Libr-critique

17 août 2020

[Livres – news] Libr-5

À quinze jours du non-événement qu’on nomme rentrée-littéraire, 5 livres comme des chemins de traverse dans ce no man’s land commercial : Saturne de S. Chiche, SÅ“ur(s) de Ph. Aigrain, Album photo de J. Game, Contrariétés de Benoît Toqué et Centre épique de Jean-Michel Espitallier.

 

► Sarah CHICHE, Saturne, Seuil, à paraître le 20 août, 208 pages, 18 €.

Présentation éditoriale. Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au coeur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.
Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

En bref. Ce récit de deuil qui offre une déambulation mélancolique dans un dédale de lieux et de moments, entre réel et imaginaire, est un roman familial singulier dans lequel la quête de soi repose sur l’opposition entre « Je » et « On ».

Un passage : « Toute naissance est la mort naissante d’un idéal : les enfants ne ressembleront jamais trait pour trait à la façon dont leurs parents et leurs grands-parents les ont rêvés. Toute éducation est un échec : les parents et les grands-parents blessent toujours, souvent même sans le vouloir, un enfant ». Peut-être que dans notre famille les choses se passaient d’une manière plus grotesque […] » (p. 134).

 

â–º Philippe AIGRAIN, SÅ“ur(s), Publie.net, coll. « Temps réel », à paraître le 23 septembre, 256 pages, 17 €.

Présentation éditoriale. Je suis en moi comme dans un pays étranger.

On peut naître à soi-même à déjà 38 ans, sans savoir qui on a pu être avant. Avant quoi ? On peut recevoir un jour un mail d’une prétendue sœur dont on se sait dépourvu et espérer sa présence. Pourquoi ? On peut enquêter sur des identités suspectes qui semblent fictives sans parvenir à savoir si ces femmes, soupçonnées d’ébahissement, sont ou non une menace pour la sécurité de l’État. Comment ?

Ces personnages, et bien d’autres, se rencontrent, se cherchent et se découvrent dans le monde de Sœur(s). Il est aussi le nôtre, celui dont le réel a très largement rattrapé les dystopies et les anticipations de la fiction. Celui qui a fait de la solidarité entre les êtres un délit.

Se jouant des genres et des registres, mélangeant l’enquête avec le politique, la technologie et la comédie, la philosophie et la sensualité du désir amoureux, les personnages de Sœur(s) osent réinventer des espaces de vie dans lesquels l’espoir de la fraternité et de la sororité est possible. Dans cette polyphonie de voix, le mystère de l’identité à l’ère de la surveillance généralisée se reconnecte à son essence première : l’humanité de celles et ceux qui se demandent, bien plus légitimement que les services de police, qui suis-je  ?

En bref. Ce récit tripartite se présente sous la forme d’une polyphonie qui permet de porter un regard décalé et critique – ébahi ! – sur « notre grand camp de consommation forcée et de travaux bureaucratisés » (p. 167).

Un passage : « Un intellectuel local demande en quoi consistent les pratiques d’ébahissement dans la ZEL, et cette fois c’est le zadiste, pour l’occasion zéliste, qui répond qu’il s’agit d’apprendre à s’étonner des choses considérées comme les plus naturelles, par exemple les conférences de presse ou la politique sécuritaire » (p. 177).

 

â–º Jérôme GAME, Album photo, éditions de l’Attente, Bordeaux, à paraître le 25 septembre, 144 pages, 13 €.

Présentation éditoriale. Traversant le flux des images qu’on produit et reçoit en continu aujourd’hui et sur lesquelles nos yeux glissent à vive allure, ce livre cherche à ralentir notre regard, à lui redonner une prise concrète sur le monde via une multitude de photopoèmes. Ces images-récits sonnent comme des débuts, ouvrent sur des possibles, invitent à faire un pas de côté hors de la frénésie pour retrouver un regard sensoriel et critique. Dans ce livre comme trempé dans du révélateur poétique, un contrechamp s’ouvre à même la photogénie de la globalisation.

