Libr-critique

11 janvier 2019

[Création] Matthieu Gosztola, Alors nous nous en irons

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 20:52

Ce texte lyrique est extrait d’un livre paru en 2018 aux Editions des Vanneaux, Alors nous nous en irons.

(L’enfant s’interrompt pour me tendre quelques photos d’Islande et de New York – c’est lui qui me l’apprend – ; il me dit que je dois les garder, les conserver sur moi, à chacune de mes rencontres. “Un talisman ?” Il me dit que c’est là que j’irai : frénésie systolique et tranquillité diastolique, un même cœur. “Je ne comprends pas. [Un silence.] Vous en êtes sûr ?” Ma question n’est suivie d’aucune réponse. Ou plutôt si : ma question est suivie de son tutoiement ; le rêve advenu : beauté du vrai.)

Peu
importe où

tu commenceras,
puisqu’en ce lieu aussi

tu reviendras. Tout ce qui
peut aider à faire connaître plus

profondément la vie est également
valable. Il était une fois, quelque

part ou nulle part, au-delà de
sept fois sept pays, quelqu’un

qui, un matin, se prit à dire
: je. Mais tout “je” est une

fiction. Nous sommes faits
de la matière dont sont

faits les rêves, dont est
fait le langage : nous

sommes les phrases,
les vers que nous

aimons – sans
parfois le sa

voir, sans
parfois les

reconnaître –
et qui nous ont

aidés à devenir. Écoute.
Tous les trésors du verbe s’

ouvriront d’eux-mêmes pour
toi ; tout être veut devenir verbe

et tout devenir doit apprendre de toi à
parler, aède. Les dieux sont-ils inconnus ?

Sont-ils, comme le ciel, évidents ? Je le croirais
plutôt. À l’homme de profond désir, un signe suffit,

et les signes sont. Depuis l’aube des temps, le langage des
dieux. Les forces étranges nous sont confiées. Grâce

aux dieux, mille voies – mille contes – s’ouvrent
à nous en tous sens. Une page m’a toujours

interpellé, bien que je ne souscrive pas
entièrement à ce qui y est dit : “L’

humanité n’est que néant, et le
ciel d’airain, résidence des

dieux, est immuable
; cependant, nous

avons quelque
rapport

avec les
immortels

par la sublimité
de l’esprit, et aussi

par notre être physique,
quoique nous ignorions quelle

voie le destin a tracée pour notre
course, jour et nuit.” À chacune

de tes rencontres, il te faudra con
naître le prénom secret – qui aime

partout l’ombre et le mystère – de la
personne que tu auras en face de toi.

Il n’y aura plus ni féminin ni masculin,
chacune, chacun sera l’un et l’autre. Cela,

tu le saisiras par la découverte des prénoms
secrets = découverte des Néréides, qui

personnifient les innombrables
vagues de la mer – chacune

unique –, dans le profond
de l’humain. Découverte

des prénoms secrets
= découverte des

Hamadryades
dans le profond de

l’humain. Les Hamadryades
ne sont pas les Dryades. Les Dryades

protègent les arbres. Les Hamadryades sont
nées et doivent mourir avec les arbres (hama, en

grec, veut dire avec) ; les Hamadryades sont donc
incorporées, identifiées à l’arbre. Le torrent dont les

ondes emportent la terre de ses racines, la cognée qui
frappe et entame le tronc, blessent profondément les

Hamadryades, et leur font endurer des souffrances
cruelles. Les Dyrades, au contraire, sont immortelles

et extérieures à l’arbre qu’elles protègent : le jour,
la nuit surtout, elles forment autour des troncs

des danses auxquelles les Satyres viennent
se mêler. Sois patient lors de tes rencontres.

Chacune, chacun te parlera avec les mots de
tous les jours, comme du profond d’un conte,

car c’est de là que vient le cœur. Il y aura de
la souffrance. Ta souffrance ? Mais qui

décore les lys ? Qui nourrit les narcisses ?
Alors, pourquoi tant t’inquiéter de toi ? C’est

maintenant qu’il faut fleurir. Chaque métamorphose
est une naissance accomplie. Fais ton paradis en ce monde

; sois en accord avec toi-même. Fleuris. Il faut étendre
la joie mais retrancher la tristesse : tu es unique,

et il faut te conserver tel sans merci. Nous
sommes faits de métamorphoses, de

récits plus grands que nous, qui
ont été racontés bien avant

nous, et ce dans tous
les coins du monde.

