Libr-critique

21 décembre 2018

[Entretien] MASSERA, guide de l’utilisateur (entretien de Jean-Charles Massera avec Fabrice Thumerel 1/2)

Impressionné depuis longtemps par le projet artistique de Jean-Charles Massera – des plus libr&critiques ! -, comme toujours dans ces cas-là, j’ai pris le temps de le laisser me hanter… Le moment est venu – et j’en suis ému – de m’entretenir directement avec son auteur… Entretien dont voici la première partie. /FT/ [Pour les amateurs de biographie : ici]
[Regarder « Tu sais j’crois que j’vais pas pouvoir ».]

FT. Je voulais commencer notre entretien, si tu le veux bien, par la présentation de ta récente contribution au quotidien en ligne AOC : tu as donc été longtemps sans publier ce qu’on appelle un « texte »… Pourquoi tout ce temps ?

JCM. Pour trois mauvaises raisons et une bonne !
Les mauvaises (rapidement)… : Vivant à plein temps à Berlin au moment où j’écris We Are L’Europe (qui au début de sa rédaction ne devait pas être aussi un livre, mais simplement un matériau pour la pièce de théâtre mise en scène par Benoît Lambert), je vis de plus en plus mal le fait de lire ici ou là (en Allemagne notamment) que la littérature française ne se renouvelle pas, qu’elle est centrée sur quelques thèmes intimistes et ou franco-français etc. Quand on a écrit United Emmerdements of New Order, A cauchemar is born ou qu’on est en train d’écrire We Are L’Europe, on le vit assez mal, surtout au lendemain des foires de Francfort quand les éditeurs reviennent avec des contrats signés dans plusieurs langues et pays pour un certain nombre d’auteur(e)s de la maison, mais jamais pour vous… Ajoutez à cela que vous vivez entouré d’artistes « internationaux » et « internationales » dont le travail ne connaît pas de frontières, vous finissez par vivre très mal votre statut d’écrivain local, régional… franco-français. Idem pour le nombre de ventes qui ne vous permet pas de « passer en poches » et par conséquent condamne votre travail à ne pas être lu par des étudiant(e)s. Ces deux raisons ont certainement joué dans mon ras-le-bol et mon envie d’arrêter brutalement d’écrire. Le relatif succès d’estime et de presse de We Are L’Europe (le livre) en 2009 et le nombre d’entrées et de représentations de We Are L’Europe (la pièce) en 2009-2010 ne changera pas la donne à cet endroit.
La bonne, c’est que cherchant de plus en plus la forme, le format, l’outil ou le « langage » le(s) plus juste(s) – nécessaire(s) – par rapport à la visée de mon travail, je me heurtais de plus en plus au constat que pour telle ou telle visée, le livre n’était plus efficace (pour moi). De fait, si l’on considère qu’une forme (de représentation, de questionnement ou une forme visant à la mise en Å“uvre d’un autrement) se construit – se cherche – dans une relation de nécessité avec le moment, la réalité qu’elle se donne pour objet (qu’elle travaille), le contexte, les conditions historiques dans lesquels elle s’inscrit, alors il ne faut plus chercher « ce que je peux dire avec le texte ou le livre », mais quelle est la forme, le format, l’outil, le(s) médium(s) à trouver « pour travailler ça ». En pensant en termes de formes nécessaires et non plus en termes de formes données et naturelles, à un moment donné la question de la sortie du livre (même temporaire, le temps d’un ou plusieurs projet(s)) se posait nécessairement. Si pour opérer dans les textes de loi, les dépêches d’agence de presse, le discours de management, les plaquettes d’entreprise, les rapports annuels, etc. (United Emmerdements of New Order) je pouvais opérer dans des matériaux textuels… si pour faire rayonner un titre de section comme « Le mec qui lui voit rien qu’au niveau d’Vigneux on l’sent » et la seule phrase de cette même section « – Moi j’vois rien qu’au niveau d’Vigneux on l’sent. » j’ai besoin du reste de la blancheur vide de la page pour en faire résonner le sens (We Are L’Europe), quand je veux travailler la manière dont les corps de cadres femmes et hommes et leur image occupent les espaces d’entreprises, j’ai besoin de travailler avec des actrices, des acteurs, avec leur corps et avec des images… à même et dans l’image, pas « en parler » dans un texte. L’usage de la vidéo, du son, de la mise en espace dans un lieu d’exposition ou dans l’espace public, de la photo, du film, du dessin, etc. se sont imposés pour des raisons de nécessité, non de choix, de mode, ou d’envie de devenir « artiste ». Disons plus justement que le texte est devenu pour moi non pas une forme révolue à laquelle je ne voulais plus toucher, mais une forme, un format, un outil possible(s) parmi d’autres… en fonction des visées, de l’objet de telle ou telle démarche, de tel ou tel travail, de telle ou telle question qui pouvaient constituer un enjeu sur le plan artistique (au sens large, incluant le « littéraire »).

FT. Remarque, la sortie du livre remonte à un demi-siècle, et depuis la forme « livre » coexiste avec de multiples formes, dont les dernières en date se nomment « créations multimédia » et « performances poétiques »… Et ces autres supports t’ont-ils apporté ce que tu cherchais au plan formel ? institutionnel ? Et du point de vue de la réception ?

JCM. Concernant cette sortie du livre – ou plutôt cette possibilité de sortie du livre – qui, effectivement, date de plusieurs décennies et en aucun cas n’a constitué un enjeu ou une visée pour moi dans la mesure où il s’agissait juste d’une possibilité actée depuis fort longtemps, il faut peut-être et quand même dire que le travail de Vito Acconci à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix m’a certainement influencé (à ce sujet, j’avais même écrit un article dans le second numéro de la RLG paru chez P.O.L en 1996), notamment sur le point suivant :

Je m’intéressais à des choses du genre, comment aller du côté gauche au côté droit de la page ? Comment passer d’une page à la suivante ?… La page représentait une étendue à parcourir… C’était impossible d’utiliser arbre, chaise ; ils renvoyaient à un espace d’une autre nature. Pour préserver la littéralité de la page, les seuls mots que je pouvais utiliser étaient des expressions comme en ce moment, à cet endroit. Il y avait donc un saut à faire, et il fallait que ce saut me conduise quelque part, hors de la page. [1]

Ce qui donne par exemple dans ses derniers poèmes avant qu’il ne bascule hors de la page :

Sometimes I draw the line on what I have dun.