En bref. Dans un monde-immondialisé dynamisé/dynamité par des flux de passagers et de migrants, d’images dont certaines font le tour du monde avec leurs légendes – épopée de l’ère hypermoderne ! –, Jérôme Game interroge le visible par le biais de ses textes ico/ôniques (photopoèmes).

Un passage : « Coca-Cola. Coke zero. / Coca light. 7 Up. Fanta. / Sprite. Diet Sprite. Diet / Pepsi. Pepsi Max. Pepsi / Cola. Dr. Pepper. Mountain / Dew. Hawaiian Punch. / San Miguel. Heineken. / Asahi Super Dry. Kirin / Lager. Tsing Tao Beer. / Carlsberg. Budweiser. / Miller. Nesquik Choco Milk. / Snapple. Lipton Ice Tea » (p. 102).

 

► Benoît TOQUÉ, Contrariétés, éditions du Dernier Télégramme, 25 septembre, 80 pages, 11,50 €.

Présentation éditoriale. L’ écriture de Benoît Toqué est plurielle. Elle alterne entre poésie, récit, autofiction et fiction critique, et Benoît Toqué s’ingénie fréquemment à les hybrider au sein de ses Contrariétés, en cultivant un art de l’écart et du débordement. Tout à la fois journal d’écriture, encyclopédie personnelle des mondes de la création artistique c’est encore un regard sur l’invention de la fiction. Et tout cela n’est pas dénué d’humour.

En bref. Soit un stock – un nuage, comme on voudra – de références culturelles (noms propres, événements et citations)… Le matériau fait l’objet d’un exercice de virtuose : un agencement répétitif souvent loufoque, plein d’humour dans tous les cas.

Un passage : « Il paraîtrait, un éditeur m’a dit ça, que cette accumulation de noms propres croisés dans la scène poétique ou littéraire est carrément agaçant, à la manière d’un name-dropping underground mondain.
Pour un autre éditeur, l’hypothétique publication de mon texte dans sa collection dépend de l’évolution de la série télévisuelle Plus belle la vie.
La vie est fantastique, le plastique aussi » (74).

 

â–º Jean-Michel ESPITALLIER, Centre épique, éditions de l’Attente, Bordeaux, à paraître le 9 octobre, 104 pages, 13 €.

Présentation éditoriale. Récit-documentaire écrit en résidence dans l’agence Ciclic Centre-Val de Loire, autour de films d’archive sur les us et coutumes dans les villages à travers le vingtième siècle, de la première guerre mondiale aux grandes grèves de 1995. Le texte est ponctué de photogrammes et de codes QR qui permettent de visionner les films.

En bref. Non pas l’histoire d’un centre hippique, mais l’épopée illustrée de la région Centre – Val de Loire à partir d’archives du film amateur qui constituent une partie de son « patrimoine mémoriel » (Avant-propos, p. 7). L’extrait ci-dessous donnera un aperçu de la mécanique spitalienne dans un récit qui exhale un parfum aussi envoûtant que celui des Années d’Annie Ernaux.

Un passage : « Plus une époque commémore, plus elle a de choses à se reprocher. Plus elle se souvient du passé, plus elle a de choses présentes à oublier. On commémore. On n’oublie pas de commémorer. On se souvient de ne pas oublier. On n’oublie pas qu’il faut se souvenir de ne pas oublier » (31-32).

31 décembre 2015

[Chronique] Marc Perrin, Spinoza in China, par Bruno Fern

Marc Perrin, Spinoza in China : novembre 2011/2015, éditions Dernier Télégramme, Limoges, décembre 2015, 528 pages, 24 €, ISBN : 978-2-917136-82-9. [extraits dans Libr-critique]

 

