Libr-critique

10 avril 2014

[Chronique] Claude Favre, A.R.N. Agencement Répétitif Névralgique, par Sébastien Ecorce

Le propre des textes singuliers est de susciter diverses écritures-lectures : après celle de Jean-Nicolas Clamanges, voici celle de Sébastien Ecorce, tout aussi inspirée dans sa radicale différence.

Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique_ voyou, éditions de la Revue des Ressources, février 2014, 146 pages, 10 euros, ISBN : 978-2-919128-07-5.

[Ce volume reprend A.R.N. – que nous avons eu le bonheur de publier dans le dossier Claude Favre en 2013 – et Interdiction absolue de toucher les filles même tombées à terre, développe Comme quoi un mot est un galop et propose Précipités].

 

Le titre est annonciateur (et finement trompeur) de cette force motrice de la langue de Claude Favre. Il reprend un mouvement dans son intégralité publié dans différents sites numériques de qualité, revues et éditeurs indépendants. Mais il est surtout révélateur des identités différenciées qu’il s’agit d’ineffacer. Ce titre suggère qu’il y a de la réplication, de la transformation, et de la trans-duction. Il permet de saisir avec toute facilité l’arrière-fond génétique quant à l’emprunt connoté des pratiques, de déterminations et de transmissions, dans la nature du code (qui reviendrait selon Claude Favre à un faire-corps dans ses actes, ou ses coordonnées). Voyou n’est pas tant là un ajout superflu, dans la mesure où il comporte toute la directionnalité, la profondeur du biais.

Il y a de la scansion, de la répétition, de la plasticité, de la spatialité, dans ces voix. On pourra bien évidemment y décrypter un sens de la structure qui sera limité tant les lignes d’intensités sont riches, segmentées, et proliférantes. Ces bouches abattoirs signent bien souvent d’étranges tétanies, de phosphorescences parcellaires, de complications (complexions) sémantiques, de glissements batailleurs. De l’annotation, de l’incision, de la partition souveraine de l’enfant roi perdu dans son royaume sans sujet de n’être autre que ce commencement perpétuel, de ces trajets, retours. Car savoir aussi que ce n’est jamais le même retour. Nous avançons à pas. Ou au galop ; qu’il faudra raccrocher bien sûr à cet emportement de pouls. Si bien qu’à quelle distance se placer deviendrait presque un impératif si nous voulons frontalement nous lier durablement à cette poétique si singulière, rigoriste et douce. Année lumière ou infra mince. Un Ancien ne nous rappelait-il pas en brouilleur de l’habiter : qu’il ne préférait pas habiter dans l’infini. Ce que Claude Favre ne pourrait infirmer tant elle se joue de ces déterminations à habiter la langue, qu’elle aimerait tant réveillée vivante (je veux la grammaire vivre). Tous les démons tous les esprits cette troupe dans cette traque. C’est la chair qui dicte les emboitements. Claude Favre ne tient pas les choses à distance. Elle écarte finement par ces traversées crans, pour une autre présence. Il y a souvent l’examen froid jovial et lyrique de l’arrachement. Il y aussi, souvent, en ce que la langue du poème est capable de faire passer le temps comme une lame ou un couteau au cœur de l’expérience. Il y a ce temps de prise en charge des énoncés, car la vérité n’est pas l’exactitude.

Si les mots manquent toujours étant cette cinétique de la caravane et des troupes arythmiques. Mais une a-rythmicité qui joue la retrouvaille avec le passage et la décohérence d’un rythme primitif, qui ferait souche et serait en quelque nature princeps au nom d’un réel qui cogne ou d’un sang qui fouette. Tout un système de notations fines, parfois infimes (liens, coupures, sauts, impasses), autant de marques infiltrées qui réifient le souffle pour nous en rendre le potentiel en d’autres fronts. Une implication du corps dans la langue. De rétroaction, de morcellement et de rétrocession. Tout une cinétique de couches minces qui donnent matière, la condensent pour la faire éclater avec douceur (pointe, aiguille, le mouvement, danse). Attendre un point de crise : ou un point de danse dans le mouvement qu’il manque des mots toujours. Pour phraser, il faut savoir parler carnes.

Un corps pour vivre a des verbes. Nous sommes des parlêtres un peu perdus dans l’éblouissement. Même si ça pavane et pagaille. Tout ne se fige pas. Se réamorce. Ça repart tort travers ; et toute possibilité de repartir parce que ça rompt brutalement. Toute une jouissance qui n’est jamais languide, mais tensive. Ces cruautés adoucies par ce qu’elle lance comme propositions d’erreurs, son fou bestiaire. Ce qui renforcera cette trajectorialité, ces petits scénarios voyous. Se croiser ; se recroiser, tisser et détisser, encore dans ce drôle de mix. Mix qui n’est pas à considérer sur le seul angle du montage, mais d’un atavisme (ou une puissance de dévoration) syncrétique, impossible de la grammaire qui déploie ce corps dans la langue. Se cogner au Réel, comme ce qui n’a pas de régime. Elle dit le réel n’a pas de régime régiments de vérité. Il y aura toujours l’issue possible d’un coup qui foire en cette grammaire vivre, qui fonde les séparations pour mieux les relier, assez de seul pour faire communauté. Cet homme de ne, est. Comme le rythme, c’est de cette division, basée sur ce corps qui confond, s’éloigne, plus loin que les discours, qu’il peut y avoir la concrétude d’un lien.

Grammaire donne aux humains ce qu’il en était sorti du Monde. Leur confère un mode de nouage. Un point nodal arraché entre les voix. Le réinscrit dans le périple de bête et de ces mondes hospitaliers. Des petits rituels. Des paroles de diseurs. Se déplace et module l’adresse. Qu’elle déjauge comme entropie. Beautiful crâne, au-dessus du vide. On le voit. Elle danse. Grammaire est cette dette lourde d’une éternité, mais aussi, l’oubli, un temps qui ne reviendra pas, ces petits pharmakons, en tentant de l’habiter si ce n’est pas la paralysie.

La reconnaissance précède son devenir cavalière en des langues fictives affiliatives et recombinantes. Elle projette des mémoires de langues. Déplace sous le visage d’emprunt une altération d’un savoir possible, cette grammaire entre l’anonyme et du mendiant. Un Nous tente toujours de pluraliser. Même si elle le reconnaît la scansion poétique défamiliarise. Tresse les sons des mots perdus. Dans la mortelle douceur des chants. Coupés. C’est ça le réel, elle dit à en. Jouant des mauvaises et terrifiantes rencontres. Animal totémique. La Bête ou un corps horde au tournant refaisant place ou vide. Ou sa place. A la faveur de quoi le monde peut avoir lieu de cette résistance. Elle voudrait dire, des pratiques de déterrement et faire circuler une mémoire, une grammaire vivante de l’interdit. Elle synthétise cette fonction : mi dieu, mi-homme, mi bête, avec ce côté cuiseur à faire gémir le verbe. Mettre en acte un verbe d’état, de transformation, faire vibrer cet état de commencement en un rejaillir vivant. Faire battre ce temps des croyances et des coexistences.