– Poème sans titre, 1968.

.
I have made my point
I make it again
It
Now you get the point
.

– Poème sans titre, 1968

.

Encore une fois cette dimension formelle de la visée de ce travail de la fin des années soixante ne constitue évidemment pas – plus du tout – un enjeu pour moi quand j’écris (encore) des « livres », cependant, la fréquentation répétée de l’atelier d’Acconci (nous nous voyons régulièrement tout au long des années quatre-vingt-dix, puis plus irrégulièrement jusqu’en 2012… date à laquelle il me propose que l’on imagine une œuvre en collaboration pour l’espace public (je devais me charger du « son »), ce que je déclinerai… je ne sais plus pour quelle raison, mais ce que je sais c’est qu’accepter cette belle proposition m’aurait permis de le revoir plusieurs fois avant sa mort…). Le fait d’avoir ici ou là, dans différentes expositions, fait l’expérience de ses premières installations ont clairement eu une très grande influence sur mon travail. Notamment celles qu’il conçoit au tout début des années 70, où justement rien ne renvoyait à autre chose que les éléments, les composantes sensibles de la proposition qui étaient présents autour de moi et ce qu’ils agençaient, activaient (le refus d’un espace « d’une autre nature ») sous mes pieds ici et maintenant – dans un lieu où la frontière entre l’espace d’exposition et l’espace de représentation a été aboli pour ne plus faire qu’un seul espace, un espace « praticable », dans lequel je circule, dans lequel mon corps et ma conscience spectatrices sont désormais littéralement inclus. Ma volonté de toujours essayer de trouver une forme qui activait, travaillait à même son objet et qui travaillait les conditions d’expérience inhérentes au format, à l’outil choisis, doit beaucoup à la fréquentation des expositions et de l’atelier de Vito Acconci… et aussi, et de manière peut-être beaucoup plus profonde, de nos échanges. Sa façon de se libérer des codes d’appartenance à une histoire inhérente à un médium spécifique (l’histoire de la poésie qui est son premier terrain de travail, de la performance, de la sculpture, du théâtre, du cinéma, de la photographie puis de l’installation (dont il est l’un des « inventeurs ») pour chercher à chaque fois les formes, les dispositifs, les modes d’agencement – de possibilités de construction du sens – plus justes et aussi les plus improbables, les plus impensables (et irréalisables parfois) m’ont clairement transmis quelque chose d’essentiel dans ma démarche, quelque chose qui depuis, m’accompagne dans mon rapport à la forme et aux médiums, aux outils utilisés en tout cas.


Less Men is More (Le Protocole de Pierric) – MAC/VAL 2016

Ainsi, quand je travaille dans l’espace d’un panneau JC Decaux, Clear Channel ou Astral visible le temps d’un arrêt à un feu rouge, je travaille évidemment dans la logique d’une « lecture », d’une image ou d’un texte ou des deux qui se donnent immédiatement, qui essayent de faire sens dans la forme et la durée d’énonciation du slogan publicitaire ou du message institutionnel, soit un rapport très différent de celui de la page où des éléments, des phrases, des paragraphes s’enchaînent et où le sens se développe dans un temps de lecture bien plus long que les 30 secondes de station à un carrefour ou les 5 minutes d’attente à un arrêt de bus. Idem quand je propose quelque chose à 16 heures un dimanche après-midi sur France Inter ou juste avant le flash info de midi sur France Culture où en l’occurrence j’ai souvent joué (seul ou avec Emmanuelle Pireyre lorsque nous avons conçu une micro fiction en 5 épisodes faisant jouer des journalistes de l’info généraliste de la station et de RFI) avec les conditions d’expérience, de réception du médium utilisé. En clair, je n’ai jamais voulu « adapter du texte » ou « mettre en ondes », mais écrire, faire « jouer » dans et avec les spécificités du médium choisi.
Mais très vite, j’ai oublié de penser en « écriture »… Au début de mon travail radio ou de mes premières photo-textes, oui, je pensais clairement en termes d’écriture, ou plutôt, c’était un processus d’écriture qui était à l’œuvre, mais aujourd’hui quand je fais une image, je pense à faire sens, à travailler au mieux la visée, l’enjeu, que je me suis donné pour ce travail spécifique, point.


Projections Années Zéro – IAC Villeurbanne/Rhône-Alpes – 2010

Maintenant, savoir si ces autres supports m’ont apporté ce que je cherchais au plan formel… je ne sais pas. Je pense que mes dernières installations, mes images (photos ou dessins) ou mes films ne sont pas encore au niveau d’un United Emmerdements of New Order et que j’ai encore du boulot, mais là il faut introduire un autre aspect de ma recherche qui a été essentiel dans le basculement dont on parle : un texte comme United joue comme une machine à enfoncer le clou sur un état (de misère) du monde… On se laisse prendre à son rythme martelant différentes facettes de la catastrophe, apportant progressivement les éléments témoins dont elle a besoin, jouant des effets de ritournelle et de collage d’éléments hétérogènes dans la forme, mais liés dans le contenu (du temps vécu et rapporté par Monsieur et Madame Tout-le-monde et des résolutions ou dispositions internationales rédigées dans des bureaux d’expert(e)s, du parler et de l’écrit institutionnel, de l’affect et des données chiffrées, du personnel et du géopolitique, etc.)… mais une fois que l’on s’est laissé emporter par la lecture ou l’écoute de ce flux… à part dire « putain c’est vraiment fort et ça dit des trucs tellement vrais » (que tout le monde sait, mais bon) et que « ouais c’est vrai ça craint »… So what ? Qu’est-ce qu’on fait une fois qu’on s’est bien remis le nez dans la merde ? Me posait problème aussi avec une écriture comme celle de United Emmerdements of New Order, cette position d’auteur en surplomb des « problèmes » désignés et dézingués de toute sa hauteur bien écrite, au-dessus de l’état du monde… Ça pue un peu cette position (genre tou(te)s des con(ne)s sauf… »). Bref… Le travail de We Are L’Europe avec Benoît Lambert a pour cela été salutaire (même si le changement radical de « l’écriture » qu’il propose par rapport à mes livres précédents a fait dire à beaucoup de mes lecteurs et lectrices que mon écriture n’était plus aussi pertinente, radicale, etc. J’entends encore Pascale Casanova me dire à propos de We Are L’Europe « Jean-Charles Massera, on n’entend plus votre voix ! » Non effectivement dans We Are L’Europe, on n’entend plus ma voix, mais de nombreuses voix : celles d’expert(e)s, de beaufs, de politiques, de managers, de syndicalistes, de trentenaires, de post-ados, de quadra, de cyniques, de désabusé(e)s, de gens qui essayent d’y croire, de blasé(e)s, de croyant(e)s dans de nouveaux possibles, et au passage de celle de Benoît Lambert de moi-même, soit une voix, deux voix, parmi d’autres. Ce passage de la position de l’auteur en surplomb avec sa langue qui cartonne à celle de l’auteur montant, articulant des voix, des propositions dans une polyphonie beaucoup plus modeste quant à l’effet « poétique » produit, est le début d’un changement important : celui qui consiste à penser qu’il est plus important de repartir chez soi (après l’expérience d’un travail artistique, littéraire, whatever) avec des questions, des interrogations, des envies, des désirs de faire des choses dans la continuation de son existence qu’avec des certitudes confortées du style « ah ouais ça craint vraiment et c’est super bien dit »… et basta. En termes de valeur d’usage d’une proposition artistique je préfère le truc à prolonger que le truc clos sur soi et définitif. Ça m’éloigne peut-être du chef-d’œuvre et de la postérité littéraire, mais ça donne il me semble plus de sens au boulot.


