Libr-critique

11 mars 2021

[Chronique] Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, par Guillaume Basquin

Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès, coll. « Freaks », en librairie ce jeudi 11 mars 2021, 112 pages, 16€, ISBN : 978-2-491517-08-3.

 

Cette Lettre au recours chimique est la longue adresse, en mode « poésie centrée » et (presque — hors points d’interrogation, deux-points transitifs et deux ou trois virgules sur un « vers ») déponctuée, de Christophe Esnault à ses psychiatres mêmes. Est-ce le patient, ou le personnage du poète, qui parle ? Allez savoir… Esnault a toujours avoué dans nombre de ses livres être dépendant des neuroleptiques, sans pouvoir s’en libérer, sauf en écrivant. L’écriture, comme thérapie ? vengeance ? C’était déjà la théorie de Tolstoï… On écrit souvent pour se venger du Mal qu’on vous a fait… des souffrances et des humiliations. « Et le psy est un personnage de fiction / Un personnage secondaire / Qui a juste été un mauvais public ». Car voilà : « on » (les psychiatres, ces « branquignols » selon le poète) a mal écouté la souffrance du poète ; « on » lui a prescrit des médocs (des neuroleptiques), au lieu de le bien écouter, comme Freud le prescrivait. Le microbe n’est rien ; mais le terrain, tout. « Autres normes : la surprescription / Éliminer la médication : compte pas trop là-dessus / Aborder les causes de la souffrance : pas le temps / Surconsommation de médicaments : où est le problème ? » Soixante mille personnes meurent chaque année en France suite à la surprescription médicale chimique : où est le problème ? « Je te parle de la mafia / Une mafia qui a des médicaments à te vendre / Et des moyens dissuasifs pour que tu les avales » : le passeport sanitaire ? « Puis pas longtemps après / pour que tu les réclames / De ton propre chef » : le vaccin !? la thérapie génique contre la « liberté » ?

« Les multinationales ont besoin des psychiatres et médecins / Pour effectuer des placements de produits / Tout le monde sait cela / Est-ce un cliché / Ou une photographie ? » Qu’en pense mon lecteur ? « Ça a été », ou pas ? Clic-clac : vérité de la parole du poète.

« Ça n’existe pas un lieu où l’on peut être écouté » : le constat d’Esnault est sévère ! Il lui faut donc écrire et réécrire sans cesse cette aporie dans laquelle il est constamment engagé : il n’y aura pas de recours chimique ! juste quelques instants de répit dans la souffrance… surtout dans la vie amoureuse… qui vaut plus que vingt ou vingt-cinq livres publiés. Esnault est lucide : tout a déjà été dit… Pas grave, recommencer, et rater mieux : « Tu veux écrire quoi de plus / Après Artaud et Sarah Kane ? / Remanier les traductions / […] / Rien de neuf n’est possible / Hors ton cri / Et tes capteurs sensibles » : Esnault écrit / il crie. S’il crie, il peut alors déranger « l’autre », l’atteindre : « Si je pense comme l’autre/ Exactement comme l’autre / Il n’y a pas de pensée / Car la pensée a été emmenée si peu loin / Qu’elle n’existe pas ». Eh bien poussons un peu la pensée en avant : l’heure est grave : il y a urgence : il y a l’homme, il y a ses défenses immunitaires innées, il y a la Nature ; et on veut détruire (ou tout du moins le mettre en danger) son système immunitaire — pour le plus grand profit des laboratoires pharmaceutiques (qui ne voit pas « ceci », ma foi, me semble faire le jeu des vrais comploteurs, ceux qui complotent dans notre dos pour faire des profits). Telle est la nouvelle banalité du Mal. Esnault : Et on me reproche de parler fort / Comme il a été reproché à Hannah Arendt de parler fort / À Jérusalem ». Même banalité ; l’on voulait alors que les trains arrivassent à l’heure…

Sans humour, les récits-poèmes de Christophe Esnault passeraient sans doute moins bien ; ils en sont en réalité truffés, jusqu’à l’autodérision, parfois : « […] pour cinq lecteurs / Qui se taperont si j’ai de la chance un gros rire / Je trouve plus drôle de me foutre de ma propre gueule ». Cet humour peut aller jusqu’à l’ironie, voire l’auto-ironie : « Un texte centré pour un homme égocentré / C’est hyper raccord ». Parfois, pour faire diversion (digression ?), le poète suture son texte avec des petits « trucs » de typographie : rectangles noirs sur tous les noms techniques de neuroleptiques (comme autant de tombeaux ?) ; texte barré : « Dans ce texte poétique », etc. La forme pense ; la pensée forme… « Vous allez voir que le texte va s’éclater sur la fin / Monde de fragmentations / Innovation spatiale au service d’une pensée ».

