Libr-critique

31 mars 2016

[Chronique] Anne Kawala, Le déficit indispensable, par Emmanuèle Jawad

Anne Kawala, Le déficit indispensable (screwball), Al dante [à commander à l’éditeur ; en librairie à partir du 14 avril], 2016, 146 pages, 17 €, 978-2-84761-748-12.

 

Renouant avec les explorations graphiques de son premier livre F.aire L.a Feuille, Anne Kawala multiplie les formes d’expérimentation dans ce récit d’aventures. A la jonction de Nanouk l’Esquimau (Flaherty, 1922) et du personnage de Robinson, dans une transposition contemporaine (aux nouvelles technologies), un récit protéiforme soutenu remarquablement par le document, l’image et une multitude de procédés inventifs et formels.

Si Le déficit indispensable s’apparente à un récit d’aventures, de survie, dont la narration, dans son déroulement, fonctionne formidablement, et conduit le lecteur à l’adhésion, la singularité affecte l’ensemble des éléments du récit : lieux (de climats contraires, extérieurs le plus souvent), personnages, identités (parenté notamment). Une topologie est rendue en pointillés avec quelques indices géographiques, les lieux (Arctique-banquise / Nicaragua- plages ensoleillées / Chine, en projet de route) dessinant une carte singulière et personnelle du monde (« la ligne droite du Groenland au centre de la Chine »).

Quatre personnages structurent le récit : la chasseuse-cueilleuse, un bébé, un enfant et une chienne. Les liens de parenté ne sont pas explicités. Un détachement est opéré dans la construction des personnages, une mise à distance rendue par un flottement énigmatique des identités et des liens qui participe à cette singularité du récit (« on l’a regardée. on t’a regardé. vous ne vous ressemblez pas » ou encore « elle avec qui je suis venu »).

L’introduction des séquences narratives s’effectue après un long préambule introductif. Dans le récit, les séquences peuvent se juxtaposer, rapportées à chacun des personnages, mises en parallèle. Les éléments narratifs permettent le passage de nouvelles formes d’écriture (ainsi la chute des personnages dans le récit permettant le passage à une autre séquence formellement très différente). Inversement, ou dans une complémentarité graphique et narrative, le saut de page marque des ruptures dans la narration, les sphères narratives souvent repérables visuellement sous forme de blocs séquences sans paragraphe. Le récit procède parfois à des agencements répétitifs (ainsi renvoyant au titre « indispensable » celui autour du segment « le plus nécessaire »), également à des énumérations, listes et créations de mots.

La composition graphique remarquable renoue avec le premier livre d’Anne Kawala, F.aire L.a Feuille (ed. Le clou dans le fer, 2008), dans lequel les dispositifs inventifs mettent en place une multitude de procédés graphiques. L’agencement des mots fait dessin. Des liens étroits s’établissent entre disposition graphique et référents (ainsi l’occupation spatiale des noms d’animaux : oiseaux : milieu/haut de page et lièvre : bas de page). La composition des éléments mue d’une page à l’autre dans des jeux sur les signes graphiques (« 5hot5 », « 5tone5 ») introduisant un brouillage chiffre/lettre. Avec une grande complexité graphique, des mises en abîme sont opérées dans la composition (renvoi d’une page à l’autre de l’ensemble), des mises en indice de mots (sous la forme mathématique d’exponentiels), des textes et mots en miroirs, stylisations de lettres se transformant en schéma, dessin (ainsi la lettre « F »), agencements de mots à la limite du calligramme (vol d’oiseaux en début de texte), surlignage et soulignage, traces graphiques fabuleuses rejoignant le récit (« on the track of » ou encore être sur la trace de quelqu’un dit le texte).

La langue anglaise ouvre le texte, suivie dans l’amorce du livre par la cohabitation de trois langues (français/anglais/allemand) en alternance ou imbriquées, deux d’entre elles pouvant structurer une même phrase, la mise en italique seule mettant alors en évidence la partition linguistique. Les mots-matériaux de langues se retrouvent dans le titre bilingue auxquels s’ajoutent d’autres langues (dans les légendes de documents iconographiques notamment). La partie anglaise du titre (« screwball ») renvoie, dans sa définition, au baseball en tant que balle qui dévie de sa trajectoire. La question des langues occupe un axe central du récit, dans l’introduction de la langue des signes à laquelle se confronte un des personnages (« ils ont inventé un langage »).

Des opérations d’expérimentation s’effectuent sur la structure, la composition et l’agencement formel du texte. Aux listes par endroits (d’actions, de verbes), se répondent d’autres énumérations semblables dans l’avancement du texte, dans lesquelles les mêmes éléments repris diffèrent dans leur ordonnancement. Les créations de mots abondent pas mots collés (« nous embrasserrant », « nous liquistituons »). Un long poème succède à une photographie, puis un poème inséré en colonne occupe la photographie.

