Libr-critique

20 octobre 2019

[News] News du dimanche

Avant vos Lib-événements de fin octobre/début novembre (Cécile Portier, Charles Pennequin, Michel Deguy, Éric Chevillard…), une recette particulière avec le duo satirique Cuhel/Heirman… Puis votre Libr-8 suivi de la rubrique « En lisant, en zigzaguant »…

UNE satirique :
La recette de la semaine : une blanquer-de-veau (CUHEL/HEIRMAN)

N’en déplaise aux blanquer-dévots, voici la recette de la blanquer-de-veau…

Dans un saladier de technopicrate, verser

  • une pincée d’épices
  • une cuillerée de malice
  • une poignée d’injustice
  • une louche d’économie(s)
  • une charretée d’avanies
  • une volée de n’importe quoi
  • une overdose de mauvaise foi
  • un mix / une mixture de neuronique et de numérique…

Et le (vilain) tour est joué !

Libr-événements

► Cécile Portier, dont on connaît l’admirable site Petite Racine, sera en résidence à Marseille du 21 au 25 octobre 2019 dans le cadre des micro-résidences d’Alphabetville.

« Mais je ne parlerai pas de politique. Non. Non. Non. Je parlerai de ce qui nous échappe. De ce qui fait que nous ne comprenons pas ce qui nous arrive, et que nous glissons inexorablement le long de la réalité. C’est une réalité qu’on ne peut appréhender avec les méthodes ordinaires » (extrait de « Faux plat, cartographie par la fiction de nos espaces politiques », AOC, 2018).

♦ Le jeudi 24 octobre à 18h30, Faits divers avec Cécile Portier, café-librairie la Salle des machines, Friche la Belle de Mai (41 rue Jobin 13003 Marseille).

Dans le cadre de sa résidence, Cécile Portier présentera « Plusieurs », un texte inédit, publié spécialement dans la revue La première chose que je peux vous dire aux éditions de La Marelle, en partenariat avec Alphabetville. Lecture et échange autour du texte. Entrée libre. Revue : 2 €.

► Jusqu’au 30 octobre

► Vendredi 25 octobre à 20H, Poètes en Résonances (75018) :

► À la Maison de la poésie Paris :

Libr-8 (septembre-octobre 2019)

► Jean-Michel CORNU DE LENCLOS, L’Abysinienne de Rimbaud, Caen, éditions Lurlure, 296 pages, 22 €.

► Sylvain COURTOUX, L’Avant-garde, Tête brûlée, Pavillon noir, Les Presses du réel / Al dante, livre de 362 pages + CD, 27 €.

► Alexandre DESRAMEAUX, Saut fixe, Atelier de l’Agneau (33), coll. « Architectes », 78 pages, 16 €.

► Ariane JOUSSE, La Fabrique du rouge, éditions de l’Ogre, 128 pages, 14 €.

► Julien LADEGAILLERIE, Lacrymogenèse, Les Presses du réel, coll. « PLI », 72 pages, 10 €.

► Daniel POZNER, Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française, ibid.

► Sébastien RONGIER, Alma a adoré. Psychose en héritage, Marest éditeur, à paraître le 22 novembre, 176 pages, 19 €.

► Jean-Philippe TOUSSAINT, La Clé USB, Les Éditions de Minuit, 192 pages, 17 €.

En lisant, en zigzaguant…

► « Il faudrait pour connaître la vie et se connaître soi-même être toujours en train d’écrire un récit parallèle (pour disloquer l’ordonnance & et arracher cette pseudo-transparence, la dépouiller – cette opacité qui sonne et trébuche dans le fin fond du moindre mot / chaque mot est une tour pleine de combattants) • de ratures qui laissent lire ce qui peut les oblitérer (un texte qui est à la fois très ressemblant, un texte qui est à la fois tout autre (pratique + événement du ré-agencement – ce jeu qui introduit du possible dans l’impossible) • et tout ceci renvoie, répercute, cite, propage son rythme sans mesure » (Sylvain Courtoux, L’Avant-garde, Tête brûlée, Pavillon noir).