We Are L’Europe – Mise en scène : Benoît Lambert © Clément Bartringer

Dans mes premières image-text works (en utilisant même, je l’avoue un peu trop littéralement les points de suspension qui permettent à celle et celui qui vient de lire la phrase posée sur la photo de poursuivre le raisonnement dont le travail donné à voir / à lire n’est que le déclencheur), c’est cette caractéristique même que je vais développer : des questions à emporter plutôt que des textes dressant le portrait définitif de la merde ambiante.
Quant au plan institutionnel et à celui de la réception… je commence seulement à pouvoir (un peu) rêver d’un travail opérant au-delà des frontières de ma langue… Pour les expos, c’est pas encore trop ça :), pour les festivals ou les plateformes de distribution de films, c’est évidemment intéressant de voir son travail circuler dans d’autres contextes, d’autres cultures artistiques ou visuelles (en Amérique du Sud ou en Amérique du Nord notamment). Mais contrairement à mon âge d’écrivain, je suis encore « jeune » artiste et encore plus jeune réalisateur, donc ça me laisse un peu de champ (et d’espoir) »…:)

FT. Pour le dire autrement, que gagne l’écriture, et dans le même temps que perd-elle, à se déterritorialiser, à se délocaliser dans la rue ? Quels espaces autres et quelles nouvelles interrelations inédites avec le monde social ces nouvelles formes créent-elles ?


Under The Résultats – Biennale de Rennes, Les Ateliers de Rennes, 2008

D’abord, il faut préciser que si au début de « ma sortie du (seul) livre » en 2008 – 2010, ma démarche continuait à travailler des processus relevant de l’écriture, progressivement, j’ai directement pensé et opéré dans d’autres formes, développé d’autres processus qui n’ont plus rien à voir avec l’écriture. Mais pour les travaux qui effectivement restaient ou restent « de l’écriture », la question que tu poses est essentielle. En fait, cela dépendait à chaque fois du contexte d’exposition, d’énonciation et de réception de la proposition. Par exemple, lors de la Biennale de Rennes en 2008, transposer des paroles de personnes salariées ou non sur le sens qu’elles donnent ou pas à leur ou une activité professionnelle dans un JC Decaux de 4 m x 3 dans lesquelles une « image » reste quelques secondes après une publicité et avant de laisser la place à une autre publicité, on raisonne en termes d’occasion de donner à voir une parole qui se situe non seulement sur le versant de la production des produits ou services représentés dans le circuit de l’affichage public, mais aussi et peut-être surtout une parole que l’on n’entend plus. On entend beaucoup parler du travail ou du rapport au travail en termes massifiés, chiffrés, en termes de secteurs, voire en termes de maux… très rarement (aujourd’hui) en termes d’expériences singulières. À une époque où peu de personnes se sentent concernées ou croient encore au sens de leur activité professionnel, en particulier dans le rôle qu’il joue en termes de construction de soi et de « réalisation » ou « d’épanouissement », à une époque où l’imaginaire de la consommation de produits et de services tend à gommer, faire oublier le temps (perdu ? de la peine ?) de travail, à le noyer… faire émerger, poindre, cette parole tue et désormais peu audible, cette parole critique – souvent lucide, proférée par des personnes au travail ou sans travail et non par un(e) auteur(e) ou quelque personne parlant à la place de, dans la forme, le format, le cadre « de l’ennemi » a certainement plus de force que dans un livre ou un film lu ou vu par quelques centaines de convaincu(e)s dans des endroits et à des horaires méconnus ou dénigrés du et par le plus grand nombre parce que perçus comme pensés par et pour une « élite »… et majoritairement situé(e)s socialement dans des milieux socioprofessionnels qui ne sont pas ceux dont ces paroles rendent compte. Idem quand en 2011, je conçois trois messages de formes lisses, standardisées, promotionnelles avec une voix connue du paysage audiovisuel français dans un hypermarché Auchan, mais distillant trois appels à l’émancipation quant à la surdétermination « genrée » des rayons de jouets ou encore du sens que peut prendre nos achats dans le rayon lingerie. Dans ce cas, comme dans celui de la campagne d’affichage dans les panneaux JC Decaux de Villeurbanne à l’occasion de ma première exposition personnelle à l’IAC (Institut d’Art Contemporain) où pour la première fois je travaille avec des photos et où il s’agissait de distiller dans l’espace urbain deux ou trois questionnements « de base » sur le sens de nos désirs (travaillés par les publicitaires) par le biais de trois petites phrases jouant avec un jeu de six images reprenant la construction et les codes de la communication institutionnelle et publicitaire, non seulement « le public » potentiellement touché est beaucoup plus important que dans les circuits et cercles culturels consacrés et convaincus, mais surtout ce type d’intervention permet de jouer comme le déclencheur possible de quelque posture critique et émancipatrice, comme une mise en crise en direct des outils d’aliénation les plus puissants. C’est ce que j’appelais travailler dans la forme, le format, le langage et l’outil de l’ennemi. Comment communiquer autre chose qu’une injonction dans la forme même de l’injonction ? Il ne s’agissait jamais là d’une transposition de la parole littéraire dans un autre champ de réception, mais de travailler avec les conditions même de réception de ce type de message… comment faire passer du sens le temps que le feu passe au vert ou que le tram redémarre ? Mais surtout, et c’est peut-être la dimension la plus importante de ce type d’intervention dans l’espace public, ce mode de diffusion et de réception permet de lancer des questions, des interrogations que l’on emporte avec soi, le feu passé au vert… et qui (en tout je l’espère et le conçois aussi) continuent de trotter dans la tête plus tard… des questionnements dans – et pour – l’espace de pratique de vie ordinaire en quelque sorte. C’est dans cet esprit également que j’ai travaillé mes dessins dans les panneaux publicitaires à Dijon en 2015 ou lors de la Biennale de Québec en 2017. Penser les conditions de moments d’existence commune dans leurs conditions. /À suivre…/


Speed Reinventing – Biennale de Québec / Manif d’Art 8, 2016-2017

[1] « Entretien avec Jean-François Chevrier », Galeries Magazine, février-mars 1992, PP. 77-79 et 126-128.

