Libr-critique

25 février 2021

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Le dehors du dedans (Claude Louis-Combet)

Claude Louis-Combet, Aube des chairs et viscères, Illustrations de Nomah, coll. « Scalps », Fata Morgana, en librairie depuis le 19 février 2021, 56 pages, 14 €, ISBN : 978-2-37792-074-7.

 

Passant du statut de praticien chirurgical à celui de peintre, Nomah s’est doté d’un Å“il ou plutôt d’un regard qui échappe à l’écriture. Car si les mots coulent, apparemment intarissables, sans se déprendre du secret obscur qu’ils ne peuvent cerner, la peinture permet d’aller plus au fond de ce secret.

Et Louis-Combet évoque comment la main de l’artiste prolonge celle du chirurgien pour compresser, ouvrir et mettre à nu l’énigme irrésolue de la vie. Sortant de la fente, de l’interstice de l’horizon de chaque toile, émanent des « Ã©tendus plus sombres, moins éclatantes » qui laissent entendre néanmoins que l’existence l’emporte. Et c’est « comme tirer une âme de la constellation des organes » dans une reconquête.
Sur « la lumière des tripes », Nomah lève le voile. Il s’est enfoncé en passant du rouge sang à « la blanche ouverture de l’être qui préside aux enfantements et aux figurations » pour de nouveaux accouchements. Sans prétendre épuiser l’indistinction et le chaos, il accorde à l' »informe » ce que Louis-Combet nomme « l’infinité des compositions de la vie ». Et ce pour permettre de rentrer davantage dans le rêve comme dans la profusion de la nuit originaire de l’être : celle qui enveloppe la création et la protège.
Dans la saisie par le tableau de la chair, quelque chose se produit qui n’est pas de l’ordre du simple point de vue mais qui constitue une sorte de mise en rêve du corps et du rébus qui l’habite par l’Å“il qui se cherche en lui, comme on disait autrefois que l’âme se cherche dans les miroirs.
C’est pourquoi, chez le peintre mais aussi chez le poète, deux opérations ont donc lieu en même temps : concentration mais aussi ouverture du champ. Avec en plus un effet de réflexion : le regard s’éprend, s’apprend, se surprend, alors que l’Å“il butinant et virevoltant reste toujours pressé.

18 novembre 2020

[Chronique] Eric Chevillard et Philippe Favier, Zoologiques, par Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Chevillard & Philippe Favier, Zoologiques, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, automne 2020, 96 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37792-052-5.

 

Ce qui habite l’être n’a rien à voir avec dieu sauf à estimer que l’animal possède lui-même une spiritualité vagissante, qu’il est un Narcisse mélancolique ou une mante religieuse hantée par la maladie de l’idéalité. C’est pourquoi, et face à cette hérésie d’interprétation, Éric Chevillard peuple son texte de toutes sortes de créatures. Et Philippe Favier crée des collages pour en ajouter une bonne louche en guise de meute grouillante.

Le bestiaire fourmille de crabes, punaises, hérissons, orangs-outans, tortues. Ces créatures plus ou moins hirsutes peuplent la ménagerie de l’auteur. Il y a là dix-huit cages et autant de scènes ou cavalcades intempestives. Dans un tel zoo peu logique chaque couple d’une espèce différente évoque des questions de séduction, de territoire ou de mort. On peut d’autant plus trouver de telles considérations anecdotiques ou essentielles que l’auteur laisse la serrure des grilles ouvertes.

Le discours des animaux produit un effet loupe ou miroir sur les vertébrés que nous sommes. Ils sont scrutés par un langage vicieux voire scrofuleux. L’auteur s’amuse à appuyer là où ça (nous) fait mal, quitte à noyer notre imaginaire souffreteux.

C’est sans doute le signe que Chevillard n’espère rien des hommes. Car, dans ses textes, l’animal renvoie à deux chaos . Celui de nos marais, celui des nos étendues continentales. Nous sommes en de tels territoires, conquis (et non pas en territoire conquis).

Dès lors, des sortes d’archiptères et de thysanoures peuplent l’antre que nous habitons . Ils sont nos hôtes innombrables et accouchent notre chimère. Nous en restons pétris. Notre merde et notre sang qui tendent toujours à refroidir les nourrissent. Ce n’est peut-être pas beaucoup, mais ça leur suffit . Ils se seraient contentés de moins.

Preuve que l’imaginaire humain est soluble dans les animaux. Ceux-là ne nous apprennent pas à vivre et les « lire » dans le verbe de Chevillard n’apprend pas à penser. Celui-là est fait non seulement pour nous amuser, mais encore pour nous plonger dans une fièvre de cheval, même s’il est remplacé ici par d’autres quadrupèdes.

20 juin 2020

[Chronique] Jean-Luc Parant le boulimique (à propos de Soleil double), par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Luc Parant, Soleil double. Le lisible, l’illisible, dessins de Titi, Quentin et Jean-Luc Parant, Fata Morgana, coll. « Scalps », 128 pages, juin 2020 (vient tout juste de paraître en librairie), 21 €, ISBN : 978-2-37792-064-8.

 

Et si après tout Jean-Luc Parant n’en finissait jamais boule après boule, tête après texte et yeux dans les yeux à écrire au fil du temps une cantate de formation aux déformations limpides en autobiographie indirecte ?

Pour preuve son « Soleil double », avec ses deux versants « Le lisible, l’illisible », comme s’il y avait dans l’astre de lumière de fait les deux versants de la lune.