In fine, c’est l’écrivain-dramaturge lui-même qui donne le genre de son texte : du théâtre (comme Sarah Kane, son modèle absolu) : « Vous l’aviez remarqué / C’est une pièce de théâtre / Un long monologue ».

Au sortir de ses nombreuses dépressions, le poète a choisi la vie :

La vie vive

La seule

Et là se dessine

Le ressort du texte

Écrire, c’est très connu, c’est bondir hors de la meute des meurtriers ; ce pourquoi Esnault a composé ce vers tout spécial : « T’opposer à la foule » : tout son ressort est dans l’italique apposée sur le phonème « fou ». Par l’écriture, le « fou », le dépressif, s’individualise ; car s’il peut y avoir des individus fous ou sains, il n’y a pas de foule non hystérique (ce « vieux fond des meutes de multiplication » selon Elias Canetti dans son chef-d’œuvre Masse et Puissance), c’est-à-dire non folle.

« Et le fou crie »…

21 février 2021

[NEWS] News du dimanche

D’abord, vu l’état d’un petit état nommé fRANCE, on lira l’ÉDITO libr&critique signé CUHEL, avec les dessins extraordinaires de Joël HEIRMAN et Bernard THOMAS-ROUDEIX ; retrouvez ensuite vos « nouvelles aventures d’Ovaine » (Tristan Felix) et vos Livres reçus… Et préparez cet événement des Enjeux littéraires contemporains 13

 

ÉDITO : En Marche Hunique…
/CUHEL, Heirman et Thomas-Roudeix/

© Bernard Thomas-Roudeix

Il faut être réaliste, la vraie Liberté est illibérale,
puisqu’elle permet de mener la Vraie-Politique sans aucune entrave :
peut-il y avoir une Opposition quand la difféRANCE a trouvé son incarnation ?

Une voie libre est une voie dégagée : déblayons nos avenues
et nos universités de ceux qui ont peur de la difféRANCE et de l’adversité !
Tous les obstacles seront déclarés nuls et non avenus.
Une fois la route bien damée, les fausses routes bien damnées,
vive la Voix hunique, celle de la Raison néolibérale –
de l’immondyalisation du monde par hunification !  

À bas la culture de l’Excuse !
Il faut être réaliste : il y a les dominants et il y a les dominés.
Et quelle excuse pourraient avoir ces derniers de trahir leur condition ?
Tous ceux qui contestent la Raison illibérale sont INTOLÉRANTS.
Pourquoi ceux qui ne suivent pas la Vraie-Voie auraient-ils voix au chapitre ?

En régime Hunique, un seul Salut :
Travaillobéissez et consommobéissez !

© Bernard Thomas-Roudeix

Après avoir mis hors d’état de nuire toutes les pièces à gauche de l’échiquier français et contrôlé celles de droite, il reste aux forces ultralibérales une dernière manœuvre pour faire triompher la difféRANCE : l’annexion de l’espace extrémo-droitiste.

Et pour faire une OPA sur cet espace extrémo-droitiste, quoi de mieux, en CA (Comité pour l’Annexion), que l’adoption des mesures prophylactiques adéquates ? Une bonne campagne de désinfection islamo-gauchiste ! Par temps de disette, la chasse aux sorcières c’est comme la chasse aux loups, ça marche à tous les coups !

Tel est le dernier avatar du karmapitralisme*, l’autoritaro-libéralisme. Sa dernière carte : libérer et intensifier la toute-puissance des Bienfouteurs de l’Homonculité pour assurer l’avènement… de la fin des temps.

© Joël Heirman

* KARMAPITRALISME. Religion innoculée par la secte Çaprofite selon laquelle le Capital est l’opium du peuple.

Virus caméléonesque qui, depuis deux siècles, s’est développé, adapté, transformé et renforcé pour devenir invincible.

Il faut être réaliste, le Karmapitralisme est l’avenir de l’Hommoderne, c’est notre destin.

