Libr-critique

14 juillet 2016

[News] Libr-vacance (2)

Cette deuxième livraison de Libr-vacance commence par des Libr-brèves (plein feu sur Frank Smith et RV à noter dans vos agendas) et se termine par de très riches Libr-parcours d’auteurs (Edith Msika et Stéphane Vanderhaeghe).

Libr-brèves

â–º Frank SMITH : On ne manquera surtout pas le dossier que lui consacre cet été la revue en ligne DIACRITIK, lancée il y a tout juste un an (abécédaire, cinétracts, entretien, lecture…).

* Mercredi 17 août à 10h, lecture avec une création sonore de Gilles Mardirossian dans le cadre des Rencontres d’Aubrac, festival littéraire du 16 au 20 août 2016.

â–º À noter d’ores et déjà dans vos agendas : du 12 octobre au 10 décembre 2016, la seizième édition du festival Frontières et projections, placée sous le commissariat d’Hortense Gauthier et Philippe Boisnard, se déploiera sous la forme d’une exposition de deux mois dans la Grande Galerie du Bel Ordinaire et d’un festival de 4 jours sous la forme d’un parcours en différents lieux de l’agglomération paloise.

Libr-parcours d’auteurs

â–º Edith MSIKA (écrivain)

l’été est une saison compliquée pour moi : il faut s’occuper, bizarrement ;
il faut occuper le corps qui a chaud, sans trop le remuer sinon il a encore plus chaud,
il faut le baigner, ce corps, il faut donc trouver un bord d’eau, mais il faut aussi
trouver un endroit pour dormir en ce bord, le payer, et s’il y a des moustiques, c’est pire,
or le moustique signe l’été, bref, c’est compliqué ;

ma vacance est libre tout le temps sauf l’été, ma vacance est un credo, un in vivo
perpétuel – et ce sera tout sur le sujet –

pour notre sujet de l’écriture, avec moustiquaire adaptée,
il y a une lecture déjà annoncée sur le site de P.O.L

et L’enfant fini, que j’ai fait paraître
en feuilleton sur ma maison d’écriture édith-msika.eu
sera publié à l’automne en livre papier par Cardère éditeur

 

â–º Stéphane VANDERHAEGHE (écrivain et chercheur – auteur d’un premier roman remarqué, Charøgnards)

Les programmes de lecture, comme les bonnes résolutions de début d’année, sont faits pour ne pas être tenus. J’emporte volontiers toute sorte de livres dans mes valises pour me rendre compte que c’est celui que j’ai hésité à prendre et qui m’attend sur un coin de bureau que j’aurais finalement souhaité lire. La période estivale est idéale à la fois pour se replonger dans des classiques et découvrir de nouveaux auteurs, mais aussi pour se laisser porter par des envies venues d’on ne sait où — l’an dernier à la même époque je replongeais dans l’œuvre de Céline ; il y a deux ans, c’était Robbe-Grillet. Cette année, j’ai envie de croire que ce sera Proust, mais déjà m’appellent quelques contemporains — Mark Doten, Jeremy M. Davies, Eugene Marten côté américain ; Pierre Michon, Quentin Leclerc, Pierre Senges par chez nous.

C’est aussi une période propice pour goûter la poésie ou, au contraire, s’aventurer dans des œuvres longues (je garde un souvenir vif de cet été provençal passé en compagnie des Reconnaissances de William Gaddis, il y a 4 ou 5 ans maintenant). Et puis il y a les lectures qu’on voudrait s’imposer, susceptibles d’étayer les projets en cours d’écriture. Tous les étés, ils sont quelques ouvrages à attendre sur un autre coin de bureau — études critiques, essais, documents divers… Tous les étés, je les emprunte à la bibliothèque, en lis quelques pages mais parviens rarement à les lire jusqu’au bout. Mon rapport à l’écriture passe sans doute par autre chose que le souci du détail réaliste, factuel, historique — la vraisemblance, au fond, m’importe peu (je n’ai jamais franchi le premier tiers de cette étude sur le comportement des corvidés). Une idée vague et générale me suffit — le reste en ce qui me concerne est affaire d’imagination et d’invention, et les deux courtisent l’erreur. Et l’erreur, je crois, est poétique. Alors comme tous les ans, j’imagine, je feuilletterai quelques pages, grappillerai telle idée que l’écriture ensuite déformera.

En cours, un roman entamé aux deux-tiers dont j’aimerais achever le premier jet — qu’il me faudra ensuite patiemment reprendre ; et une énième traversée d’un roman achevé depuis quelques semaines déjà, si tant est qu’un roman puisse l’être (cette envie toujours de reprendre, de modifier, de retrancher pour rajouter, les bifurcations non explorées car jusque-là invisibles, les ratures, les déplacements — une nouvelle tirée d’un passage finalement enlevé de ce roman pourrait ainsi être publiée dans une revue à l’automne). L’un des deux romans devrait voir le jour dans le courant 2017 chez Quidam. J’ignore encore lequel à ce jour.