Ce qui tient de la « mythobiographie » et d’un manuel pratique d’utilisation ou de traité de conduite forcée entre deux attractions (la terrestre et la céleste) est formé de deux pans de 9514 mots chacun. Le premier est celui du vrai « je », l’autre son image inversée et en écran où ce je est donc un autre.

Afin de jointoyer ces deux temps, le dernier paragraphe du premier volume devient le premier paragraphe du second : « Cette unique phrase répétée est le sommet d’une montagne gravie puis redescendue d’un volume à l’autre »,  écrit le hâbleur boulimique.

L’image du visible est donc en fracture entre le lisible et ce qui ne l’est pas. C’est comme les deux faces de la lune – boule parmi les boules. Ils font le partage entre le jour et la nuit, la terre et le ciel. Parfois, le corps étant plus fort que l’esprit, « l’attraction maintient nos pieds au sol », ce qui nous évite bien des lévitations mystiques et autres farces des maîtres du clair-obscur.

Mais écrire un tel livre devient tout autant la tentative de donner la parole à un fondement intime autant qu’insaisissable, là où la « sainteté » de l’écriture possède un caractère charnel. Il ne s’agit plus de dissimuler du désir en un chemin de l’avant vers l’arrière au nom de la charge d’un passé inassimilable.

Parant ne cesse d’y décoder son corps et sa tête pour décortiquer d’une part la matière et la pensée du monde (qui lui-même ne cesse d’éclater en s’éboulant) et d’autre part la pensée et le corps de l’auteur lui-même en sa mécanique mentale et charnelle.

Emanant de la pénombre de l’inconscient, le texte crée une paradoxale opération d’amour qui porte jusqu’à la transparence l’expression d’une mémoire à travers le bouquet d’ombres consumées. L’écriture de fait réalise un projet anthropologique. L’esprit sert d’appel désespéré au corps.

L’inverse est vrai aussi. C’est donc une manière de tempérer les convulsions seulement métaphysiques. Ici l’approximation de l’unité associe l’être au cosmos en une mélancolie chargée d’émotions archaïques, ferment d’une douleur et d’une rêverie inépuisables. Et dans le genre, c’est plus que bien.

8 janvier 2020

[Libr-relecture] Bernard Noël, Une machine à voir, par Guillaume Basquin

Bernard Noël, Une machine à voir, Fata Morgana, avril 2019, 120 pages, 19€, ISBN : 978-2-37792-042-6. [Découvrir le récent site de l’auteur]

C’est par une (excellente) note de lecture de Gérard Cartier dans la revue en ligne En attendant Nadeau  que j’ai entendu parler de cette nouvelle publication de l’écrivain Bernard Noël. Les revues de critique en ligne servent (aussi) à cela : informer les lecteurs potentiels de la publication récente de tel ou tel livre. En cela, ce sont des outils démocratiques (surtout en ces temps d’occupation de la « grande » presse par des intérêts « douteux »). Grâce au « miracle » de la technique d’Internet (qui aurait pu être aussi une machine à penser, c’est-à-dire à rapprocher), nos lecteurs pourront lire cette chronique en plus (ou en parallèle) de la mienne. Nous voilà (presque) au cœur du sujet de ce livre à deux faces (puisqu’il y est question de deux « machines à voir » et de miroirs à deux faces) et deux personnages. De plus, et pour ces mêmes raisons d’ubiquité hypertextuelle, je pourrai même me dispenser de condenser l’histoire que raconte ce récit en forme de parabole, puisque Gérard Cartier l’a déjà largement fait. En essayant de ne rien répéter, j’essaierai tout simplement d’y ajouter mon grain de sel critique, et d’ouvrir quelques nouvelles perspectives. Car ce récit n’en manque pas ; c’est un véritable ouvroir de réflexions potentielles sur les liens entre l’écrit et l’image à travers les âges. « Au commencement était le Verbe », introduisait le premier monothéisme judaïque ; quand le cinéaste Jean-Luc Godard, lui, disait que « les hommes de lettres méprisent toujours un peu les images et les sons ». Bernard Noël tranche : « L’écrit, par exemple, doit énumérer l’une après l’autre les images que forme la machine, tandis que le regard peut les lier l’une à l’autre instantanément. » L’œil, pour lui, est « l’organe mental » par excellence. Et pourtant, il écrit… Écrivant, il invite à réconcilier ces deux outils de la pensée au moyen de l’imagination de deux (comme le nombre de protagoniste : Il et Toujours) machines à voir : une première devant tout au praxinoscope d’Émile Reynaud (« La salle où ils pénètrent est petite et parfaitement ronde, du moins à première vue. Il s’aperçoit ensuite que la surface du mur est faite de pans coupés, mais qui forment entre eux des angles si ouverts que l’impression de circularité persiste. […] L’ensemble de la surface donne l’impression d’une blancheur trouble ou dépolie » (comme le dépoli d’un miroir d’ancien appareil photographique ?)) ; la seconde s’avérant être un mystère qui clôt la parabole toute kafkaïenne…