21 janvier 2018

[Livres] Libr-kaléidoscope (2), par Fabrice Thumerel

Le principe du Libr-kaléidoscope : revenir de façon essentielle sur des livres importants parus dans les quinze derniers mois mais qu’on n’a pu présenter jusqu’ici… Ce soir, on appréciera les écritures critiques de Véronique Bergen, Béatrice Brérot, Laure Gauthier, Emmanuèle Jawad ; Vincent Tholomé / Xavier Dubois… [Libr-kaléisdoscope 1]

â–º Véronique BERGEN, Jamais, éditions Tinbad, automne 2017, 124 pages, 16 €.

Jamais est constitué d’une heure de logorrhée qui s’achève ainsi : « Le seul vocable que je tiendrai en réserve et calerai entre mes joues, c’est "jamais" »… Jamais ne s’arrête la narratrice, qui, d’emblée, s’inscrit dans le sillage de Beckett : dépeupleuse, cette polyglotte dont le prénom est révélateur (« "Sarah" et "ça rate" sont logés à la même enseigne ») laisse débonder un discours marqué par les déraillements isotopiques et les télescopages. Entre cette folle de mère enfermée entre les murs de l’hôpital et une fille maniaque du Verbe vogue la galère d’un babil solipsiste qui nous emporte sans que jamais l’on puisse résister.

â–º Béatrice BRÉROT, splAtch !, Color Gang, Saint-Génis-des-Fontaines, été 2017, 48 pages, 20 €.

Voici, dans un superbe livre grand format aux couleurs vives, un agencement répétitif critique (ARC) qui explore avec fracas (splAtch !) et tout en glissements phonétiques et sémantiques les chutes et bévues de notre monde immondialisé. Tandis que nous tripaliumons, d’autres gèrent les flux et pratiquent "le terrorisme du flouze"… Ainsi sommes-nous emportés par la tempête TINA : "tina c’est l’argent roi pour les puissants de ce monde / tina c’est la production de richesses par les pauvres pour les riches /tina c’est un programme où la misère le chômage sont nécessaires"…

â–º Laure GAUTHIER, Kaspar de pierre, éditions La Lettre volée, 52 pages, 14 €.

Kaspar Hauser (vers 1812 – 1833), "l’enfant placard", enfant trouvé / "enfant troué", ne peut qu’intéresser la poésie : "Muré = sans expérience = cœur pur = verbe premier = poésie !"…
Kaspar Hauser, "l’enfant sans source et sans delta" : "Combien d’autopsies poétiquement menées, peau douce et œil pur ?"

Pour Kaspar Hauser, cette ballade musicale, cette magnifique "incantation sans liturgie" par un je/il (jl) "sans mots"… Un agencement répétitif névralgique (ARN) troué d’"abnormités de langage" lexicales et syntaxiques. Pour notre plus grande sidération !

â–º Emmanuèle JAWAD, En vigilance extérieure, Lanskine, automne 2016, 84 pages, 12 €.

Selon Emmanuèle Jawad, la poésie doit faire le mur… pour mieux voir – dans la mesure et la démesure… Depuis Faire le mur, précisément, et aussi Plans d’ensemble, volumes parus en 2015, elle allie poétique et politique : montages et télescopages dénoncent une société de flux qui n’est libérale que pour les capitaux ; pour les dominés et déclassés, ce ne sont que murs, barrières et frontières… Son écriture insidieusement objective est un dispositif poétique érigé contre un dispositif politique : "dispositif de filtre restrictif permis / de circulations reconduites de biens et / de personnes barrière sécuritaire barrière / électronique mur-béton barrière de sable / fossés d’eau sel obstacle barrière mur" (p. 36)…

â–º Vincent THOLOMÉ (textes et voix), Xavier DUBOIS (guitare) et Klervi BOURSEUL (guitare), KAAPSHLJMURSLIS, éditions Tétras Lyre, Liège, livre de 56 pages + CD, 14 €.

"+ + +  nous vivotons hallucinotons petites loupiotes petits fanaux dans le jour hallucinant jour et nuit perdus perdus dans nos rêves"…
Écriture sismographique, étrangeté électro-acoustique, bégaiements et babil enfantinesque se conjuguent dans cette descente en deça du bon-sens. Infantivité et animalité caractérisent ces "fictions déglinguées mi-tragiques et mi-comiques" dont le titre, censé être emprunté à la langue lettonne, est imprononçable : "KAAPSHLJMURSLIS signifie la sensation d’enfermement que l’on peut parfois ressentir dans les transports en commun bondés. Mot parfaitement approprié, à nos yeux, pour désigner notre travail en hôpital psychiatrique" (p. 6).

29 mars 2017

[Chronique] Paul Ardenne, Belly le ventre, par Jean-Paul Gavard-Perret

Paul Ardenne, Belly le ventre, éditions La Muette – Le Bord de l’eau, Bruxelles, février 2017, 366 pages, 25 €, ISBN : 978-2-23568-749-93.

Le « tout pour la tripe » de Frère Jean des Entommeures du Quart Livre trouve en ce  livre-fleuve d’huile de vieilles noix une nouvelle déclinaison. Il ne conjugue pas le ventre sur la simple appétence personnelle. « Belly » devient une de ces  fables sublimes et grotesques qui traversent la littérature roturière de Rabelais à Jarry jusqu’à Novarina et aujourd’hui Ardenne. Ce dernier n’y va pas par le dos de la cuillère. C’est aussi jouissif que terrible puisque l’auteur montre comment le monde est régi. L’ambition des puissants sous couvert de costumes – parfois à 6000 euros pièces – est de se satisfaire en faisant de tout sujet un serviteur.