Cette idée centrale et diffuse d’un commencement et d’un revenir. Revenir reviens : au-delà du simple abord du redoublement, un temps à jouer avec les seuils pour lequel le temps ne se laisse pas absorber, faire croiser des lieux de grandes solitudes que ces voix creusent, testent par leur résistance et redistribuent en des franges dangereuses, des espaces d’isolements qui permettent le développement du jeu avec le langage, ça vous sauve, ce jeu, ni passé, ni futur, ni d’ailleurs, pris dans cette incertitude insurrectionnelle, ce champ de manœuvre, ce mouvement d’un monde où il faut faire retour, de passeurs et de mondes culbutés, où les rêves décomposés se consument et se consomment comme des chairs, des retrouvailles comme dans l’évocation même des morts, comme autant de cristallisation et de floraisons, enfant un peu, et s’il peut y avoir dérive c’est pour que cela se rejoue aussi au plan de l’infantile dans la répétition ou l’énumération, l’extraction vaporeuse et stuporale, si elle se met en fureur, c’est pour mieux nous faire porteur de ces courants, de ces limons, saillies ; où chaque courant est la prise non figée d’un commencement, puisqu’elle tisse d’affronts ses propres débandades.

 

Il sera malaisé de scinder les deux premiers opus tant ils se répondent, par une forme d’unité, de récitatif qui les subsument, justement. Un décentrement porté dans et par la danse même. D’imagines et dérives. De galop fracturé, qui renvoie là aussi à la précision des coupes, de la métrique à ouïr, discrète, dans l’écoute quasi physiologique de position mobile dans ces parlers. Elle rassemble des parlers composites ; qui bruissent d’expressions archaïques, apprend à lire, dé-lire dans son petit conservatoire vivant ; ce corps traversé, la respiration vigoureuse qu’elle déclenche à la moindre corporéité du verbe ; Claude Favre puise au pneumatique, à la composition-devenir des pompes, entre enfoui et perdu, même si du montage préfiguré dispose l’allant, toujours du phrasé, le versant et la coupure en avant sec, car la coupe est l’apnée au sec. Elle explore les voix comme des traces mnésiques, les collige : quel chaos boite pandore.

 

Un peu agnostique, épiscopalienne, mystique sans créance en ce qu’elle interjecte ces noms d’absence au monde en cette sacralité du commencement, dans ces modes de touches, et ces sauts. Le saut dans le vide pouvant constituer son mode d’enquête. Ne dit-elle pas admirablement, ou plutôt faussement (facétie des biais) admirablement, qu’elle n’est pas métaphysique. Voudra brouiller avec finesse toute cette généalogie qu’elle jugerait pesante. Préférer l’esquive (voie naturelle plus ou moins incorporée des sans crédos ou des sans parts) pour mieux replonger dans ces phases d’excavations. Cette grammaire, par le travers. Les biais. Tenter d’autres nouages même si le corps la langue ça tourne et quelque fois pire. Ce pire telle une indicialité (et le revers d’indocilité) de cette reprise métaphysique qu’elle semblait vouloir faire refluer, faussement.

 

Le recueil précipité apparaît plus ramassé. Quelques novations typographiques, telle l’esperluette. Un peu comme changer de virgule. Faire amas et coalescence. Produire aussi du différent en cet alignement. Cela confère de la tonicité dans l’insistance. Du renforcement dans ce qui est convoqué. Le temps fuit. Et nous sommes pas bien équipés. Dans l’attente. Une attente qui assigne. Qui fera sarcophage. Alors tout un biais papillon. Rat. Chiens chacals. On pense effraction. Exfiltration. D’aller en déchié, nous prenant par l’encolure d’une cécité qu’il y a toujours cette fonction défécatoire et excrétoire (Rabelais, Guyotat) dans la langue, propitiatoire pour tendre vers cet allant, dans l’ordre de la connaissance (et ce mouvement du défait). Tout un art du bruissement, du bruissement au bruire, et du bruire au bruit, à la carcasse, déjà à l’œuvre. Grenades en têtes. Ce corps dans l’articulation des voix. Rappel d’une incise du grand Vitez. Plus loin, une note de Quignard, quasi cosmogonique. Et l’on sait que ces encoches-là, ne sont pas dues au hasard. Qu’elles font partie vivante de cette toile. De cette mise en espace. Qu’elles peuvent être de nature à infléchir. Des langues pleins la bouche. La parole ne négocie rien. Si ce n’est un jeu de disparition. Je serai tout de viande agonisée pour ne justement pas agoniser et se faire piège mortel.

Comment pourrait-on se faire ajuster ? Dans ces cadrages d’histoires d’histoires, dans ces mal monde qui confinent aux marges de l’histoire, en des centres gravités qu’elle refuse de prendre pour de pures images, à nous braquer son télescope pour nous faire sortir de soi, en des plongées d’attentions aux bords inconsolés ; nous sommes touchés par le beau voir. Même si on fait l’ange / de quoi que voir saisir ? Entendre ce qui fait œuvre. Le doigt sur la bouche. Et ce petit décalage : quel œil quand le doigt sur la bouche ? Suspection inspection. L’auteur perpétue son régime de l’enquête sur une fugue plus ou moins continue qui se dérobe. Et ce désir qui fait décalage. Nous rappelant une nouvelle fois que la vie est non seulement ajustements face aux cordes, mais aussi cette force comique et non tragique (cf. Lacan) ; Précipité serait donc un monde d’arrière passages, un monde d’arrière fond, d’arrière geste, un fond, et une façon de glisser sur tous les tableaux. Quelques requis seraient presque à considérer : la concentration et le décalage.

 

Le dernier opus de l’ouvrage nous laisse des traces mnésiques, pathiques, quasi électriques. Long déroulé de chute, avec cette pesanteur. Froideur sèche. Clinique. Et lyrique. La dureté des chiens errants de l’Histoire. De vers ciselés comme des couteaux. On ne nomme pas les femmes. Mais les filles. Comme des grandes, seules. Elle les englobe dans sa langue, qui n’est qu’un filet dans le dispositif de chutes, leur insuffle une forme secrète d’affection, de dernier rempart contre la barbarie. Longue exécution. Arrachement. Sorte de monolodie puissante et fractionnée qui joue sur cette scansion dans la disparité forclosante de l’atteinte au corps. De la colonisation et du sursaut. Les filles dans l’orbite de ce schéma exécutoire Du-Il.