► « Psycho ne produit pas seulement un effet cinéma dans le monde du cinéma. Les bouleversements sont profonds pour de nombreux artistes contemporains qui réfléchissent à la production des images à partir de leur expérience de spectateur. L’enjeu de la notion de « cinématière », développée dans un précédent essai, est de penser le cinématographique comme un matériau qui serait passage et déplacement, une tension qui déborde le champ cinématographique » (Sébastien Rongier, Alma a adoré, en librairie le 22 novembre, p. 137).

► « Des génies, au portail ? Derrière, sérail toi ! La faim, bander. La mort : gargantuesque. Hé oh ! Marcello ! stronzo ! bello !, braguette, ta plaie, pédale, tais, sexe !, mais mort, moteur, marrant, devant ? Démarre ! Démarre ! En tigre, blanchi de glace, rugis, bondis : pile mort, et face : tes non ; et vit, de neige, de nuit, d’été,
Ne plus, baiseras, jamais, tu plus ! » (Alexandre Desrameaux, Saut fixe, p. 15).

29 août 2017

[Livres] Libr-vacance (2)

On profite de la fin de l’été pour prendre le temps de faire le point : qu’a-t-on pu manquer ces derniers temps comme lectures importantes ?… Une Libr-sélection de 5 livres vous est d’abord présentée, puis 30 titres vous sont recommandés. [Libr-vacance 1]

Libr-sélection /FT/

â–º Jacques BARBAUT, H ! Hache ! Hasch !, Nous, Caen, 2016, 112 pages, 16 €.

On connaît l’attrait des Lettristes et des Oulipiens pour les lettres de l’alphabet. Dans cet opus plein de fantaisie, qui ressortit à la fois à l’ouvroir poétique, au dictionnaire de littérature, des formes et des symboles, l’auteur alterne divagations, graphismes et citations passionnantes et érudites.

â–º Guy BENNETT, Ce livre, traduit de l’américain par Frédéric Forte et l’auteur, éditions de l’Attente, 2017, 96 pages, 11 €.

À la suite des Poèmes évidents, Ce livre fonctionne de façon ironique, dévoilant les stratégies scripturales / éditoriales. N’est pas épargné « le monde de l’édition en ligne, où l’écriture se dit simplement "contenu", les écrivains "fournisseurs de contenu" et les plateformes d’édition en ligne […] "systèmes de gestion de contenu" » (35)… Vous y attend tout l’outillage moderne et contemporain : réflexivité, autoréflexivité, post-littérature, édition post-matérielle

â–º Jérôme BERTIN, Lettre à Nina, Atelier de l’Agneau, St-Quentin-de-Caplong (33), été 2017, 20 pages, 9 €.

Moins légère que les rimbaldiennes "Réparties de Nina", cette Lettre à Nina – Nina, "garçonne à cheveux corbeau" – qui commence par "Cher Amour" constitue un oasis azuré dans l’œuvre de Jérôme Bertin : le romantisme noir se fait bleu-rose et l’écriture tire un peu du côté du symbolisme, voire du surréalisme :

"que je vertige en ré mi
sol tranché par
ta pro-

messe masse noire
de tes che-
veux fous" (14).

â–º Paul de BRANCION, L’Ogre du Vaterland, éditions Bruno Doucey, été 2017, 120 pages, 14,50 €.

Où il est question d’un père "retors jusqu’à la fellation du monde", de "Ich" que ne peut supporter Léon Jacques S., d’une configuration familiale digne du conte – d’un récit qui dialogue avec des extraits des contes de Perrault. Un bonheur de lecture vous attend avec cette autofiction fantaisiste en double bande.

"Ich aimais Platon et Socrate car ces deux pédérastes-là ne trouvaient pas grâce aux yeux de Léon Jacques" (43).

â–º Laurent GRISEL, Climats, Publie.net, hiver 2015-2016, 88 pages, 9,50 €.