L’astuce d’Ardenne tient à la démonstration des agissements du potentat « idéal » à travers la symbolique du corps. Cœur, sexe, cerveau, membres ne sont qu’à la remorque de « Messer Gaster ». L’omnipotent n’est pas le plus important du lieu mais il se fait passer pour tel et tout. Si bien que la "science" ou ce qui en tient lieu est gastrique où n’est pas.

C’est féroce et roboratif à souhait. Il s’agit de s’en payer une bonne tranche avant de retrouver nos vacations farcesques au service du monstre chérissable et sa « surenchair». Niçoises les femmes lui préparent des salades, et les choutes de Bruxelles mitonnent, ce qui donnera suffisamment de CO2 pour faire klaxonner son sphincter. Mâles et femelles ne sont donc que ces « organiques »  prêts à tout pour  offrir l’orgasme à l’ogre qui les digère.

La prouesse épique et épistémologique devient une immense fatrasie physique et politique. Et un tel trip en triperies agit comme laxatif comique au peu que nous sommes : larrons foireux des ladres qui nous gouvernent. Au rang des dévorées et des Jacqueline les fatalistes, Ventriloquie son épouse fait figure de Madame Trump ou Madame Fillon. C’est dire ce qu’il en est du monde. Exit les belles de cas d’X, Chimène  est chimère quand à Belly il chie mère et père.

Au sein de cette cour des miracles, ce harlem des nègres blancs, Ardenne prouve qu’il n’est donc pas qu’analyste mais inventeur de langage – présent déjà dans Sans Visage.  Mais Belly Le Ventre est à ce jour son livre le plus puissant. Celui qui souffre depuis son enfance de ses entrailles, trouve là un moyen d’en faire un opéra – entendons une ouverture. Les miasmes sont parfois insupportables. Mais le livre tord les boyaux.

25 janvier 2014

[Chronique] Sylvain Courtoux, De la guerre comme élément de l’histoire naturelle (d’après Première ligne de Jérôme Bertin)

Voici la brillante réflexion de Sylvain Courtoux sur et à partir du Première ligne de Jérôme Bertin, cette singulière suite d’apocalypses écrite dans une langue-uppercut qui privilégie les télescopages des signifiés comme des signifiants. [Lire la première présentation]. [Vous pouvez rencontrer Sylvain Courtoux ce soir à MANIFESTEN (19H) : 59, rue Thiers à Marseille] /FT/

Jérôme Bertin, Première ligne. 105 mesures pour une guerre, Al dante, 40 pages, 7 €, ISBN : 978-2-84761-779-5.

 

De la guerre comme élément de l’histoire naturelle.

D’après Première ligne de Jérôme Bertin, Al Dante, 2014.

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Etat des lieux(avant la chute) : depuis quelques années déjà, la tradition avant-gardiste, celle héritée des avant-gardes historiques (zutisme, symbolisme, futurisme, dada, surréalisme, objectivisme, lettrisme, situationnisme et autres -ismes azimutés) redynamitées par le textualisme des années 70’s (la triade Tel Quel1TXTChange), boit la tasse. Les grands éditeurs parisiens (Seuil, POL) ne s’échinent (même) plus à publier des poètes expérimentaux (disparition de la collection de François Bon au Seuil, disparition de la collection de Chloé Delaume chez Joca Séria ; Bernard Comment virant tout ce qui n’est pas "coup littéraire" ; POL ne publiant que des post-tarkosiens2 prigentiens), alors que dans les années 1970’s, ça se passait plutôt chez ces grands éditeurs-là (la collection Le Chemin chez Gallimard, la collection Textes chez Flammarion, la collection Tel Quel au Seuil, la collection TXT chez Christian Bourgois, la collection Gramma chez Aubier-Flammarion, les débuts de POL chez Hachette, …). Tout cela bien clairement amplifié par la crise économique post-2008 (revues qui ferment leurs portes, collections qui se cassent la gueule ou qui publient moins, poètes qui préfèrent se tourner vers le roman) et le marasme symbolique global [la dernière "grande révolution poétique", qui date des années 1990 en France et qu’on a appelé benoîtement « la nouvelle poésie française », a depuis longtemps fait fructifier ses avoirs ― structurés autour de POL et de la Revue de Littérature Générale / de la revue Java / de la revue Action Poétique, de la revue IF et de la collection Bip/Val chez Fourbis, sans oublier les grandes anthologies colorées d’Henri Deluy / de la revue Nioques et de la naissance d’Al Dante en 1994, et de la montée en puissance de petits éditeurs incisifs et défricheurs : La main courante, Horlieu, Ecbolade, Æncrages & Co, L’Attente, Le bleu du ciel, Derrière la salle de bain, Spectres familiers ―, cette « révolution symbolique », donc, était (aussi) le fait d’un mouvement générationnel de poètes et de poétesses nés entre les années 1955 et 1970 et qui sont arrivés en nombre à la fin des années 1980 et au début des années 1990].

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Comme l’avant-gardisme théoriciste fut chassé des préaux à la fin des années 1970-début des années 80, par la « nouvelle philosophie », l’individualisme prôné par les « nouveaux économistes » et les politiques libérales, la ruée patrimoniale du début des années 80, et bien sûr, avec tout cela, grâce à tout cela, en compagnie de tout cela, le retour en forme & en force de la poésie Lyrique, les poésies lyriques, néo-, post-, re-lyriques, avec un « Je » majuscule plus tout à fait émasculé, et du vers (Roubaud n’y étant pas pour rien), couronné d’un oubli des formes, célébrant le retour à la saine tradition du récit et du même coup à la vraie vie, et représenté (du moins pour les poètes) par Philippe Delaveau, William Cliff, André Velter, Lionel Ray, Guy Goffette, James Sacré, Claude Esteban, Alain Borne, Henri Meschonnic, Christian Bobin, Charles Juliet, Yves Bonnefoy, et compagnie ― poètes qu’on a retrouvés très souvent ces dernières années en couverture de la collection de poche « Poésie / Gallimard » ; comme ce fut le cas pour l’avant-gardisme seventies, donc, ou à cause de lui, il est arrivé la même chose à l’"avant-gardisme" de cette « nouvelle poésie française », battu en brèche par le même retour poétiquement réactionnaire, anti-moderne, dont certains éditeurs3, aujourd’hui, peuvent être pris pour le paradigme qui sont, pour certains, et cela est une nouveauté, politiquement à gauche ou feignent de l’être (qu’importe le flacon, si on a l’étiquette et l’ivresse institutionnelle).