 

Ce Il qui désanthropise les filles, tout en réanatomisant en d’autres plans leurs corps puisque seul point d’entrée, d’intrusion, par la radicalité de gestes négateurs et du langage crevé, d’invasivité et perforatives séries : touchers, touchers, prolongées d’un savoir ou pré-savoir, où l’impensé d’un savoir dans l’angle aveugle de ces nominations. Rivés à ces suspensions, le fait de défaillir et de se reprendre à terre par le langage. Qu’elle relativise avec cette vue radicale, Les filles ça va pas comme il. Les filles ça toujours ça pire. Les filles pour dé-génériser un langage qui ne peut, au final, qu’accompagner cette chute. Qui accompagne l’opération dévitalisante de ces annexions. Dans l’émeute et la discordance. Des bouches colères. Ce nom de la colère ressassée. Au milieu de ces terres incultes. Est-ce que la chute peut ruiner ce nom de la colère. (« Le monde s’en est allé nous a quitté… » – cf. Celan). La colère ça un genre à tomber. Est une catastrophe qui n’est pas seulement subjective. Elle n’est pas cette fois-ci cet écart, cette ruse ou ce délitement du signifiant. Elle est là. Même si de mauvaise manière. On ne peut pour autant l’assimiler à de la glose qui tombe et qui borderait ainsi le vide. La tombée ou la chute ne fera pas sépulture ni protection d’une mauvaise mort ; la chute qu’elle parvient à polyphoniser, cette chute qui finira par porter, par ces remâches, ces syncopes, qui humanise en retournant celle-ci en parade de colère aggravée. Des dédoublements, des redoublements, des retours secs. Un champ d’honneur qu’elle métabolise avec des circuiteries d’hallucinations. Des rixes et grenailles. Toutes ces filles pas toutes ne relèvent pas du nom vidé ou des effets d’une purge. Deviennent personne par ce qui les rattache à la terre. En cette gravitation. Jamais terrassée, même à terre. Une oscillation entre impuissance et résistance. A terre, le vocabulaire presque à l’envers. Certaines se relèvent. Encore de la place pour de la motricité d’une colère. Que la chute diffracte. La colère est cette présence qui les relie secrètement au péril de la chute. Pas toucher à terre : les corps increvables. Exilé dans le devenir du regard sans altérité de Il qu’elle brise par cette déflagration de tombée, rendue perméable ; qu’une voix ouvre le peu d’espace de transmission. La chute n’est pas immuable. Et résister à la colère. Y fixer non pas un terme, mais un différé. Une trame apparaissante. Et tenter de réécrire l’humanisation du nom : les filles. Face à ces Il d’oubli et d’effroi. Que la chute fait communauté dans la diffraction. Quelles tombent de partout. Qu’il y a bien une forme de commandement ou une injonction au destin que la voix tentera de ralentir. Celles des vivants déjà morts qui savent honorer leur morts et vivants. Pas de saintes. L’errance lourde et légère. La chute ou la tombée faisant figure de topos où peut surgir l’imparlable. Avec des mots tombés, eux aussi, d’où querelle. Comment parler ou faire silence dans ces machineries de désinterprétations des liens, dans la césure entre les vivants. Se ressaisir dans la logique même de la chute à forger les puissances créatrices qui sauvent leurs corps.

26 mars 2014

[Chronique] Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique, par Jean-Nicolas Clamanges

Suite à la première présentation du livre, voici la lecture lumineuse de Jean-Nicolas Clamanges – que nos Libr-lecteurs connaissent bien maintenant.

Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique_ voyou, éditions de la Revue des Ressources, février 2014, 146 pages, 10 euros, ISBN : 978-2-919128-07-5.

[Ce volume reprend A.R.N. – que nous avons eu le bonheur de publier dans le dossier Claude Favre en 2013 – et Interdiction absolue de toucher les filles même tombées à terre, développe Comme quoi un mot est un galop et propose Précipités].

 

Certains écrivains sont des sismographes : ils anticipent les désastres en voie de coagulation dans leur époque, et sans doute les précipitent au sens chimique du terme, voire en son sens historique, comme des accélérateurs. Précipités est d’ailleurs le titre de l’un des ensembles du recueil, et quant à l’accélération, un autre titre se passe de commentaire : Comme quoi un mot c’est un galop. À lire Claude Favre, si la langue va mal, c’est qu’elle est fille d’un siècle en ruines (le précédent) et si elle survit, c’est pour rire en pleurs faute d’espoir car c’est devenu « un drôle de mix » ; c’est en effet un précis de décomposition in process que livre son A.R.N. agencement répétitif _ voyou, composé du texte éponyme suivi de trois autres ensembles dont une réédition (Interdiction absolue de toucher les filles même tombées par terre, éd. Cousu main, 2011).

« Zoom la pagaille la langue »

Dans cet accélérateur de particules verbales qu’est l’emportement de son écriture, la langue est soumise à de telles vitesses mentales et à de telles contraintes formelles qu’elle y entre en mutation : les liaisons grammaticales fondamentales se déchirent ou disparaissent, les syntagmes implosent, les mots de liaison se volatilisent ou se regroupent vaille que vaille en chaînes aléatoires. Quant à la ponctuation, soit elle disparaît quasiment, soit elle combat rythmiquement ce qui reste de la syntaxe de l’écrit avec les scansions de l’oralité.

Par exemple :

Elle, dit, d’efforts à je suis de, n’être suis si
je n’ai, tant pis pour moi si la mort est plus
cruelle que la vie, elle dit je n’ai plus la tête à,
trésor en peines, tous les gens dans ma tête
qu’on enlève, l’hôpital en bras-de-fer avec
la charité, la mort est ma vivante elle dit,
parodie elle dit, qu’on me l’enlève, et litres
litres de sang rouge ça vif tort travers belle
nature traduis elle dit, qu’on me l’enlève,
je suis fatiguée
                                                  A.R.N., p. 33

Imaginons la langue comme une nébuleuse autour d’un trou noir qui aspire violemment toute matière verbale attirée dans sa proximité et dans lequel disparaissent en vrac tous les vocabulaires possibles, toutes les façons de dire, du plus trivial de l’expression au plus littérairement sophistiqué, où « elle s’en va jusqu’à trop & tard & tohu plus que diable bohu » (Précipités, p. 86). Supposons votre esprit suffisamment éloigné du trou pour ne pas y passer mais assez bien équipé pour observer ce qui s’y perd en tourbillons affolés, que verriez-vous passer ? Le tohu-bohu, c’est la Genèse ; mais aussi Le Bateau ivre : « Et les péninsules démarrées/N’ont pas subi tohus-bohus plus triomphants » ; et puis la mythologie « parce que des enfers descendus sont revenus Gilgamesh, Dionysos, Orphée et Tirésias et Énée » ; d’ailleurs la voilà l’Énéide, avec le mythe de Palinure, ce pilote d’Énée voué par les dieux à périr sacrifié en échange de la vie de tous, si bien « _que Palinure plouf à la mer s’est fait la belle » ; plongeons, chutes, sauts et vertiges, c’est l’axe de chute dans le champ gravitationnel du temps humain :