♦♦♦

Alors que cette année touche enfin à son terme, qu’il n’a plus d’incipit à se mettre sous le scalpel, que le manuscrit de son roman #2 (qui en réalité est le roman #1) repose depuis quelques longues semaines déjà sur le coin de son bureau sans qu’il ose remettre le nez dedans, il s’arrête un instant et pense à établir son programme d’écriture pour l’été qui s’annonce:

– terminer le premier jet du roman #3, entamé aux deux tiers.

– se résoudre à relire le manuscrit du roman #2 (qui en réalité est le roman #1), le raturer encore, découper de nouvelles pages, les recoller plus loin, se rendre compte que non, on recommence: entamer avec force et conviction la 7ème ébauche.

– mettre en chantier la version comédie musicale de son roman #1, Charøgnards (qui en réalité est le roman #2), avec dans le rôle du corbeau atrabilaire, Michel Fugain, et Shy’m dans celui de la corneille sexy, p. 137.

– écrire le livre de recettes en projet depuis des lustres — surtout ne pas tenter d’exécuter ces recettes.

– récrire intégralement le roman #3 (qui en réalité est pour le moment toujours le roman #3).

– terminer la 8ème ébauche du roman #2 (qui en réalité est le roman #1), hésiter à la proposer à nouveau à son éditeur qui s’épuise à le relire.

– proposer à la place le roman #3 à son éditeur (qui en réalité est le roman #3 mais risque donc de devenir le roman #2).

– se rendre compte que le roman #2 (qui en réalité est le roman #1), malgré la 8ème ébauche, n’est toujours pas abouti; entamer la 9ème avec force et conviction.

– renier le roman #1 (qui en réalité est le roman #2), fruit hasardeux — il peut le dire maintenant — d’un logiciel de traitement de texte obsolète.

– entamer le roman #5 (qui en réalité a de fortes chances de devenir le roman #7).

– terminer mentalement le roman #6 et se rendre compte qu’en réalité il ressemble au roman #2 (qui en réalité est le roman #1) et par conséquent ne vaut pas la peine d’être écrit.

– se rendre compte qu’il a zappé le roman #4 et qu’il a bien fait.

– revenir à l’ébauche #7 du roman #2 (qui en réalité est le roman #1) et se rendre compte qu’il l’a malencontreusement écrasée.

21 avril 2016

[News] Libr-brèves

Libr-brèves très variées avant même ce week-end : S. Courtoux à la radio ; le site d’E. Msika ; des nouvelles des Vents d’ailleurs ; rencontres à lire de Dax ; soirée "Ici poésie" à Caen ; soirée Gruppen

 

â–º On écoutera la première émission radio de Sylvain Courtoux sur Soundcloud : "Les Poètes-vestiaires"

â–º On découvrira avec beaucoup d’intérêt le site d’Edith Msika.

â–º Des nouvelles des Vents d’ailleurs

♦ On découvrira bientôt le deuxième roman de Khaled Osman, La colombe et le moineau (à paraître le 26 avril), le recueil de poésie Mon nom est aube d’Abdourahman Waberi (10 mai) et les nouvelles Un passe-temps pour l’été de Martin MacIntyre, traduites du gaëlique et de l’anglais par Scadi Kaiser (26 mai).
♦ RV avec Bernardo Kucinski aux dates suivantes :
– Mercredi 27 avril à 20 h chez Tschann Libraire en présence de Jean-Pierre Orban (directeur de collection « Pulsations »), Antoine Chareyre (traducteur) et Leonardo Tonus (université Paris-Sorbonne) : 125 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (métro Raspail ou Notre-Dame-des-Champs).

– Dimanche 1er mai au Festival du Premier Roman organisé par Lecture en tête et parrainé par Yahia Belaskri : place de la Tremoille, 53000 Laval.
– Lundi 2 mai à 19 h à l’université Paris-Sorbonne, rencontre animée par Leonardo Tonus en présence de Antoine Chareyre et Jean-Pierre Orban.
En raison du plan Vigipirate et de l’état d’urgence, l’accès à la rencontre est uniquement autorisé aux personnes inscrites. Merci de bien vouloir vous inscrire en cliquant ici info@ventsdailleurs.com
amphithéâtre Chauchy, escalier F, 3e étage, 17 rue de la Sorbonne 75005 Paris
– Mardi 3 mai à 20 h Kathleen Evin reçoit Bernardo Kucinski dans son émission L’humeur vagabonde sur France Inter.