Voici l’histoire du voyage en Chine d’un individu nommé Ernesto dont l’âge très variable (de 10 ans et quelques secondes à quelques siècles) est en accord avec sa perception singulière du temps[1] – par exemple : « Dans le musée de la capitale. Des enfants rient et courent et crient et tombent et se relèvent entre néolithique et novembre 2011. » Dans la poche de ce personnage aussi central que pluriel, un exemplaire de l’Éthique, ouvrage dont la lecture va profondément interférer avec ce qu’il va vivre – et pas seulement lui puisque, s’il faut effectivement de tout pour faire un monde[2], le livre est fait à l’aune de cette hétérogénéité fondamentale : récits, dialogues parfois agencés pour former une mini-pièce de théâtre, relation d’événements contemporains ou antérieurs à l’écriture (en remontant jusqu’à la préhistoire), conférences, listes, correspondances épistolaires ou électroniques, références éclectiques[3] (philosophiques, politiques, musicales, cinématographiques, sans oublier BD et jeux vidéo), insertion d’images, fiction entremêlée d’éléments autobiographiques, etc. Ce mélange des registres est notamment perceptible à travers celui des lexiques : « Ma vive et lourde et ferme et roide et ta mouille ouverte brûlante participent de l’une des modalités de la relation intra-espèce-humaine », et ce avec un humour fréquent : « Ernesto à son voisin de droite : est-ce que tu sais ce que peut un corps ? Le voisin de droite à Ernesto : demande à l’hôtesse avant de quitter l’avion. »

Une telle diversité dans les contenus et les formes contribue au fait que ce livre à la structure rhizomatique, au-delà de la simple narration d’un voyage[4], puisse constituer « le récit des multiples instants d’une émancipation – lente, laborieuse, mais tenace – c’est-à-dire le récit des instants d’une lutte bien aliénante, et d’une joie par moment super éclatante », autrement dit la recherche de « Béatitude mon loulou en bouquet final ». D’où l’importance accordée à la relation avec autrui, autant dans la sphère intime – tout particulièrement l’amitié et l’amour, envisagés sous l’angle de leurs vertus dynamisantes – que dans celle du politique, omniprésente non seulement par le choix emblématique d’un pays où le communisme a engendré les « errements » que l’on sait mais aussi par le refus, malgré cet échec historique, de renoncer à l’idée d’un autre partage possible que celui des bénéfices entre actionnaires – préoccupation sensible dans l’attention portée à ce qui arrive / est arrivé de par le monde présent et passé ainsi que dans la relation d’actions concrètes dans un espace autobiographique qui se déploie parallèlement à celui du voyage d’Ernesto : parmi elles, les rendez-vous de parole dits des 29 qu’organisent mensuellement l’auteur et sa compagne elle-même écrivain, Anne Kawala, et leur soutien à la lutte contre le projet de l’Ayraultport.

Indéniablement, Marc Perrin a réussi le pari d’écrire un livre qui est à la fois inscrit dans les enjeux de la communauté (et touche souvent juste avec les liens qu’il établit – voir, dans la première partie de l’ouvrage, « une exposition des visages d’Ernesto, au quotidien, sous forme d’une série de portraits dont le titre d’ensemble est le suivant : Si l’état du monde est visible un peu sur mon visage alors je peux dire je suis un peu de ce monde. »), et littérairement exigeant car il est parvenu à faire de nombreuses trouvailles dans sa façon de tresser les fils du « savant » et du prosaïque – par exemple, la confrontation entre la lecture de l’Éthique par Ernesto dans un café de Beijing et tout ce qui l’entoure. Bref, même si d’un certain point de vue rien ne saurait être parfait (par exemple, je trouve que l’auteur abuse un tantinet des effets engendrés par les répétitions, même si ces reprises traduisent probablement son souci d’un texte qui passe mieux à l’oral), il y a là une véritable tentative « pour enfin ressentir et vivre la perfection non plus comme ce truc à atteindre, mais comme la chose, une chose, quelle que soit cette chose, en train de se faire. »



[1] Bizarreries temporelles qui n’ont rien de gratuit – ainsi les dates souvent inhabituelles trouvent l’une de leurs explications dans le fait que « le 35 mai fut une expression utilisée pour contourner la censure, sur internet, afin de pouvoir évoquer le 4 juin 1989 – premier jour de la répression sur la place Tian’anmen après plusieurs semaines d’occupation. »

[2] « beaucoup d’autres, une infinité d’autres, pénètrent et modifient maintenant le poème » – au cours de son voyage, Ernesto lira également Vies minuscules de Pierre Michon.