_à traverser les bouches précipités d’histoires
quand Kafka dans son journal évoque si
fréquemment le saut par la fenêtre comme
unique solution
                                               Précipités, p. 117

Défilent des lambeaux de récits des atrocités sans précédents du XXe siècle : les meurtres déguisés en suicides par les tortionnaires, les massacres en masse, les dictateurs qui monnaient leurs peuples, et Primo Levi récitant Dante à Auschwitz « pour se dire vivant se dire je suis un être humain ». S’emmêlent à cela les paroles, comme citées de mémoire, de la misère, de la faim, du froid et de l’extrême solitude de la grande pauvreté contemporaine :

Un corps traversé du froid c’est crispes an-
kyloses, est-ce le temps qui se ralentit, ou
est-ce le cœur, sécessions, faims amères et,
relents sens dessus dessous et, esprit lent, elle
dit non, ce n’est à côté rien, loin de, non,
voudrais me taire, taillé cœur, nos réveils
lents, que de plus nous, quand certains
geignent vacances certains dorment sous
des tentes l’hiver dehors, dorment on dit,
café chaud
                                                      A.R.N., p. 41

Et puis tous les lexiques : les mots du besoin, du désir, de la souffrance, ceux du corps, de la mémoire et de l’amour, ceux du déchet et de l’avoir, du cosmos et de la poussière, du silence et des mots, de l’insomnie et de l’extase, de la métaphysique et du quotidien, des humeurs et du sang, des tempêtes et de l’aridité, de l’animalité et de l’angélitude, de l’art et de la barbarie, du dicible et de l’ineffable, de la mort et de la joie et de la farce aussi : comme un abrégé de tous les langages, parlures, styles, tons, niveaux de langue tournant en sorte de maelström dans un creuset sorcier qui aurait l’échelle de l’infini, « un drôle de mix » :

scories des langues, beautiful crânes,
calvaire variante oh les beaux, tempes
hurlent j’entends mes loups chambres
d’échos, alors que finira, beau pas q’un
peu fou bestiaire comme quoi un mot
mâchoires, à langue la pendouille, bien
pendue crocs, mal ma tête, est-ce tête,
plus qu’un plus qu’un, galop fracturé,
contre les tempes du labyrinthe, vous
m’auriez dit vous dites du sang mon
amour votre bouche c’est du sang,
j’aurais dit, sans doute ut pictura poesis,
un peu panache à mal encontre, toujours
un tantinet […]
         Comme quoi un mot c’est un galop, p. 73

Dans le cosmos, un trou noir s’observe par déduction car on ne peut pas le voir, la lumière y étant capturée comme le reste par la densité du champ gravitationnel. Ici, on nous donne l’illusion du direct parce que les textes sont presque tous adressés, que l’infinitif et l’indicatif y tournent à plein régime, nous procurant l’illusion d’assister à la chose (même si aucun des autres modes n’est exclu, en particulier le conditionnel, mode des possibles), que la syntaxe tend à la concaténation, à l’agglutination en chaînes de mots ou au contraire à leur dissémination, comme si nous assistions, le temps d’une lecture, à un abrégé de l’histoire de la langue passée, présente et à venir :

[…] les heures ça tourne, nous arrange
ça débande, aveuglé, pas drôle des
fois, d’envies faire tant pagaille, des
fois boules, ça tourne, matins bonjour,
matins traduire, encore et déjà, qui
noue le corps la langue ça tourne, et
quelquefois pire, qu’il m’en souvienne
          Comme quoi un mot c’est un galop, p. 65.

 

« La grammaire ça échappe »

Parfois, on dirait qu’on nous emmène au cœur de la spirale où tout s’engendre et se défait. Ce n’est pas pour rien que le titre A.R.N. est décalqué de la chimie du vivant où, nous dit l’encyclopédie, l’acide ribonucléique est une copie, une transcription, autant dire une traduction engendrée à partir de l’ADN en double hélice dans le noyau des cellules : « hélice force motrice c’est-à-dire la vie pousse, succombe, implosive, preuve de l’inexistence de dieux » (p. 52). Et puis le verbe traduire qui engage ici une genèse balbutiante, comme d’après déluge, comme un recommencement du désir de dire-vivre, tel un « agencement répétitif névralgique » où les noms sont encore mal différenciés des verbes :

c’est pas dit, de traduire c’est pas dit,
d’extension débandades, d’apercevoir
ce n’est pas rien, et des fois pavanes,
ça surprises des fois, et des fois aussi
gambades, et dépouilles, ça fait toute
une histoire assombrie, ça colle aux
basques, l’effroi, certains soirs sont des
riens, vous comprenez mon amour,
ce qui palpite, de parler, de parler
commencer à, de parler commencer,
on ne sait quoi, on ne sait quoi des
dépouilles, faire quoi, sinon traduire à
l’envers à l’endroit, en dérives […]
            Comme quoi un mot c’est un galop, p. 64.

Écrire procède d’absence : il manque des mots : pas d’adjectif en français « pour dire qui ne pleure pas » ; les dictionnaires se trompent : contrairement à ce qu’ils prétendent, « abominable veut dire qui ne peut pas avoir de nom » ; et puis la mort n’est pas un substantif « mais un verbe malmené, défectif » ; quant au verbe se rendre, il n’est pas classé dans la bonne liste, le bon paradigme, car c’est « un verbe insistant, ça ne peut être qu’après, après le chaos, après apprendre » ; la grammaire n’est pas si morte ou si formelle qu’on croit (Baudelaire l’avait dit et pratiqué), « dire est un verbe qui bouge », il faut inventer une « grammaire vivre ». Et c’est tout un art. En principe, on considère que la poésie s’occupe de ça pour l’essentiel, cependant, méfiance :

Elle dit sables mouvants elle dit poussière de
foin, elle dit blatte dans la soupe, elle dit on
ne peut pas me séparer de la vie elle insiste,
brutale, si, il faut attaquer la poésie […] elle
dit bravo, ne ménagerai mes points de fuite
                                                  A.R.N., texte d’ouverture.