Par un tour d’écrou retors de sa pensée, Bernard Noël fait de l’Inventeur de sa « machine à voir » un Juif, soit un homme anciennement soumis à l’interdiction des images (considérées comme des idoles dangereuses) ; et c’est même dans une maison close qu’il lui fait entrevoir l’éclair de pensée qui le mettra sur le chemin de son invention : « Sur chaque proue, un miroir tournait, un miroir à double face, qui prenait la lumière de la rue et la projetait sur la fille assise au bord du lit. […] Un éclat de lumière, un éclat d’ombre, mon visage puis un autre, un autre… J’ai senti que tout se précipitait, et moi avec, vers une solution, et j’ai attendu ce qui allait venir… » Dans le nom même de l’Inventeur, Toujours, figure l’idée centrale de l’ontologie du 7e art selon André Bazin : la conservation dans le temps du mouvement à l’aide de minuscules bandelettes de film, dans une grande analogie avec les momies égyptiennes. Mais ce ne serait là encore que des idoles-traces-des-corps-glorieux ; or notre Inventeur veut plus : il veut, après un vénérable prédécesseur vénitien du début du 16esiècle (Delminon), réinventer un Théâtre de Mémoire totale qui deviendrait le 8e art — une sorte de Google avant la lettre, mais beaucoup plus axé sur une prédominance des images (alors que dans le réseau-des-réseaux, le texte est partout, comme l’on sait ; et avant tout dans le codage binaire) : « Je trouvais insupportables que [les livres] me fassent voir ce que jamais je ne verrais réellement. J’aurais voulu retourner mes yeux dans ma tête pour qu’ils fixent là ce que je ne pouvais faire passer à l’extérieur. » Et si Bernard Noel avait fait là le même rêve qu’Aby Warburg avec son Atlas de Mnémosyne ? Le grand penseur allemand avait voulu rassembler sur quelques centaines de planches une « histoire de l’art sans texte » qui procédait par juxtapositions de documents empruntés à tous les champs du savoir en « montages-collisions » ; notre inventeur, lui, imagine sa Machine Visionnaire ainsi : « Un grand damier aux cases noires et blanches, les blanches portant chacune une lettre – de A à Z tout l’alphabet. […] Les cases que vous voyez là ne sont pas des fichiers mais des écrans. Une question posée à l’aide du clavier les illumine, et… vous verrez. » Pour savoir (sa-voir), il faut « ça »-voir : des espèces de « grands idéogrammes » (le rêve de Godard ?) qui « peuvent être parcourus d’un coup d’œil, ce qui multiplie leur effet mental ». Il s’agit de « transformer la mémoire en spectacle en rendant visuelle l’opération mentale ». C’est alors que, parfois, surgit une image animée pas très loin de la seule image-mouvement de La Jetée de Chris Marker : « Il aperçoit d’abord la photographie en très gros plan de deux yeux, puis image après image, il voit se dessiner le visage qui s’agrandit autour de ces yeux-là, et qui, légèrement souriant, est celui d’une jeune personne etc. » : une figure de pathos (Pathosformel dans la terminologie warburgienne) !

Toutefois, à la presque fin du récit, l’Inventeur admet avoir buté devant cette aporie : aurait-il « confondu la capacité d’assembler les divers éléments de la machine et celle de les penser » ? « Penser suppose un saut… un saut vers… » : le saut de tigre dialectique de l’image à l’arrêt selon la pensée benjaminienne. Seul l’utilisateur capable d’articuler le pluriel de toutes ces collisions d’images, d’en multiplier les rapports, en pourra tirer une véritable pensée ; sinon il restera englué dans une sorte de super-dictionnaire des images…
« Et pourtant, il faut voir… »

19 juillet 2019

[Chronique] Pour qui sonne le glas ? (à propos du Crépuscule des cantatrices), par Jean-Paul Gavard-Perret

Dominique Pagnier, Le crépuscule des cantatrices, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, juin 2019, 88 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37792-048-8.

Le Crépuscule des cantatrices pose – à travers ses quatre nouvelles – les questions majeures de l’écriture de fiction. Qu’ouvre-t-elle quand un écrivain tel que Dominique Pagnier s’en empare, c’est-à-dire l’agrandit, la renverse ? Quelle sidération est proposée ?

Dominique Pagnier opte non pour un dégagement sinon par touches mais un plongeon dans le mystère des temps qui offre un champ bien plus fort que celui dans lequel on les réduit. Et les cantatrices en disparition (entre autres femmes) ressemblent en fait à celles de Botticelli qui sortent de l’eau. Mais ici le flot est plus froid. C’est celui des fleuves qui ne se nomment pas forcément Amour.

Sous feintes d’ »aberrations » historiques, la fiction avance en se refusant autant au déceptif qu’à la faconde. Chassant d’une certaine manière le naturel pour récrire « de » la pensée humaine, l’auteur y revient. Ses nouvelles deviennent des poèmes en prose et qu’importe si son Vienne n’est plus ici.

L’extinction se bloque par moments, ce qui n’exclut pas – au contraire – parfois une sorte de frénétisme, mais toujours sera tu le grand secret des cantatrices. On ne saura rien de ce qui monte de la musique. Elle éclate comme des bulles qui crèvent à la surface. D’où l’apparente disparition des lucioles sonores.

Et c’est comme si toute la musique ne disait qu’un discord – mais dans l’harmonie que Pagnier propose. Il bat la mesure vers laquelle courent les lignes brisées là où il y eut galop.

14 juin 2018

[Chronique] Jonathan Littell, Une vieille histoire (ancienne et nouvelle versions), par Matthieu Gosztola

Jonathan Littell, Une vieille histoire, Fata Morgana, 2012, 128 pages, 16 €, ISBN : 978-2-85194-831-1 ; nouvelle version, Gallimard, mars 2018, 384 pages, 21 €, ISBN : 978-2-07-277684-7.