[3] Comme l’auteur dans ses nombreuses et éclairantes notes de fin d’ouvrage, je renvoie le lecteur désireux d’en savoir plus à cette adresse : https://spinozainchina.wordpress.com/ et j’y rajoute celle-ci : https://materiaucomposite.wordpress.com/2015/12/30/lart-comme-un-autre-nom-de-la-vie-et-reciproquement-marc-perrin-entretien/

[4] L’auteur cite à ce propos la fameuse phrase de Beckett : « On est cons, mais quand même pas au point de voyager pour le plaisir. » 

 

 

 

 

23 décembre 2015

[Livres] Libr-kaléidoscope de fin d’année

En cette fin d’année, voici une première série de livres que nous avons retenus mais que nous n’avons pu encore recenser : signés Marc Perrin, Maxime H. Pascal, P.N.A. Handschin, Mathieu Larnaudie, Yves Michaud, Ryoko Sekiguchi…

 

â–º Marc Perrin, Spinoza in China : novembre 2011/2015, éditions Dernier Télégramme, Limoges, décembre 2015, 528 pages, 24 €, ISBN : 978-2-917136-82-9.

C’est avec un immense plaisir que nous tenons enfin entre nos mains le pavé à la superbe couverture renfermant les portraits d’Ernesto – un texte orchestré par ses jeux temporels et typographiques. Après en avoir donné à lire quelques extraits, Libr-critique vous invite à découvrir ce "récit d’un combat – en cinq rounds – (p. 11)", ce "récit des multiples événements dont les conséquences produiraient tout simplement ce qui a lieu" (161), cette "ode à l’amour" (19), ce "programme éditorial poétique, pour les trente-quatre prochaines années" (sic !)…

 

â–º Maxime H. Pascal, Le Tambour de Pénélope, éditions PLAINE Page, Barjols, 3e trimestre 2015, 226 pages, 12 €, ISBN : 978-2-910775-87-2.

"le mythe est le contraire d’une fonction simple
c’est un témoin de la peine d’éloignement" (p. 220).

D’un amour contrarié naît, en onze sections introduites par des lettres grecques, un récit qui relie nos histoires actuelles et les grands mythes grecs, tout en interrogeant nos propres mythologies – ressortissant désormais au "storytelling" : "dans les discours officiels, les stories prennent la place des faits" (p. 24). C’est ainsi que nous croisons Tirésias, "cette idée qui prend un bain de pied dans l’angle de la cuisine" ; Pénélope, ce "rhizome femelle"… L’écriture expérimentale de Maxime H. Pascal est vertigineuse !

 

â–º P.N.A. Handschin, L’Energie noire, éditions Argol, automne 2015, 160 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37069-008-1.

L’Energie noire de P.N.A. Handschin fait partie de ces romans qui, depuis Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, entretiennent des liens métaphoriques avec la physique moderne : l’énergie noire est ici cette mystérieuse force gravitationnelle qui aiguille les destins de quatre personnages dont les prénoms se font écho… Plus que cette cosmologie nous fascine une écriture simultanéiste qui fait songer à Claude Simon.

 

â–º Mathieu Larnaudie, Notre désir est sans remède, Actes Sud, été 2015, 238 pages, 19,30 €, ISBN : 978-2-330-05310-9.

Cette biofiction sur une figure hollywoodienne hors normes, Frances Farmer (1913-1970), comporte sept temps forts organisés selon un double mouvement centripète (de 1936 à 1914) et centrifuge (de 1914 à 1958) autour d’un point nodal : la "naissance d’une nation", c’est-à-dire ce moment charnière où la puissance économique américaine a besoin d’une aura symbolique, où "à l’individu indifférencié, noyé dans la masse et les cadences répétitives de la standardisation" – "tour à tour chair à canon et à chaîne tayloriste" – doit répondre "la distinction suprême, l’élection mystérieuse, l’apparition de la star hollywoodienne". C’est dire à quel point, dans son dernier roman, Mathieu Larnaudie a pour objet la généalogie de notre société spectaculaire.