C’est dans la série intitulée Précipités qu’on trouve, à peu près au centre de l’ensemble, des textes qui disent de quoi il retourne, en mode d’ailleurs aussi facétieux qu’énigmatique. Quelques mots ici de la structure de cette série qui exhibe assez ouvertement les paramètres formels dont les variations règlent moins ostensiblement l’agencement des textes de tout le recueil : marquage des frontières par tiret bas ou par crochets ; présence ou défaut de ponctuation ; usage de l’esperluette ou conjonction « et » ; énonciation à l’indéfini ou à l’impersonnel, énonciation en Je explicitement adressée ou non, et leur mélange aussi ; nombre de lignes des textes, disposition en paragraphes ou en versets séparés par un, deux ou trois blancs typographiques selon les cas, etc. Cela donne cinq dispositifs textuels agencés et enchaînés fermement selon différentes combinaisons de ces paramètres, sans négliger les transitions entre les agencements, ni la place réglé de deux citations (l’une de Vitez, l’autre de Quignard) qui annoncent deux thématiques majeures de l’ensemble. Du travail d’orfèvre, ou de fée brodeuse (mais l’énonciation évite absolument le féminin, à la différence des autres ensembles du recueil).

C’est aussi un ensemble très questionneur, voire auto-questionnant, particulièrement à partir de la petite série intitulée « Devinettes », qui débouche sur une réponse en forme d’énigme joueuse qu’on peut lire comme une sorte d’art poétique à l’envers :

[On ne sait quoi ni répondre que cette
question -sous des dehors facétieux s’en
cache- est celle de l’art ; c’est-à-dire
l’œuvre. Ajustement, des histoires d’histoires
& carcasses.
Tendre des cordes sur les murs ?
L’occasion de se faire entendre, rien de plus.
Qu’entendre ?
L’histoire de quoi qu’entendre ?
Suspections ? Inspections ? Beau voir.
Quel œil quand le doigt sur la bouche ?
On se concentre -désir fait décalage- &
voilà on ne sait plus, on se mêle pinceaux
& corbeaux.
On s’enrage trompettes, on fait l’ange.
De quoi que voir saisir ?

Une façon de glisser ?]
                                       Précipités, p. 107

« Le doigt sur la bouche » est la troisième occurrence d’une formule apparue dans les pages précédentes, qui dit muettement le secret, l’exigence intimée de tenir sa langue (c’est aussi une figure classique du dieu Harpocrate, censé signifier le silence des initiés sur les mystères d’Isis dans l’Antiquité). Autrement dit, c’est la nécessité hermétique de l’art qui se trouve à la fois affirmée et questionnée ici : on touche peut-être le fonds mallarméen (ou trobar clus ?) de la poétique de Claude Favre, selon une interrogation sur ce que fait voir le dire, autrement dit sur ce que peint la voix et ce que figure ou représente l’œuvre, comme si l’inusable ut pictura poesis, qu’on avait lu plus haut se trouvait renversé en disjonction – en contre-ut ou en contre-comme, si l’on peut dire : « l’histoire de quoi qu’entendre ?» La réponse est qu’on ne sait plus, sinon que dire-entendre-voir-saisir, etc., tout cela est glissade à la chute.

 

« On préfère renseigner les frontières »

Pourtant, il y a peut-être (ou peut-être eu) une alternative vers le haut, une sorte d’escalade : quand je lis « tendre des cordes sur les murs ? », je pense à cette phrase des Illuminations : « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. » Le mot « cordes » apparaît un peu en amont, lié au mot « ombrage » dans un verset au passé qui semble évoquer une rébellion vitale : « On était prévenu contre. Perdu la tête, on manquait d’air. Par cordes, ombrages, de langues prévenu ». Sur la page d’en face, en revanche, quelqu’un paraît plus calme : « Il existe aussi ce que certains appellent l’oubli, on dépose les cordes on ne prend pas ombrage pour un oui non, on n’est pas loin de la langue, celle des autres ». Pas loin, mais pas dans : une sorte de paix armée en somme, à l’égard de cette langue étouffante : « on cherche des mots » est la phrase suivante, elle conclut la page.

Rimbaud danse sur les cordes de ses métaphores inouïes et se ramasse: « Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! » (« Adieu », Une saison en enfer). Dans Précipités, quelqu’un dit qu’on sait bien ça, qu’ « on regarde la danse des plongeurs tellement/qu’on ne sait plus », sauf que tout tourne à perte, cf. Icare : « _une si petite mer intérieure s’y jeter c’est déjà fait » – car enfin tout défaille :

[On n’est pas toujours bien équipé.
On sait des cœurs lourds le plongeon. On se
trompe dans les mots & plombs.
Un cri nous rappelle. Alors on regarde les
corbeaux mais où ils vont.
On s’emmêle les souvenirs, y a du collage
, contes et défaits. Cela peut coûter cher à
chercher forces quand raison n’est.
On se mêle aux cordeaux & trompettes mais
où elle va la langue on peut se demander
pourquoi on a failli on peut se demander.]
                                                 Précipités, p. 100

Beaucoup serait à étudier de ce côté des contes, des corbeaux-augures, du montage, en lien avec d’autres contemporains (je pense au travail de Philippe Beck sur Grimm dans Chants populaires), mais je fais l’impasse pour m’en tenir au travail du texte avec l’ancien vers et ce qui s’y dissimule ouvertement, si j’ose dire (c’est le côté facétieux de Claude Favre). J’entends ici une citation d’un fameux monostiche d’Apollinaire : le poème « Chantre » d’Alcools :

Et l’unique cordeau des trompettes marines.

On pense au cordeau du maçon ou du jardinier qui dessine la ligne virtuelle d’un mur ou d’un semis. Dans Précipités, Ce thème est inscrit dans une suite de quatre versets dont voici le second et le troisième :

_le doigt sur la bouche bornoyer on peut se
demander et pourquoi se jeter

_pleine tête tempête les vendanges sont
faites qu’est-ce qu’on perd à
                                                 Précipités, p. 104

Bornoyer, c’est cligner de l’œil pour vérifier un alignement, sa rectitude. Traduction : à quoi ça sert encore d’aller à la ligne dans la langue ? Et pour vérifier quoi ? Pour chanter quel air quand « le monde radote en magasin », quand « on se bluffe trompettes on se trompe et blues » ? Circulez, plus rien à voir : est-ce que tout n’a pas été déjà fait dans cet ordre, pourquoi semer au cordeau quand les vendanges ne sont plus à faire ? Et risquer sa tête dans l’affaire ? Traduction encore, pourquoi s’acharner à écrire des ‘blocs justifiés’ (comme dans Des os et de l’oubli ou Pas de titre ni rien et peut-être encore ici) pour faire parler autrement la langue en la comprimant à mort entre les marges, sachant que « poésie c’est crevé », comme l’a écrit Denis Roche au siècle précédent ? « [… Aussi il arrive qu’on ne soit pas loin de dépasser les bornes, même si quelqu’un./Cela arrive mais./C’est trop tard./Pourquoi on ne sait pas. C’est trop & tard & pourtant./On préfère renseigner les frontières.] »

Travailler aux frontières, aux bords, à flanc d’à-pic. Par exemple avec des tirets soulignés, des crochets, des paragraphes aux lignes comptées, des points à la ligne ou pas de point final, et tout le reste ; et puis encore (surtout) en soumettant la prose à la puissance rythmique du vers, c’est-à-dire en effaçant quasiment leurs frontières puisque « rien, rien, rien, limons, rien, rien, sauf la scansion poétique qui défamiliarise, cœur, craque dire, simplement rien, mais cela suffit ».

