Libr-critique

15 mars 2016

[Chronique] Nadine Agostini, La Doll, par Jean-Paul Gavard-Perret

Le 1er février 2016, Nadine Agostini recevait La Doll.
Le 3 février 2016, Marie-Laure Dagoit lui adressait un mail qui annonçait la fermeture des Editions Derrière la Salle de bains et " les fichiers seront détruits et les livres ne seront plus qu’un beau souvenir".
Nadine Agostini présume donc que La Doll est le dernier ouvrage publié.
Quelques exemplaires sont disponibles auprès de l’auteur (6,00 € + 1,60 € de port).
Contact : nadine.ladoll@laposte.net

Nadine Agostini, La Doll, éditions Derrière la salle de bains, 2016.

 

Marie-Laure Dagoit ferme sa "salle de bains". Derrière la porte il reste bien des pépites de l’art et de la poésie underground pré- ou -post War. En témoigne, en guise de preuve ultime, La Doll : ce livre jusque dans son titre évoque ce que la maison d’édition n’a cessé de mettre en exergue.

La femme de Nadine Agostini n’a rien d’une poupée de brisée chère à Bellmer – même si la poétesse n’est pas éloignée de l’artiste, comme de Gombrowicz et surtout de Silvia Plath et de Virginia Woolf. Mais en plus ludique, enjouée et forcément postmoderne. Sous couverture de poupée passive  la femme reste imprévisible et perverse tout comme le désir. Elle est moins de celluloïd que de chair riche d’infini au delà de la connaissance du mâle qui prétend la mesurer.

La Doll demeure aussi l’histoire de l’inconnue, puisque surgit en elle  le non prévisible seul porteur d’une relation dynamique. Ange démoniaque de l’histoire qui voudrait la déborder, l’héroïne mène de fait la danse. Un tel texte offre la subversion des images et des idées. Nadine Agostini impose par ce biais la nécessaire jouissance qui se joue dans l’extériorité du monde au sein même d’un lieu clos. Est ouverte à l’attention intellectuelle l’ascension du corps ici même ici bas, mais de manière biaisée et hors de l’idéalisme et l’idolâtrie qu’on lui accorde.

Si l’amour demeure, il n’est plus décliné sous le registre du romantisme. Le livre lui échappe à jamais, puisqu’il n’est pas dans le repli mais l’ouverture absolue par l’entreprise de cette poupée qui semble dire « oui ». Nadine Agostini montre à ses lectrices  d’où repartir enfin : de là où les souffleurs de mort revendiquent pour la femme l’oubli afin de dissimuler leur passé et préparer leur futur.  Dès lors, là où mes mâles n’en finissent pas de descendre les volets sur la mémoire, La Doll impose le sillage de son corps non sans humour.

S’instruit un étrange dialogue « amoureux » longtemps mutique dans lequel la distance joue son rôle et arrache la poésie au barbouillage psychologique au profit du décryptage. Il monte du poème non seulement vers un apprentissage particulier, mais une déconstruction de ce qu’on nomme histoire d’amour ou de dépendance. Preuve que la poétesse écrit pour les vivantes de demain, son écriture ne s’imprime pas aujourd’hui ; aujourd’hui, c’est déjà trop tard. C’est pourtant dans ce résidu du temps que feint de se couler La Doll. Fiction monde, science fiction du corps  le texte est résolument sexuel, mais sans la moindre condescendance au gore ou à la pornographie.

30 octobre 2014

[Livre] Jean-Paul Gavard-Perret, Le Soleil noir dans la queue de comète du surréalisme (entretien F. Di Dio et Ph. di Folco)

Les éditions Derrière la salle de bains nous permettent de revenir sur une aventure éditoriale marquante, en publiant l’entretien entre Philippe di Folco et François Di Dio.

 

Le Soleil Noir, entretien entre François Di Dio et Philippe di Folco, Editions Derrière la Salle de Bains, Rouen, 2014, 20 €.