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Force est de constater que les forces en présence sont irréductiblement plus efficaces symboliquement et numériquement d’un côté ― Allez faire un tour au rayon poésie de votre librairie, s’il est fourni en nouveautés, et vous verrez que ces néo-lyriques sont légions, pas seulement chez les éditeurs traditionnels de poésie lyrique mais aussi chez ceux qui publient, qui ont publié des modernistes. Si bien que le lecteur moyen de poésie, comme le critique, est obligé de prendre des vessies lyriques pour des lanternes modernes.

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Et comme le petit village gaulois, entouré de Babaorum, Petibonum, Aquarium, et Laudanum (il faudrait dire : Xanax, Stilnox, Seroplex et Lexomil), la liste des quelques maisons/collections qui persistent à signer des poètes expérimentaux, sans concessions pour les formes dominantes de l’époque, comme Al Dante, les éditions de L’Attente (parfois), Laure/Li (idem), Questions Théoriques, POL (idem), se réduit à peau de crachat. La Bérézina, en quelques sorte, pour les horribles travailleurs de la langue (je rappelle que La Bérézina est historiquement une défaite tactique alliée à un nombre important de pertes côté français, mais aussi une victoire stratégique).

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Janvier 2014(vingt ans en première ligne ― la poesie est une guerre de tranchées) : Une victoire stratégique, peut-être pas, sûrement même jamais, mais c’est pourquoi nous avons d’autant plus besoin de livres comme le Première ligne de Jérôme Bertin, de sa poétique prigentienne guerrière et de son célinisme artésien assumé (il n’est qu’à vérifier le nombre de poètes qui aujourd’hui pourraient se réclamer de Louis-Ferdinand Céline pour s’en assurer – la réponse, vous la connaissez : aucun). De cette plume qu’il « trempe dans le curare ».

Ce texte est sous-intitulé « 105 mesures pour une guerre » : la guerre, dont il parle, on ne la connaît que trop bien, parce que c’est celle que l’on peut vivre tous les jours, face à son banquier, ou face à sa psy, ou face à l’assistante sociale, ou face à son médecin, ou face à sa famille, ou face à ses collègues de travail, ou face à l’indifférence générale, ou face à sa télé, c’est à la fois la guerre pour la parole et la reconnaissance, à la fois la guerre pour être (et pour certains : avoir) et parler, la guerre sociale, donc, contre tout un système politique, social, psychologique, langagier et culturel de domination (une société de classes et de classements, presque de castes / dont nous tenons tous notre sens et notre fonction), qui dirige et crée des formes de vie spécifiques (de celles qui ne laissent au fond que des choix raisonnables), dirige, impose et crée des formes de pouvoir spécifiques (le spectaculaire : cette scission de soi avec soi), dirige, impose et crée des discours de vérité (la somme de toutes les violences symboliques et de toutes les humiliations et différenciations sociales), __________________ mais c’est également une guerre symbolique, une guerre qui passe par les formes de narration ou de syntaxe, qui passe par l’ouverture ou non à l’expérimentation, par la défense et l’illustration de procédés artistiques, esthétiques particuliers qui sont souvent antagonistes (et en lutte symbolique pour la domination du champ), qui s’étale dans la liste des meilleurs livres de l’année des magazines (que ce soit Les Inrocks ou Le Point), ou dans l’inconscient des littérateurs qui préféreront toujours viser le "prestige" probabiliste des romanciers que la bohème funeste de la constante ubiquité des poètes de merde4. Cette guerre d’écrivain à écrivain, de groupes à groupes, de maisons à maisons, d’écrivain à critique, etc., qui persiste et signe dans les propriétés des textes comme dans les trajectoires des uns et des autres, cette guerre de positions, de conversions qui fait qu’une certaine idée de la poésie nous force à être toujours en première ligne contre les ravages d’une langue spectaculaire, tautologique et vide, qu’on lit partout, qui a pénétré partout (même la politique politicienne se sert de story-tellers, c’est dire que le narré est partout), qui reproduit la « doxa littéraire » partout (même dans les places fortes du modernisme), cette langue dominante exclusivement basée sur la narration et sur l’existence de personnages et qui est le transcendantal historique hyper-normatif de tout écrivain et de tout lettré qui se respecte (ou pas) ; cette croyance en cette importance de la narration qui fait que quand on ne raconte pas, c’est compliqué de littérairement, éditorialement, exister, surtout que cette forme est majoritairement maniée par ceux qui ont le plus envie de voir, par exemple, la poétique politique d’un livre comme celui de Jérôme Bertin cesser d’être éditée. Car un livre n’existe pas seulement pour ce qu’il dit. Les romanciers devraient le savoir. Et quand ils le savent, c’est pour, de toute façon, encenser les vieilles avant-gardes historiques (dans un fort relent de nostalgie), tout en pissant sur les vrais descendants aujourd’hui de ces mouvances5.

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Aujourd’hui, Al Dante a vingt ans (cette simple assertion est déjà en soi un acte de résistance). Et nous ne sommes qu’une poignée ici ou là qui prenons toujours les Denis Roche, Christian Prigent, Joseph Guglielmi, Jacques-Henri Michot ou Michel Robic comme références et/ou influences. Jérôme Bertin est de ceux-là. Il ne peut se satisfaire des tournures que peut prendre la poésie contemporaine quand elle est acculée dans la crise (cet état de crise permanente qui est sans doute le statut du poète depuis toujours), laquelle détermine certains poètes, même proches de nos valeurs mineures et minoritaires, à "fricoter" avec tout ce qui peut, a pu, aggraver, voire qui aggrave cette crise, quitte à creuser encore et encore le (profond) sillon hyper-individualiste de l’anar de salon ou du petit-marquis de l’institution.

