Libr-critique

4 novembre 2018

[News] News du dimanche

Magique, cette première quinzaine de novembre ? Voyez un peu : en plus du Salon de la revue déjà annoncé, celui de l’autre Livre… Sans compter les rencontres avec Suzanne Doppelt ou Hans Limon… et une soirée Apollinaire à la Sorbonne…

â–º Ce jeudi 8 novembre 2018, à l’occasion de la parution de Rien à cette magie(P.O.L), rencontre avec SUZANNE DOPPELT à 19 heures : Librairie Michèle Ignazi (17, rue de Jouy 75004 Paris ; tél. : 01 42 71 17 00 ; métro : Saint-Paul ou Pont-Marie).

Le mot apparaît enfin : c’est bel et bien la magie qui dynamise la mécanique poétique de Suzanne Doppelt, qui réussit à réenchanter notre monde en nous transportant… Tel est le charme de sa cosmopoésie ! /FT/

► Jeudi 8 novembre à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75004 Paris) :

Hans Limon, Poéticide, Quidam, 8 novembre, 96 pages, 13 €.

C’est le type même de livre que peut produire un poète qui entre dans le champ : « Tous les crever ! Tous les rayer ! » C’est bien entendu un moyen radical pour se donner une chance de trouver sa voix. Mais encore ? « Les poètes nous ont menti. […] Assassiner les poètes, c’est rendre aux hommes la vision nette et pure, dégagée des schémas déformants […] »… En outre, la Poésie est une fille publique : « Elle quémande les prix, les récompenses, les subventions, les caresses, les dessous de table ! » Poéticide s’attaque à la poésie de célébration, celle qui trône sur son piédestal, en parodiant les topos de la poésie à capitales. Et comme en son temps le clamait Denis Roche, « LA POÉSIE N’EXISTE PAS »… À l' »agitateur de mots » de la faire exister de façon sensible. /Fabrice Thumerel/

► Jeudi 8 novembre à 19h45, Sorbonne – Amphithéâtre Guizot (17, rue de la Sorbonne – Paris) :

on commémore en cette année 2018 un double centenaire, celui de la publication des Calligrammes de Guillaume Apollinaire, le 15 avril 1918 au Mercure de France, et celui de la mort du poète, le 9 novembre 1918 ; La revue Place de la Sorbonne entend participer à cette célébration en organisant une soirée où seront lus des poèmes de l’auteur d’Alcools ponctuant les grandes étapes et les principaux événements de sa vie.
Gratuit sur inscription obligatoire avant le jeudi 8 novembre 2018. Réservez en ligne sur Internet : ici.

â–º Du 16 au 18 novembre, Halle des Blancs-Manteaux (48, rue Vieille-du-Temple 75 004), le Salon de l’Autre Livre à ne pas manquer : programme.

26 octobre 2018

[Chronique] Une automythographie au fer rouge (à propos de Patrick Varetz, Rougeville), par Fabrice Thumerel

Patrick Varetz, Rougeville. Promenade élégiaque, éditions La Contre Allée, été 2018, 96 pages, 8,50 €. [« Nouvelles d’outre monde » ; « Le Bas Monde de Patrick Varetz »(entretiens avec Patrick Varetz)]
[RV ce soir avec Patrick Varetz à Lille : cf. affiche à la fin de ce post]

« Tout au fond de moi, je m’appelle Rougeville » (exergue).

« Il n’est jamais bon de trop lire, surtout quand on souhaite
échapper à sa condition » (77)…

Rougeville, la ville rouge

Comment (res)susciter son passé, ou plutôt le soustraire au temps ? Chacun sa méthode : Proust avait sa petite madeleine ; absolument moderne, Patrick Varetz dispose de l’application Google Street View. Et rien de Rougeville en Rougeville n’aperçoit : « tout m’apparaît figé, comme reconstitué à la hâte dans l’intention de me laisser entrevoir un présent indécis. Je suis frappé par l’absence de vie autour de moi. Les façades des maisons, pour certaines vétustes, amoindries encore par une perspective faussée, ressemblent tout au plus à à un décor dépourvu de profondeur » (p. 9). Depuis un monde en crise qui n’offre plus qu’un bonheur à visage inhumain, l’auteur de Petite vie part à la recherche de sa ville perdue, Rougeville/Marles-les-Mines (62), « lieu désormais maudit » (87) qui n’est plus que l’ombre de lui-même après la disparition du monde industriel.