 

â–º Yves Michaud, Narcisse et ses avatars, Grasset, 2014, 208 pages, 17 €, ISBN : 978-2-246-81050-6.

Depuis l’Abécédaire de Deleuze, l’exercice philosophique semble aller de soi. D’où, parfois, certaines déconvenues. Avec pour modèles Nietzsche et Wittgenstein, Yves Michaud entreprend de décrire notre monde en mutation : monde déréalisé où triomphent l’oligarchie, la com, le design, l’hédonisme, la xénophobie et You Tube en lieu et place de la culture… Cette vision conservatrice-critique atteint son paroxysme lorsque l’auteur rend Heidegger responsable de la désubjectivation ultramoderne.

 

â–º Ryoko Sekiguchi, La Voix sombre, P.O.L, novembre 2015, 110 pages, 9 €, ISBN : 978-2-8180-3795-9.

Méditation – inégale, hélas – sur la façon de pallier l’absence/la disparition grâce à l’archivage vocal : les voix enregistrées de nos morts constituent leur aura – et par là même le caractère essentiel face auquel nous sommes grotesques. Fantomatiques, elles viennent nous hanter, c’est-à-dire perturber notre temporalité.

 

4 juin 2014

[Chronique] Thomas Chapelon, La demeure du vaste, par Périne Pichon

La Demeure du vaste, de Thomas Chapelon, est une suite de poèmes en vers libres, sans titre apparent. On entre donc brusquement dans une phrase cadencée, et on se questionne, ballotté entre les lignes inégales des vers libres.

Thomas Chapelon, La Demeure du vaste, éditions Dernier Télégramme, Limoges, printemps 2014, 128 pages, 14 €, ISBN : 978-2-917136-72.

 

 

Choisir la forme du vers libre annonce déjà une recherche d’équilibre, entre l’exercice de la forme et la chute dans l’informel, voire le hasard. La tentation de la rime, ou de la reprise d’un rythme semble toutefois représentée comme ici :

 

 

« Je disais ce ne peut un suicide négligé

À Rim ma alors »

 

 

« Elle

Rim

A brûlé une de ses dernières ampoules »

 

La rime, ici absente, apparaît tout de même malicieusement comme une entité féminine personnifiée par la majuscule : « Rim », une sorte de nom propre ou de surnom. Sur le point de s’évanouir, elle se réinvente cependant et offre une interrogation éventuelle sur la forme poétique.

Mais « Rim » peut aussi rapporter à Rimbaud, poète de l’absolu qui finit par brûler ses écrits. Là peut se lire l’attraction du vide, de la chute dans le néant symbolisé par ces espaces blancs entre les mots. S’ajoute une allusion aux « escaliers infinis de Nerval », une obsession des labyrinthes, qui l’une comme l’autre, annonce comme un désir de vertige. Pire peut-être, un désir et une peur de se perdre sans issue dans un labyrinthe de discours… Pourtant, le labyrinthe justement est une dangereuse prouesse d’architecte dont on admire la structure. Les escaliers sans fin, comme ceux d’Escher, sont également un bel exercice de forme et de vertige et de perte dans la forme. Or, le vers de Thomas Chapelon, en sculptant un espace dans la page, se présente visuellement comme un labyrinthe verbal :

 

 

Les arbres emplis de lumières

L’escalier infini de Nerval

Les allures de la cataracte

Les chutes d’eau des hautes falaises

Le yoga

Le cosmos les millions d’années lumières.

