Alain Marc, En regard sur Bernard Gabriel Lafabrie, Dumerchez éditeur, été 2018, 52 pages (dont 18 reproductions), 19 €.
Comment « en finir/avec le por/trait » et, dans un même élan, la poésie, si ce n’est par « jeux de pli/ages » ?
Par éreintement, par retenues, par amputations de béquilles, par régression à la lettre, micro-coupures de son et autres incises, par déboîtements de col de hanche, par frustration de mots, par ânonnement de gouttelettes de salive à tâtons de verticalité freins serrés sur une absence de visibilité, veni vidi en visage des haïkus (litho)graphiques de Bernard Gabriel Lafabrie le corps de momie d’une bandelette de mots par soustraction d’éclairs et totems d’aportraits, fil arachnéen du vide tendu sur l’immaculée conception de la poésie en apologie au blanc+blanc=E=mc2, au trou de langue, à l’arte povera de l’inspiration besogne de la langue, par renoncements, par pansements fil à fil, par apnées de retours à la ligne, en regard des abstractions qui engendrent, dépassent, mettent en joue le filet de bave, résinent sur les voyelles, s’envoient en l’air, se fendent la poire sur
un fichu de femme, escaladent un jaune une île, citrons verts de son écharpe, broient du noir, s’angularisent, portraits pyramidaux de l’un dans la coupe de l’œil, dissections ailleurs de bruns mystères, rapts de profils, dérélictions de nez, abréviations de bouches, réductions de tête, où le peintre est un arracheur de dents, coupez, couper en deux, en quatre, en mille un cheveu sur la langue ne multiplie pas les petits pains foisons de la palette qui n’en a cure : la peinture en ses abstractions est seule, souverainement seul son timbre d’altérité qui d’altitude ne croise jamais que les sommets, pèlerins silencieux aux pieds desquels à carreaux se tiennent, pieds aux poings liés, pétards mouillés tête-bêche, bouche bée, les poètes.
Échelle de corde du bégaiement le purgatoire des mains. Comment dire, sans passer par elles, comment le dire ce chemin de râpe de l’âne, ses paniers percés, sa cargaison muette de cailloux, son pelage gris d’infortune, ses sacs de larmes, sinon en empruntant le chemin le plus court, celui qui va de la noria à la noria sans passer par le pré, tête à queue des franches coudées du panache ?
De brisées en brisées, de colonne en colonne, de compression de néant en resserrement de vide, de constriction de peaux de chagrin en lambeaux de lettres s’amenuise un visage, un visage derrière le portrait, point nul du je, saignée de frais, substantifique moelle de ses tristes moellons, « mais où est/la face ? » demande le regardeur au lecteur qui en miroir guette le poème : « que reste-t-il de l’image/ » (et du poème) « lorsque l’on plisse les yeux ? ».
C’est en Giacometti de l’écorché-dire et en homme de bouche qui écrit volontiers comme l’on parle qu’Alain Marc ligote de plaquette numérique en livre de matières ses bâtons de vanille en regard des peintres, lyophilisations parcimonieuses de papiers qu’il fait flamber sur scène en laisses d’oralité réhydratées de chair, feux d’artifice exultés du cri de l’en-bouche d’une gestuelle donquichottesque du dit manifesté de l’encre sèche, pattes de mouches du peu en regard d’une verve de paroles si ce n’était que, comme dit le dicton, les paroles s’envolent et les écrits restent. Marionnettiste de papier donc, économe minutieux de la miette, graveur de l’ombre portée des peintres, Rastignac du génie poétique de l’offsight, arpenteur de l’interligne, écorcheur de sons, orpaillant les oeuvres, scrutant les croûtes, faisant jeuner les mots en marge de la scène, brodeur de futaies équarrissant ici l’en-creux de l’entre-deux du moins à la lettre, provided less is more, amor de la mort du sujet, haine de la poésie, délitement vertueux au profit de l’idée que l’on s’en fait (le visage la poésie), langue de bois de la roue versatile de la vue, cône de pure méditation (portrait de l’arracheur de dents en méditant délivrant le visage en autant de haïkus de l’insight).
