Libr-critique

9 mai 2018

[Chronique] Nicolas Tardy, Gravitations autour d’un double soleil, par Bruno Fern

Nicolas Tardy, Gravitations autour d’un double soleil, éditions Série discrète, avril 2018, 92 pages,15 euros, ISBN : 978-2-9553391-6-9.

Comme l’indiquent son titre et sa couverture vivement colorée, ce livre tourne autour d’un double soleil issu de Sun Ra, nom de scène que s’est donné en 1952 l’excentrique compositeur et pianiste de jazz Herman Poole Blount. Il comprend des textes qui vont d’une ligne à une page et dont le nombre coïncide avec celui des années (soit autant de révolutions terrestres) que vécut ce musicien, de 1914 à 1993. Qu’on ne s’attende cependant pas à trouver ici une biographie car Nicolas Tardy s’attache plutôt à retracer l’histoire d’une large partie du XXsiècle à travers le prisme de Sun Ra et en mettant en œuvre une contrainte d’écriture très originale qui produit d’intéressants effets sur la lecture : les différents personnages, réels ou fictifs (appartenant à la littérature, au cinéma ou à la BD[1]), les lieux, les objets symboliques et les événements majeurs de l’époque traversée ne sont jamais désignés en recourant à des noms propres mais par des périphrases qui renvoient à des formes et/ou à des couleurs – par exemple, pour les drapeaux : « une nation où le bleu, le blanc, le rouge forment une étoile » ou bien « une nation blanche ayant une ancienne croix solaire comme nouveau symbole » (en 1936). Autrement dit, pour qualifier ce protocole, il faudrait, dans la phrase qui correspond à l’année 1921, « le monde est tout ce qui a lieu, est lisible », remplacer l’adjectif par « visible ». Cette procédure génère des énoncés qui se répètent (faisant ainsi écho au caractère répétitif de certaines compositions de Sun Ra et à son nom doublement solaire) et paraissent souvent étranges (« L’année terrestre suivante, un voyageur spatial blanc, venu d’une nation rouge, meurt en revenant sur un astre bleu. »), désorientant le lecteur et l’obligeant à chercher sans cesse de qui ou de quoi il est question.

Ce jeu est aussi léger que sérieux car, au-delà de la performance, un tel choix d’écriture est explicable par de multiples raisons . Tout d’abord, on peut citer l’importance, comme chez la plupart des pratiquants, de cette « musique dont la dernière lettre se répète », de la discrimination envers les Noirs américains[2], thématique qui revient ici régulièrement, hélas, du premier texte évoquant l’État où naquit l’intéressé, l’Alabama, «  une partie d’une nation à la bannière étoilée séparant le plus les noirs et les blancs » jusqu’à l’avant-dernier : « des forces de l’ordre blanc ressortent blanches comme neige et déclenchent des violences noires de colère dans la cité des anges ». Par ailleurs, cette place accordée aux couleurs est notamment étayée par la transition entre les touches d’un piano, instrument joué par Sun Ra, et celles d’un « clavier associant couleurs et sons », en 1923, l’« homophone », créé par le Russe Vladimir Baranoff-Rossiné, et par la présence récurrente des peintres (Malevitch, Klein, Warhol, etc.). En plus de ces motifs, la plupart des autres font allusion à l’univers propre à l’atypique fondateur de l’orchestre nommé Arkestra puis Solar, Myth Science, Astro Infinity et Intergala – il en est ainsi pour l’espace, fréquemment évoqué à travers les étapes successives de sa dite conquête, Sun Ra étant à l’origine d’une philosophie « cosmique » quelque peu délirante. Évidemment, l’histoire de la musique, de ses techniques et de ses principaux acteurs, de Louis Armstrong à Prince, constitue elle aussi l’un des fils à suivre. De plus, l’écrivain qu’est Nicolas Tardy n’oublie pas ses pairs – par exemple, en 1933, « une blanche adepte de la répétition textuelle, venue de cette nation pour s’installer dans une nation où le blanc sépare le bleu et le rouge, écrit sur elle-même par le filtre d’une autre blanche[3] » ou, en 1943, quand « sont publiées des aventures princières avec rose et renard ». Quant aux grands événements politiques, ils apparaissent également, du début de la 1ère guerre mondiale à la fin, en 1989, d’un « conflit larvé et glacé ». 

