlent polak ! les mots sont des bougnoules et des niaks ! les mots squattent la langue ! les mots ont des projets ! les mots ironisent les situations ! les mots ne demandent plus rien ! les mots veulent tout ! les mots sont tout ce que ne sont pas ces mecs ! les mots les font disparaître dans des définitions des classements des recensements ! les mots sont enfumés ! les mots sont quotidiens ! les mots emmerdent tout le monde ! mot à mot les mots n’ont plus de sens alors voilà)

 

et maintenant que je sors de la gare et que je piétine sur le macad’homme, je me rends compte que je me fonds moi-même dans le bitume. je ne m’en fais pas, il fait froid mais je suis couvert. je ne crains rien à ce moment. j’observe, comme à mon habitude, les conditions de vie des mecs. je pourrais faire partie de ce groupe de mecs, puisque les mots peuvent le dire, alors je peux le faire. tu peux le faire, espèce d’esclave. au moment où je suis prêt de m’effondrer, une main me rattrape. cette même main a un bras et au bout du bras un mec. le mec me tient par la main. c’est bien la main d’un mec, d’un mec qui s’est macadamisé, d’un mec solide tout de même je sens sa poigne ferme presque douloureuse dans mon avant-bras. le mec a une voix, la voix me dit de me barrer de là, que je n’ai rien à foutre ici. pour une fois, je le prends au mot. si c’est un mec qui le dit, il faut le croire, il y a des moments où les mots vous sortent de la merde, vous ramènent chez vous. je sors de mes songes et je repars vers la gare. il y a belle lurette que je ne me rends plus compte de l’espace qui me sépare du macadam. cette fois encore je suis tiré d’affaire. par un mec. l’un d’eux.

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