Visage, quand tu nous tiens tant que tu nous aortes, moine
sublime d’un unique trait de pinceau, oscillant sillon des cadavres chauds de l’enfer, ciel impur de la forme abjecte de ses anecdotes, proposition de chair sous le nœud coulant des molles verdures de la lèvre, vu de dos dans l’éther invertébré des peintres, le ciel intérieur de la vitesse d’exécution de cela qui tranche l’élan mauve de la fratrie hoquetant vers sa résolution : visage du sein, visage de la main, visage du pas de cou, tranchée de cendres de la fièvre, chirurgie esthétique de l’ablation, pauvre musique de guingois redressée de l’ange déchu de ses non-dits, portée d’oubli des yeux de l’envers, nenni d’orgueil du masque en déni de luxure, ainsi lesté de ses beaux habits de vers (la poésie le visage).
C‘est sans ses atours et comme à rebours d’une ample criée villonnienne qu’il eût fallu qu’il se laisse encore embrasser loin derrière les barreaux les maux des hommes comme ceux qui les recouvrent, par petits tas de voyelles et de cendres, cédilles de sel et couronnes de regrets dégriffées.
Alain Marc, marc de l’oralité à l’épreuve du marbre de la lecture, en regard d’une galerie synthétique de portraits virils ramassés par défaut dans l’élan minimaliste d’un rouleau silencieux de martre, Alain Marc versus Bernard Gabriel Lafabrie, côte à côte le bel écrin dominical d’un jour de chance, livre blanc de la langue, double détente à effet retard d’un détournement : le visage et son concept, la solitude et le génie.
Sensible à "la spatialité sonore du poème" (essai, p. 23), Esther Tellermann tire de ces répertoires de formes que constituent les carnets d’André du Bouchet (1924-2001) des poèmes "à ciel ouvert" (Carnets, 84) qui confrontent langue, matière et espace, conformément au principe esthétique exposé : "le poème comme la marche du vivant est passage où le sensible métamorphosé dans le prisme de la langue se complexifie dans un jeu de superpositions et de correspondances qui tout à la fois le réduisent à une épure, lui font perdre sa spatialité perceptive" (24).
poésie est la caractéristique de tout ce qui est humain et aussi non humain" (p. 21). Autres fulgurations : "La propriété est une maladie incurable. Le seul médicament possible contre cette maladie reste la poésie" ; "nous sommes des pohèmiens et non des militants" ; "La poésie dépasse la poésie des livres"…
Ressortissant à une poésie de négation, une cancérisation lyrique, Anatomies du néant s’érige à l’encontre du réelisme et du littéralisme, l’objectif étant de retrouver/renouveler le métaphorisme sans pour autant viser l’inatteignable réel ("la vie en soi"). Dialogue, polyphonie, cut-up, poésie spatiale, écriture sismographique s’alternent pour cancériser un monde sursaturé d’images et de discours – pour nous donner à voir/entendre de curieuses anatomies du néant… Voyez un peu : "OS DE CHAOS PERLE DERRIÈRE LES PORTES BATTANTES À Paris le bottin des courtisanes du gratin était plus épais qu’un annuaire de téléphone. 220 diamants dans l’estomac d’un homme interpellé à l’aéroport" (p. 15).
"Indispensable si on ne veut pas tomber dans la représentation" (Bresson), la fragmentation est le propre de la (post)modernité : contre la pensée continuiste, la conception de l’œuvre et du monde comme totalité close et cohérente, elle permet de rendre compte de l’étrangeté du réel, fil rouge de cette revue majeure. Est ainsi examinée l’écriture fragmentaire des romantiques (Novalis, Schlegel, Baudelaire) à Deleuze et au cinéma expérimental contemporain, en passant par Nietzsche, Valéry, Benjamin, ou encore Cage.