Libr-critique

4 février 2014

[Chronique] Matthieu Gosztola, Alfred Jarry. Critique et sciences à l’aube du XXe siècle

En cette fin de siècle scientiste, quoi de plus subversif que d’annexer les sciences dans un projet littéraire ?

Matthieu Gosztola, Alfred Jarry. Critique littéraire et sciences à l’aube du XXe siècle, éditions du Cygne, automne 2013, 184 pages, 18 €, ISBN : 978-2-84924-331-2.

Présentation éditoriale. À la fin du XIXe siècle, les sciences sont partout. Jusque dans la philosophie, dans ses différents courants. Il n’est que de se reporter au positivisme et au scientisme, alors tout-puissants. Même les pensées idéalistes ou religieuses empruntent au discours scientifique, dans la multiplicité de brochures qui paraissent alors, une partie de sa rhétorique, fût-elle alors transformée pour les besoins de la cause : convaincre les lecteurs du bien-fondé des théories – souvent farfelues – qui y sont exposées.
Mais, à cette époque, que peut la littérature, elle, face aux sciences ? Question que sont amenés à se poser, à un niveau ou à un autre, tous les écrivains ou presque de cette période, Paul Valéry en tête.
Quand on est écrivain mais aussi critique littéraire, une autre question alors logiquement se pose : comment rendre compte d’ouvrages scientifiques dans une revue littéraire ? Cette question, Alfred Jarry se l’est ardemment posée, en la mettant en acte, singulièrement, et ce continûment, ayant été l’un des membres les plus actifs de La Revue blanche.
Mais il n’a pas été le seul, loin de là, à se passionner pour l’irruption des sciences dans le champ littéraire.
Comme ce livre s’attache à le montrer, divers auteurs à l’aube du XXe siècle ont pu faire se rejoindre science et littérature, en cherchant à ce que l’une et l’autre grandissent de cette rencontre, en augmentant considérablement leur pouvoir d’évocation, et ce sans rien perdre de leur propre singularité – cette singularité qui définit chacune consubstantiellement, dans son champ propre.

Chronique

"Cet emploi d’expressions techniques et de phrases vides d’apparence scientifique
est particulier à beaucoup d’écrivains dégénérés modernes et à leurs imitateurs"
(Max Nordau, Dégénérescence, 1894).

"Dans quelques siècles […] il n’y aura plus aucune littérature, ni de prose ni de vers,
et la pensée s’exprimera selon une formule nette, sèche, purement algébrique"
(Remy de Gourmont, Les Chevaux de Diomède, 1897).

Ayant vécu sa formation en un temps où régnaient le scientisme et le positivisme, le jeune Alfred Jarry est habité par une "tentation scientifique constante" (Patrick Besnier, 2005), persuadé que la connaissance scientifique comme pouvoir d’informer le monde constitue pour l’homme une source d’émancipation. En témoigne, sitôt ses études terminées, son goût pour les ouvrages scientifiques ardus, voire hermétiques, dont il rend compte dans la célèbre Revue Blanche : contrairement aux autres chroniqueurs non spécialisés, le fameux auteur d’Ubu roi adopte résolument une posture de savant. (Est surtout examinée ici, comme exemple emblématique, la recension des Éléments d’économie politique pure, de Léon Walras, datant de 1901). Cette curiosité encyclopédique s’explique par un élitisme avant-gardiste : laissant les manuels de vulgarisation aux hordes républicaines, Jarry s’attaque aux hautes productions de l’esprit rationnel, fasciné par la beauté inhérente à l’obscurité scientifique.

L’auteur de cet essai stimulant distingue chez l’écrivain deux types d’appropriation de la connaissance scientifique : l’intégration du savoir dans l’œuvre (qu’on pourrait appeler fonction mathésique : cf. Messaline et Le Surmâle) ; la fictionnalisation du savoir même, comme dans Gestes et opinions du docteur Faustroll pataphysicien, "roman néo-scientifique"… Dans ce dernier cas, dominent les visées humoristique ou grotesque, mais également poétique : le discours scientifique est annexé pour renforcer les effets d’étrangeté. Jarry apparaît ici comme un curieux amateur de sciences, cultivant l’illogisme et la combinaison paradoxale des contraires (vrai/faux, bien/mal, présent/passé, etc.), et réfutant l’idée même de progrès.

Quoique mal organisé (deux parties très inégales, sans subdivision ni principe ordonnateur clair), cet essai vaut pour ses analyses du travail critique de Jarry – sa façon de se distinguer dans l’espace critique des revues littéraires contemporaines – et de ses rapports à Valéry comme à certains grands noms des sciences humaines de l’époque (Haeckel, Fechner, Spencer, Ribot, etc.).

10 février 2012

[Dossier Mutantisme] Mathias Richard et alii, Manifeste mutantiste 1.1

Mathias Richard et alii, Manifeste  mutantiste 1.1, Caméras animales, automne 2011, 252 pages, 14 €, ISBN : 978-2-9520493-9-9. [Lire la présentation générale du dossier ; le 2e volet ; le 3e]

En 1980, tandis que prenaient fin les dernières avant-gardes historiques, Jean-Marie Gleize constatait : "la posture manifestaire est devenue anachronique" ("Manifestes, préfaces. Sur quelques aspects du prescriptif", Littérature, n° 39 : "Les Manifestes", octobre 1980, p. 30). Depuis, en des temps où le champ littéraire se caractérise par l’individualisme des carrières et le consensualisme des topiques, peu d’écrits se sont revendiqués de cette posture – laquelle a parfois été dénoncée pour être tombée dans le simplisme et l’opportunisme. C’est ainsi que, dans son essai polémique Visiter le Flurkistan ou les illusions de la littérature-monde, Camille de Toledo s’est attaqué au manifeste « Pour une "littérature-monde" en français » : "Les manifestes sont des objets de volonté et de pouvoir. Ils s’affirment par autorité, s’imposent par ruse et substituent à la pluralité des expériences esthétiques, des grilles de lecture suffisamment proches du réel pour s’en emparer. Publiés au moment opportun comme celui des voyageurs, ils fondent une histoire officielle : ici, le lent déclin du roman français épuisé par les idéologues des années 70 et le sursaut magnifique de quelques dissidents rejoints par les cultures du monde" (PUF, 2008, p. 18).

Aujourd’hui, voici que se manifestent, dans le prolongement de la philosophie deleuzienne comme du mouvement cyberpunk, de singuliers hacktivistes qui, regroupés autour de Mathias Richard, entendent fédérer une bonne partie des forces antilittéraires actuelles, à savoir celles qui se réclament des écritures expérimentales (agencements hybrides, écritures ludiques-critiques, multimédia) : ces mutants de l’espace littéraire sont "des objêtres, des instrhumains, biomaîtrisés, bioméprisés, lunaparqués" qui constituent "une somme de soustractions" (p. 17)…

(more…)

Powered by WordPress