Littell écrit dans la première version d’Une vieille histoire (parue chez Fata Morgana en 2012) : « Je dépassai sans ralentir des ouvertures sombres, des embranchements ou juste des alcôves peut-être […]. Ici et là une partie plus sombre semblait ouvrir sur un réduit, voire même un tunnel, je passai mon chemin sans ralentir, suivant la courbe qui se prolongeait, et comme un enfant je tendis la main et laissai mes doigts traîner le long du mur, jusqu’à ce qu’ils heurtent un objet que je n’avais pas aperçu. C’était une poignée, je la poussai et ouvris la porte. Tout de suite, je sus que cet espace me convenait. » 
Et, dans la version publiée chez Gallimard cette année, l’on peut lire (par exemple) :« Déjà je lançais mon cheval au galop à travers les champs, soulevé par un sentiment exaltant de liberté souveraine, l’air froid mordait mes joues et mes poumons et je m’en repaissais, je me sentais grandir sur ma selle, jusqu’à devenir l’égal de la vaste plaine, de la neige, et du ciel au-dessus de moi. En fin d’après-midi nous atteignîmes une gare […]. Au fond de la pièce principale se trouvait une porte, je l’ouvris d’un coup de pied, elle donnait sur une galerie vide que je traversai en défaisant mon manteau et mon ceinturon, au bout il y avait une autre porte, […] rapidement je me défis […] de mes vêtements, ne gardant que le survêtement et enfilant les baskets que j’avais gardées en poche, la porte était ouverte et dès que j’eus franchi le seuil je me mis à courir. […] J’étais désorienté et je me cognai aux murs à plusieurs reprises avant de trouver un semblant d’équilibre qui me permette d’avancer d’une manière régulière, respirant avec aise, au rythme de ma course. Mais le couloir s’incurvait, je ne parvenais pas à rester au centre et de nouveau mon épaule heurta une paroi, je croyais distinguer des taches encore plus foncées, peut-être des bifurcations ou juste une dépression, et j’aurais pu me jeter dans une de ces ouvertures, obliquer ou changer ainsi de corridor, peut-être cela aurait-il servi à quelque chose, mais je me sentais envahi par un vaste sentiment de futilité, peut-être, me disais-je, si j’avais aperçu quelqu’un d’autre, une figure humaine, j’aurais pu la rejoindre, nous aurions cheminé ensemble et cela aurait peut-être un peu allégé nos pas, car même si nous ne nous étions pas parlé, si nous n’avions pas échangé une seule parole, nous aurions entendu nos souffles respectifs et le son de nos foulées, une présence, donc, elle aurait été là à côté de moi et moi à côté d’elle, cela aurait eu quelque chose de vaguement réconfortant, mais il n’y avait rien, même pas une ombre, et ainsi je continuai droit, car de toute façon tourner ou tenter un nouveau passage, dans l’état des choses, n’aurait servi à rien, j’évitai ces ouvertures […] ».
Ainsi, la « nouvelle version » est l’occasion d’un long (semblant parfois démesuré) développement, en suivant les méandres (infinis ?) d’un onirisme qui a, à notre égard, la morsure, la crudité, la cruauté du réel le plus implacable. Un onirisme qui pèse sur notre cœur au point d’éveiller en nous, bien souvent, un sentiment de nausée. De telle sorte que puisse jaillir du sol, fleur vénéneuse mais belle (d’une beauté irréelle), l’inquiétante étrangeté chère à Freud. 
Ou plus exactement cette nouvelle version est l’occasion offerte à Littell d’un accroissement fort louable de sa palette de peintre, de coloriste. Quantité de gris jusque-là inaudibles (les couleurs, dans un texte, on les entend) font chemin jusqu’à notre entendement. Et aident notre imagination à prendre son envol (jusqu’à éveiller cette fois notre vision, depuis notre profond). Bien souvent (si l’on prend en considération l’ensemble du livre) en étant piquetée, – cette imagination que l’on ne reconnaît plus totalement comme étant nôtre –, avec les pointes si nombreuses, effilées de la sauvagerie, au point de s’en trouver endolorie comme un muscle ainsi malmené le serait.

Si Littell cite Blanchot en exergue de la nouvelle (et définitive ?) version d’Une vieille histoire, en réalité, c’est – quelle que soit la version de son histoire– de Bataille qu’il s’inspire le plus. 
Littell (exemple n° 1): « Tout autour régnait une vaste confusion des corps ; en partie ou bien entièrement dévêtus, ils s’enlaçaient sur les divans et la moquette, s’ouvrant les uns aux autres en un joyeux communisme sauvage où les organes, les mains et les bouches avides prenaient le pas sur les individus, les éclatant, les brouillant, les mêlant en une marée de cris et de soupirs rauques, secouée de spasmes irréguliers. » 
Marée de cris et de soupirs rauques… Comment ne pas songer aux spasmes de la mer décrite ci-après par Bataille ? « La mer faisait déjà un bruit énorme, dominé par de longs roulements de tonnerre, et des éclairs permettaient de voir comme en plein jour les deux culs branlés des jeunes filles devenues muettes. […] Ce qui apparaît à travers la fente, c’est le bleu d’un ciel dont la profondeur "impossible" nous appelle et nous refuse aussi vertigineusement que notre vie appelle et refuse la mort. »