 

Après avoir créé les « Presses du livre français » où il publia entre autres Jean Paulhan et Franz Kafka (illustrés par Wols), marqué par l’exposition internationale du surréalisme de 1947 (Maeght) et par sa rencontre avec André Breton, il retient à la lecture d’  « Arcane 17 » une phrase d’Éliphas Lévi : « Osiris est un dieu noir, la parole énigmatique que l’on jette à l’oreille de l’initié ». De cette phrase il tire l’idée de création d’une collection d’art et de littérature,  « Le Soleil noir ». Il y publie la « coda » et le gotha de la mouvance surréaliste, dont  des textes de Ghérasim illustrés par Jacques Hérold, ceux de Jean-Pierre Duprey, Camille Bryen illustrés par Jean Arp. Il édite aussi et sans dépôt légal (pour éviter la censure) la Justine de D.A.F. de Sade préfacée par Georges Bataille avec une gravure de Hans Bellmer. Il publiera au total 156 livres sous la référence « Soleil noir » et presque autant comme éditeur-conseil (chez Pauvert, Georges Falll, Christian Bourgois, José Corti entre autres).

François di Dio est considéré comme un architecte du livre. Il est reconnu pour ses maquettes comme pour ses choix littéraires et artistiques. Il cultiva aussi le concept de « livre-objet » multiple repris mais modifié suite aux expériences d’ouvrages à un seul exemplaire de Georges Hugnet. « Le Soleil noir » a cessé officiellement ses activités en avril 1983. Mais les éditions restent un modèle. Elles ont fait l’objet de plusieurs expositions et l’éditrice Marie-Laure Dagoit, après sa rencontre avec Di Dio (via Claude Pélieu), fonde en 1995 les éditions Derrière la salle de bains, dont la philosophie reste proche de l’esprit de révolte, de liberté, de provocation propre au Soleil Noir.

L’éditrice lui rend hommage en publiant les entretiens du créateur avec Philippe di Folco. S’y découvre la face cachée et renouvelée du Surréalisme. On voit comment, bien au-delà d’Eluard et de Breton, « l’école » tant en France qu’aux Etats-Unis, eut dans les années 60-70 plus que de beaux restes. Dans ce livre la trace, l’écho du Soleil Noir s’agrandit et monte. Du métal premier de la fournaise surréaliste  surgissent grâce à l’éditeur des incurvations inattendues. L’encre s’y fait musique selon divers systèmes de ruptures. Preuve que le surréalisme vieillissant  était souvent plus vivant que le premier. D’autant que l’éditeur a su atteindre des corps littéraires ou artistiques qui touchaient le corps en profondeur. Si bien que Breton  et ses émules semblant d’aimables dilettantes un rien romantiques.

François Di Dio se livre ici tel qu’il est : hors égo, curieux et ouvert à tous les mondes ; porteur de fleurs vénéneuses qu’il sut mettre en bouquets. Chacun de ses livres reste chargé de grains charnels où des furieux et des furies activaient des fouets et des torches ardentes. En conséquence, la queue de la comète surréaliste revit d’un  feu  parfait. Il crée des brûlures dans le ventre des lecteurs des deux sexes, pour qui les livres de l’éditeur restent les cartes et territoires vivants. Preuve que le Soleil Noir demeure une arme blanche. Elle ouvrit la nuit et ne cesse d’augmenter le monde en ouvrant l’écartement des jambes pour que l’âme y souffle ardemment – ce que les surréalistes classiques avaient occulté. Chez ceux que Di Dio a défendus et mis en scène gicle sa morsure à fond de sang et  grandit sa faim à coup de hanches. Et si elle quitte parfois l’âpreté du corps c’est pour rejoindre un ciel particulier. Celui où  brille ce fameux soleil noir plus ou moins mystique : il n’est pas celui de la mélancolie mais de l’attente.

16 septembre 2014

[Livre-chronique] Laura Vazquez, Le système naturel et simplifié, par Jean-Paul Gavard-Perret

Aussi envoûtant que les précédents, voici le dernier agencement répétitif de Laura Vazquez – son deuxième livre aux éditions si singulières de Derrière la salle de bains.