Voici "une épopée" du climat, avec chiffres, histoires et Histoire… Et ce type d’agencement répétitif pour mettre en évidence les mécanismes implacables : "la lutte entraîne la répression / qui entraîne la lutte / qui entraîne la répression / qui entraîne la lutte" (p. 13) ; "moins d’eau donc moins d’arbres / donc moins d’eau des nuages accrochée par les arbres / donc moins d’arbres / donc, de saison en saison / de moins en moins / d’eau" (27)…

Libr-critique a reçu, a lu et recommande

♦ Nadine AGOSTINI, Ariane, éditions Contre-Pied, coll. "Autres & Pareils", Martigues, automne 2015, 28 pages, 4 €.

♦ Jean-Luc BAYARD, P.O.L nid d’espions, P.O.L, été 2015, 222 pages, 16 €.

♦ Sereine BERLOTTIER, Louis sous la terre, Argol, 104 pages, 18 €.

♦ Jean-Pierre BOBILLOT et Sylvie NÈVE, Vers de l’âme-hors, Plaine page, Barjols, automne 2016, 54 pages, 10 €.

♦ Nicolas BOUYSSI, Décembre, P.O.L, printemps 2016, 496 pages, 22 €.

♦ Mircea CARTARESCU, La Nostalgie, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, P.O.L, février 2017, 496 pages, 29,90 €.

♦ Angela CARTER, Les Machines à désir infernales du Dr. Hoffman, éditions de l’Ogre, hiver 2015-2016, 356 pages, 23 €.

♦ Franck DOYEN, Collines, ratures, La Lettre volée, Bruxelles, automne 2016, 58 pages, 14 €.

♦ Virginie GAUTIER, Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, Publie.net [version papier + numérique], 2014, 84 pages, 12 €.

♦ Liliane GIRAUDON, L’Amour est plus froid que le lac, P.O.L, décembre 2016, 106 pages, 13 €.

♦ Rada IVEKOVIC, Réfugié-e-s. Les Jetables, Al dante, Marseille, été 2016, 88 pages, 13 €.

♦ Gabriel JOSIPOVICI, Infini. L’histoire d’un moment, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, Quidam éditeur, Meudon, hiver 2015-2016, 158 pages, 18 €.

♦ Anne KAWALA, Le Déficit indispensable, Al dante, 2016, 152 pages, 17 €.

♦ Claudie LENZI, Elle t’enceinte, Plaine page, 32 pages, 5 €.

♦ Cédric LERIBLE, Giratoires, Plaine page, Barjols, printemps 2015, 70 pages, 5 €.

♦ Cécile MAINARDI, L’Histoire très véridique et très émouvante de ma voix de ma naissance à ma dernière chose prononcée, éditions Contre-Pied, hiver 2016-2017, 36 pages, 4 €.

♦ NATYOT, Je suis d’accord, Plaine page, "Les Oublies", été 2017, 28 pages, 5 €.

♦ Leopoldo María PANERO, Ainsi fut fondée Carnaby street, Le Grand Os, Toulouse, automne 2015, 88 pages, 12 €.

♦ Anne PORTUGAL, Et comment nous voilà moins épais, P.O.L, mai 2017, 124 pages, 13 €.

♦ Dominique QUÉLEN, Éléments de langage, Publie.net, coll. "L’Inadvertance" dirigée par François Rannou, automne 2016, 272 pages, 20,50 €.

♦ Jacques REBOTIER, Black is black, Plaine page, coll. "Les Oublies", 14 pages ([petit coffret original], 5 €.

♦ Jean Louis SCHEFER, Squelettes et autres fantaisies, Main courante 5, P.O.L, printemps 2016, 160 pages, 14 € ; L’Image et l’Occident. Sur la notion d’image en Europe latine, ibid., printemps 2017, 142 pages, 13 €.

♦ Patrick SIROT, Procès verbal, Plaine page, 110 pages, 10 €.

♦ Pierre-Yves SOUCY, Neiges. On ne voit que dehors, La Lettre volée, Bruxelles, hiver 2015-2016, 80 pages, 15 €.

♦ Juliana SPAHR et David BUUCK, Une armée d’amants, traduit de l’anglais (USA) par Philippe Aigrain, Publie.net, 2016, 150 pages, 15 €.

♦ Anne de STAËL, Le Cahier océanique, La Lettre volée, hiver 2015-2016, 160 pages, 19 €.