Rougeville, la ville rouge brique sur fond de terrils, la ville communiste comme « trou noir » de son origine (38) – qui a droit à une prosopopée (en italiques), tout comme le fameux chevalier de Rougeville… Rougeville, la ville rouge aux gueules noires, avec laquelle il a évolué en miroir : « nous serions sous peu appelés – la ville et moi – à nous installer dans une crise sans fin : moi dans une crise d’identité aux multiples rebondissements pour cause d’impostures successives ; et la ville, de son côté, dans une longue agonie économique (suite à l’arrêt de l’exploitation de ses puits de mine au milieu des années 70) » (31). D’où ces inéluctables conséquences politiques : « Au siècle dernier et au siècle d’avant, les puissants qui nous faisaient courber la tête habitaient encore de grandes maisons sous les fenêtres desquelles on pouvait – le cas échéant – aller défiler pour hurler sa colère. Mais aujourd’hui, vers qui se tourner ? On ignore jusqu’à l’endroit où se cachent ceux qui nous ont abandonnés. C’est sans doute pour cela que chacun peu à peu se replie dans le silence, occupé – faute de mieux – à cultiver la haine de l’étranger qu’il a cessé d’être » (44). Et la ville rouge, dont les trois quarts de la population étaient jadis venus de Pologne, de virer au bleu marine.

Rougeville… là où sont nés ses « démons intérieurs », qui ont constitué « la matière de [s]es premiers livres » (26)… Et justement, pour cela même, absente de l’Å“uvre : la ville natale comme tache aveugle de l’Å“uvre. Écrire, pour Patrick Varetz, c’est explorer cette tache aveugle, comme c’est échapper à ce Miroir totalitaire qu’est devenu le Monde-mondialisé.

« Nulle père », où aller ?

Et l’auteur de retrouver ses fantômes. À commencer par son « maître en imposture » (62), le chevalier Alexandre Dominique Joseph Gonzze de Rougeville, dont la « dépouille était censée reposer dans la crypte de [l’]ancienne chapelle » (25). Sans oublier les insupportables représentations de l’Autre : l’infernale figure tutélaire et l’inavouable « double famélique », son être-avorton (28)…

Si le dernier opus de Patrick Varetz est le plus court, il constitue néanmoins une étape fondamentale dans la geste de l’écrivain, avec précisément ce geste fondateur qui fait écho à Bas monde (2012) : « C’est dans cette église que j’ai abandonné, un certain soir de 2010, un carton à chaussures contenant mon premier livre (sans doute faut-il voir là une parodie de rite de passage, en lien avec la légende familiale qui prétend que j’ai passé mes premières heures dans une boîte d’escarpins pointure 41, le lendemain très précisément du fameux bal où ma mère – ignorante de son état – était allée danser pour étrenner lesdits escarpins) » (p. 23). C’est là que ce transfuge de classe abandonne son « double famélique » : « une espèce d’avorton qui se refusait toujours à grandir, recroquevillé dans le creux de mon ventre. Ce petit Pascal, tout craintif qu’il était, je l’avais donc abandonné là, dans un recoin sombre, derrière l’autel, au fond d’un carton à chaussures contenant mon premier roman » (p. 28-29).

