Ce texte lyrique est extrait d’un livre paru en 2018 aux Editions des Vanneaux, Alors nous nous en irons.
(L’enfant s’interrompt pour me tendre quelques photos d’Islande
et de New York – c’est lui qui me l’apprend – ; il me dit que je dois les garder, les conserver sur moi, à chacune de mes rencontres. “Un talisman ?†Il me dit que c’est là que j’irai : frénésie systolique et tranquillité diastolique, un même cœur. “Je ne comprends pas. [Un silence.] Vous en êtes sûr ?†Ma question n’est suivie d’aucune réponse. Ou plutôt si : ma question est suivie de son tutoiement ; le rêve advenu : beauté du vrai.)
Peu
importe où
tu commenceras,
puisqu’en ce lieu aussi
tu reviendras. Tout ce qui
peut aider à faire connaître plus
profondément la vie est également
valable. Il était une fois, quelque
part ou nulle part, au-delà de
sept fois sept pays, quelqu’un
qui, un matin, se prit à dire
: je. Mais tout “je†est une
fiction. Nous sommes faits
de la matière dont sont
faits les rêves, dont est
fait le langage : nous
sommes les phrases,
les vers que nous
aimons – sans
parfois le sa
voir, sans
parfois les
reconnaître –
et qui nous ont
aidés à devenir. Écoute.
Tous les trésors du verbe s’
ouvriront d’eux-mêmes pour
toi ; tout être veut devenir verbe
et tout devenir doit apprendre de toi Ã
parler, aède. Les dieux sont-ils inconnus ?
Sont-ils, comme le ciel, évidents ? Je le croirais
plutôt. À l’homme de profond désir, un signe suffit,
et les signes sont. Depuis l’aube des temps, le langage des
dieux. Les forces étranges nous sont confiées. Grâce
aux dieux, mille voies – mille contes – s’ouvrent
à nous en tous sens. Une page m’a toujours
interpellé, bien que je ne souscrive pas
entièrement à ce qui y est dit : “L’
humanité n’est que néant, et le
ciel d’airain, résidence des
dieux, est immuable
; cependant, nous
avons quelque
rapport
avec les
immortels
par la sublimité
de l’esprit, et aussi
par notre être physique,
quoique nous ignorions quelle
voie le destin a tracée pour notre
course, jour et nuit.†À chacune
de tes rencontres, il te faudra con
naître le prénom secret – qui aime
partout l’ombre et le mystère – de la
personne que tu auras en face de toi.
Il n’y aura plus ni féminin ni masculin,
chacune, chacun sera l’un et l’autre. Cela,
tu le saisiras par la découverte des prénoms
secrets = découverte des Néréides, qui
personnifient les innombrables
vagues de la mer – chacune
unique –, dans le profond
de l’humain. Découverte
des prénoms secrets
= découverte des
Hamadryades
dans le profond de
l’humain. Les Hamadryades
ne sont pas les Dryades. Les Dryades
protègent les arbres. Les Hamadryades sont
nées et doivent mourir avec les arbres (hama, en
grec, veut dire avec) ; les Hamadryades sont donc
incorporées, identifiées à l’arbre. Le torrent dont les
ondes emportent la terre de ses racines, la cognée qui
frappe et entame le tronc, blessent profondément les
Hamadryades, et leur font endurer des souffrances
cruelles. Les Dyrades, au contraire, sont immortelles
et extérieures à l’arbre qu’elles protègent : le jour,
la nuit surtout, elles forment autour des troncs
des danses auxquelles les Satyres viennent
se mêler. Sois patient lors de tes rencontres.
Chacune, chacun te parlera avec les mots de
tous les jours, comme du profond d’un conte,
car c’est de là que vient le cœur. Il y aura de
la souffrance. Ta souffrance ? Mais qui
décore les lys ? Qui nourrit les narcisses ?
Alors, pourquoi tant t’inquiéter de toi ? C’est
maintenant qu’il faut fleurir. Chaque métamorphose
est une naissance accomplie. Fais ton paradis en ce monde
; sois en accord avec toi-même. Fleuris. Il faut étendre
la joie mais retrancher la tristesse : tu es unique,
et il faut te conserver tel sans merci. Nous
sommes faits de métamorphoses, de
récits plus grands que nous, qui
ont été racontés bien avant
nous, et ce dans tous
les coins du monde.
Nous sommes
nos mensonges
de vérité.

Si l’on en croit le poète autrichien Ernst Jandl, « un roman c’est une histoire / dans laquelle / tout dure trop longtemps / c’est ça un roman »
de novembre où, au milieu des vignes d’Allauch, il traversait les rangées de ceps, une à une, en culotte courte, les genoux gercés, un cartable insupportable à la main droite »), des micro-événements qui pourraient appartenir à un journal intime, des rêves, des notes de voyages, etc., ne l’empêchent pas de douter de sa propre identité : « En vieillissant les souvenirs de son enfance perdaient de leur consistance, de leur réalité. C’était comme les séquences d’un vieux film d’un vieil auteur étranger. Lui-même – soi – était maintenant devenu cet étra » Par ailleurs, il échappe heureusement à tout excès de sérieux, même si ses dix-sept ans sont bien loin : « C’est à partir de ses 66 ans / & 10 mois qu’il dût se contenter pour seule / fréquentation et commerce érotique d’un massage / par sa shampouineuse à qui il quémandait un / traitement du cuir chevelu. » Enfin, l’une des causes majeures d’inachèvement à laquelle nous sommes tous confrontés est plus longuement évoquée dans l’ultime partie du livre, consacrée aux derniers jours d’un père dont figure la photographie sur son lit de mort. Là encore, même si le je apparaît durablement, Julien Blaine parvient à dire le tragique sans pathos, positionnement qui rappelle celui adopté auparavant, quand le personnage principal préparait ses « vieux jours » en imitant sa mère nonagénaire : « Alors quotidiennement je vais m’entraîner. Déjà je suis parfait dans la discipline : « aïe ! aïe ! aïe ! …aïe ! aïe ! » Je vais passer, penser et passer à un changem » S’ils suggèrent différents sous-genres romanesques (policier, fantastique, érotique, etc.), la plupart de ces fragments semblent donc constituer un roman d’apprentissage dont l’objet correspondrait à ce en quoi, selon Montaigne, consiste l’acte de philosopher.