 

â–º Rencontres à lire, Dax : samedi 23 avril au Théâtre de l’Atrium, à 20H30 Jean-Michel Espitallier (poète et batteur) et Claude Barthélémy (guitariste) ; à 21H30, Marc-Alexandre Oho Bambé (poète slameur) et Jésus Aured (accordéoniste). Dimanche 24 à 15H : Frank Smith et Claude Barthélémy (hôtel de ville, salle René Dassé).

 

â–º Samedi 30 avril, à 17 h, à L’Artothèque – Espaces d’art contemporain, Palais Ducal, à Caen, l’association « ici poésie » proposera une lecture-rencontre avec Michaël Batalla, Charles Pennequin et Pascale Petit.

â–º Jeudi 5 mai, soirée organisée par la revue GRUPPEN à Paris.

2 septembre 2014

[Texte] Edith Msika, L’invention de LUM

Dans cet extrait inédit d’un livre prévu pour 2015, l’histoire n’est pas en marche mais en démarche… C’est le temps de la réversibilité, de la vie dans les fichiers… Toujours aussi remarquable, Edith Msika ! [De la même auteure sur LC, lire "tous ces trains tous ces rails"]

 

De quand date l’invention de LUM ?

Du moment où la réversibilité de toute chose a été constatée. C’est une invention qui a demandé beaucoup de préparation, de préalables, de recherche sur le fichier central. LUM s’en est chargé. Il a fallu chercher dans des cahiers, carnets et autres supports papier, puisque les faits étaient indiqués avant d’avoir été numérisés ; ou plutôt, ils n’avaient jamais été numérisés ; ou plutôt, le mot même n’existait pas.

Ça a été le début de la réversibilité, le moment où toute chose pouvait se conjuguer à l’envers : se passer, puis se dépasser, se penser, puis se dépenser, se faire, puis se défaire.

Alors il a cherché dans les petits détails, les petites différences, où se logeait le sens, où commençait l’histoire ; c’est son invention.

 

Tout d’abord il y a mars, un mois de mars, suivant février, précédant avril. Mars, les "m" de LUM, brouillon de travail, chants liturgiques, atmosphère monacale, précision : narration sur l’indifférence des personnages, ou leur manque d’épaisseur, ou autre chose les concernant. A la fois les identités sont fixées, LUM est très vite fixé là-dessus, mais une fois fixées, c’est comme si elles étaient fixes, comme plantées sur un socle, vissées.

Reprise. Kierkegaard. Ce qui peut exister en bleu. Picasso, son travail acharné, son bâclage de la fin, pris dans la vitesse. Détours. Henry James. Un saut en parachute, un saut proposé, non accepté, un saut comme un défi. LUM ne veut pas sauter, ni même se déplacer sur le lieu du saut. N’a rien à faire avec le parachute. Ne connaît pas le nom (le connaît mais voudrait faire comme s’il ne connaissait pas le mot).

 

La pratique liturgique. Ces voix d’homme portées par les cintres. La légère résonance de l’alleluia. Pluie. Pluie de toujours, pluie dehors. Le phénomène liturgique s’accommode de la pluie, le précède, l’enveloppe, l’aime. Le principe liturgique aime la pluie de l’adoration. Et la réversibilité commence aussi ici, dans le danger des contigüités, il faudra aussi l’expliquer. LUM l’expliquera, aussi longtemps que les alléluia résonneront sous le transept. Il y aura réparation. Toutes les réparations nécessaires auront lieu, en un temps vif, ou bien la ruine se saisira des lieux, et les ronces envahiront les voûtes, donnant au lieu un aspect propice aux rassemblements illicites.

 

Il est encore trop tôt pour définir vraiment la préparation de son œuvre, l’invention de LUM. Son rêve romantique de retraite provinciale n’est pas tout à fait au point. Perec. Il est conditionné par le fichier central, ce qu’il y trouvera, comment il l’abordera. Liturgie de Jérusalem, du 4e siècle, voix de bourdon, bourdon long, bourdon en sous-sol.

 

La réversibilité exclut la vérité, de cela, LUM est certain, comme les coquelicots ont recommencé à border les routes de campagne parce que les pesticides seraient moins employés, et même si c’est trop tard : ce sont des coquelicots différents des siens, de ceux qu’il a vus avec ses yeux il y a longtemps. Structures avec coquelicots. Souvenirs anciens de coquelicots à dessiner, de difficultés de coquelicots, de dessin raté, de dessin réussi, de dessin obligatoire : coquelicots ! – de coquelicot détaillé, de coquelicot au détail, en pétales -. Dessin regardé, obligé, regardé, scruté, défini. Ordre mauvais du dessin. Ordre de la reproduction. Ordre de la représentation. Ordre de la maladresse.