Peut-on échapper à ses origines sans éprouver un sentiment d’imposture ? Et dès lors que l’on est de nulle part / « nulle père » (49), comment résister à l’appel du vide ? Et où aller ? Nulle part, dans un premier temps, après avoir brisé le miroir parental, dans un geste évidemment des plus symboliques (trop, peut-être ?) : on n’échappe pas si facilement à son milieu pour trouver sa place. On pourrait se croire en milieu ernausien, mais il n’en est rien puisque le narrateur s’avoue incapable de reconstruire l’espace des possibles de l’enfant qu’il était : « je ne sais plus rien du monde, tel qu’il s’imposait alors aux yeux d’un enfant de dix ans » (61). Au reste, ce n’est pas le monde réel qui intéresse Patrick Varetz, mais l’outremonde, l’autre monde, celui d’un espace imaginaire. Tout l’intérêt réside ici dans l’automythographie – une automythographie qui marque le sujet au fer rouge (le sujet écrivant comme le sujet lisant). La première étape du processus d’émancipation passe par le Nom. La figure légendaire Gonzze de Rougeville va en effet lui fournir la zébrure distinctive : entre le Nom du Père et le nom du fils, un Z (« Ouaté » / Wattez). Et bien entendu, lorsque le déclassé par le haut va se tourner vers l’écriture, il pratiquera une langue étrangère : « Chaque phrase que j’alignais à la suite des précédentes, avec le sentiment d’avancer au jugé, venait résonner étrangement à mon oreille (comme une langue inconnue) » (56). Mais cette entrée en littérature lui permet d’éviter le sort tragique de son frère d’infortune, José des Quatre As…

Au nom du Père, un vide.

Ainsi, dans ce palais de glaces animé par un perpétuel jeu de reflets entre réel et virtuel, réalité et imaginaire, Rougeville et Marles-les-Mines, Varetz et Wattez, Wattez et Gonzze de Rougeville, etc., pour cet écrivain mélancolique dont le Père est encrypté, écrire c’est habiter ce vide via une figure symbolique : « Je me sens vide, étrangement absent de ma vie après tout ce temps passé à devenir quelqu’un d’autre. Oui, vide. À l’image sans doute du tombeau d’Alexandre Dominique (enfin, tel que je l’imagine au fond de sa crypte désormais inaccessible) » (90). Écrire sous vide, en somme.

Photos en noir et blanc : © Claire Fasulo.

18 octobre 2018

[Chronique] Débordements (à propose de Valère Novarina, L’Homme hors de lui), par Jean-Paul Gavard-Perret

Valère Novarina, L’Homme hors de lui, P.O.L, septembre 2018, 160 pages, 14 €, ISBN : 978-2_8180-4620-3. [Du « Vivant malgré lui » à L’Homme hors de lui : ici. Novarina-Pinon : ici. On peut – et doit ! – visiter l’exposition « Chaque chose devenue autre » à Thonon.]

On se souvient de la fameuse phrase de Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett : « Assez les images ». Cette injonction, Valère Novarina l’a toujours entendue et c’est pourquoi – paradoxalement peut-être, mais afin de venir à bout des images – il a fait fondre la langue en l’entraînant non dans l’effacement mais dans une course folle. Le dramaturge reprend là le cours débordant de son souffle.

Surgit ce qui tient de l’incantation litanique et cyclique chez celui qui ne se laisse ficeler par aucun « scénario ». Il a mieux à faire. L’Homme hors de lui reprend la problématique du Discours des animaux et du Drame de la vie. La profusion nominale évite tout logos, tout langage didactique : les noms eux-mêmes se laissent aller loin des couches asphyxiantes du sens.

Novarina troue la langue, la libère en lui inoculant tous les virus possibles de l’humour par glissements moins nonsensiques qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas au sein de cette prolifération de « cancériser » les mots. A l’inverse de « la maladie de la langue » chère à Duras, Novarina ouvre non des plaies mais des trous sanitaires qui laissent sortir les pus et autres liquides pourris de significations prévisibles, pré-formatées.