Nous sommes
nos mensonges

de vérité.

9 juillet 2017

[Chronique] Julien Blaine, Dé buts de Ro man *&, par Bruno Fern

Julien Blaine, Dé buts de Ro man *&, éditions des Vanneaux, été 2017, 192 pages, 19 €, ISBN : 978-2-37129-109-6.

Si l’on en croit le poète autrichien Ernst Jandl, « un roman c’est une histoire / dans laquelle / tout dure trop longtemps / c’est ça un roman »[1], et Julien Blaine approuverait probablement cette définition atypique puisqu’il se contente ici de présenter plus de 80 débuts de romans, sous la forme de brefs blocs de prose typographiquement non justifiée (et qui, de ce fait, frise avec les vers dits libres), parfois brutalement interrompus en plein milieu d’un mot. Pourtant, de même que le découpage syllabique du titre n’empêche pas sa lecture, des lignes de force apparaissent d’un texte à l’autre parce qu’on y discerne l’origine autobiographique de certains éléments, dessinant peu à peu un autoportrait diffracté de l’auteur.

En effet, il est question d’un individu masculin, plutôt âgé[2], désigné la plupart du temps par la 3ème personne du singulier, fréquentant Marseille et ses environs. De plus, ce personnage aussi central qu’atomisé évoque régulièrement des écrivains (« Une fois, il recherche dans un parking son véhicule en Cie de Francis Ponge, une autre fois en Cie de Ghérasim Luca, une autre fois avec Maurice Roche ou Pierre-Albert Birot […] » ou bien « Dans le frais cresson bleu d’Arthur poussaient trois violettes […] ») et accorde une attention particulière aux différents états de son corps, notamment à ses sécrétions les plus diverses ainsi qu’aux signes de son vieillissement. Cela dit, tous ces traits, tracés à travers des souvenirs variablement lointains (l’un quelquefois emboîté dans l’autre : « […] Il était autour de 10 heures dans un froid tranchant et sec le 21 janvier 2011. Sa respiration évacuait de petits nuages de vapeur… Il se souvint alors de cette matinée de novembre où, au milieu des vignes d’Allauch, il traversait les rangées de ceps, une à une, en culotte courte, les genoux gercés, un cartable insupportable à la main droite »), des micro-événements qui pourraient appartenir à un journal intime, des rêves, des notes de voyages, etc., ne l’empêchent pas de douter de sa propre identité : « En vieillissant les souvenirs de son enfance perdaient de leur consistance, de leur réalité. C’était comme les séquences d’un vieux film d’un vieil auteur étranger. Lui-même – soi – était maintenant devenu cet étra » Par ailleurs, il échappe heureusement à tout excès de sérieux, même si ses dix-sept ans sont bien loin : « C’est à partir de ses 66 ans / & 10 mois qu’il dût se contenter pour seule / fréquentation et commerce érotique d’un massage / par sa shampouineuse à qui il quémandait un / traitement du cuir chevelu. » Enfin, l’une des causes majeures d’inachèvement à laquelle nous sommes tous confrontés est plus longuement évoquée dans l’ultime partie du livre, consacrée aux derniers jours d’un père dont figure la photographie sur son lit de mort. Là encore, même si le je apparaît durablement, Julien Blaine parvient à dire le tragique sans pathos, positionnement qui rappelle celui adopté auparavant, quand le personnage principal préparait ses « vieux jours » en imitant sa mère nonagénaire : « Alors quotidiennement je vais m’entraîner. Déjà je suis parfait dans la discipline : « aïe ! aïe ! aïe ! …aïe ! aïe ! » Je vais passer, penser et passer à un changem » S’ils suggèrent différents sous-genres romanesques (policier, fantastique, érotique, etc.), la plupart de ces fragments semblent donc constituer un roman d’apprentissage dont l’objet correspondrait à ce en quoi, selon Montaigne, consiste l’acte de philosopher.

 

[1] Traduit par Alain Jadot et Christian Prigent (Retour à l’envoyeur, grmx éditions, 2012).

[2] L’un des derniers livres de J. Blaine s’intitule Lecture de 5 faits d’actualité par un septuagénaire bien sonné (éditions Al Dante, 2016).

 

Powered by WordPress