Au bout du compte, l’auteur parvient donc subtilement – et souvent avec humour : en 1965, « des pierres qui roulent, blanches, ne sont pas satisfaites – et le chantent » – à illustrer ces mots de Sun Ra cités à la toute fin du livre : « Je ne fais pas partie de l’histoire – je fais plutôt partie du mystère, qui est mon histoire. »

Nicolas TARDY, écrivain né en 1970, vit à Marseille. Publie sur divers supports imprimés et numériques. Collabore avec des artistes et des musiciens. Anime les éditions Contre-mur http://www.contre-mur.com/avec Caroline Scherb. 



[1]    Je viens tout juste d’apprendre que Sun Ra était à l’origine de Sun Rae, l’un des personnages de la série Valérian, agent spatio-temporel.

[2]    « Colored people »…

[3]    Gertrude Stein et Alice B. Toklas.

22 novembre 2014

[Chronique] Alain Cressan, Du jeu dans la lecture, par Bruno Fern

Avec celui de Pierre Ménard, ce poster clôt une série démarrée en 2009 par les éditions Contre-mur. Alain Cressan – qui dirige la très discrète collection Ink – y présente la « version cartographiée » d’un texte paru initialement dans le n° 1 de la revue ligne 13 – qu’on aura intérêt à lire en parallèle.  

Alain Cressan, Du jeu dans la lecture, version cartographiée, éditions Contre-mur, Marseille, octobre 2014, 2 €, ISBN : 978-2-9547306-0-8.

 

Sur l’affiche couleur ivoire de format A1, ce texte est distribué en différents fragments diversement espacés qui ne permettent pas toujours des raccords syntaxiquement habituels et vont même parfois jusqu’à se chevaucher. Leur longueur et leur typographie sont variables et certains d’entre eux sont reliés par des lignes fléchées dans un sens ou aux deux extrémités. De plus, en haut à droite, figure une rose des vents où seuls deux points cardinaux sont désignés par une lettre : le nord par un H et l’ouest par un W, ces lettres étant très probablement les initiales des noms des écrivains dont les citations sont à peine lisibles en haut à gauche, Emmanuel Hocquard (« User des mêmes mots sera notre manière / de nous taire sans avoir l’air de laisser mourir / la conversation. ») et Ludwig Wittgenstein (la fameuse phrase « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »). Citations que l’on suppose servir tout autant à orienter le texte qu’à créer entre elles un intervalle où il puisse se déplier, à mi-distance du silence et d’un usage singulier de la langue. Enfin, l’ensemble renvoie explicitement à une carte au trésor puisque, dès son origine (si l’on choisit de lire de haut en bas, malgré cette disposition éclatée qui tend avec raison à signifier qu’il ne saurait y avoir de terme à la lecture), est évoqué le célèbre roman de Stevenson, L’île au trésor.

Il faut donc trouver son chemin parmi ces ramifications, règle qui est d’ailleurs clairement précisée : « Les énoncés, comme la carte, constituent cet espace d’indécision dans lequel le lecteur doit tracer sa propre carte. » Entremêlant les citations d’auteurs (outre les deux mentionnés ci-dessus, on croisera aussi celles de Jacques Roubaud, Lewis Carroll et Éric Audinet) et les réflexions sur les rapports du texte et de l’image, Alain Cressan offre ici une forme qui correspond adéquatement à la complexité de ces mêmes rapports. Bien loin de certaines logorrhées à la mode, il y établit avec précision de multiples liens (essentiellement entre tout ce qui touche à la photographie, à la lecture et à la mémoire) qui reposent finalement sur deux sens du mot jeu, d’une part à travers sa dimension ludique (cette chasse au trésor que constituerait l’acte de lire), d’autre part dans la création d’une marge de manœuvre accordée au lecteur, « une tache blanche ou un trou noir : une distance, du jeu dans le processus » où, en perdant ses habitudes, il doit s’efforcer de voir autrement pour pouvoir jouer sa partie.