♦ Rudolf di STEFANO, Vive le cinématographe !, Al dante, hiver 2014-2015, 200 pages, 17 €.

♦ Jean-Jacques VITON, Cette histoire n’est plus la nôtre mais à qui la voudra, P.O.L, hiver 2016-2017, 80 pages, 13 €.

♦ Julie WOLKENSTEIN, Le Mystère du tapis d’Ardabil, P.O.L, hiver 2015-2016, 384 pages, 23 €.

17 mars 2016

[Chronique] Lucie Taïeb, Safe, par Emmanuèle Jawad

Lucie Taïeb, Safe, éditions de l’Ogre, février 2016, 180 pages, 18 €, ISBN : 979-10-93606-29-3.

 

Les sphères narratives de Lucie Taïeb agencent et diffusent au fil de leurs séquences des climats de peur, d’étrangeté et d’humour ; une forme de flottement instaure une confusion rêve/réel sur l’axe de l’imaginaire, structurant ainsi le récit et y associant la mémoire (filiale notamment), le surnaturel et la maladie, en référence au film Safe de Todd Haynes.

SAFE de Lucie Taïeb se structure en cinq sections. Chacune d’elles agence différentes séquences qui constituent des sphères à caractère social et politique (section I), onirique (de façon prégnante, traversant l’ensemble des sections), mémoriel ou imaginaire, tragique sous la forme combinée de la peur et de la maladie (contamination) ; ironie et humour s’y côtoient pour contribuer à la réussite du récit.

Les situations narratives restent soumises à des incertitudes dans leurs enjeux et leur absence d’ancrage dans le réel participe à l’étrangeté onirique qui traverse les séquences dans la confusion (« hypnose volontaire »), où la mémoire s’associe à la fois aux temps de sommeil et de veille. Des réunions marquent ainsi, dans une première section, le discours narratif (réunions « nocturnes (…) secrètes », organisation d’ « une forme de résistance » ou encore « lutte (…) souterraine »), sans qu’aucun élément précis relatif aux enjeux et aux circonstances ne soit explicité, l’indétermination marquant alors le projet (« une pulsation qui donne vaguement la sensation de flotter »). Les séquences, sans lien apparent parfois, dans le travail de montage, faisant chapitre et lien par sauts, dans l’avancement du récit, glissent de la sphère sociale et politique à la sphère de l’intime, le fondu au noir (« fermez les yeux », puis « je ferme les yeux ») opérant la transition entre les séquences. Le récit se développe dans le télescopage des temps et les juxtapositions (« Je regarde ton corps, ton visage, tu es vivante (…) il y a quelques années, tu es vivante … »), les sphères narratives combinant autant de climats distincts – le passage de l’une à l’autre séquence parfois abrupt -, marquées dans leur en-tête par le motif graphique d’une hache.

Le récit s’articule à la fois dans la confusion rêve/réel et la peur (« Un long rêve où elle pourrait être assassinée à plusieurs reprises et se réveillerait toujours indemne »), qui, dans ce qu’elle a de prégnante, se réfère à la figure maternelle dans ses fonctions protectrices excessives et aux symptômes de la maladie. Deux cycles alternent ainsi et traversent le texte : un premier, moindre, concernant la mémoire de la vie adolescente avec la mère qui, dans la peur et dans une attitude hyper protectrice, tente de contrer ce qui pourrait atteindre la narratrice ; un second cycle qui a trait à la mise en circulation des éléments du rêve et du surnaturel, empruntant par endroits le lexique de la science-fiction ou de l’aventure spatiale (navette, cosmonautes, etc.). Le rêve participe au déroulement même du récit, qui devient réceptacle d’un surnaturel qui affleure (« Tandis que nous avancions (…) le sol s’inclinait », « l’herbe était humide et comme ensorcelée », « vert surréel »).