 

Reprise. Du début. Reprise, par le Narcisse du Caravaggio, par Picasso et la toile blanche, par la fiction qui fonctionne, la fonction qui fictionne, par le parachute qui frissonne et lentement à l’arrivée après la chute, se replie en se défaisant gracieusement. Reprise par les encres différentes et les largeurs des pointes qui tracent, hors des fichiers. Elles ont tracé On n’écrit pas avec des idées, avec son intelligence, mais avec son foie, ses yeux, etc. Elles ont tracé L’angoisse peut procéder de la poussière, dans la nausée d’un insu. Les pointes ont tracé avec des encres qui parfois, exagérément prenant le soleil, se sont transformées, de bleues devenues mauves absorbées, mauves conniventes comme un clin d’oeil.

 

 

*

 

 

Les neurosciences évacuent la chose psychique, c’est bien pratique. Lorsqu’il s’attaquera au fichier central, qu’il s’en approchera, LUM devra se souvenir de cela. Rien ne sera tangible, il le pressent. Perec parle sans retenue de sa gêne à écrire, et de sa gêne d’être gêné. Le problème serait d’arriver à la sincérité, dit-il. LUM observe soigneusement, bien que sans aucun ordre, l’ensemble des arguments, il y butine de quoi nourrir son invention, il est bien heureux d’avoir la possibilité de se livrer à une tâche aussi inutile.

Les pères de la littérature, les pères de la littérature européenne, des trois Europe, goethéenne, nietzschéenne, valéryenne, ceux qui sont cités, ceux qui font référence, LUM sait qu’ils vont l’aider dans sa tâche, ils vont amicalement l’aider.

 

LUM se perd parfois dans les indices et les pelures de fiction, mars perdure, avec la mémoire, qui se transforme dès qu’écrite. Il ne cherche plus, se relaxe, se balance dans une chaise à bascule, laisse venir l’anamnèse,

 

[A.− LITURG. PrieÌ€re qui, dans la messe, suit la consécration et rappelle le souvenir de la Rédemption.

Rem. Attesté ds Lar. 20e, Marcel 1938, Lar. encyclop., Quillet 1965.
B.− MÉD. (psychol., psychanal.). Reconstitution de l’histoire pathologique d’un malade, au moyen de ses souvenirs et de ceux de son entourage, en vue d’orienter le diagnostic ; les données de cette reconstitution. Synon. anamnestiques :
Elle [la psychanalyse] a vu la nécessité de relier l’explication aÌ€ l’histoire et aux significations accumulées dans le sujet individuel : l’
anamneÌ€se recherche dans le cours tumultueux des effets les theÌ€mes directeurs et, derrieÌ€re les theÌ€mes, les événements individuels qui, chaque fois, ouvrent le sens d’une situation psychologique donnée. E. Mounier, Traité du caracteÌ€re,1946, p. 45.

 

les idées de poètes américains, il refuse désormais de séparer tous ses cerveaux. Les neurosciences n’auront pas sa peau, ni son corps ni son esprit. Il doit accélérer un peu pour le fichier central, mais les choses avancent. N’a pas encore statué sur l’ordonnancement de l’œuvre, les éventuels intertitres, les grands basculements inhérents, inévitables, pressentis, requis, interrogés, les questions subsidiaires et l’immense honneur de l’adoubement.

 

LUM a décidé de s’occuper tranquillement des travaux intermédiaires, ceux qui lui font plaisir, de manger le dessert avant le plat principal, ce qu’il n’a jamais au grand jamais fait, c’était interdit par le code de l’éducation. Il s’est arraché aux préoccupations ordinaires, à l’attrait maléfique des coquetteries citadines, et s’est, en mars, penché sur ce qui ne fut jamais pensé.

Il s’est d’abord beaucoup fourvoyé ; les erreurs sont nombreuses lorsqu’il s’agit d’une invention, tout le monde sait cela, cela donne lieu à d’ineffables légendes et de juteux profits dans le monde capitaliste des produits. Aujourd’hui que les rayons sont désertés et les produits en déshérence vendus par lots bradés, on commence à y voir plus clair dans l’essentiel, dans le reste. Écrire sur le reste sera son invention, son occupation viagère, debout, sur une table de Trochin, tachant de faire le vide dans les éléments bas de l’environnement, tachant de n’en demeurer qu’à l’espoir, l’élévation, la petite rumeur cristalline de la trace mince.

Pluie. Clarinette, hautbois, clavecin. Invention de Bach.