Littell (exemple n° 2) : « La jeune femme blonde m’avait précédée et, son image redoublée dans les glaces, dansait presque nue devant la grande couche au tissu vert et doré. […] Arrivée devant la fille blonde, je la pris par les épaules et la couchai sur le ventre, posant sa poitrine menue et son visage dans les longues herbes brodées du tissu. Comme involontairement, elle écarta les jambes, je m’agenouillai derrière elle sur le divan et caressai ses cuisses fines et nerveuses . […] Je glissai une main sous son corps étroit, le long du ventre puis de l’aine, repoussant le tissu mouillé de sa culotte pour rouler entre mes doigts sa petite verge molle et ses bourses recroquevillées. » 
Bataille : « À d’autres, l’univers paraît honnête. Il semble honnête aux honnêtes gens parce qu’ils ont des yeux châtrés. C’est pourquoi ils craignent l’obscénité. Ils n’éprouvent aucune angoisse s’ils entendent le cri du coq ou s’ils découvrent le ciel étoilé. En général, on goûte les "plaisirs de la chair" à la condition qu’ils soient fades. »

Littell (exemple n° 3) : « Dans la pièce au hamac, le jeune homme suspendu se trouvait maintenant seul, affalé la tête en arrière, les jambes ballantes, le corps maculé de sperme et marbré de traces de coups ou de brûlures de cigarettes, vidé, inerte, perdu dans un autre espace. J’aurais pu lui relever les jambes et l’enfiler à mon tour, mais je préférai rester là à le regarder gémir doucement, replié en lui-même et parti très loin, je l’enviais et aurais bien aimé être à sa place, mais il semblait que je ne devais pas maîtriser les règles obscures de ce lieu car nul ne voulait de moi. » 
Bataille : « L’être ouvert – à la mort, au supplice, à la joie – sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère est un immense alléluia, perdu dans le silence sans fin. »

Si Littell fait recours– délicatement et immensément – à l’obscénité (avec une exubérance que son style continûment corsète), c’est uniquement pour suivre le commandement proféré par Bataille dans Le Coupable, c’est uniquement pour « met[tre] l’être en face de lui-même ». 

Et mettant l’être en face de lui-même, il compose, avec Une vieille histoire (ancienne et nouvelle versions) une – intense – œuvre poétique, au sens – exact – où l’entend Marie-Christine Lala (in Georges Bataille, poète du réel) : « [L]’œuvre poétique ouvre un accès renouvelé au symbolique en favorisant la projection d’un espace de possibles, là où le réel impossible qu’elle fait advenir (dans l’outrance du désir […]) libère le mouvement de translation du monde en son exubérance infinie. Ce qui advient comme le monde n’est que la mise à nu de ce qui est dans le rejaillissement de la vie. »

18 avril 2018

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, La volupté du rien (à propos de Henri Thomas, Silence et soleil dans la chambre)

Henri Thomas, Silence et soleil dans la chambre, édition et postface de Luc Autret, dessins de Paul de Pignol, Fata Morgana éditions, Fontfroide le Haut, avril 2018, 72 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37792-016-7.

 

Poète romancier, diariste (cf. ses carnets) et traducteur (entre autres Pouchkine, Shakespeare, Melville, Stifter, Goethe) Henri Thomas n’a dû sa reconnaissance qu’à quelques amis. Mais plus de vingt ans après sa mort, l’œuvre suit son cours avec toujours  son mélange de fatalité et de sérénité. Là où tout demeure trouble, allusif, diffracté comme dans ce texte à la fois narratif mais où l’homme flotte à l’épreuve du temps au sein d’une zone limite, aux frontières du souvenir et de la fable.

 

La Seine semble regarder le poète, il regarde le fleuve et les vieux piliers d’un de ses vieux ponts où entre deux pierres une plante sauvage ne cesse de repousser au milieu de passants dont un vieux couple : l’auteur vit à travers lui une vie par procuration. Car au fil des ans il est devenu solitaire mais reste solaire. En piéton de Paris il arpente la ville comme la campagne avec sa canne, prêt à s’étonner de tout et ne rien déranger. Car « tout ce qui est séparé de nous par la vitre invisible, toujours pareille, toujours accrue du temps est plongé dans la même magie, doué de la même perfection. ». Et il ne parle plus ici du  « corps des filles disparues » qui l’accueillirent dans leurs lits mais de plaisir sans doute moins voluptueux mais prégnants.

 

Henri Thomas n’enlace plus l’érotisme. « Le bébé de feu » est devenu vieillard. Il garde néanmoins la force d’étonnement pour des faits et gestes qui semblent beaucoup plus de son âge… Mais le poète de la rêverie demeure même lorsqu’il est seul et dépossédé. Car le parjure ne sera pas de son fait quelque soit la perte. Et ce au nom d’une injonction suprême  « J’ai horreur des gens qui sèment le désespoir, je trouve qu’ils feraient mieux de la fermer ! »

15 février 2018

[Chronique] Claude Louis-Combet, Elizabeth Prouvost : chorégraphie originaire, par Jean-paul gavard-perret

Claude Louis-Combet, Né du limon, photos de Elizabeth Prouvost, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2018, 41 pages, 12 €, ISBN : 978-2-37792-009-9..

« La Terre est grosse d’une forme qui ne diffère pas d’elle-même » (Cl. L-C).