 

 

Mieux, ce vers donne une ossature à la langue. Le blanc qui brusquement surgit et stoppe le flux du langage rompt d’abord la continuité de la lecture. Il y a un déséquilibre, un début de chute aussitôt suivi d’un nouvel élan, nécessaire pour poursuivre le déchiffrage de la lecture. Une chorégraphie de la langue est ainsi mise en place, avec ses tombées, ses équilibres et ses pirouettes. Toutefois, ce blanc est encore source d’un désir : celui de trouver le mot, d’éviter la lacune, bref de combler le vide :

 

Des airs de ses écrits le vent dans les bronches

Du ne décéder de sa

Ne capitule pas

Roule la barrique

 

Finalement, l’espace laissé vide provoque le lecteur, fait agir la perception visuelle d’une autre manière. Le blanc engendre le mot, qu’il soit écrit sur la page dans le poème, ou qu’il soit pensé par le lecteur selon sa propre logique. En l’absence de mot précis, ce peut être aussi l’émotion : le rire, le sourire… ou l’impression qui occupe la place laissée vacante.

Voilà qui participe au mouvement du texte, à cette danse de l’écriture – chorégraphie renversée – qu’est le poème. Or, la langue poétique devient langue organique, par la présence du souffle entre les mots et dans les mots, la respiration coupée ou accélérée par les blancs, par la marche imaginaire des mots : « les pas sont si dans les mots ». Le « pas », simple mouvement des jambes permettant d’avancer, met en jeu une mécanique d’ajustement du poids sur l’axe d’une jambe plutôt qu’une autre. C’est un jeu d’équilibre finalement qu’une suite de pas, tout comme les vers de La demeure du vaste.

 

Ainsi perçue comme vitale, la langue s’interroge sur la manière d’habiter l’espace. Mais cette habitation ne doit pas être statique ; elle entre dans la logique d’un mouvement universel et éternel, celui qui associerait le temps, le cosmos, la lumière aussi bien que le corps et la parole. L’écriture, lorsqu’elle est versifiée et travaillée par Thomas Chapelon, semble alors devenir un instrument de mesure de la distance et du temps ; donc une manière d’appréhender l’espace. L’espace comme milieu physique mais également l’espace du langage. L’espace est un des fondamentaux de la danse, aussi toute mise en mouvement structurée d’un corps ne peut se faire sans prendre en compte l’espace. Celui-ci participe à la visibilité autant qu’à la lisibilité des vers. Il leur donne également une durée, une forme de temporalité en forçant la lecture à s’accélérer ou à se ralentir. Le blanc laissé par la page s’apparente alors à la lumière, souvent évoquée. La lumière, sous diverses formes, rend visible, mesure, traverse le temps, est mouvement et surtout participe à la création, en faisant apparaître les mots sur la page comme sur un écran :

 

Les écrans ont envahi le réceptacle

Le réceptacle est plein

Et la voix

 

Dans le réceptacle

Résonne

 

 

Enfin, mesurer l’espace par la parole poétique permet d’interroger encore une fois le positionnement du moi poète par rapport à autrui et à la langue. La Demeure du vaste apparaît alors comme une tentative de créer sa propre demeure poétique, ouverte et vivante.

28 mars 2014

[Livre-chronique] Giovanni Fontana, Déchets, par Emmanuèle Jawad

L’examen des rejets produits par une société permet d’en dresser une critique virulente. Giovanni Fontana replace le politique au centre et l’auteur dans l’engagement, questionnant un système dans lequel « la poubelle est précisément le masque tragique de la consommation ».

Giovanni Fontana, Déchets, préface de Serge Pey, Dernier Télégramme, 2014, 208 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-917136-70-6.

 

Il s’agit ici de considérer les déchets issus des productions et consommations (déchets d’équipements électriques et électroniques, matériaux toxiques, solvants, pollutions, déchets organiques, nucléaires…) en prise étroite avec la société qui les produit et de percevoir les formes les plus radicales de rejets auxquelles se prête une société, par la mise à l’écart, l’exclusion d’individus (dans des camps, des bidonvilles, des ghettos, des décharges…).

«  Etre rejeté et expulsé (…)

N’est pas un hasard que nous

soyons parmi les vies écartées.

Rejetées.