A l’épreuve d’une telle masse tonitruante nous plongeons dans l’abîme. Mais pas n’importe lequel, celui qui nous habite. Novarina nous fait passer de l’illusion subie à l’illusion exhibée. De l’extrême compacité de l’oeuvre naît ainsi ce qui éclaire, délie, vide et remplit. Il existe soudain une condition « littorale » de l’oeuvre en tant que lieu des extrêmes, des bords et surtout des débordements. Et le travail de l’auteur ouvre au vrai temps de la fable où tout s’inscrit en dehors du sens.

Le dramaturge est le géomètre du lieu par excellence impalpable : celui des profondeurs, des « gargouillis » et autres phénomènes angoissants (car inconnus) mais qui soudain prêtent à rire. Nous rions alors de nous-mêmes loin des noumènes. Nos repères échappent et c’est pourquoi ce rire est si important et si tragique à la fois. « De profundis clamavi », ce rire arrache à la figure du monde reconnu nos certitudes et nos logiciels d’interprétations. Pas question pour l’auteur de nous en vendre un plus performant. Il nous abandonne à notre propre dérive de l’inconscient là où le désir devient un trajet. Pas n’importe lequel : celui d’une fable qui n’est ni le propre ni le figuré, ni le pur ou le réalisé. L’œuvre reste ainsi une des rarissimes où le corps ne disparaît pas et où le monde des apparences est exclu. Il y a soudain place pour quelque chose d’autre et qui est bien plus que la figuration des ombres « portées». Nous sommes dedans et nous en jouissons.

Un extrait

« J’étais cloueur de Stop : ma vie se passait à cloudre. A installer des stops, sur des passages de route, pour que nos piétons traversassent… Activité qui allait bon train… Puis le temps m’est apparu et m’a fui… Puis je me suis aperçu que c’était moi qui étais ici : je ne clouais que des stops, stop sur stop, livrant passage à des camions automobiles livrant camions-poubelles, tout ceci le matin tôt, à Rungy, à Huit, à Action-les-Plâtres, à Régis-sur-Yteau » (p. 34).

20 juin 2013

[Livre] Liliane Giraudon, Madame Himself

"Une attention particulière aux livres peu lus"… "Le concept d’actualité considéré comme inexistant"… Tout un programme qui sied parfaitement à Libr-critique. Après les pénétrants Pénétrables, ce livre est une somme d’expériences quintessenciée d’un autre genre.

Liliane Giraudon, Madame Himself, P.O.L, juin 2013, 96 pages, 16 €, ISBN : 978-2-8180-1906-1.

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4 septembre 2012

[Libr-relecture] Camion-fiction. En lisant Le Camion bulgare de Dumitru Tsepeneag, par Daniel Pozner

Dumitru Tsepeneag, Le Camion bulgare, trad. Nicolas Cavaillès, P.O.L, automne 2011, 256 pages, 19,80 €, ISBN : 978-2-8180-0863-8.

Neuf notes pour un passionnant parcours critique en zigzags signé Daniel Pozner. /FT/

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6 septembre 2011

[Chronique] Joël Baqué, Aire du mouton

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:11

Joël Baqué, Aire du mouton, P.O.L, mai 2011, 192 pages, 11 €, ISBN : 978-2-8180-1340-3.

Soit "un homme, une femme, un bord de mer"… et une aire/ère du mouton : que va-t-il, que peut-il se passer ? Rien de romanesque, assurément : l’époque ne s’y prête plus, nous suggère l’auteur. "Ils se rencontrèrent néanmoins"… Lui, un représentant en parfumerie dont le vécu "est extraordinairement peu personnel" (p. 29) et l’"ambition est d’un modèle courant, un prêt-à-porter destiné aux classes moyennes, avec une élasticité limitée" (32) ; elle, une jeune Flamande qui "aime la voile comme elle aime l’argent, par tradition familiale" (65) et "respecte l’axe tennis-thé-partenariat" (165), elle dont le père Midas voit dans la tulipe "le symbole du capitalisme" (24. À défaut de la faire craquer, il craque des os…

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