[c) MUS. Courte pièce polyphonique caractérisée par des effets curieux et nouveaux. Les Inventions de J.S. Bach ; les six inventions du dernier acte de Wozzeck de A. Berg. (Ds Mus. 1976).]

 

Réinscrire la trace inlassablement, dans le silence qu’elle manifeste. La réinscrire lentement, avec son bruit, son propre bruit caractéristique, chaque trace produisant un bruit spécial. La réinscrire comme preuve de son vivant, sans questions. La réinscrire avec sa main : le bruit de la pointe crissant sur le papier (les lignes du papier, le traçage horizontal, la séparation des mots).

Comme objet physique, montagne d’immondices, obstacle, le débarras de l’écriture. Reprendre à zéro. Rien d’autre : le corps est dans la langue.

Répétition, principe de la variation, Bach, Mozart.

 

 

LUM ne réfléchit pas. Par exemple : une curiosité indécise. Charles Juliet. Des pointes plus sèches. Des blancs, bien sûr, sans les blancs, la trace ne se saisit pas, mais aussi des blancs comme suspensions, comme souffle suspendu, balançoire, caprice du temps. Des qualités de blancs différents, comme des phrases suspendues lorsque l’interlocuteur veut laisser en suspens le dialogue. A ne pas souligner.

 

L’invention de LUM comporte de nombreux dialogues, mais il doit les orchestrer depuis l’extérieur ; sans entrer dans le fichier central ; sans toucher au cœur nucléaire ni aux sentiments ; sans voir très précisément les visages, c’est à dire les expressions, sans que les expressions l’influencent, pour qu’il ne sache pas. LUM se crée de nouvelles contraintes, sans cesse, pour que son invention soit valable, reste crédible, tienne la route, s’impose. L’invention de LUM, c’est la grande affaire des cerveaux multiples et de la résistance aux neurosciences. LUM y joue sa survie de mars, avril et mai. Autant dire l’éternité.

 

LUM observe que dès qu’il tente d’entrer dans le fichier central, rien ne va plus, c’est l’ère glaciaire, l’ennui mortel, il devra user de subterfuges, ça lui répugne. En face de lui, la ceinture de l’imper mastic bien ajustée, passée dans les passants, chapeauté, chaussé de marronnes confortablement moches à semelle plastique moulée comme tout ce qui dorénavant avilit, un vieux lui sourit en retour. Ses joues sont aspirées de l’intérieur par l’absence de dentier, son teint, jaune. Il tient un sac en plastique, l’autre marqueur indélébile de l’avilissement contemporain, empli de choses non identifiables, le tient serré contre lui, et quand il rend son sourire, semble deviner celui que LUM a du laisser échapper.

Bruits durables. Bruits ferroviaires. Rails conjugués. Hoquètement des wagons. Freins puissants.

 

Dans l’ordre de la réminiscence et à propos d’une femme qu’il avait connue, femme d’un écrivain ni majeur ni mineur, ni même écrivain, femme qui, suite à sa séparation, aux subsides conjugaux disparus, avait dû s’adonner à des travaux d’analyse subalternes, tentatives de description, comptes rendus pour que des firmes assoient mieux encore leur pouvoir sur les corps, LUM pense que le milieu l’avait récupérée, elle avec d’autres, que le milieu n’aime rien tant que les esprits décalés pour les absorber, les déglutir, les caresser de l’intérieur de leurs organes, les nourrir puis les digérer et les expulser enfin.

 

Mais LUM ne veut pas entendre parler de la sociologie, pas plus que des activités touristiques en expansion. Il veut arriver directement au centre des choses, arriver au vide plein. Seul le vide plein pourra permettre la réinitialisation correcte du fichier central, avec ses accidents, ses aspérités, ses manques, ses trous, bref, son absence définitive de régularité et de symétrie.

Le travail de LUM prend une ampleur qu’il essaye de juguler avec un intérêt pour les variations de la météorologie, intérêt largement partagé depuis le constat de la réversibilité. Il ne peut pas faire comme si ça n’existait pas, comme si l’histoire était toujours en marche, alors qu’elle est en démarche, en oscillation privée de cardinalité.

Il prend appui sur la théorie du changement brusque chez Virginia Woolf : brusquement s’interrompre pour écrire autre chose – et la transpose, s’occuper d’un fichier annexe, mineur, une broutille -.

Dans Molloy, il trouve ce qu’il ne cherche pas, la preuve de la réversibilité naissante, en 1947 : Il est minuit. La pluie fouette les vitres. Il n’était pas minuit. Il ne pleuvait pas. 

 

LUM s’entraîne dans la giration infinie, profitable, productive, effective, efficace et, dans sa giration, suit avec Mallarmé, ce jeu insensé d’écrire, s’arroger, en vertu d’un doute – la goutte d’encre apparentée à la nuit sublime – quelque devoir de tout recréer, avec des réminiscences, pour avérer qu’on est bien là où l’on doit être.