De nombreux documents s’introduisent dans le récit. Leur place devient centrale dans une seconde section intitulée « Notebook ». Ils s’immiscent également, dans une moindre proportion, dans la section principale du récit. Des correspondances étroites s’établissent également entre texte/image (une photographie de billets / texte évoquant un billet de 20 yuans). Les référents documentaires occupent un rôle déterminant en amont et dans la composition même du texte, dans l’agencement formel et la structure du récit. Différents types de documents sont agencés : documents iconographiques (photographies notamment), extrait du  Banquet de Platon, documents sur la question des genres, cartes géographiques, etc.

Le document iconographique occupe un statut particulier, sa fonction lui permettant de tenir lieu de passage d’une séquence à l’autre et au sein de la narration, de l’interroger, de la poursuivre ou de la susciter encore autrement.

Du récit vers le poème via l’image photographique et le document, les formes se multiplient éprouvant les liens narratifs et graphiques au sein d’un remarquable récit d’aventures expérimental.

 

4 avril 2013

[Chronique] Christian Prigent, L’archive e(s)t l’oeuvre e(s)t l’archive (Christian Prigent, les aventures de l’écriture 5/6)

Christian Prigent, L’Archive e(s)t l’œuvre e(s)t l’archive, Supplément à la Lettre de l’IMEC, coll. "Le Lieu de l’archive", hiver 2012, 32 pages.

A l’occasion du dépôt de ses archives à l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine (IMEC), Christian Prigent a écrit cet opuscule qui permet de faire le point sur sa fabrique scripturale comme sur son rapport à la Bibliothèque et à la critique génétique : après le volume Christian Prigent, quatre temps, voici donc le deuxième volet de la réouverture pour inventaire. De quoi s’agit-il ? Celui qui n’a jamais fait part du moindre intérêt pour la question des archives distingue trois types de documents : un dossier lacunaire comprenant brouillons et états divers de ses manuscrits ; les archives dites "familiales" (photos d’enfance et lettres essentiellement) ; des archives sonores et textuelles concernant les avant-gardes et les écritures expérimentales depuis les années 70 (cassettes audio, revues, affiches et programmes de multiples manifestations et colloques…), auxquelles s’ajoutent un ensemble étiqueté "socio-politique", qui témoigne du contexte des années 50-60 et des activités paternelles au sein du PC. Nous attend une surprise de taille : celui qui a fait son entrée dans le champ littéraire en un temps qui proclamait la mort de l’auteur n’est pas prêt à renoncer aux privilèges de l’auctor.

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20 juin 2012

[Entretien] La poésie pour « quoi faire », entretien de Liliane Giraudon avec Sylvain Courtoux

Comme premier volet du diptyque consacré à Liliane Giraudon, voici l’entretien qu’a mené à bien un poète de la génération suivante dont il a déjà été beaucoup question sur Libr-critique : Sylvain Courtoux. Le second portera sur son dernier livre, Les Pénétrables – qui est du reste évoqué dans cette discussion passionnante.

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10 février 2012

[Dossier Mutantisme] Mathias Richard et alii, Manifeste mutantiste 1.1

Mathias Richard et alii, Manifeste  mutantiste 1.1, Caméras animales, automne 2011, 252 pages, 14 €, ISBN : 978-2-9520493-9-9. [Lire la présentation générale du dossier ; le 2e volet ; le 3e]

En 1980, tandis que prenaient fin les dernières avant-gardes historiques, Jean-Marie Gleize constatait : "la posture manifestaire est devenue anachronique" ("Manifestes, préfaces. Sur quelques aspects du prescriptif", Littérature, n° 39 : "Les Manifestes", octobre 1980, p. 30). Depuis, en des temps où le champ littéraire se caractérise par l’individualisme des carrières et le consensualisme des topiques, peu d’écrits se sont revendiqués de cette posture – laquelle a parfois été dénoncée pour être tombée dans le simplisme et l’opportunisme. C’est ainsi que, dans son essai polémique Visiter le Flurkistan ou les illusions de la littérature-monde, Camille de Toledo s’est attaqué au manifeste « Pour une "littérature-monde" en français » : "Les manifestes sont des objets de volonté et de pouvoir. Ils s’affirment par autorité, s’imposent par ruse et substituent à la pluralité des expériences esthétiques, des grilles de lecture suffisamment proches du réel pour s’en emparer. Publiés au moment opportun comme celui des voyageurs, ils fondent une histoire officielle : ici, le lent déclin du roman français épuisé par les idéologues des années 70 et le sursaut magnifique de quelques dissidents rejoints par les cultures du monde" (PUF, 2008, p. 18).

