Libr-critique

2 janvier 2014

[Création] Daniel Cabanis, Écrivains chez l’habitant (2/3)

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Où l’enjoué Daniel Cabanis déjoue le topos "Maisons d’écrivains"… avec ici un irrésistible humour ! [voir la précédente livraison]

Bénéficiaire n° 3

Une année chez Mme Bassi, 55 rue de l’Arbre-aux-Pendus à Saint-Cyran-le-Bégaude

 

Matthieu Barnaut, bilan

Je suis venu à Saint-Cyran-le-Bégaude avec un projet de roman intitulé tantôt Dégoûté supérieur tantôt Le Gel de mes relations avec les tièdes, deux titres provisoires aussi tartes l’un que l’autre en attendant de trouver le bon ; j’avais pensé aussi à Le jus de souffrance ou La gousse de douleur qui n’étaient pas mieux, Mémoires d’un arriviste en retard me plaisait assez mais se trouvait en nette contradiction avec le réel (Saint-Réel), et donc était caduc, car mon train est entré à l’heure en gare de Saint-Cyran où l’exacte Mme Bassi m’attendait. Ensuite elle m’a fait visiter les environs. C’était un dimanche, la campagne, les rivières et cascades, l’air pur, l’ombre des arbres, tout était trop beau pour moi ; ça faisait vacances alors que j’étais là pour un travail, ça m’a troublé, j’ai dit Si on rentrait que je m’installe, elle a dit D’accord mais je veux pas avoir d’ennui avec les voisins, on dira qu’il est mon mari. Je n’ai pas cherché à savoir et n’ai rien su de l’existence ou pas d’un légitime, un an durant, moi j’ai été M. Bassi. Cette situation avait ceci de jouissif que madame était, la nuit, une épouse très portée sur ses devoirs, mais aussi de lourd que le reste du temps j’étais astreint à jouer le mari présent dans les circonstances de la vie de tous les jours où elle avait cru bon de s’impliquer et elles étaient nombreuses : sportives, culturelles, écologiques, citoyennes, éducatives et charitables. Je ne dis pas que le rôle de ce M. Bassi surgi du néant et imposé à tous n’était pas amusant parfois mais il m’accaparait et je voyais mourir au fil des jours le roman pour lequel j’étais ici venu écrire chez elle. Je me suis plaint, j’ai déploré cette petite mort en moi de l’écrivain (sic). Elle a ri. Elle a ri avec une telle force, une telle santé, que je me suis senti hors sujet avec mon affaire de roman et mes scrupules. J’ai su que je n’écrirais rien et j’ai continué à faire le mari jusqu’à la fin de mon séjour. Sous un titre tel La folle de Saint-Cyran, ça pourrait donner une histoire, peut-être.

 

 

 Bénéficiaire n° 4

Une année chez M. Dudestet, 16 rue des Cassonniers à Dochelles-en-Baronnie

 

Nathalie Bressan, bilan

Mon projet d’écrire Vivarium Hôtel, un roman de format long, tranquillement, loin de tous soucis, projet pour lequel j’avais accumulé des tonnes de notes et préparé plan, programme, cahier des charges et feuille de route : il a capoté dès le début de ma résidence chez M. Dudestet. Ce type m’a dissuadée. Je ne sais pas comment il a fait, si son intention était bien celle-là, mais il m’a convaincue de renoncer à Vivarium Hôtel, un roman stupide a-t-il dit après que je lui en ai décrit la visée et lu plusieurs fragments ébauchés, un roman qui ne méritait pas qu’on l’écrive. D’habitude je ne me laisse pas impressionner et pourtant je l’ai été. M. Dudestet était calme, posé. Ce qu’il disait était précis et articulé. Il était de toute évidence connaisseur de la chose littéraire. J’ai été sciée quand il m’a fait voir qu’il existait déjà deux gros romans traitant du même sujet, Blattes de William Trandy et Le grand Sordo d’Aline Roy, et qu’un troisième serait vain. Je reconnais que la description entomologique des occupants d’un petit hôtel de quartier, leurs têtes molles et corps gluants, leurs vies minuscules, c’est sans intérêt. J’aurais pu m’en apercevoir plus tôt, je n’avais rien aperçu. Il m’a fallu ce dépaysement ici, à Dochelles-en-B., pour comprendre que le roman hôtelier n’est que sociologie du pauvre, idiotie, ou cynisme, quels qu’en soient l’angle et l’approche, et que sur ce sujet si le documentaire convient tout romanesque est ridicule. Étrangement, la ruine, ou l’avortement, de mon Vivarium Hôtel ne m’a pas affectée. J’ai pensé Affaire classée. M. Dudestet m’a demandé ce que je comptais faire, si j’avais un plan de rechange. J’ai dit Rien, pas de plan; et je vais quand même pas écrire des poèmes. Il m’a dit qu’il serait malsain de rester une année à Dochelles sans rien faire, que le risque était de devenir alcoolique et/ou prostituée. J’ai dit OK je vais réfléchir à un autre projet. J’ai réfléchi à un Les Bras ballants, puis à un Art de végéter, mais en définitive je n’ai rien écrit.