Dans la vie des déchets. »

 

La société capitaliste, dans sa production massive, n’offre plus qu’un « produit culturel bien normalisé » dans lequel « la technique de la pollution de l’imagination » est mise en œuvre et dont le système de consommation s’avère fondé « sur la génération d’un état de perpétuelle insatisfaction » .

 

Le texte est scandé par un leitmotiv – « Pas par hasard » – situant le rôle, l’intervention et la responsabilité d’un système dans cette « apocalypse », reprenant ainsi le titre de la préface de Serge Pey. Les lieux sont divers dans leurs situations géographiques (Chine, Naples, Afrique…) et leurs formes d’exclusion (camps de réfugiés, ghettos, décharges…).

 

Le texte, dans une recherche typographique, incorpore des mots de polices différentes, insérées parfois au sein d’une même phrase, se heurtant visuellement par leurs styles et leurs tailles, souvent dans de très gros formats.

 

Le travail de montage permet de prélever et d’assembler des éléments appartenant à des registres différents, ayant trait au textuel et à l’iconographie. Une quarantaine d’images (souvent en doubles pages ou par quatre), alternent avec des textes, ces derniers faisant l’objet eux-mêmes d’une composition par assemblage, collage et alternance de discours politique, poétique, critique. Des parties du texte, adressées au sociologue Zygmunt Bauman, l’interpellent. Une séquence du texte fait référence également à Pier Paolo Pasolini.

 

Les écritures introduisent des phrases en boucle et contaminent les images, desquelles s’échappe de l’écrit, rendant effective la porosité entre texte et image. Cet assemblage d’éléments, comme une superposition de voix simultanées dans une bande-son, s’organise avec les montages iconographiques que Giovanni Fontana réalise à partir de dessins, partitions de musique, bandes-dessinées, dessins animés, photographies, imagerie médicale radiographique. L’image apparaît déchirée tel le papier d’un journal. Des fragments humains (partie d’un visage zoomé, partie d’une chevelure) sont représentés, des individus enfermés dans des camps (clôtures, barbelés) ainsi que des fragments d’objets. Les images dans leur montage associent également les arts dans leur pluralité (représentations de partitions musicales, négatif de film, reproduction d’une peinture…). Les bribes de textes issus des images sont, quant à elles, en langue italienne. Le livre Déchets, écrit directement en français, s’appuie sur un livre italien de Giovanni Fontana «  Questioni di scarti », La question des déchets. La préface intéressante de Serge Pey permet de resituer le travail de Giovanni Fontana en lien avec les penseurs de nos sociétés contemporaines. Déchets prend la forme ainsi d’un manifeste dans lequel Giovanni Fontana livre et suscite une critique acerbe de notre civilisation.

 

 

24 mars 2013

[News] News du dimanche

En ces temps de mondialisation financière où plus que jamais il nous appartient d’être libres et critiques, et de passer à l’action, Libr-critique n’a pas l’esprit-de-salon et ne profite pas du printemps pour célébrer/décérébrer…
Libr-critique vous invite plutôt à rencontrer à Paris Georges Didi-Hüberman ("Peuples en larmes, peuples en armes", lundi 25, 18H, INHA) et Jean-Charles Massera (Paris XIII, mardi 26, 12H) ; à découvrir nos livres reçus (Oskar PASTIOR, Poèmepoèmes, nouvelle traduction ; Fred GRIOT, Book 0 ; Hazem el Moukaddem, Panorama des Groupes Révolutionnaires armés français). /FT/

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24 février 2013

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de février, ces NEWS commencent par un Spécial poésie spaciale, suite à la publication chez Al dante de la remarquable anthologie des GARNIER préfacée par Isabelle Maunet-Saillet. Suivront un Pleins feux sur l’actualité de Christophe FIAT, un RV avec Christophe MANON au Taps Scala de Strasbourg pour la mise en scène de son Qui vive (Dernier Télégramme, 2010) et un aperçu du prochain livre de Mathieu BROSSEAU, Ici dans ça (extrait publié dans La Vie manifeste). /FT/

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