Le rêve, dans SAFE, s’associe dans des combinaisons étroites avec ce qui pourrait être de l’ordre de l’angoisse existentielle (le personnage de la traductrice, le suicide ne permettant pas lui-même d’échapper à la peur) ainsi qu’à la maladie, à la contamination, aux sensations qu’elle suscite chez la narratrice dans un environnement médical clos. Le rêve néanmoins s’échappe dans certaines séquences de ces sphères sombres et se développe avec légèreté dans l’ironie et l’humour (séquence particulièrement réussie et drôle de l’avion et de la peur phobique de l’avion dans le rêve du crash).

Dans une temporalité singulière où le montage des séquences travaille la matière protéiforme du récit et l’imbrication des mondes (des sensations, du langage, du souvenir, etc.), la structure repose sur l’allongement des phrases, les répétitions et les motifs. Des procédés de reprises de phrases segmentées ou d’éléments syntaxiques réitérés rythment le récit. Ainsi, de longues phrases juxtaposées, avec reprise d’éléments sans pour autant faire boucle entière ou fermeture (en particulier dans le début du texte), frôlent par endroits ce qui pourrait être une liste ou encore un agencement répétitif qui serait comme allégé. Un segment de phrase ainsi repris avec son argumentation, en ajout, un complément d’information donné dans l’avancement, précisions apportées lors de la reprise et le développement. Des motifs ponctuent le récit : « petit igloo » ainsi disséminé dans le corps du texte, image de l’agrume également (ou « moitié de pamplemousse »), séquence encore prolongée et reprise des enfants sur la terrasse, motif graphique (la hache en début de séquence).

La quatrième section met en parallèle, sous la forme d’un face à face introductif, des phrases en anglais (le plus souvent interrogatives) issues du film Safe de Todd Haynes et les séquences relatives à la maladie et au confinement qu’elle induit dans le caractère phobique de la contamination. Dans la mise en place du personnage de la traductrice, dont l’enfermement et la solitude prédominent dans la sphère qu’elle occupe et qui traverse le récit (« Le monde possible, non le monde réel. Non pas son monde »), le caractère énigmatique du mot « safe », suspendu dans sa traduction et qui fait volontairement défaut (traductions intervenant en page 56), reste emblématique de la question de la langue et des opérations qu’elle induit. « Si la lande parle, alors, enfin des mots que nul ne devra traduire ».

21 mai 2015

[Livre – chronique] Mathieu Brosseau, Data Transport

Tandis qu’a lieu ce soir à 19H, à L’Arbre à Lettres Mouffetard (75005 Paris), la première rencontre avec l’auteur autour de son dernier livre, découvrons ce récit spirituel.

Mathieu Brosseau, Data transport, éditions de l’Ogre, mai 2015, 152 pages, 16 €, ISBN : 979-10-93606-10-1.

Présentation

Présentation éditoriale. Quand M. est un beau jour repêché par un cargo en pleine mer, ni lui ni personne ne sait qui il est, ni ce qui l’a mené ici. Muet et amnésique, il trouve une emploi dans un service de courriers non adressés à la poste et semble progressivement recouvrer la mémoire ainsi que le langage par l’intermédiaire des lettres qu’il lit et classe toute la journée. Cette découverte de lui-même, de son histoire, celle d’un être confronté à la difficulté d’incarner à la fois son corps et son verbe, et condamné dès sa naissance à une mystérieuse seconde de retard, va le mener jusqu’à la source de ses crimes – réels ou illusoires – et de sa propre disparition.

Dans un univers éthéré et poétique, et avec une précision poétique chirurgicale, Mathieu Brosseau interroge dans Data Transport ce que la langue fait au corps. Comment reprendre corps, mémoire et langue ? Comment distinguer ce qui, dans cette reconquête de la langue et de la mémoire, appartient à l’identité ou aux lettres que lit M., sorte de Bartleby qui serait passé de l’autre côté du miroir.