Ainsi scandez comme on ne scande plus, c’est-à-dire classiquement, et vous trouverez que les deux premières lignes des versets cités de la p. 104 sont des 12 syllabes, idem pour les deux dernières de la p. 100 ; et vous vérifierez aussi en passant que « le doigt sur la bouche » et « pleine tête tempête » sont des segments à césure lyrique (accentuée sur le ‘e’ caduc interconsonantique comme souvent chez Rimbaud : « Périssez! puissance, // justic(e), histoire, à bas! », tandis que « où elle va la langue » et « on peut se le demander » sont des hémistiches réguliers. Ce n’est qu’un fragment minuscule du travail métrique de vaste envergure qui se poursuit – à la syllabe près il semble –, dans l’écriture de Claude Favre, et pas seulement dans tels lignes ou versets mais quasiment partout. Je ne puis qu’en suggérer la réalité car c’est trop technique pour en faire matière de chronique à peu près lisible. Mais essayez un peu d’entendre/voir ce qui se passe là, y compris en comptant sur vos doigts, pourquoi non ? S’y confronter, sera s’assurer de ce que la musicalité proprement unique de sa diction en performance présuppose un art aussi raffiné que trop un petit peu voyou – comme elle dit ; un art qui est aussi, parfois, joie de la langue vive, jouissance du joglar et de son gai savoir, car si « _Palinure ne croit pas savoir ne croit pas/savoir gouverner ne croit pas au retour ni aux/mythes », croyons, puisque Claude Favre nous l’écrit, que :

[…] certains jours à l’endroit de la
langue je me rends, hospitalière, sauvée,
des tempêtes si vous saviez certains jours,
d’un mot à l’envers, la renverse étourdie,
je me brouille bruisse, ça palpite la vie
comme ça et on peut écrire comme
ça, paille, étourdissements, lièvres en
débandade
                       Comme quoi un mot c’est un galop, p. 63

« Et puis… »

Tout de même, après ces enthousiasmes et ces étourdissements, on sait qu’il faut retourner « à la rudesse qui fait la lecture » des lignes bornoyées au cordeau, pour aller voir « les gouttes de pluie sur le fil à linge » – le fil de ligne où ça s’écrit la chute des temps. Cap au fond :

_d’aller en déchié serait-ce progrès &
contestable dans l’ordre de la connaissance
& à grandes plongées s’esquiver léger léger
                                                                    Précipités, p. 83
– Vous avez vu Le Grand Bleu ?

5 mars 2014

[Livres] Libr-kaléidoscope (1)

Le principe du Libr-kaléidoscope est de présenter une sélection des nombreux ouvrages reçus – qu’ils fassent ensuite ou non l’objet d’une chronique à part. Dans cette première livraison du premier trimestre 2014 : Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique_ voyou ; Bruno Fern, Reverbs ; Eric Clémens, D’après la poésie d’amour ; Eugène Nicole, Le Démon rassembleur ; Patrice Robin, Une place au milieu du monde.

 

â–º Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique_ voyou, éditions de la Revue des Ressources, février 2014, 146 pages, 10 euros, ISBN : 978-2-919128-07-5.

Parce qu’"il faut attaquer la poésie", Claude Favre nous offre ses "mésécritures crincrin".
Parce que "le réel n’a pas de régimes régiments de vérité" et que "c’est comme ça la grammaire ça échappe, toujours", la poésie est.

Elle est au galop, dans les étourdissements, les éblouissements, les assourdissements… dans des précipités de langues de guingois qui défient la raison comme la grammaire… Allez, pour le plaisir : "_ d’aller en déchié serait-ce progrès & contestable dans l’ordre de la connaissance & à grandes plongées s’esquiver léger léger" (p. 83).

[Ce volume reprend A.R.N. – que nous avons eu le bonheur de publier dans le dossier Claude Favre en 2013 – et Interdiction absolue de toucher les filles même tombées à terre, développe Comme quoi un mot est un galop et propose Précipités].

 

â–º Bruno Fern, Reverbs, phrases simples, éditions Nous, février 2014, 144 pages, 14 euros, ISBN : 978-2-913549-93-7.

Pour l’auteur, "voici un livre qui tente (au moins) de résister à lui-même".

On peut prendre comme fil rouge théorique les 26 citations intégrées dans le texte en italiques, parmi lesquelles les plus révélatrices que voici : "Il faut passer du raisonnement à la résonance" (Patrick Beurard-Valdoye) ; "En vérité, il n’y a pas de prose" (Stéphane Mallarmé) ; "Parler double le monde" (Paul Celan) ; "Je parle sous moi" (Tristan Corbière) ; "De sa lutte avec la langue, le poète, finalement, sort complètement épuisé" (Geoffrey Hill) ; "Le discours publicitaire est devenu le maître des discours" (Dominique Quessada)…

La force de ce livre qu’il faudrait remettre dans toutes les mains dès le collège réside dans la portée poétique et sociale d’énoncés qui semblent au premier abord ressortir à la sphère grammaticale. Bruno Fern y interroge la charge sémantique, consonnantique et symbolique des mots : en ce temps d’hypercommunication, rompre l’accoutumance, c’est sans aucun doute nous ouvrir à l’ouïssance (Prigent), en nous rendant attentifs à la "biographie du mot" (Zanzotto), à sa polyphonie, aux contraintes et aux ambiguïtés liées à ses éléments constitutifs ou au contexte ("contenir peut s’employer dans des sens différents. / Ex. : la police contient la foule des manifestants" ; "En réalité, il n’y a pas de source véritablement authentifiée" ; "Une simple inversion de lettres joue un rôle" ; "Les mots déportent – mais attention à ne pas se méprendre sur ce dernier verbe" ; « "Possède", c’est beaucoup s’avancer » ; "Contre les murs (du verbe contrer)"…) ; aux effets d’un zeugme ("A ceux qui font l’actualité et l’impossible pour écourter") ou d’autres procédés ("Le regard phrase le passage clique en un éclair" – translation et personnification) ; à l’incongru et au loufoque nés de subtils télescopages ("L’accès aux sous-vêtements est strictement réglementé" ; "L’écriture oublie parfois de mettre son clignotant" ; "(Soyez prudents en descendant du livre)" ; "L’identification des corps est un souci majeur leur traçabilité" ; "Il trouve le sommeil en un clic" ; "L’obscurité est en accès libre"…) ; en revivifiant ou dénonçant les clichés et idées reçues ("Il y a du lancer puis du retour à l’envoyeur" ; "Nous sommes responsables mais pas coupables. / Nous sommes témoins mais pas responsables. / Nous sommes spectateurs mais pas témoins"…).