Aujourd’hui, voici que se manifestent, dans le prolongement de la philosophie deleuzienne comme du mouvement cyberpunk, de singuliers hacktivistes qui, regroupés autour de Mathias Richard, entendent fédérer une bonne partie des forces antilittéraires actuelles, à savoir celles qui se réclament des écritures expérimentales (agencements hybrides, écritures ludiques-critiques, multimédia) : ces mutants de l’espace littéraire sont "des objêtres, des instrhumains, biomaîtrisés, bioméprisés, lunaparqués" qui constituent "une somme de soustractions" (p. 17)…

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23 décembre 2011

[Dossier] Mathias Richard et alii, Manifeste mutantiste 1.1 (3/4)

Après la présentation du Dossier et avant la chronique, voici le second extrait que Mathias Richard a bien voulu nous donner – et nous l’en remercions. Tout aussi singulier que le module scriptosique : le film mutantiste.

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14 décembre 2011

[Entretien] Chantier DOC(K)S, entretien avec Philippe Castellin

“Un poète tout seul c’est un clou sans marteau” (AKENATON).

Chantier, lieu de transit, revue nomade, work in progress, “nom générique d’une entreprise collective”… DOC(K)S c’est tout cela. Fondée en 1976 par Julien Blaine et orchestrée depuis 1990 par AKENATON (Philippe Castellin et Jean Torregrosa), si l’on suit Philippe Castellin dans son DOC(K)S : mode d’emploi (Al dante, 2002), DOC(K)S se distingue dans l’espace des revues contemporaines par ses innovations conceptuelle, fonctionnelle, formelle et matérique. Sa structure rhizomatique – sa dimension fédérative et internationale – favorise la transgression des frontières artistiques ; s’inscrivant dans la mouvance de la postpoésie et de la sortie du livre, DOC(K)S est une revue multimédia qui défend les poésies expérimentales (poésie visuelle et sonore, poésie concrète, mail art, performance comme poésie action, écritures multimédia) et veille à l’autonomie de l’objet par une singulière sérialisation et une “co-présence modulaire et systémique” (chaque numéro se présente sous la forme d’un volume accompagné d’un CD audio, d’un CD-Rom ou d’un DVD, le tout entrant en interrelation avec le site).

Suite à la présentation du numéro spécial HUBAUT, voici l’entretien que m’a accordé Philippe Castellin – que je remercie d’autant plus qu’il n’en donne pas très souvent et qu’il est rare de bénéficier de réponses d’une telle densité.

DOC(K)S, édition AKENATON, 4e série, numéro 13/14/15/16, 432 pages + DVD, 50 € le volume ; 80 € l’abonnement (4 numéros).
â–º Offre spéciale aux lecteurs de LIBR-CRITIQUE = 48 € + frais de port gratuits pour toutecommande avant la fin de l’année à l’adresse suivante : DOC(K)S, édition AKENATON, 7 rue Campbell 20 000 Ajaccio (akenaton.docks2A@gmail.com).

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29 novembre 2011

[Dossier Mutantisme] Mathias Richard et alii, Manifeste mutantiste 1.1 (2/4)

Après la théorie, la pratique : voici l’un des modules scriptosiques pour oreille ("Rachel Tyrel") créés par Mathias Richard dans "Réplicants" ("ceux qui donnent la réplique"). [Lire la présentation du dossier].

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19 novembre 2011

[Dossier Mutantisme] Mathias Richard et alii, Manifeste mutantiste 1.1

Mathias Richard et alii, Manifeste mutantiste 1.1, Caméras animales, automne 2011, 252 pages, 14 €, ISBN : 978-2-9520493-9-9.

Plutôt que de subir les mutations ambiantes, mieux vaut les maîtriser : tel est le principe d’un mouvement mutantiste qui explore la multiplicité. Au carrefour des sciences 

expérimentales comme de la science-fiction, des écritures à contraintes comme des arts électroniques, le mutantisme invente des machines qui produisent ce que l’on peut appeler des Agencements par Démultiplications Novatrices afin de rendre "palpable (au-delà de représentations de notre époque) le processus même, immuable, de mutation permanente de la représentation, la stase des métamorphoses, du dépassement animal-robot, vie-mort, lucidité-inconscience" (p. 36).

Suite aux syntextes de Mathias Richard publiés au cours du premier semestre (Aminatemp), nous proposons un Dossier qui, avant de vous plonger dans la chronique sur le manifeste même, vous fait découvrir deux machines en théorie et une en pratique – sans compter tous les liens indispensables : outre le site de l’éditeur – dont le lien actif figure ci-dessus -, consulter absolument mutantisme.free.fr, mathias.richard.free.fr, unvidation.blogspot.com, iv.invidation.net, www.fuckmyhead.net/dualc0re (sur le schéma cognitif tel que l’entend Philippe Boisnard, "géographie mentale entre concept, mot et image", voir "Révolution" ; un exemple de "surscénario délirant", publié dans son intégralité dans le manifeste, fait partie de Brrr ! Polars expérimentaux d’Antoine Boute – dont on a rendu compte sur Libr-critique). /FT/

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