Le titre, par l’auteur. « C’est la première fois que j’ai eu autant de mal à trouver un titre. Il y en a eu 3 ou 4 provisoires. Puis "Data transport" s’est imposé comme une évidence lors d’une réunion, puisque ce récit porte, à l’instar des lettres, sur ce qui n’arrive pas à destination, les NPAI bien sûr mais aussi la parole du bègue, le mouvement sans fin de la réalité, pi, etc. Je crois que nous n’arrivons (ni nous, ni les paroles, ni les "Data", donc) jamais à destination, et c’est pourquoi nous imaginons/créons des fins, des objets. Nous comblons le vide insupportable qui se dégage de l’impossibilité d’une fin. Même notre mort, qui pourrait être l’arrivée, le point B de notre existence, nous échappe. Donc Data Transport, le chemin de l’information, le chemin du contenu, de l’artifice de la pensée qui cherche à combler un insupportable sans-fin, sans-arrivée. » 

Chronique

"L’issue serait-elle de jouir de sa disparition ?" (p. 121).

"Pas trop être (dans tous les sens) : ça rend zinzin. […] Je pense à vous qui êtes si détestablement nombreux" (44).

M comme mer, méduse, méditation… M comme Mathieu ? Non, pas vraiment, ou alors son double – dont la voix n’est pas sans rappeler celle des proses poétiques, et en particulier La Confusion de Faust, UNS et Ici dans ça. Nulle autofiction ici : "Toutes les histoires privées sont dégueulasses à raconter" (107).

Le titre confère au texte son aspect cyclique, puisqu’il commence et se termine de la même façon : "Un cargo commercial UVM 5, fin et  long, étrangement baptisé Data Transport, le ramasse alors qu’il danse dans l’eau, jeune grenouille débutante qu’il est, se débattant dans une mer peu hospitalière" (9 et 136). À un détail près : si l’on tient compte de la postface, qui offre un clin d’œil à Dostoïevski par le biais d’un certain Sandor Mychkine, le texte s’achève sur "M. est donc possible" (140).

Il faut dire que l’on peut en douter : comme le M. Teste de Valery, n’est-il "autre que le démon même de la possibilité" ? Consterné par l’incomplétude de la parole, il vit dans l’espace du dedans (M. comme Michaux) ; son mutisme mystique est consubstantiel à sa quête ontologique : il n’a de cesse de faire coïncider les mots et les choses. Celui qui ne croit pas à l’identité est "avaleur de couleuvres (il aimait tant avaler l’identité des autres)" (38) : "Le contemporain est toujours pluriel. / On pourrait parler du contemporeux" (61). Ce qui ne l’empêche pas de cultiver sa singularité : comment pourrait-il être moderne – la modernité étant "la Propagande des communautés" (95) ? Et si le "réel" tout entier est Propagande, autant disparaître… Hors du "réel", donc, M.

"M. est quantique" (139). (M comme métaphysique). Qu’est-ce qu’un sujet, en un temps où la conscience est aussi discontinue que la matière ? Quelque chose d’aussi insituable qu’une particule élémentaire. (Décidément, de Houellebecq à Brosseau, en passant par Ferrari, la physique quantique ne laisse pas d’inspirer les écrivains contemporains).

Né avec une seconde de retard et doté d’une seule syllabe, M. n’est pas de ce monde : "peut-être était-ce cette initiale qui lui faisait croire qu’il obtiendrait un jour une finale. Mais ce jour-là, par effet d’évaporation infiniment angoissante, il était question qu’il s’arrêtât en chemin. Cela ne lui était pas tolérable.  / Il disparaissait" (105). NPAI (n’Habite Plus à l’Adresse Indiquée). Radical, il se tourne vers l’absolu – vers le monde des objets mathématiques. Et il raconte des histoires. Ni réalistes, ni autobiographiques : pour le je scripteur, tout réalisme, fût-il de nature autobiographique, est dégueulasse.

17 mai 2015

[News] News du dimanche

Après la UNE consacrée à Mathieu Brosseau pour la parution de Data Transport, nos Libr-événements : RV avec Serge Martin-Ritman, Sandra Moussempès, des auteurs de la série Z et du n° 77 de MCD, mais aussi des poètes volants… Et pour couronner le tout, DATABAZ vous offre des images invisibles !