 

DKANALOGUE

  1. Enfin le monde se fit Un.
  2. Enfin le monde se fit Un.
  3. Enfin le monde se fit Un.
  4. Enfin le monde se fit Un.
  5. Enfin le monde se fit Un.
  6. Enfin le monde se fit Un.
  7. Enfin le monde se fit Un.
  8. Enfin le monde se fit Un.
  9. Enfin le monde se fit Un.
  10. Enfin le monde se fit Un.

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine /Tristan Félix/

â—Š Ovaine, en réinsertion, vient de postuler pour un poste d’intégration au compost.

Constellée de pustules, elle rampe parmi les lombrics et numérise l’humus.

Un long ver en sueur, le visage décomposé, l’accoste mollement :

– Je suis à bout, ma mie,  la terre est basse et je suis bien trop long pour mon âge.

Ovaine  en un clin d’oeil le numérise, l’exhume délicatement puis, compatissante, le relève  de ses fonctions.

Dès lors le ver, de toute sa hauteur s’élève au-dessus de la terre rejoindre les âmes seules.

 

♦ Tout au bord des trottoirs, accrochés dans les cheveux, tombés  d’un  cabas, d’une poche ou même des nues, errent des mots en peine, oubliés.

Ovaine les stoque dans un sac : capsule, Acapulco, criquet, polenta, grutier, rat… Il y en a pour tout l’égout.

Elle installe son stand à la sauvette en pleine rue, au pied d’un hospice en ruine.

Viocs et djeuns queutent jusqu’à très loin pour retrouver le bon mot, récupérer le monde.

Les affaires d’Ovaine vont si bon train qu’elle est obligée d’en inventer dans l’urgence, certifiés faux : clapute, alpagure, corlique,  polpita, agruti, rostamalek…

On se les arrache. On prend commande. La maladie d’Elsemeur devient un labo de souvenirs et d’envies merveilleuses.

Libr-événement

Survivez avec l’un des rares événements importants en ce premier trimestre 2021 :

Enjeux 13 « Survivre« , initialement prévu du 2 au 5 décembre 2020 a été reporté du 4 au 6 mars 2021 au Théâtre du Vieux-Colombier Comédie-Française.

Avec Santiago Amigorena, Paul Audi, Jean-Christophe Bailly, Yoann Barbereau, Ugo Bienvenu, Luc Boltanski, Johann Chapoutot, Emanuele Coccia, Eric Dussert, Jean-Michel Espitallier, Claire Fercak, Hélène Giannecchini, Sylvie Germain, Hélène Gaudy, Guka Han, Rémy Jannin, Laurent Jenny, Frédéric Joly, Nathalie Quintane, Charif Majdalani, Sandra Moussempès, Marie-José Mondzain, Baptiste Morizot, Valérie Mréjen, Jean-Luc Nancy, Anne Pauly, Lionel Ruffel, Antoinette Rychner, Emmanuelle Salasc (Pagano), Leïla Sebbar, Vanessa Springora, Barbara Stiegler, François Sureau, Pierre Vinclair, Antoine Volodine.

Et les auteurs des Extensions : Marianne Alphant, Bruno Bonhoure, Jean-Paul Demoule, Sylviane Dupuis, Jean-Pierre Ferrini, Hélène Frappat, Alain Jaubert, Vincent Message, Laurent Olivier, Carlo Ossola, Emmanuel Ruben, Esther Tellermann, Camille de Toledo.

TELECHARGER LE PROGRAMME DE l’EDITION EN LIGNE DU 4 AU 6 MARS 2021.

Libr-6


â–º Le Magasin du XIXe siècle, n° 10 : « Réseaux », éditions Champ Vallon, hiver 2020-2021, 308 pages, 25 €. [Christian PRIGENT a accordé un entretien à cette revue publiée par la Société des Études Romantiques et dix-neuviémistes : « Langagement » – où il est question de Hugo, Rimbaud et Jarry… et aussi du réseau revuiste…

► Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès, à paraître en mars 2021, 112 pages, 16 €.

► A. C. HELLO, Koma Kapital, Les Presses du réel, coll. « Al dante », à paraître, 112 pages, 12 €.

â–º Samira NEGROUCHE, Traces, Fidel Anthelme X, coll. « La Motesta », Marseille, février 2021, 46 pages, 7 €. [commander : Librairie TRANSIT 45 boulevard de la Libération 13001 Marseille]

â–º Marius Loris RODIONOFF, Procès-verbaux, Les Presses du réel, coll. « Al dante », à paraître, 104 pages, 12 €.

