Libr-critique

3 septembre 2020

[Livre] Christophe Esnault, Poète né, par Fabrice Thumerel

Christophe ESNAULT, Poète né, photographie d’Aurélia Bécuwe (« Je te salue vieil océan »), éditions Conspiration, printemps-été 2020, 82 pages, 14 €, ISBN : 979-10-95550-12-9.

 

Présentation éditoriale

Ce texte relève du travail éthologique : s’appuyant sur plusieurs années de recherches et d’études de cas sur les réseaux sociaux où l’auteur (un espion) a pisté des « authentiques » poètes (et à travers eux, lui-même) il restitue ce travail sous la forme d’une fiction fragmentée et un brin obscène. Afin d’ouvrir un espace sensible – et sur la suggestion de son éditeur – l’auteur a saupoudré son texte de courts poèmes travaillant le thème de l’effacement, pendant aux egos monstrueux et aux rêves de « glouare » de millions de poètes connectés en permanence. Afin de restituer les différentes strates de personnalités à l’œuvre dans ce texte, le livre a été travaillé pour être un objet graphique à part entière.

Note de lecture : Je te salue Poète-né !

Avec cet opuscule irrésistible, Christophe Esnault adresse un pied de nez à la corporation pétaradante des poètes vivants – pour reprendre une expression de Christian Prigent dans À quoi bon encore des poètes ? (1996) –, dégonflant les idéalismes et mythologies. À commencer par la prédestination-du-Poète, son sentiment d’élection… S’il est né sous les auspices de l’Astre noir de la mélancolie, il n’en croit pas moins à sa Bonne-Étoile : « On ricane dans son dos, mais le poète mettra un jour son nom dans le dictionnaire, il le sait depuis ses six ans, et il y travaille sans relâche la nuit quand les simples mortels vaquent à des rêves ridiculement petits » (p. 20). N’étant pas à un paradoxe près, le poète-actuel travaille à sa postérité sans pour autant ignorer la Muse vénale, moins vache que ses prédécesseurs : « Un partenariat avec l’industrie agro-alimentaire serait une aubaine pour le poète, le poète peut écrire sur tout, la contrainte thématique le stimule » (19-20). Le poète-actuel conserve bien évidemment la posture romantique : « Le poète n’a pas peur des élans lyriques et souvent il est tellement emporté par son propre texte qu’il est le premier à chialer et il doit s’excuser devant son auditoire d’être trop sensible à la beauté » (34). Ce qui ne l’empêche nullement d' »Ãªtre le VRP de lui-même » (49). C’est dire que Christophe Esnault n’oublie pas de démystifier la vanité pathologique du poète-actuel, qui Å“uvre avant tout à « la promotion de lui-même sur les réseaux sociaux » (55). On n’arrête pas le Progrès-Poétique.

Terminons sur une formule lapidaire, à savoir qui lapide celui qui pratique l’art-à-majuscules pour ériger de son vivant sa propre stèle (en pacotille, bien sûr !) : « Le poète a parfois deux muses : son pilulier et sa psychose » (64). Tout lecteur qui se demande « Mais comment peut-on encore aujourd’hui se prévaloir d’être poète ? » ne peut que convenir, un rien amusé, que ce texte satirique ne manque pas ses cibles.

30 décembre 2019

[Chronique] Friedrich Murnau, L’Aurore, par Christophe Esnault

Friedrich Murnau / Yannick Le Vaillant, L’aurore (Sunrise – A Song of two Humans), éditions Conspiration, hiver 2019, livre de 112 pages, 20 €, ISBN : 979-10-95550-10-5.

 

Chef-d’œuvre incontestable de l’histoire du cinéma, année 1927 : L’Aurore de Friedrich Wilhelm Murnau. Ne me souviens pas des contours précis de mon émerveillement traumatique, de cette première fois où je l’ai visionné au cinéma Les 400 coups d’Angers. L’ai « revu » plusieurs fois, aspiré par un désir de grand cinéma, un désir d’y retourner – si on peut considérer que le revoir en DVD constitue un visionnage (bien évidemment, non). Revu une seconde fois lors d’un ciné-concert avec des musiciens de jazz. Bien sûr que je veux le revoir encore. Bien sûr que je n’en ai pas assez de L’aurore de Murnau. « Avant ils étaient comme des enfants, insouciants, toujours heureux et rieurs. » Quintessence de cinéma ou quintessence de l’amour dans son extrême fragilité. Visages du cinéma qui prennent feu comme une bobine dans une tragédie commune. « Vends ta ferme… Viens avec moi à la ville. » Après l’avènement du numérique, on ne sait plus ce qui est encore du cinéma, et à quarante-sept ans j’en sais moins que jamais sur ce qu’est l’amour. Résumé surnuméraire du film que tout le monde a vu : un pêcheur s’éprend d’une citadine aux allures de vamp. Sous l’influence de celle-ci, il décide de noyer son épouse, mais y échoue, incapable de mettre son plan à exécution. Effrayée, sa femme parvient à s’enfuir jusqu’au tramway qui serpente vers la grande cité. Son mari part à sa poursuite. Des images de ce film dans un ordre chronologique et les intertitres. Un remède à ta / nos mémoire(s) défaillante(s). L’image figée transforme le film en livre et en roman-photo inédit grâce à une composition graphique menée avec art. Visages expressifs dans une lenteur qui rejoint l’âge du muet : tourne les pages à ton rythme. Remember souviens toi, ce sont ces images-là qui ont constitué le cinéphile que tu ne peux plus être. Tu as rendez-vous avec la salle Henri Langlois pour une projection 35 mm. Tu as rendez-vous dans un festival qui offre une rétrospective Murnau. Et pour te faire patienter, ce livre. Indispensable dans les écoles d’arts et de cinéma, les médiathèques et dans tes mains.

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