 

LUM se sent distrait, et rêveur. Il voit le printemps arriver sans qu’il arrive, les choses n’arrivent plus, chaque jour apporte son lot bradé de choses qui devraient arriver et n’arrivent plus. Les choses ne tiennent plus, le soleil par exemple, ne tient plus, il faut que des nuages arrivent. Ce qui doit arriver n’arrive pas et vice-versa. Rien de stable dans ce monde. Aujourd’hui au sommet ; demain au bas de la roue. De mauvaises circonstances nous mènent ; et nous mènent fort mal. Le Neveu de Rameau, au Palais-Royal.

 

Dans les nuages, LUM cherche les fichiers adjacents. Il sait que le fichier central ne va pas du tout le détendre, va le tendre, il sera tendu, et ne pourra plus répondre que par monosyllabes, comme ça : mm, ou d’autres du même acabit, des monosyllabes excédées.

Pourtant, le délai se rapproche, mars-avril-mai, c’est vite passé.

Oui, alors, le dialogue de tous temps rêvé, chacun sur ses positions :

  • A quoi rêvez-vous ?

  • Vous ne m’écoutez pas…

  • Que faites-vous ?

  • Rien.

 

Il manque une pièce. L’invention de LUM peut-elle négliger les ensembles ? Le vide plein, le malentendu, sont des voies d’entrée dans le fichier central, il en est sûr. Pour le reste, la nouvelle donne de la réversibilité appuie en continu sur le Messer Gaster, donne l’impulsion, couvre les initiatives, car si nous venions à nous expliquer, il pourrait arriver que vous appelassiez vice ce que j’appelle vertu et vertu ce que j’appelle vice. Diderot, la réversibilité ? Déjà ?

 

L’invention de LUM peut continuer. Il doit y aller à petits pas, il le sait, un peu comme on sirote un très bon alcool. Il y a des procédures qui ne suffisent pas, et d’autres qui sont nécessaires. Il se rassure dans sa manière d’aborder le fichier central.

Se déploient les timidités ; il se souviendra plus tard. Plus tard ne veut pas dire jamais, ni même plus tard, il y a plusieurs sortes de plus tard ; il découvre l’art de la nuance, le temps n’a plus de prise, longtemps il l’a mesuré, compté, décompté, appréhendé, estimé, soupesé, comme s’il pouvait avoir un poids, peser. Oui, il pèse, mais pas dans l’invention.

 

C’est à l’invention que LUM doit son changement, par elle que les dimensions se répondent, par elle que les réponses peuvent advenir. La nécessité des réponses comme nécessité vitale, au sens des faits divers, dans le sens que les faits-divers nourrissent les réponses supposément appropriées, permettent au socius de s’ajuster, en permanence, dans l’oscillation infinie des morales provisoires, de réguler les enfermements, de pratiquer l’événement comme les multiples matières sont barattées dans le temps, puis inscrites,

à la manière de, et

de manière à.

Il rêve encore. Satire sociale. Petits principes. Grandes figures.

Pas forcément la bonne voie. Mais remonte le courant.

 

LUM ne se souvient pas. De rien. Sa mémoire le trahit au moment où il veut mettre la main sur le regard, l’expression de la bouche, le détail d’un angle. Mais le véritable inventeur de la mémoire n’a pas besoin d’ajouter de corde à la lyre, ni de lettre à l’alphabet : c’est chacun de nous à l’instant où il retrouve, avec le souvenir qui revient comme un cadavre abandonné, la solitude et l’avarice d’un enfant capable de compter pendant des heures ses gains au jeu, les pages des livres lus, et même les jours qui le séparent de la mort. Gérard Macé, L’invention de la mémoire.

Ne cherche pas, rebrousse chemin. Fin du découpage à l’aveugle. Temps perdu.

Je me tassais déjà dans ma stase de chiffon. Molloy.

 

LUM ne s’attendrit pas, il tente de relever quelque chose qui l’intrigue : la nature-paysage. Comme si toutes les photographies prises du monde ne pourront jamais rien faire à ce qui s’est perdu, définitivement perdu, mais dont la perte, si pleine, reste si présente au paysage comme une grosse fleur rouge gorgée de son orgueil floral : la nature profuse, pratiquement en excès d’odeurs, pratiquement contiguë au corps, pratiquement sonorisée par les crincrins d’oiseaux, et terminée par le trait de la ligne d’horizon, que l’œil saisirait en plusieurs courbes superposées dans la tension du regard porté au lointain.