 

9 novembre 2014

[News] News du dimanche

Avant que de revenir en début de semaine sur l’événement autour de DOC(K)S, ce soir nos Libr-brèves : Poésie action en Avignon, l’Autre Salon, NEXT Festival, Citéphilo, RV avec les éditions Contre-mur…

 

 â–º Véronique Bergen est nominée pour le prix Rossel 2014, suite à la publication de sa biofiction Marilyn, naissance année zéro (Al dante) – que nous venons de saluer cette semaine.

â–º Jusqu’au 26 novembre à Lille et environs, Citéphilo : "De quel droit ?" (programme : ici).

â–º Du 14 au 29 novembre 2014, sur la métropole lilloise : Next Festival.

â–º POÉSIE ACTION EN AVIGNON avec Al dante (autour de Doc(k)s morceaux choisis, 1976-1989)

novembre 13 @ 18 h 00 mindécembre 20 @ 19 h 00 min

Navigation de l’événement

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9782847617726Expositions / rencontres / performances /lectures

— Jeudi 13 novembre
• 18h > La poésie à outrance
une introduction à la poésie élémentaire de Julien Blaine avec Jean-Charles Agboton-Jumeau
• 19h > L’ambiguïté est belle
Exposition de Julien Blaine
vernissage + Déclara©tion de Julien Blaine
• 20h > Interventions performatives de
Laura Vazquez
A.c. Hello
+ performance sonore de Sylvain Courtoux
• de 18h à minuit > « Temps/travail »
performance de Fabienne Letang

— Vendredi 14 novembre
• 19h > Lectures de
Yannick Torlini
Liliane Giraudon 
Amandine André

— Jeudi 20 novembre :
• 19h > Avava-ovava*
Rencontre avec le collectif La Voix des Rroms
sur le thème Violences contre les Rroms : résistances d’hier et d’aujourd’hui,
autour du livre Avava-ovava, (Al Dante 2014) en présence des auteurs Saïmir MileAnina CiuciuPierre Chopinaud, Lise Foisneau et Valentin Merlin.
+ Débat suivi d’un apéro festif au son
de DJ Rrom & Roll.

— Jeudi 4 décembre
• 19h > Plan de situation #7 : Consolat-Mirabeau
Un conte documentaire de Till Roeskens.
« Nous mettrons quelques chaises en cercle, et je vous raconterai ce que j’ai vu et entendu là-bas, dans ce petit coin du grand nord de Marseille. Je prendrai un bout de craie et tracerai sur le sol une carte des espaces fragmentés que j’ai parcourus deux années durant, du port jusqu’au sommet de la colline. Je vous dirai les êtres que j’ai croisés là et ce qu’ils m’ont confié de leurs vies mouvementées ».
+ Présentation de son livre À propos de quelques points dans l’espace (Al Dante, 2014)

— Vendredi 5 décembre
• 19h > La peau sur la table, lecture de Jérôme Bertin
suivi de lectures performées de
Stéphane Nowak Papantoniou
Anne Kawala

Détails

Début :
13 novembre 2014 18 h 00 min
Fin :
20 décembre 2014 19 h 00 min

Lieu

Centre européen de poésie
Téléphone :
04 90 82 90 66
4-6 rue Figuière, Avignon, 84000 France
Site Web : http://www.poesieavignon.eu/

 

â–º L’Association L’Autre Livre vous offre, du 14 au 16 novembre 2014 à l’Espace Blancs Manteaux (48, rue Vieille du Temple 75014), la possibilité de découvrir plus de 2000 livres, qui font rarement les têtes de gondole, quelque 400 auteurs de 160 maisons d’édition dont de nombreux éditeurs de province, mais aussi belges, suisses ou canadiens (entre autres, vous y retrouverez les éditions Al dante).

 

â–º Samedi 15 novembre 2014, 19H-21H, soirée proposée par les éditions Contre-mur, Librairie Le Lièvre de mars (21, rue des trois mages à Marseille) : lancement des inventifs posters signés Alain Cressan, Du jeu dans la lecture (version cartographiée) et Pierre Ménard, Les Accolades.

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