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La petite musique de Première Ligne est précieuse parce que rare, rare et donc inestimable en soi, c’est le tac-tac-tac (ou « le tic tac » p. 30) d’une mitraillette langagière poétique prête à ravager la tête du lecteur (assonances et allitérations, rimes internes en cascade & en contre-bande6), « Il faut s’armer, il ne faut plus s’aimer mais saigner » façon haikaï 47, où « chaque phrase est un slogan » accompagné d’une rythmique précise que l’on retrouve tout au long du livre : « Présent chape de plomb. Défilé de mordre. Elle est morte sur le coup » (p.24) ; ou « Comme sur des roulettes russes. Des montagnes de corps décharnés. Tête cible fume » (p.31). Cette petite musique qui nous rappelle à la fois Céline, pour la violence désenchantée mais lucide (on l’a déjà dit), mais aussi Prigent, pour ces jeux de langue et de sonorités carnavalesques, ces « sables mourants », que l’on trouvait déjà dans ses Fragments du carnage (Voix, 2008), l’une des spécialités de Bertin, et qui en fait l’un des très rares aujourd’hui à prétendre réellement à l’étiquette post-TXT ― Ce texte, qui pourrait tout à fait y prétendre, est en quelque sorte le Manifeste poétique de Jérôme Bertin. Car, à la différence de ses textes poétiques antérieurs (en vers), la forme, en séquences courtes et en blocs de vers (justifiés), sied beaucoup mieux à sa poésie guerrière et inquiète, et à son univers en forme de nœud coulant.

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Le livre est formé de séquences brèves, de trois ou quatre lignes chacune, formant donc ces « 105 mesures » d’une guerre qui est tout bonnement le monde réel (dans tout son champ d’existence ; le livre décrit toutes sortes de situations dramatiques, où violence pure et violence symbolique se partagent à part égale, pourrait-on dire, la représentation du monde, de la plus intime à la plus politique ― les pronoms sont nombreux et l’indétermination règne / Chaque séquence est comme un cut de réel où nous ne sommes que spectateurs), toutes ponctués par un « ou » en italique qui forme le seul espace de respiration où le réel est en suspens, blanc comme neige, se neutralisant. Ces mesures qui sont à la fois « la distance convenable pour parer ou pour porter un coup d’épée, avancer vers son adversaire ou se mettre hors de portée » et, à la fois, la « division du temps musical en sections d’égale durée » ; on retrouve dans ces deux définitions, les deux façons dont on peut prendre le livre de Bertin, la musicalité et la rythmique de Première ligne (« des notes de zéro à rien ») où « chaque mouvement [est] une chute » (p. 28), où chaque poème est une « sentence », comme une plongée cinématographique dans le réel le plus brut (où le « je » n’est presque jamais présent) et comme une guerre sans fin où il faut constamment porter des coups au réel et constamment les éviter, pas pour que le réel s’évanouisse (Bertin n’est pas un idéaliste, il nous met la gueule dedans), mais pour s’y frotter, s’y confronter encore et encore, car là, est notre seule destinée, car là est notre seule possibilité. Ces deux façons de voir le livre sont emboîtées : « le poète doit se faire voyou (avec violence à graver) » et il doit créer des « symphonie[s] pour crashs [et] crachats ».

Ce ou, en ponctuation-silence,

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pour nous dire que le réel n’est que combinatoire de combinatoires jamais assignables et qu’il est impossible d’en fixer un seul sens, un seul accès, une seule représentation (le monde comme ensemble de ses combinatoires ?). On retrouve là encore Prigent et les tenants du Manifeste Négatif qu’avait co-écrit Bertin et votre serviteur en 2001 dans un numéro de la revue Action Poétique. C’est dire que Jérôme Bertin laboure le même sillon, au moins depuis Round 99, chez Al Dante, en 2006, et dans tous ses livres depuis, c’est dire qu’il laboure la même vision du monde, certes désespérée, certes violente (mais un livre qui donne le change au réel ne se doit-il pas d’être d’une certaine violence ad hoc ? / La violence des dominants et de ce capitalisme, comme fait social total, n’implique-t-elle pas un véritable état d’exception du fait littéraire et de sa pratique ?), c’est dire la même poétique (expérimentaliste), élaborée spécialement pour notre monde, en direct de notre monde, c’est dire la même vision polémique et dissidente, quelque part (toujours) entre Céline, Miller, Artaud, Guyotat, et Kafka ― commentant un monde absurde dans et pour lequel on se bat, ça rentre, ça sort, ça ne s’éloigne pas, dans la dérive et le désarroi, mais aussi dans la jubilation à nommer ces lieux où le combat (poétique) est tout ce qui reste, où nous n’avons que notre langue pour répondre aux coups, aux injonctions, aux verdicts, où nous payons chaque jour, chaque mot, où nous payons pour chaque jour et pour chaque mot, alors que le champ poétique, lui, reste toujours aussi réticent devant des livres qui exhibent la violence brute du monde. Mais heureusement que nous avons ce genre de poétiques un peu "folles", un peu "borderlines", qui nous bousculent, qui nous acculent, qui ne nous font pas plaisir et qui ne sont pas là pour nous réconforter (qui n’offrent pas de plaisir du tout, et elles ne sont pas là pour ça), au contraire de tous ces livres fades et stéréotypés que nous voyons aux devantures des librairies ou sur les écrans des émissions littéraires, qui sont pleins d’un confort, convertibles à n’importe quelle satiété, sauf celle du monde réel, sauf celle du monde, en tout cas, dans lequel on meurt, on viole, on tue, on châtie, on punit, on pourrit. « Je ne crois pourtant pas qu’il faille éponger toute trace de la diction expressionniste », nous a dit Prigent (et Bertin est l’un des rares à avoir véritablement repris cette "leçon") ― la France n’a jamais eu beaucoup de poètes "expressionnistes", à part Jacques Prevel (1915-1951) et quelques autres (Ilarie Voronca, Francis Giauque, les premiers Bernard Noël, Danielle Collobert, Abdellatif Laâbi dans Le règne de barbarie, par exemple), toujours aussi mésestimés aujourd’hui, mais Bertin est, sans nul doute, de ceux-là (comme Cédric Demangeot, aujourd’hui, d’une certaine façon, ou Fabienne Courtade, tous les deux chez Flammarion, dans le collection d’Yves Di Manno). Car un livre n’existe pas seulement pour comment il le dit. Les poètes devraient le savoir.

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Et parce qu’il y a des livres et des événements qui sont autant de casus belli symboliques,

nous resterons, avec Bertin, en première ligne.

 

1 Triste Sollers aujourd’hui défendu par BHL, soit l’arrière-garde auto-parodique de la littérature avec la poubelle de la "philosophie" médiatique héroï-comique.