 

 UNE : Mathieu BROSSEAU, Data transport

  • Jeudi 21 mai à 19 heures à L’Arbre à Lettres Mouffetard – métro Censier-Daubenton – Avec les éditeurs et Isabelle Schulmann, libraire. Rencontre précédée par une lecture d’extraits par Jean-Marc Bourg, comédien

  • Mercredi 3 juin à 19 heures au Monte-en-l’air – métro Ménilmontant – Avec les éditeurs et Aurelie Garreau, libraire

  • Lundi 22 juin à 19 heures à la Maison de la Poesie de Paris – métro Rambuteau – Lecture-écriture en duo avec Jean-Marc Bourg – Réservation recommandée
***

Présentation de l’éditeur. Quand M. est un beau jour repêché par un cargo en pleine mer, ni lui ni personne ne sait qui il est, ni ce qui l’a mené ici. Muet et amnésique, il trouve une emploi dans un service de courriers non adressés à la poste et semble progressivement recouvrer la mémoire ainsi que le langage par l’intermédiaire des lettres qu’il lit et classe toute la journée. Cette découverte de lui-même, de son histoire, celle d’un être confronté à la difficulté d’incarner à la fois son corps et son verbe, et condamné dès sa naissance à une mystérieuse seconde de retard, va le mener jusqu’à la source de ses crimes – réels ou illusoires – et de sa propre disparition.

Dans un univers éthéré et poétique, et avec une précision poétique chirurgicale, Mathieu Brosseau interroge dans Data Transport ce que la langue fait au corps. Comment reprendre corps, mémoire et langue ? Comment distinguer ce qui, dans cette reconquête de la langue et de la mémoire, appartient à l’identité ou aux lettres que lit M., sorte de Bartleby qui serait passé de l’autre côté du miroir.

Le titre, par l’auteur. « C’est la première fois que j’ai eu autant de mal à trouver un titre. Il y en a eu 3 ou 4 provisoires. Puis DT s’est imposé comme une évidence lors d’une réunion puisque ce récit porte, à l’instar des lettres, sur ce qui n’arrive pas à destination, les npai bien sûr mais aussi la parole du bègue, le mouvement sans fin de la réalité, pi, etc. Je crois que nous n’arrivons (ni nous, ni les paroles, ni les "Data", donc) jamais à destination, et c’est pourquoi nous imaginons/créons des fins, des objets. Nous comblons le vide insupportable qui se dégage de l’impossibilité d’une fin. Même notre mort, qui pourrait être l’arrivée, le point B de notre existence, nous échappe. Donc Data Transport, le chemin de l’information, le chemin du contenu, de l’artifice de la pensée qui cherche à combler un insupportable sans-fin, sans-arrivée. »

 

Mathieu Brosseau, Data transport, éditions de l’Ogre, mai 2015, 152 pages, 16 €, ISBN : 979-10-93606-10-1.

 

Libr-événements

â–º RV avec Serge Martin-Ritman :

Jeudi 21 mai 2015, au Musée du quai Branly à 17h30 (salle 2) dans le cadre du séminaire « Histoires de gestes », présentation du numéro 7 de la revue Résonance générale (http://www.latelierdugrandtetras.fr/resonance.php?type=1&PHPSESSID=24a52b1b8826203a3069b0c60f30c543) : rencontre avec Alexis Pelletier et Guy Perrocheau.
 
Dimanche 31 mai 2015 à 16 heures à Montreuil (La Guillotine, 24, rue Robespierre), lecture aux côtés d’Antoine Emaz et de Camille Loivier : http://poesie.evous.fr/31-mai-dimanche-Matinee-d-editeur-1-Tarabuste-Triages-La-Guillotine-Montreuil.html
 
Samedi 13 juin à 16 heures au stand des éditions Tarabuste (marché de la poésie, place Saint Sulpice, Paris 6e) : signature de Tu pars, je vacille (http://www.laboutiquedetarabuste.com/fr/collections/doute-b-a-t/ritman-serge-tu-pars-je-vacille/110) avec le verre de l’amitié.
 
A l’occasion de la publication de Tu pars, je vacille (éditions Tarabuste : http://www.laboutiquedetarabuste.com/fr/collections/doute-b-a-t/ritman-serge-tu-pars-je-vacille/110) un long entretien avec Yann Miralles : http://poezibao.typepad.com/poezibao/2015/05/entretien_serge_martin1.html
 

â–º Sandra Moussempès évoque Sunny girls sur France Culture (podcast).