 

â–º Eric Clémens, D’après la poésie d’amour, dessins d’Anne Leloup, L’Âne qui butine, 2014, 132 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-919712-06-9.

De r’tour, l’auteur de Opéra des Xris et de Mythe le rythme. De la dénature des choses – ancien de TXT né la même année que Christian Prigent.

Pour nous déparler du jeu de la mourre, avec clin d’œil appuyé à l’époque avant-gardiste ("carnaval d’éros et coup de dés").

Dans ce volume soigné et élégant – made in L’Âne qui butine ! -, vous attendent cure d’idiotie carnavalesque, évidement formel et psychologique, jeux de langue et de formes… un véritable dé-lyre ("dé sans chanté") ! Et un zeste de philosophie zamoureuse : le texte s’inscrit d’après et parfois près de la poésie d’amour.

Extrait : "Salut Eros / philosophique / au vulgaire plein de santé

          Carnaval caché / de ton théâtre / le goût des loups / aux yeux éclairs / de chairs / nos dés jetés / aux corps- / à-corps" (p. 17).

 

â–º Eugène Nicole, Le Démon rassembleur, P.O.L, février 2014, 224 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-8180-1992-4.

"Tout se polarise et fait récit, soudain" (Pascal Quignard).

Présentation éditoriale. À partir de titres d’ouvrages sortis de l’imagination de son ami Manlio, et de quelques autres qui se sont jadis imposés à lui dans l’heure de midi, Borman, le capitaine du Pyjama, écrit des histoires. Peut-être veut-il ainsi oublier l’interminable et futile croisière que programme d’un lieu inconnu son patron, l’énigmatique Jean Bellair, représenté sur le paquebot par son seul pyjama qu’installe chaque soir dans une cabine différente une jeune fille tirée au sort dans un groupe de lingères expressément embauchées pour ce service ? Il est vrai que, dans la cabine 21, réside Madame Adélaïde, l’épouse de Jean Bellair, qui ne semble plus avoir toute sa tête, et que la 12, toujours fermée, abrite les Archives pour servir à l’histoire du Bureau des Objets trouvés à l’Opéra-Comique.

Dans ce roman où il est tant question de titres, le démon rassembleur figure-t-il la force cohésive qui doit tant bien que mal faire tenir ensemble tant de personnages (humains ou non), d’objets hétéroclites et de mondes possibles ? Ce serait en somme Borman au travail. À moins que ce ne soit Borman lui-même (auteur, narrateur et personnage) qu’ait inventé, pour ainsi dire en amont du récit, le démon rassembleur – si, par exemple, le texte qu’on va lire était la fusion d’une série de nouvelles déjà écrites ?

Premières impressions. Belle construction/réflexion narrative, avec des miroitements du côté du Nouveau Roman et de l’Oulipo. Mais rien de bien nouveau sous le soleil du roman.

Extrait : "Plusieurs fins sont possibles. Je penche pour une forme théâtrale, ou cinématographique. J’envisage un grandiose tableau final que la linéarité du récit serait bien en peine de produire, quelque chose qui ressemblerait au dernier travelling de Citizen Kane…" (p. 189).

 

â–º Patrice Robin, Une place au milieu du monde, P.O.L, mars 2014, 128 pages, 8 euros, ISBN : 978-2-8180-2048-7.

Présentation éditoriale. À la Fabrique, Pierre, écrivain, tente, avec quelques autres, éducateurs et enseignants, de donner une place au milieu du monde à des adolescents en grande difficulté scolaire et sociale. Parfois avec succès : Lissah venue d’Afrique après la mort de ses parents et réussissant à trouver du travail, Djamil remis sur le chemin des études via des cours par correspondance. Parfois en y échouant totalement : Franck gagné par les idées d’extrême droite ou Aude tentant de se suicider. C’est dans l’approfondissement de cet engagement, à La Fabrique et ailleurs, que Pierre trouvera, lui aussi, au fil des années, sa place au milieu du monde.

Premières impressions. Dans le sillage d’Annie Ernaux, Patrice Robin poursuit son exploration parmi ceux qui n’ont pas/ ne se sentent pas à leur place dans le monde social. Ce sixième opus nous fait découvrir la Fabrique : l’atelier d’écriture est sans doute aujourd’hui un lieu d’accueil préférable à cet autre atelier qu’est celui de l’usine. [Dernier livre : Le Voyage à Blue Gap, 2011].

15 septembre 2013

[News] News du dimanche

Au menu de ce troisième dimanche de septembre : nos Livres reçus (Albin Bis et Fred Griot) ; nos nouvelles du web (Lucien Suel et Nerval.fr) ; nos Libr-événements (l’Armée Noire déferle ce soir à Marseille ; présentation de la saison DATABAZ ; lectures à Bruxelles ; présentation du n° 1 de La Revue * ; soirée de la petite édition). /FT/

Livres reçus

Albin bis, Albin, saison 1, cent épisodes, éditions Louise Bottu, été 2013, 126 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-01-14.

À 1000 ans, il est temps d’entrevoir une carrière littéraire : Albin "renoue avec un genre littéraire négligé, notices, posologies, modes d’emploi" (p. 103), rêve d’un acte parfait, s’adonne à ses expériences de déconstruction… Sans s’en faire une montagne / se faire Montaigne, le malparleur adopte un train d’escargot pour ses divagations : "sans souci de sens ou de cohérence", il mène à bien son flux journalier (Albin journalier était précisément le nom du blog tenu entre 2007 et 2012), avec circonvolutions et accumulations fantaisistes. Drôle d’animal, tout de même : "Sa langue maternelle, ça fait belle lurette qu’Albin l’a oubliée. Pourtant il sait confusément trois choses d’elle, son obscure clarté, qu’elle vient des étoiles et qu’elle éclate quand on veut la saisir"…

Fred Griot, Cabane d’hiver, éditions de la Revue des Ressources, été 2013, 126 pages, 8 €, ISBN : 978-2-919128-06-8.