Laura Vazquez, Le Système naturel et simplifié, éditions Derrière la salle de bains, septembre 2014, 10 €.

 

Trop de poètes veulent réduire le corps à ne parler que du bout du mental en oubliant ses tuyaux et ses trous. Or, la parole est dedans, invaginée ou phallique (et quel que soit le genre), avant sa sortie par effets de musculature et changement de débit. Seul ce qui se passe dans le corps est intéressant. Cela représente la faim des littératures, leur commencement. En dépit des histoires de caverne made in Platon. Mais il est plus facile de penser ainsi que de faire passer le franc « colimaçonnique » de l’inconnu. Laura Vazquez ose cette postulation poussée à l’obsession et la répétition derrière chaque souffle. La poétesse n’est pas plus une ombre sur une paroi qu’un arbre. Pour preuve, son corps comme elle-même fait beaucoup de choses comme il en refuse d’autres :

« mon ventre ne fait pas de miel, moi

mon ventre ne fait pas de bruit

quand tu viendras, tu pourras voir

je sais rouler les cigarettes

je sais m’endormir en bougeant »

Il est donc facile de comprendre que son romantisme (qui existe bel et bien)  est particulier :

« je m’ennuie quand je pense à tout

je voudrais être un château crevé

je voudrais être un cheval pourri. »

Ce qui ne l’empêche pas dans ses martèlements phrastiques sourds d’appeler l’autre à l’horizon de son espoir :

« viens me parler, viens dans ma chambre

viens par les clés ».

Car – répétons-le d’autant qu’elle ne cesse de le scander – Laura Vazquez n’est pas un arbre. Même si elle a besoin d’être arrosée :

« toi tu es une goutte

et tu tombes sur ta tête

il faut que tu tombes sur le toit

tu dois faire pousser des plantes »

et la plus belle des plantes qui l’appelle :

« viens vite avec tes branches sales

viens parler avec ma bouche

avec ta bouche

viens parler avec ma chambre

avec ma bouche

viens me parler sur les doigts

avec ta bouche » 

afin que l’horizon de l’amour s’annonce dans un parc où les arbres inconnus improvisent leurs croissances. L’auteure n’a pourtant rien d’une femme légère, sans être pour autant collet monté. Les cols Claudine ne sont pas de son fait – et elle peut se laisser séduire par le passage d’un amant. Mais elle n’en fait pas la collection. Sa vie ne rentre pas dans des cartons. Rien n’y est fait pour être empilé. Tout est disponible. Et ses vêtements seront portés par d’autres. Elle garde un sac, des crayons, du papier et de quoi se changer avec brosse à dents, et savon. Elle rend facilement les clés, prend un billet de train. Elle n’est pas de ces filles qui prônent des orgies de vermillon dans leur chevelure de blé noir. Mais dans la sienne s’entend le chant des moineaux plus que celui des Horace et des Curiace. Leur guerre ne démobilise pas son sommeil de paix.

Le lecteur baisse les yeux devant tant de limpidité comme devant les seins des femmes. Ses vers si rapides deviennent des coquillages hantés d’imaginaire  de  nacre. Sans oublier les hommes épaves. L’œuvre creuse la glaise du silence, appelle des lisières qui ouvrent à la pénétration – sans rien d’impudique. La goutte  partagée, son cristal sur les lèvres ne sont pas là pour ressasser  de l’éros basique. Il parle une langue nouvelle : dans le plus empêché, elle pousse en troublant  le chic et le chiqué.  Là où tout est dominé par effet de métaphore active pour réveiller le boucan du corps qu’on « étouffe. Musique alors musique. Non par où ça monte mais où ça descend et tombe. Le corps n’est plus seulement un télégraphe intelligent. La langue l’incarne soufflant très fort en une sorte de piston symphonique en refrains, elle dépasse l’interdit mais sans monstration spectaculaire, séductrice. L’extérieur est à l’intérieur. L’intérieur est à l’extérieur. Les femmes ne sont pas séparées des hommes. La poétesse les fait même  remonter plus haut que l’animal. Et qu’importe si la vue tue.