â–º Le mercredi 20 mai, la librairie Texture reçoit z : autour des deux dernières séries (3 & 4). En compagnie des auteurs Patrick Beurard-Valdoye, Pierre Drogi, Anne Kawala, Fabienne Raphoz et Lucie Taïeb. À 19h30, à la librairie Texture, 94 Avenue Jean Jaurès, 75019, Paris.

â–º Mercredi 20 mai 2015 à 19H, Seconde Nature à Aix-en-Provence. Le magazine MCD#77 La politique de l’art s’interroge sur les nouvelles formes d’engagement et d’activisme numériques sous les angles pratiques et théoriques, par le biais d’articles de fond et par des portraits d’artistes et collectifs emblématiques.

Dans le cadre d’un partenariat avec MCD, le magazine des cultures digitales, et en écho à l’exposition Archéologie des medias (20 mai au 28 juin à Seconde Nature), Alphabetville et Seconde Nature vous invitent à une présentation et une discussion autour des enjeux politiques de l’art actuel avec les contributeurs régionaux à ce numéro :
– Christophe Bruno et Emmanuel Guez, artistes et enseignants à l’Ecole supérieure d’art d’Avignon (Théories des medias, créations numériques et actions politiques)
– Colette Tron, critique, directrice d’Alphabetville à Marseille (Armes et arts de la révolution, de l’électronique au numérique)
– Jean-Paul Fourmentraux (sous réserve), sociologue et enseignant en art à l’Université Aix-Marseille (Faire œuvre en art et politique)
Présentation du numéro par Guillaume Renoud-Grappin, directeur associé de MCD.

Rencontre suivie de la projection d’œuvres des artistes Julius von Bismark et mounir fatmi. Informations : http://www.secondenature.org/MCD-77-La-Politique-de-l-Art.html

â–º Poètes volants : David Christoffel, Sabine Macher, Daniel Pozner et Pierre Soletti. Samedi 23 mai 2015 (à partir de 15 h 30).
Le Râteau-Lavoir / 4, rue Charles-Bassée / 94120 Fontenay-sous-Bois
RER A : Fontenay-sous-Bois
Pour plus de détails :
http://poesie.evous.fr/23-mai-samedi-Poetes-volants-Le-Rateau-Lavoir-Fontenay-sous-Bois.html
 

â–º Samedi 23 mai 2015 à 20H30, DATABAZ (Philippe Boisnard et Hortense Gauthier : 100, rue du Gond à Angoulême) : IMAGES INVISIBLES, projection d’images mentales sur supports sonore et littéraire.

Un projet de Rhizome (Québec), d’après une idée originale de Mathieu Campagna.

_ samedi 23 mai 2015 _ 20h30

Lecture et art audio dans l’obscurité par 4 duos d’auteurs et créateurs sonores

Daniel Canty (son : Miriane Rouillard)

Renée Gagnon (son : Antoine Caron)

David Leblanc (son: Marc Doucet)

Simon Dumas (son : Mathieu Campagna).

Images invisibles est le résultat d’une collaboration entre un auteur et un artiste audio, dans le but de créer des court-métrages dépourvus d’image. Fusion, donc, entre narration et environnement sonore surround, ce spectacle singulier se déroule dans le noir complet.

Images invisibles cherche à susciter l’émergence d’images mentales chez l’auditeur, un peu comme le fait la lecture romanesque, mais en amplifiant le pouvoir des mots par un support audio enrobant et suggestif (voix narratrices, bruits d’ambiance, musiques, sons inventés). Les périodes d’obscurité sont ponctuées d’effets de lumière qui révèlent les auteurs lisant leur texte devant ou parmi les spectateurs, dans une dynamique d’apparition/disparition à la limite du spectral. Images invisibles s’affranchit du joug de l’image visuelle, en explorant les rapports complexes unissant la parole et le son, et permet la création de nouveaux alliages littéraires. [cf. visuel en arrière-plan]

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