En des « emportements » de formes corporelles, Elizabeth Prouvost cherche une vérité à transmettre en vibrations et rapports, afin qu’entre chaos et sérénité jaillisse un espace aussi premier que neuf, aussi sexuel que « sacré ». Chaque image devient le « vitrail d’une chapelle imaginaire. » Elle est un pur objet de sensation mais aussi de méditation sur l’indicible qui habituellement échappe.

Les photographies créent ici une valse. Celle d’avant le verbe, où le premier spectacle s’offre dans « le resserrement et l’exiguïté » des trois strates de l’existence que précise Louis-Combet : l’état confusionnel,  l’état androgynique et l’état anthropologique au sein des « aspirations contradictoires de la lumière et des ténèbres ».

La photographe les montre dans leur dialectique créatrice au moment où tout se scinde avant de se réunir : « C’est la naissance du sexe. C’est le commencement de l’histoire », écrit le poète. Et les deux œuvres au moment où tout semblerait accès à la clarté ramènent aux ténèbres d’un « limon » toujours plus profond et plus dense. D’où cette danse au cœur du viscéral et sa végétation. S’abandonnant à leurs vagues se distingue volontairement mal la valse nuptial de deux corps qui ne se lâchent plus le temps sinon de la passion du moins du coït et l’assouvissement imprescriptible.

Les corps d’Elizabeth Prouvost s’écartèlent alors et se distendent. Par ce qui remue se cherche une forme, « une terre plus vivante que la Terre, une face radieuse, des membres rayonnants », écrit Louis-Combet. Et la photographe montre le soufflet des deux corps ; le chant des entrailles et la danse des scalps, aube de l’aube, aube de « la nuit sexuelle » dont parle Quignard et que nul ne connaîtra jamais.

Rarement le mariage texte/image n’a été aussi fort et ruisselant de sens dans la blancheur de la page et le limon de l’infusion d’un acte sans limite et dont le lieu n’a pas de fin. Tout homme n’a cesse d’y revenir, toute femme de l’y accueillir. Preuve que Michaux avait raison : « au commencement la répétition »…

14 février 2017

[Chronique] Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes (réédition Fata Morgana), par Jean-Paul Gavard-Perret

Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes, illustrations de Philippe Hélénon, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2017, 64 pages, 13 €, ISBN : 978-2-85194-981-3.

Beaucoup ont pris Félix Fénéon pour un écrivain qui, comme certains peintres, auraient été « du dimanche », et qui plus est serait mort un samedi au pied d’une page blanche. Et ce pour le simple fait qu’il écrivait des « Nouvelles en trois lignes » – ce qui soulignerait un certain je-m’en-foutisme. C’est – et entre autres – oublier que l’auteur fut un critique informé et pénétrant, et un personnage énigmatique jusqu’en ses allures de Diable (visage long et maigre ponctuée d’une barbiche).

L’auteur que Jarry avait surnommé « Celui qui silence » possédait le goût des travaux indirects qui caractérise les auteurs de l’effacement. Son œuvre est restée longtemps dispersée en milliers d’articles signés ou non. La postérité a entériné la plupart de ses choix : il a su imposer Seurat et les néo-impressionnistes, et a édité Rimbaud et Jules Laforgue.

Son rôle est resté souterrain mais considérable. Et ses nouvelles le demeurent tout autant. On en citera trois – pour l’exemple :
« Un cadavre carbonisé, tel l’aspect de Mme Desméat, d’Alfortville, victime d’une lampe à pétrole. Pourtant, elle respire encore.
Tout le plomb destiné par M. Pregnart aux perdreaux des Alluets-le-Roi, c’est son ami Claret qui le reçut, et dans la croupe.
Des rats rongeaient les parties saillantes du chiffonnier Mauser (en français Ratier) quand on découvrit son cadavre à Saint-Ouen. »

Mystificateur flegmatique imperturbable au verbe rare et assassin, celui qui fut rédacteur au ministère de la Guerre tout en collaborant activement à la presse libertaire évita de faire pleuvoir à tout crin des phrases. Sa polyphonie du monde tel qu’il est pratiqua une médecine littéraire aussi douce que fractale donc efficiente.

Ses minuscules nouvelles créent une vitrine poétique d’un monde hors de ses gonds. L’auteur cultive l’incongruité en contre-allée du réel. Et quoi de plus propice à la liberté. Et pas seulement de ton. Il inflige à la réalité des camouflets, avec doigté en rien de castrateur. Bien au contraire. Si l’avant-garde veut encore dire quelque chose, elle jaillit chez Fénéon. Là où tant d’écrivains encombrent de leur logos, l’auteur fait éclater le quotidien cadenassé. Le tout dans sa fausse paresse. Elle cache des impulsions foudroyantes. L’écrivain sut s’extraire la nuit du monde au sein de sa solitude épanouie.

28 décembre 2016

[Chronique] Daniel Dezeuze, Clefs à tendre la toile écrue, par Jean-Paul Gavard-Perret

Daniel Dezeuze, Clefs à tendre la toile écrue, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, octobre 2016, 104 pages, 19 €, ISBN : 978-2-85194-972-1.

Non seulement Daniel Dezeuze est un artiste "consistant" (euphémisme), mais dès qu’il écrit, le plaisir du texte est constant. Dans ce nouveau livre et sous prétexte de parler peinture, il ouvre le champ. Et le chant. Celui-ci se fait plaintif. Mais avec amusement plus qu’amertume. Au sujet de la destruction de ses livres. Les rats des champs devenus rats de bibliothèques dévorent  "quelques reliures / cousues de fil blanc / de Sapho et de Rilke", avant de faire des pages déchiquetées des chambres d’accouchement pour leurs rates insouciantes et proliférantes.