2 Manuel Joseph est l’exception qui confirme la règle.

3 Dans une première version de ce texte, je donnais plusieurs exemples de ces éditeurs ; mais je ne voudrais surtout pas « personnaliser » le débat ou n’en faire qu’une variante d’un plaidoyer pro domo, qui, bien sûr, ne peut, ici, qu’exister, je ne le nie pas, je ne suis pas idiot. Il ne s’agit pas non plus de donner de bons ou de mauvais points, mais d’indiquer des profils d’ensembles, des lignes de fractures, y compris dans le champ des poétiques de l’« ultra-contemporain ». Par ailleurs, ma vision de ce que doit être la poésie d’aujourd’hui ne coïncide pas absolument avec ce que peuvent être mes goûts personnels en matière de poésie (même si, évidemment, tout est très lié). J’insiste : j’ai beaucoup de plaisir à écouter de la pop mainstream, même si ce n’est pas ce que je ferai si j’étais musicien. Par ailleurs, Pierre Bourdieu a une réponse à cette question (mais je ne sais pas si je vais la suivre) : « Comme l’enseignait Marx, la science sociale ne désigne "des personnes que pour autant qu’elles sont la personnification" de positions ou de dispositions génériques – dont peut participer celui qui les décrit. Elle ne vise pas à imposer une nouvelle forme de terrorisme mais à rendre difficiles toutes les formes de terrorisme ».

4 Il y a tout de même des poètes qui « tournent » beaucoup ― de librairies en galeries d’art, en passant par toutes les institutions littéraires ou culturelles possibles. Pour ces poètes qui se font facilement un SMIC (minimum) par mois, la « bohème » radicale et politique (dont ils peuvent par ailleurs venir) n’est qu’une position (une posture) comme une autre. La sincérité n’est pas leur propos.

5 C’est ce qu’on pense d’une revue poétophobe comme L’Infini, qui n’arrête pas de se voir dans la continuation fantasmée des grandes avant-gardes de naguère (de Artaud à Debord) mais qui ne publie que des "trucs" soumis à l’allodoxia (en gros des livres qui se voudraient avant-gardistes mais qui ne sont en fait que des produits de l’époque s’accommodant fort bien de la dialectique du marketing), tout en ignorant (au mieux) les vrais « premières lignes » d’aujourd’hui.

6 exemple, page 5 : « L’odeur de ses cheveux, cuite. Cuisse de lait et petite laine. […] Buvard sa langue à sa mangue à sa menthe rose. »

14 mai 2013

[Texte – série] Romain le GéoGrave, Heures supplémentaires

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 10:07

Vous reprendrez bien quelques heures supplémentaires, série de Romain le GéoGrave lancée début mai, qui ressortit aux écritures critiques du/au travail. [Lire la première livraison]

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3 mai 2013

[Texte] Romain le GéoGrave, Heures supplémentaires

Nous sommes heureux de vous proposer la nouvelle série de Romain le GéoGrave, qui ressortit à la catégorie des écritures critiques du/au travail.

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20 avril 2013

[Livres] Libr-kaléidoscope de printemps

Voici de quoi attendre la reprise de fin avril : Jean-Claude PINSON, Poéthique (Champ Vallon) ; Frank SMITH, États de faits (éditions de l’Attente) et Gaza, d’ici-là (Al dante) ; Jérôme BERTIN, Pute (Al dante).

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3 février 2013

[News] News du dimanche

" Nous ne serons jamais assez sévères avec ce qui est, nous aurons toujours trop de pitié, d’indulgence, pour ce qui est, chaque élément d’une époque insignifiante et médiocre doit être combattu point par point, pied à pied […]. "

"Il est bon d’écrire à une époque où la littérature a disparu : ainsi, il n’y a aucune ambiguïté sur les motivations de cet acte" (Mathias Richard, Machine dans tête, 2013, éd. Vermifuge).

Ces phrases extraites du dernier livre de Mathias Richard méritent d’être mises en exergue, puisque emblématiques de la position même de LIBR-CRITIQUE.

En ce premier dimanche de février, après la présentation des livres de la semaine (Mathias Richard, Machine dans tête, et François Matton, 220 satoris mortels), on notera les rendez-vous avec Christophe Fiat (POETRY) et on découvrira le projet en cours de Didier Calléja ("Puberté-Liberté-Sécable").

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31 janvier 2013

[Création – chronique] Formes mutantistes

Tout d’abord, suite aux syntextes publiés en 2012, nous vous invitons à découvrir un exemple de film mutantiste que ElFuego Fatuo a créé en collaboration avec l’auteur du Manifeste mutantiste, Corpus : voir la vidéo Corpus.

Concentrons-nous ensuite sur le CD dans lequel nous retrouvons Mathias Richard et ElFuego Fatuo.

Sonopsies, Caméras animales, décembre 2012, 16 pistes / 80 mn,10 euros [à commander sur le site].

Dans ces autopsies sonores qui ressortissent plus au champ des cultures alternatives qu’au champ littéraire ou artistique proprement dit, on trouve l’ambient cybernétique de SÆomulçi∝ Gonn≥c, les miniatures psychédéliques et beefheartiennes de M. Savant Stifleson, la musique industrielle d’Awkwardist, les improvisations poétiques de Méryl Marchetti, l’électro-rock mutant de R3PLYc4N, la pop industrielle de Flatline Skyline, la poésie sonore ambientée d’ElFuego Fatuo, les paysages sonores, narratifs et minimalistes de Mushin, les glitches d’Ichtyor Tides, le black métal bluesy de Forakte, le dub post-industriel et psychédélique de Sun Thief et la poésie lo-fi de Thierry Théolier.
80 minutes de voyage à travers des créations d’aujourd’hui, microcosmes de sons, exigeants et variés.

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24 novembre 2012

[Revue – news] Al dante / Attaques, n° 1

Attaques, # 1, Al dante, automne 2012, 272 pages, 23 €, ISBN : 978-2-84761-805-1.

Depuis le redémarrage de sa maison d’édition, Laurent Cauwet conduit tambour battant son chantier Al dante (on mesurera le chemin parcouru depuis cet entretien de l’automne dernier). La rencontre de ce soir – à partir de 19H à la Librairie-galerie Le Monte-en-l’Air (71, rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare 75020 Paris ; tél. : 01 40 33 04 54) – permettra d’entendre, outre la lecture par Bernard Desportes de son sublime L’Éternité, la présentation du premier et corrosif numéro d’Attaques (avec, entre autres, une lecture d’Amandine André : boucle des "Cercles de chiens"). Découvrons cette livraison d’une grande densité…

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