Mémoire, de Rimbaud :

des enfants lisant dans la verdure fleurie

leur livre de maroquin rouge

 

 

L’invention de LUM tiendrait compte des circonstances extérieures, des empêchements, des voix, des bruits, des chants d’oiseaux, des cris d’animaux. Revenir en arrière aussi, pourquoi pas ? Réentendre des bruits récurrents, ressentir des émotions esthétiques sans leurs supports, des prix de beauté, des automatisations, des figurations, des louvoiements, des cadrages, des regards, certains regards particuliers.

 

Tout prend tellement de temps pour l’invention de LUM. Il n’est pas question d’abréger. La tâche doit être menée jusqu’au bout, concernant le fichier central. Ton de la note de service, de la recommandation insistante. La voix, quelle que soit son empreinte, distribue sa cadence à partir de faits anciens, de faits qui ont presque tous eu lieu dans les siècles précédents. Et les suppressions, les coupures, les interruptions, ne changeront rien aux reliquats de la nuit : il faudra les traiter. Lorsque nous rencontrons quelqu’un, c’est toujours au milieu de son existence ; c’est plus tard qu’on aura des renseignements sur lui. Balzac cité par Butor.

 

Les hommages à l’impossible vie se succèdent : la vie elle-même est interrogée, elle se serait réfugiée dans les fichiers. LUM devra vérifier. Viendra-t-il ce temps de la réalité ? Écrits de Laure. Bibliothèques avec pianos, enfants, notes.

Il y a un peu partout des simulacres organisés pour que les gens se croient encore dans la vie, des reconstitutions, des remises de prix, de distinctions, de rosettes, beaucoup d’efforts pour distinguer ce qui devient indistinct. Et des appels de plus en plus poignants aux siècles passés.

Détournements. Influences plus ou moins reconnues, avec efforts de datation. Influences croisées. Influences limitées à la chronologie.

 

A condition de tenir n’importe quel objet pour réel en tant qu’il est dans le langage, tout est possible, et l’invention de LUM et ses cerveaux multiples, légitimée. Avec toujours le plus grand sérieux. La science et son allégeance.

Quelle belle chose, se dit-il, que la science ! voilà que le professeur Selmi de Bologne, découvre dans la putréfaction des cadavres, un alcaloïde, la ptomaïne, qui se présente à l’état d’huile incolore et répand une lente mais tenace odeur d’aubépine, de musc, de seringat, de fleur d’oranger ou de rose.

Ce sont les seules senteurs qu’on ait pu trouver jusqu’ici dans ces jus d’une économie en pourriture (…). 

Neurosciences. LUM se repose dans Huysmans.

 

L’expérience de la discontinuité n’a pas à être surmontée, dépassée : elle en serait appauvrie, asséchée, alors que l’invention de LUM réclame des angles vifs, des matières intraitables, des paroles ciselées.

LUM est soulagé, les neurosciences peuvent aller se rhabiller, sauf à appuyer leur masse doctrinale sur les cerveaux pour exécuter l’espèce humaine. But évident, même pas celé.

 

Finalement, la découverte de l’écart entre l’homme et l’œuvre, rien de lisible, une intégrale de la banalité, un étonnement toujours plus enfantin, une question suspendue aux lèvres des visiteurs, ah bon ?

L’homme et l’œuvre : une perfidie devant consister, faire de l’unique. Tenir le petit marteau droit pour taper sur le clou étroit, voilà l’enjeu. Et c’est rare, extrêmement rare.

Cherchant des citations pour étayer son invention, passablement excité, démultiplié, LUM prend des notes à toute berzingue comme un ancien petit scribe accroupi soucieux, consciencieux.

 

Goethe, Aux Etats-Unis :

 

Tu as plus de chances, Amérique,

Que n’en a le vieux continent,

Tu n’as ni châteaux en ruines

Ni roches basaltiques.

Tu n’es pas gênée en toi-même

Pour vivre la vie de l’époque,

Par des souvenirs inutiles

Et des querelles superflues.

 

 

Puis dans Humain trop humain, il copie les erreurs de Goethe :

Goethe est dans l’histoire des Allemands un intermède sans suite. (…)

Sans les détours de l’erreur, il ne serait pas devenu Goethe, c’est à dire le seul artiste allemand de l’écriture qui n’ait pas encore vieilli aujourd’hui, – parce qu’il ne voulut justement être ni écrivain ni Allemand de métier.

 

Pour son invention, LUM prend trop de notes, il doit se prémunir contre l’excessive prise de notes sur trop d’auteurs, trop de livres, il ne devait pas se laisser aller à prendre autant de notes, sur autant de livres, et de façon aussi désordonnée, dans les siècles, dans les nations, dans les paysages, dans les langues, avec les verbes, les noms, les citations.