24 avril 2014

[Livre] Marie-Laure Dagoit, Le pubis rasé et frais, par Jean-Paul Gavard-Perret

Lectrices et lecteurs, découvrez ce manuel singulier…

Marie-Laure Dagoit, Le Pubis rasé et frais, Editions Derrière la salle de bains, Rouen, 2014, 10 €.

Pour que la nuit gorgée de son étoile ne soit plus cachée par la forêt et que le voyeur soit ébloui de la lumière ouverte par là où un sourire mord avec délice Marie-Laure Dagoit offre aux élèves esthéticiennes un manuel de félicité et sa procédure d’appel. Dès le début les règles fusent et infusent : « Vis-à-vis de la clientèle, l’esthéticienne doit être correcte, propre et digne. Correcte. Elle doit porter des vêtements entretenus, des chaussures nettes, du linge non douteux. ». Adepte des désordres amoureux mais tout autant d’un ordre professionnel plus que procédurier, l’auteure rappelle l’art de rendre impeccable la peau en évitant de s’en vider le ventre. Sans miséricorde superfétatoire envers ses apprenties, elle les pousse habilement à éradiquer ce qui traîne entre les jambes afin de rendre au pubis son velouté. De clientes les femmes sont métamorphosées en idoles et odalisques pour que leur(s) messie(s) hennisse(nt) en titubant de désir. A celles qui se mêlent de mettre à mal le chasse-amour des pilosités superflues – l’objectif restant de rendre le pubis aussi imberbe qu’un œuf dur – l’éthique est de mise. Tout se pratique si possible dans le silence même si une revêche se révèle fort mal éduquée. En sa sagesse primesautière Marie-Laure Dagoit rappelle combien est méticuleux le travail qui redonne à toute petite chatte un sourire plus lumineux que celui du chat de Cheshire chère à Alice de Lewis Carroll . Avouons-le, c’est un plaisir. Même à celles ou ceux qui ne rêvent pas de caresser (dans le sens du poil) la technique épilatoire. L’auteur rappelle comment le diamant brille lorsqu’il est dépeuplé de la forêt qui en sépare l’œil – qui avidement le regarde avant d’en faire son théâtre intime et vertical.

28 février 2014

[Livre] Burroughs le dynamiteur, par Jean-Paul Gavard-Perret

Coffret Burroughs, Éditions Derrière la salle de bains, Rouen, 50 € ; souscription pour avril 2014 : coffret noir, exemplaires numérotés 1-30 ; coffret rouge, 31-42.

 

On ne tardera pas à bénéficier de ce tirage limité.

 

 

Burroughs ne se laisse pas facilement récupérer. Il n’est pas un docteur (ès n’importe quoi), même s’il jouait parfois sur un côté messianique. Il reste le parfait destructeur. Et principalement de son propre outil, de son propre discours. Ecrire, c’est faire de la littérature un geste, et non une œuvre. C’est tenter de montrer de quoi est fait ce tissu intercalaire, cette peau entre l’homme et les choses, et faire du texte une complexion sensible, une matière. Il se voulut donc moins créateur que générateur.  

Loin de tout recours à la spiritualité – contrairement à ce qu’on a parfois affirmé -, Burroughs a poussé plus à fond la logique matérialiste de son pays d’origine par une technique de l’exacerbation et du saccage. Il a encrassé les éléments (alibis) idéalistes qui servent de caution à la littérature.  Au je il a préféré une écriture neutralisante. Elle n’a pas pour objectif de faire entrer de l’humain mais de casser une idéologie qui, sûre d’elle-même, n’a fait – depuis la mort de l’écrivain – qu’empirer en répondant hélas aux tableaux apocalyptiques qu’il avait fomentés.

 

Certes, il y eut chez lui quelques signes extérieurs de mégalomanie. Son apologie d’un monde sans femmes par exemple. Ses rêves d’une reproduction extra-matricielle, d’une reproduction in-vitro sont plus faits pour soulever les cœurs des bonnes consciences qu’afin d’imaginer un lycée homophile et misogyne. Il a au besoin souligné que si le mal était toujours possible, il fallait donc en profiter. Une telle « leçon » ne pouvait pas passer. L’épisode de la mort de sa femme fut là pour l’achever. Pourtant son souci n’était pas de nuire, mais du fait de son « accidentelle fatigue »de passer du côté du non droit.