À la déconstruction plastique se substitue la poétique pleine de brio. Il y eut ses "Brèves de musée", haïkus dégingandés pour saluer 50 chefs d"œuvre du Musée Fabre. Les "clefs à tendre la toile écrue", l’artiste les connaît bien, qu’il aille vers la "peinture-peinture" ou – plus avant – lorsqu’il s’employa à retourner la toile lors de sa période "Support/Surface" comme pour regarder sous les jupes de filles.

On les retrouve ici (les femmes autant que les toiles) à côté des animaux. Dezeuze les baratte pour en faire son beurre afin de sortir le "petit lait du temps" et de supporter les douleurs de son corps en s’introduisant  par mégarde dans celui des Vénus villageoise. Histoire moins de passer le temps que de lui faire la nique. Il est plus que jamais notre semblable, notre frère : éjaculateur tardif même quand le "vieux cerveau qui n’en fait qu’à  sa tête" redonne au sexe des "sauriens" une connaissance par un certain gouffre.

Le livre se termine par des vignettes offertes à la reine de ses jours et de ses nuits intitulées "Nervures". Dezeuze s’y fait spécialiste non seulement des plantes – de la trobile aux akènes et jusqu’à la moelle des sureaux d’Alès. Plus loin, l’ail de Naples  y possède des "étamines aussi blanches / que traîne de mariée ; Preuve que l’herbier doit autant à Marcel (du même nom) qu’à Jean-Jacques (Rousseau) / les mots font ce que les plantes séchées ne peuvent donner. N’y restent que de belles plantes.

28 août 2016

[Chronique – news] Jacquie Barral : le paysage du livre d’artiste, par Jean-Paul Gavard-Perret

Aux éditions Fata Morgana, Pointe du crayon – Punta del Llapis, traduction de M.Ll. Sabater,
« Pointe du crayon – punta dell lapis », dessins et peintures de Jacquie Barral, Maison de la Catalanité, du 26 août au 7 octobre 2016.

Jacquie Barral a vécu son enfance dans diverses maisons remplies de livres. A l’origine, dessiner lui suffit puisque – et comme Soulages l’a précisé – le dessin est l’art premier. Il préside à tous les autres et aussi à l’écriture. Pour preuve, il suffit de donner à un tout jeune enfant un crayon et du papier : il se met à dessiner.

Avec l’écriture Jacquie Barral acquiert un autre langage qui la mènera jusqu’au doctorat, mais aussi à une écriture plus libre « comme une compensation, un rééquilibrage d’une activité d’écriture codée selon des principes scientifiques. »

Son premier travail littéraire fut un livre de contes (Les Arcanes majeurs). Son « il était une fois » répond d’une souveraine commande à elle-même qui se transforme dans le plaisir de faire des mots un carnaval. La créatrice joue avec, les bouscule. Pour autant le dessin n’est pas oublié. Certes, ils ne vont pas forcément de pair avec le dessin : mais les deux langages alternent.

Mais l’auteure et artiste découvre bientôt le « livre d’artiste ». Chez Fata Morgana, elle publie Les saisons de l’humilité d’Hölderlin (traduit par Butor) qui lui permet de joindre texte et dessin. Depuis, elle dessine pour des écrivains ou écrit pour des artistes. Ce double mouvement est devenu presque indispensable à l’équilibre de Jacquie Barral.

Elle trouve là l’occasion de faire du livre « un objet à toujours réinventer ». Passant de l’invention à la méthode, elle crée dans son université de rattachement un master 2 professionnel « édition d’art-livre d’artiste ». Parallèlement, elle « théorise » le rapport du livre et de l’art, dirige des ateliers sur le livre d’artiste. Elle continue bien sûr à travailler avec artistes et écrivains : Michel Butor (Monologue de la Momie, Fata Morgana), Jean-Pierre Faye (le superbe Le Grand Danger, Passage d’encres), Bernard Noël (avec le non moins prestigieux Tapis de Cendres, Fata Morgana), ou encore Yves Peyré , Jean-Noël Blanc,  Jaccottet,  G. Badin, Dezeuze, par exemple.

Si pour la créatrice le livre « semble inventé à l’image de la pensée », il est là afin de proposer une pensée non pas figée mais en mouvement et « en quête de mots ou de graphes, d’outils pour dire, tracer, énoncer l’idée obscure émergeante qui ne prend forme et sens que lors de sa chute dans le langage. »  Le livre d’artiste, par son « écart », pousse plus loin le mouvement en doublant l’écriture d’autres flux, respirations, flottements. D’où la présence d’un double espace, d’une flânerie conjointe, d’une dialectique de paroles et d’images qui se déploie à l’intérieur d’une même « maison » à double locataire.

Le rapport textuel-visuel, paysage et mouvement, pliage et déploiement, vanités en abyme, inventaires se créent entre déconstruction et reconstruction selon divers matériaux : papiers divers (calque, couché, torchon, photographique, laser, soie, etc.), carton, bois, plexiglas, métal, Rhodoïd, plastique, objets trouvés, outils, coquillages, pierres, cailloux, branches, déchets de chantiers, etc. Porté à ce point le livre d’artiste est bien plus qu’un « jeu » : il mêle fond et forme. Il peut, il doit même se manipuler, se toucher, en devenant expérience et exploration.