Écrire nécessite parfois, non pas de se vider (conception tripale/triviale), mais de s’évider : se terrer pour se recentrer – et par là même mieux se concentrer, se renouveler. (Que l’on songe à Valère Novarina, en sabots dans sa Savoie originelle, terrassant et méditant ; ou encore à Bernard Desportes, déambulant et rêvécrivant dans ses Cévennes, au vent comme au soleil).

Écrire, méditer, marcher : tel est le programme de Fred Griot dans sa yourte hivernale des Causses. Démarche naturelle, évidente… Et pourtant : "quelque chose me dépasse. tout n’est pas complètement compréhensible dans le fait d’être face à soi"…

Ne rien faire, être simplement, retrouver "le passif des gestes des générations qui ont vécu dehors"… Lire : Antoine Emaz, Jan Fabre, John Kerouac, Marcel Proust, Pierre Bergounioux… Écrire le paysage : "tout le paysage joue à l’estampe japonaise, chinoise. je mitraille, tout est d’un photogénisme outrancier, pour parler classique"… Écrire "en parole claire" – d’une écriture effilée et fluide, sans point qui en contrarie le flux.

Nouvelles du web

â–º On lira avec intérêt les "deux questions à Lucien Suel" posées à propos de l’écriture sur le web (7 septembre 2013).

â–º Nerval. fr : semaine 20, 68 textes, 23902 lectures. Dans la rubrique "La Place en avant", on lira par exemple Arnaud Maïsetti, "Quand la nuit vient" ; dans "Noir, fantasy", Daniel Bourrion, "Né mort" ; dans "fictions & récits", on découvrira le dialogue que développe Martine Sonnet à partir d’un tableau de Degas ("Repasseuses") ou la façon dont Claire Lemoult déconstruit avec fantaisie "un conte d’hiver" – la littérature étant pour elle "une construction mentale sans lien aucun avec le réel"…

Libr-événements

â–º L’Armée noire à l’Asile 404 (135, rue d’Aubagne 13006 Marseille) : c’est ce soir à 21H = Intuition violence sensation – Trucages possibles – Pas de programme ni de dessert – Marseille Pita 2013 – quelques singes autour d’une bière…

Didika Koeurspurs (Montreuil)
Jérémy Grx (Marseille)
Mathias Richard (Marseille)
Méryl Marchetti (Bayonne)
Romain Girard (Marseille)
Stéphane Nowak (Grèce)
Laurence de Lataillade (No made)
Antoine Herran (Bordeaux)

â–º Vendredi 20 septembre 2013 à 18H, ouverture de la saison DATABAZ (Philippe BOISNARD et Hortense GAUTHIER : 100, rue du Gond à Angoulême). Présentation de la programmation automne 2013, des rencontres INTON’ACTION #3, et des évènements à venir en 2014 et des nouvelles résidences (renaud Renaud Chambon et Marina Bellefaye, alter sessio,…).
Nous ferons retour aussi la saison 2012-2013 (les soirées, les résidences telle celle de la compagnie Merlin pour la création du Mapping de L’argent, mise en scène de Anne Théron, présenté notamment au festival d’Avignon IN, … )
Vous êtes les bienvenus pour boire un verre, échanger, discuter, et venir découvrir quelques petites surprises…

â–º SAMEDI 21 SEPTEMBRE 2013, à partir de 18h à la Boutique maelstrÖm 4 1 4 dans le piétonnier de la Place Jourdan à Bruxelles

Soirée de lectures et rencontres avec
Vincent Tholomé
pour la sortie officielle du livre V U A Z – éd. maelstrÖm
Cécile Guivarch – pour "Un petit peu d’herbes et des bruits d’amour’" éd L’Arbre à paroles
et Olivier Dombret – pour "Dansent les ombres" éd. L’Arbre à paroles

Et le vernissage d’une expo graphique de PATRICE MASSON sur les textes de Vincent Tholomé: "V U A Z : des marches"…

â–º Samedi 28 septembre, 17 h 30, à La Fabrique 70, rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XIème (métro Parmentier) :

 présentation du n°1 de La Revue*par Mathieu Nuss, puis lectures croisées par Christian Desagulier, Etienne Faure, Bruno Fern, David Mus et Daniel Pozner

 
 

â–º Vendredi 27 septembre à 19H, Librairie du MK2 (7, quai de Loire 75019 Paris), soirée de la petite édition 10- Le Sonneur Une nouvelle saison des soirées de la petite édition commence et, pour bien la démarrer, nous vous convions donc à venir rencontrer les éditions du Sonneur.
Depuis plus de huit ans, la maison à la grenouille s’est donné pour objectif d’amener à publication "textes inédits et des textes oubliés ou méconnus dignes de vivre ou de revivre, d’être découverts ou retrouvés" tout en adoptant une stratégie à long cours: défendre les livres longtemps après leur publication, et notamment en soignant leur fabrication. Il nous semblait symboliques d’aborder cette approche du métier d’éditeur lors de cette soirée en plein cœur de la rentrée littéraire.
La discussion se déroulera en compagnie de l’équipe éditoriale et de Nicolas Cavaillès, dont le premier roman (Vie de Monsieur Leguat) sortira justement fin septembre.

Nous vous convions donc au cours de cette soirée à rencontrer un libraire pornographe, à croiser la route d’un Thug, à découvrir l’assassin de Mozart, à partir en Annam avec Pierre Loti, à croiser la route de Jack London, à partir découvrir quelques destinations exotiques (A Tahiti avec Elsa Triolet, à La Réunion avec Roger Vailland ou un voyage vers le Nord avec Capek), à adopter un petit chiot nommé Dachenka, à découvrir les errances dans l’espace et dans le temps de Jean-Marie Dallet, à boire un coup à Djibouti, à l’enseigne du Palmier en Zinc (avec Marie-Noëlle Rio), à suivre les pas de la Brebis Galeuse d’Ascanio Celestini, à retrouver Rimbaud lors de son voyage à Java ou à assister à une révolte de personnes âgées (avec Marc Villemain). Et bien entendu, la soirée se terminera par quelques libations et une séance de dédicaces.

Pour découvrir l’éditeur: http://www.editionsdusonneur.com/

La Page Facebook: https://www.facebook.com/pages/Éditions-du-Sonneur/49503036676?fref=ts

Et pour être tenus au courant de l’actualité des Soirées de la Petite édition: https://www.facebook.com/SoireesDeLaPetiteEdition

Ou chez notre partenaire Libfly qui rediffuse aussi les vidéos des soirées passées: http://www.libfly.com/soirees-de-la-petite-edition-a-la-librairie-du-mk-quai-de-loire-groupe-787.html

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