LUM cherche des citations de LUM, pour son invention. Il prend toutes ces notes sur des auteurs parce qu’il pense se croiser au détour des livres, dont il extrait des fragments pour les noter. Il le pense sincèrement, il l’hallucine : un jour il tombera sur un livre de lui et copiera une citation de lui, LUM. En attendant, il farfouille dans les siècles, il cherche aussi ceux qui se citent eux-mêmes.

 

Il n’y a pas plus d’ailleurs que d’achèvement. L’invention de LUM se garde de la fébrilité. Plus précisément, l’achèvement, l’inachèvement, le non-achèvement se font d’amicaux saluts au lever du jour, au chant des oiseaux, aux cris braillards des dindons ; le tour que prennent les jours les inachève nécessairement. Quelle que soit la solution, il faut une installation, c’est sur ce constat que s’achève le non-achèvement de l’inachèvement.

A jamais inachevées : une collusion des matières, une collection de fixités, une humilité aussi, une humilité profitable, non coercitive.

 

Dans l’invention de LUM, la question du temps est centrale, mais fuit à peine approchée. Il y faut davantage de patience.

Finalement, grâce à l’oubli, à la patience, au fait de ne plus rien vouloir d’autre qu’être là, à l’apaisante disparition de son corps, l’invention de LUM se faufile dans un réseau serré de contraintes et d’obstacles, un entrelacs de fils et de câbles, un miroitement infini de fichiers, d’appels aux sources de la connaissance, de lectures cannibalisantes, d’images qui hantent, de poussières de souvenirs, d’ententes suraiguës.

Vers avril.

23 novembre 2013

[Texte] Edith Msika, tous ces trains tous ces rails [Libr-@ction – 13]

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 10:30

En lisant cette curieuse contribution d’Edith Msika, attention à ne pas dérailler… [Lire Libr-@ction 12]

 

tous ces trains tous ces rails

 

se remettre dans le temps, lorsque la vue de ce temps ridiculise absolument, définitivement, qui on a été dans ce qu‘on a été : n’est pas qui dans le nihil, est qui dans un ce que, dans le temps de ce que, dans ce ce que qui traverse ordinairement les qui

 

***

 

Les rails se dissolvent dans leurs trajectoires mêlées. Les rails font éprouver le fading de la trajectoire ; pour que les trains puissent circuler, les rails doivent s’évanouir dans d’autres rails. Le parallélisme des rails s’évapore parfois, mourant comme l’ombre d’un dessin, dans d’autres.

              Dans un taxi. Dans le métro. Devant des rails. Devant des trains à nouveau.

De la neige sur les rails. Plein soleil. Lentement un train entre en gare. Bercement des trains, freins crissant. L’absence de nécessité irradie le moment.

Des trains se croisent. Bruits métalliques. Un pont de chemin de fer. Et, depuis des quais de trains, de métro, un regard se pose sur les rails. La vue sur les rails accentue l’illusion de la cohérence.

Le train de Picardie, une nuit. Le train de Picardie fonce dans la nuit, il n’y a que le train de Picardie à rouler aussi vite. Le train de Picardie semble toujours pressé de rentrer chez lui.

De petites locomotives rouges circulent, jamais perdues, à vitesse constante, sur les rails refaits.

Mer de rails, mer de bruits, inlassablement de bruits attrapés, de bruits composés, mer au loin vue, mer de bruits chuintant avec voix affaiblies par la distance.

Ce qui s’écrit à côté des fruits jaunes n’ébruite rien du train qui passe, des coups de marteaux répétés sur des objets métalliques, des coups métalliques sur des objets minéraux, du béton, du ciment.

Les trains se croisent sur les traverses du temps.

 

***

le temps suspendu enclôt le temps revenu, le temps lorsqu’il a cessé d’être suspendu : le temps quand il revient du suspens, parce qu’il revient, qu’il a été suspendu, dans le souffle d’un ouragan net, d’une catastrophe, de quelque chose qui suspend aux portes du temps – le temps suspendu est le temps qu’il revienne, le temps qu’il revienne, on ne sait pas combien ça dure -,

le temps est revenu, après des jours des mois des années de suspens, la certitude arrive, le temps revenu comme il revient à lui après une absence, est le temps après une absence, le temps que prend le temps après sa propre absence, le temps ne disparaît pas mais s’absente, on ne le sait que parce qu’il revient, on ne sait pas quand, mais un jour il y a : le temps revenu,

le temps revenu apporte avec lui sa propre couleur, sa propre temporalité : le temps revient, mais autrement, il ne revient pas le même, ne revient pas au même,

le temps revenu serait le temps du possible, après le temps suspendu,

le temps revient de son suspens

 

 

 

 

 

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