 

L’espace du livre devint  pour Burroughs manipulable parce que notre monde est manipulé. Aussi  en a-t-il coupé le flux, le fil et l’influx. Il ne faut pas pour autant limiter l’œuvre au cut-up la paire de ciseaux et le pot de colle.  Des techniques ou de méthodes Burroughs n’en a cure. Il l’a maintes fois répété. Pas de procédés donc, mais une stratégie : reprendre à l’adversaire des propres armes, faire de l’encre une poudre à dératiser.

17 janvier 2014

[Chronique] Coffret Dada, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Paul Gavard-Perret nous fait découvrir un superbe coffret qui met en regard dadaïsme et surréalisme.

Coffret Dada, 6 livres fabriqués à la main et livrés dans une pochette de papier cristal (Hugo Ball, André Breton, Francis Picabia, Kurt Schwitters, Tristan Tzara, Jean Arp), éditions Derrière la salle de bains, 35 €.

Personne mieux que Ribemont-Dessaignes a mis en évidence les rôles respectifs des deux avant-gardes qui se succédèrent en France et dans une partie de l’Europe lorsqu’il écrivit : « Une petite côte de Dada, voilà ce qu’est le surréalisme ». Breton n’y est pas pour rien. D’abord dadaïste (d’où sa présence dans ce coffret), il devint très vite, passant au Surréalisme, un intellectuel professionnel qui voulut se faire passer pour un agent provocateur. On ne fit guère mieux dans le genre hypocrite et sacristain. Captant l’héritage de Dada, celui qui se voulut monarque ne fut jamais avare de coup de pieds en vache envers ses anciens amis allemands et suisses. Il ne fut d’ailleurs pas plus tendre envers ces disciples surréalistes :  on se souvient du sort qu’il réserva entre autres aux Naville, Masson ou Gysin. En bon flic et curé il asphyxia le dadaïsme pour devenir le mandarin d’un ascétisme. Aux soutanes noires des anti-prêtres dadaïste succéda la tiare blanche du pape d’un nouveau catéchisme. Aux slogans iconoclastes succédèrent les lois de l’inspecteur de ses brigades des mœurs – qui dut la grande part de sa postérité poétique moins à lui-même qu’à Philippe Soupault.

A l’inverse, Dada reste une belle et irremplaçable folie. Né à Zurich pendant le massacre de la Première Guerre Mondiale, il cracha sur les pouvoirs sans chercher à racoler ses prébendes. Contre les fausses vertus, il imposa le vrai désordre à coup de douches littéraires, plastiques et même cinématographiques puisqu’il inventa le cinéma « abstrait ». Le coffret édité par « Derrière la salle de bain » prouve combien cette avant-garde possède la vie dure. Il ne cherche pas à momifier le mouvement. Bien au contraire. Sa mise en page garde l’esprit qui régnait au Cabaret Voltaire de Zurich. Il ne barguigne en rien une symbolique bricolée ou à coups d’étiquettes approximatives. Les dadaïstes y restent tels qu’ils furent : des irréductibles capables de traduire l’inquiétude moderne et de mettre à mal la prétendue pureté de l’humanisme et ses postiches séducteurs.

Sans Rastignac à sa tête, Dada ne cessa de bouger, voguant entre Zurich et New-York et brisant les idoles d’une vision idéaliste et romantique. Jamais avaricieux de chaos, Dada opte pour la dépense vitale contre la mort. La prétendue évolution du mouvement vers le surréalisme fut donc une régression et une suite de rattrapages que l’ensemble présenté ici permet d’apprécier. Il permet aussi de prouver que Dada ne pouvait  rétrécir sous le yatagan des évangélistes qui s’en emparèrent pour lui succéder. Dada reste l’apéritif qui ouvre des appétits à des iconographies possibles et que près de cent ans après sa naissance on rêve encore de voir éclater.