14 décembre 2013

[Création] Daniel Cabanis, Écrivains chez l’habitant (1/3)

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Où l’enjoué Daniel Cabanis déjoue le topos "Maisons d’écrivains"…

Bénéficiaire n° 1

Une année chez M et Mme Maulet-Kenzi, 28 rue des Flettes à Bar-sur-Moussy

 

Jean-Bernard Caume, bilan

J’aurais pu écrire Ma veuve abusera, un roman policier que j’avais gambergé, si les choses, ah les choses, les choses, les choses. Elles se sont mal présentées. Bar-sur-Moussy, c’est mort. Une bourgade, comment dire, ce qui étonne c’est son taux de suicide anormalement bas. Les Maulet-Kenzi, mes logeurs, étaient anormaux eux aussi, et bas, je le dis clair, je l’affirme, qu’on en juge, et difficile dans ces conditions d’écrire quoique ce soit, même Ma veuve abusera dont le canevas était pourtant fin prêt (un peintre maquille son suicide en sorte que sa femme, accusée d’assassinat, écope de dix ans de taule; quand elle sort la cote du peintre a bondi, la voilà riche, comme prévu elle devient sa veuve abusive); ce roman donc (est-ce vraiment un polar ? on dirait un roman d’amour), bref je n’ai pas eu la tête à l’écrire. Les Maulet-Kenzi étaient un couple d’affreux qui ne se parlaient qu’en aboyant, se castagnaient à la dure quand les aboiements ne suffisaient pas et se sont jetés sur moi les crocs en avant la seule fois où j’ai essayé de m’interposer. Ils se haïssaient, gentiment. Quand j’ai débarqué chez eux ils m’ont fait fête, j’ai bientôt compris pourquoi. Un auteur de polars, ils se sont dit, une aubaine; et chacun à son tour ils sont venus me demander de leur fournir un scénario de crime parfait visant l’autre. Sous le sceau du secret bien sûr. J’ai dit non. Ils ont insisté. En professionnel consciencieux j’ai fini par me piquer au jeu. Lui étant gardien de nuit chez SMOLI Matériaux, elle vacataire l’après-midi à l’Hospice St-Goubert, j’ai pu organiser au mieux mon travail. La nuit j’étudiais avec elle la faisabilité de la mort du type, et l’après-midi avec lui celle de sa femme. Je le dis en vrai, ce cas m’a passionné. Trouver une solution élégante à ce problème de double crime parfait a été un défi extraordinaire. Ça m’a occupé au point que Ma veuve abusera est sorti mort de ma tête; je n’y ai plus pensé. Si tout se passe bien L’Énigme des Maulet-Kenzi aura lieu en mai.

 

  Bénéficiaire n° 2

Une année chez M. Loubertin, 142 rue de l’Aspirant-Gault à Tramons-les-Mines

 

Lyse de Mégalières, bilan

La veille, l’avant-veille de mon départ pour Tramons-les-Mines, j’ai appris que je venais d’obtenir le Prix Veuve Cheury-Bouyers pour La Fonction de muse, mon quatrième roman, récompense imprévisible, et qui a été la cause, semble-t-il, de l’accueil glacial que m’a réservé M. Loubertin, mon logeur, quand je suis arrivée chez lui. Il était fâché, long de la gueule, avec des regards petits. Il m’a dit Ici on n’aime pas les bêcheuses. J’ai dit Je n’en suis pas. Il a dit C’est quoi ce prix. J’ai dit Quoi quel prix. Il a dit Faites pas l’idiote. J’ai dit Aah le Veuve Cheury, je vais en recevoir, on m’a dit cent bouteilles, on les boira ensemble. Il s’est radouci. Pas un mauvais type finalement ; un brin de sottise, beaucoup de préjugés. Il a eu quelques jours encore des réticences, puis il m’a adoptée. J’ai eu la paix. J’ai pu commencer à rédiger Vieux Werther, mon cinquième roman. C’est l’histoire d’un homme de soixante ans tombé amoureux d’une caissière de supermarché, en province, laquelle caissière est la fiancée du chef du rayon Liquides-Vins-Spiritueux. Je passe les détails. Il y en a d’assez piquants. Ça se finit mal pour le vieux Werther ; il boit, saoule, fait coma éthylique et meurt. Un suicide évidemment (tout le monde avait compris). Je suis arrivée mi-décembre chez M. Loubertin, en mars mon roman avait bien avancé, plus de cent pages ; la suite s’annonçait sans problème. Un soir, j’ai offert à M. Loubertin de boire une coupe de Veuve Cheury-Bouyers avec moi (j’en avais reçu vingt cartons qu’on avait stockés à la cave). Il m’a dit Euh. J’ai dit Quoi. En fait, il n’y avait plus de champagne, M. Loubertin avait tout bu seul, seul dans sa maison, sans joie, sans fête. J’ai demandé des explications. Je les ai eues. La vérité était que M. Loubertin vivait au jour le jour une passion semblable jusqu’aux moindres détails à celle du vieux Werther de mon roman. Tout y était vrai. M. Loubertin était mon personnage. Il allait mourir s’il ne se passait rien. J’ai arrêté d’écrire.

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