► Ahmed SLAMA, Marche-frontière, éditions Publie.net, février 2021, 130 pages, 13 €.

26 décembre 2017

[Chronique] Jacques Barbaut, Alice à Zanzibar, par Bruno Fern

Jacques Barbaut, Alice à Zanzibar, éditions Æthalidès, décembre 2017, 96 pages, 12 €, ISBN : 978-2-9556752-5-0.

En lisant ces limericks à la sauce française[1], on rit souvent (Cette athlète prénommée Denise / Est championne de natation / Elle se justifiait avec une fière devise : / « Tout dépend de la préparation / Moi j’faisais le trottoir à Venise. »)[2], on se cultive parfois (pour ma part, j’avoue que j’ignorais en quoi consiste le gang bang) et on remarque à plusieurs reprises la virtuosité de l’auteur. Or, comme l’a écrit Denis Roche : « Ce n’est pas de la poésie. Il faudrait inventer un autre terme pour caractériser le plaisir, la sensualité, le lyrisme, la virtuosité. Les deux derniers mots sont peu appréciés aujourd’hui. »[3] Peut-on donc dire que l’on a affaire ici à de la poésie ? Quelle que soit la réponse donnée à cette question, le livre s’ouvre sur une citation de Léo Ferré qui souligne une évidence trop souvent oubliée dans la tribu des poètes : toute ségrégation lexicale (dans un sens ou dans un autre) n’a rien à voir avec ce qui fait d’un texte un poème – il suffit de (re)lire Villon, par exemple, pour illustrer cela. Même si dans la plupart de ces 238 quintils l’auteur appelle une chatte une chatte, cette dominante érotique ou pornographique (chacun en décidera, conformément à la fameuse formule dont l’origine est discutée  : « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ») ne l’empêche pas de traverser les lexiques les plus divers en évoquant des sphères culturelles qui vont de Betty Boop à Magritte, en passant par de nombreux écrivains : Hugo Ball, Sade, Kafka, Dante, Pierre Louÿs, Kerouac, Mallarmé, Poe, Sagan, Foucault, etc.

Par ailleurs, J. Barbaut glisse dans certains limericks un double de lui-même, plus ou moins incognito : Ce saligaud de Jacques / Faisait son boulot de mac / Il n’hésitait pas sur les claques / Quand elle sortait du claque / Avec moins de cent sacs.  ; Cette fille cash de Kaboul / Me déclara, style cool :  « Jacques, aboule ! / Sors tes boules / Que j’les roule ! » ; ou bien encore  Cette lexicographe de chez Larousse / Qui pratique l’acte en douce / T’attire jusque dans les bureaux / du secteur MOTS NOUVEAUX / Teinte en flamboyante rousse.  Il lance même quelques clins d’œil aux origines du genre (Quand ce poète de Quentin / Cherchait un quatrain / Il se hissait au niveau / Des graffitis de lavabo / Pour plaire à une catin.), puisque ces pratiques textuelles remonteraient à l’Antiquité gréco-latine – et cette galerie de mini-portraits (dont les modèles sont majoritairement féminins) rappelle quelquefois les traductions fort peu académiques de certaines épigrammes de Martial « recyclées » par Christian Prigent[4].

Quant à la besogne (formelle), l’auteur n’y rechigne pas : ainsi, pour mieux assurer (la rime), il n’hésite pas à adopter des postures acrobatiques, en dissociant fréquemment syntaxe et vers : N’accepte ni risque / Ni fantaisie puisqu’ / Elle n’admet que la voie classique, voire en poussant la pirouette jusqu’à couper les mots en deux : C’est en porte-jarretelles / Qu’elle semble la plus svel- / Te pucelle de Bruxelles – et, même si les ouvrages « sérieux » publiés précédemment[5] manifestaient déjà son goût pour les jeux avec la langue, ce livre en est la facétieuse confirmation[6].



[1]Cf. la postface, offerte sur le site de l’éditeur – J. Barbaut y explique, aussi savamment que drolatiquement, les principes de ce genre et son évolution jusqu’à nos jours : A la une – Æthalidès

[2]Pour en juger sur d’autres pièces, se reporter également au site des éditions où des échantillons sont présentés, y compris dans des vidéos où l’auteur donne de sa personne.

[3]in Le Monde du 04 /06 / 1999.

[4]DCL épigrammes, P.O.L, 2014.

[5]Cf. le site des éditions nous

[6]On en trouvera aussi de multiples preuves sur son blog : barbOtages

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