4 janvier 2014

[Chronique] Gilles Berquet ou la butée des fantasmes, par Jean-Paul Gavard-Perret

Le texte de Jean-Paul Gavard-Perret est à l’image du fascicule de Berquet : fascinant.

Gilles Berquet, « Pickpocket », éditions Derrière la Salle de Bain, Rouen, « Blow-up Sessions », Editions Chez Higgins, Paris, 9 € (livre fabriqué à la main et livré dans une pochette de papier cristal).

Les photographies de Gilles Berquet ont pour dénominateur commun le viol de la chimère attendue. Galbes blancs, galbes noirs, spectres dorsaux, poitrines de gisante renvoient le voyeur des ardeurs de nécromant aux songes creux d’un trépas. Il se retrouve dans de beaux draps mais pas ceux de satin qu’il espérait. L’artiste reste à ce titre le hussard des images voluptueusement pieuses, d’érotiquement gymniques. Et s’il présente son arme photographique aux amazones les plus impénétrables comme aux maîtresses femmes en goguette, celles-ci se tordent devant elle afin de faire prendre l’ombre pour la proie. Saisi par la peur de leurs tendresses ou de leurs mirages, il ne peut ruisseler en leurs oubliettes. L’œil dans la nuit regarde l’apparence de l’apparence dans le rappel d’une mémoire éblouie. Elle neige au souvenir d’une corolle légère ou salace. Mais seul l’esprit y coulisse sans heurts, avant de rentrer en lui-même déçu de ses attentes non satisfaites.

Mais c’est bien là tout l’intérêt de telles fausses prises et pistes. Entre la magie céleste et la magie terrestre, Berquet fait entrer le cosmos dans une image simple comme il permet au corps d’une femme de pénétrer dans l’image. Néanmoins, même nue, elle y avance masquée. Le sujet – plus qu’objet –  de ses prises tord les fantasmes à sa guise. Ornée de strass et de paillettes, la femme charme d’abord l’opérateur pour ensuite enchanter celui qu’une telle opération ferme sur lui-même. Ce qui peut sembler un comble, puisque toute opération (photographique ou anatomique) est avant tout ouverture… Aguichante, le modèle s’exécute pour mieux couper la tête du voyeur. Le pauvre magicien ne s’en tire pas mieux : croyant scier la femme en deux, elle le manipule.

Berquet pend le voyeur au gibet de ses mises en scène. Pour botter le cul du réel, il ne manque jamais d’entrain. Sous couverts d’images surannées, il transforme le présent sans présent en une pseudo-fiction plastique où la fantaisie est faite de rigueur. L’hygiène la plus intime restera celle du mental. Divers dégommages sont la règle. Les raies alitées produisent des sourires dangereux. Ils mordent le croyant qui boit son Darjiling comme du petit lait maternel dans des tasses athées. Restent de magnifiques coups d’épée dans toutes les histoires d’O de l’histoire. Les vitriers pourraient y porter des costumes à carreaux qu’on n’y prêterait plus garde.

Demeurent de son égérie Mirka comme de ses autres modèles les trames en sourdine de leur corps nu. Ils deviennent des motifs d’introspection et de méditation, même s’ils sont présentés de manière convulsive dans leurs poses parfois paroxysmiques. S’imposent au regardeur bien des topos. L’horizon de l’être s’y trouve renversé. Celui-ci est aspiré par une telle aventure plastique dont les itinéraires marient le ciel et la terre, la perdition et la rédemption au sein du secret qui demeure caché là où le fantasme vient s’écraser contre le mur de l’image.

20 décembre 2009

[News] News du dimanche

Pour cette dernière livraison de l’année avant une relative pause hivernale, deux curiosités que nous devons à des maisons d’édition qui méritent attention et soutien : Daniel POZNER, Les Animaux de Camin ; Clément BULLE, Rococo Tokyoïte – et, en complément des précédentes, une avant-dernière sélection libr-fêtes consacrée à la poésie (Brosseau, Dickow, Dupuy, Favre). /FT/

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