Dessins au graphite ou au crayon sont souvent utilisés par l’artiste : on se souvient de Suite aux nocturnes, Anatomies du cachalot, et aussi ses Autoportraits fantaisistes et drôles. Avec Pointe de crayon, le travail se concentre sur le dessin, même si apparaissent des techniques ou matières adjacentes (collage par exemple). Sous une apparente abstraction, la figuration n’est jamais absente. Cette présence passe donc par un pas de côté. Existe une manière de prendre du recul selon une présence intense mais décalée. Elle introduit même de l’espace dans l’espace à la recherche d’un paysage inspiré qui se ressent plus qu’il ne se voit dans un tintement plastique.

Ajoutons que dans cette œuvre l’artiste se retrouve avec la Catalogne. Son rapport avec le lieu est « affectif et très profond » par ses propres racines, sa culture, sa langue et ses paysages – mot clé s’il en est pour la créatrice.

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4 juin 2016

[Chronique] Jacques Sojcher, Eros errant, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Sojcher, Eros errant, dessins de Richard Kenigsman, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, mai 2016, 64 p., 13 €, ISBN : 978-2-85194-814-4.

A sa manière Eros errant est un livre de sorcellerie amoureuse. Il est rouge sang mais reste celui de la dévotion à la femme. Quittant son « rêve de ne pas parler », Sojcher se dégage de la mort qui habite son œuvre. Le texte devient une diction aussi affolée que sage sur la face souvent cachée de l’amour. La théâtralisation des fantasmes s’y opère non sans humour et contre l’angoisse. Le frivole devient une manière de lutter contre « la mort que l’on se donne ou qui nous est donnée » (Blanchot).

Pour ce faire, Sojcher cultive des cérémonieux particuliers qu’il ose enfin dévoiler parodiant au besoin ses anciens états de jouvence. La glose mousseuse de ses anciens torrents reverdit, creuse encore les reins de la femme et renouvelle ses dentelles. Qu’importe si le temps coupe l’herbe sous les pieds du printemps : jusqu’à l’automne le feu sacré du désir ne fléchit d’aucune plainte. Sans exubérance le suave souffle et qu’importe si le ciel finissant s’approche. Le plaisir donne ses tremblements à la chair et les roses de jadis (mais non de personne) perpétuent une cueillaison émouvante face au saccage du temps.

Le sentiment érotique reste un moyen de dresser sa propre existence sur l’abîme. C’est un superbe tour de passe passe et de maîtrise. Le "volume" donné par l’auteur à l’écriture sanguine permet de révéler l’homme en le poussant dans les retranchements de l’intime affectif que l’auteur ne dévoila jusque là que par saccades. Cela revient à transformer l’auteur de rôle type en un drôle de type. Il ne cherche pas, en fidélité à ce qui il est, à dominer sa partenaire – même, ou surtout, lorsqu’il s’agit de la « femme léopard » sortie d’un tableau du Douanier Rousseau.

Jacques Sojcher matérialise poétiquement et en évitant les basiques mots stimuli, clôture et invitation sensorielles révélatrices des profondeurs de l’être. Moins sacrificateur qu’officiant de la grande œuvre amoureuse le poète inverse bien des « donnes » sous le sceau de la confidence. Il semble dire à la femme : « Prépare-toi car je suis prêtre ». L’injonction se fait, dans cette prière, la dominante. Elle ne cherche plus à argumenter mais à réanimer des cadences-frictions, linges jetés à terre, pour que les veines se rappellent à leur sang : salive aux commissures du soupir, la ponctuation suffoque.

18 avril 2016

[Chronique] Gilbert Lascaut et Denis Pouppeville, Les Fumeuses fatales, par Jean-Paul Gavard-Perret

Gilbert Lascault & Denis Pouppeville, Les Fumeuses fatales, Editions Fata Morgana, Frontfroide le Haut, 2016, 56 pages, 12 €, ISBN : 978-2-85194-956-1.

Nous voici presque malgré nous ramenés par Lascault et Pouppeville à un espace de la déposition s’agissant du corps en tant qu’objet de perte et de résurrection. Le secret vient une fois de plus affirmer son autorité dans le lit des fées de la légende arthurienne dont il ne reste toutefois plus grand chose… Pareilles au jeune Igitur de Mallarmé descendant dans “ le caveau des siens ” les voici s’introduisant dans la couche où  leur  “ moi pur ” veut se confondre avec celui d’un seul amant. Le trio est donc infernal. Les fées n’ont rien de Princesses au bois dormant. Celui de l’amant brûle de leurs feux.

Inspirée par les caricatures et l’univers de Pouppeville, la fable ne caresse aucune morale. Sinon celle qui consisterait à se demander si pour l’amant celui où il est venu se coucher était le bon. Avec ses bonnes (du moins en apparence) fées il est – devant leurs bijoux – ravi. Mais qui  est présent à l’heure dite ? Qui fausse les cartes ? Car dès la première vision il s’agit d’une question d’ensevelissement sinon de prise. La question de l’être reste celle du mystère, du secret, comme lorsque le phallus s’enfonce et joue dans la crypte ouverte, faisant du vide un plein et de trois amants des gisants de l’apparentement.

A partir de là le voyeur croit voir le jour. Mais les fantasmes espérés ne sont pas au rendez-vous. L’espace  est obscur en sa clarté.  Le voyeur est là où les ombres passent et disparaissent. Comme un animal il cherche une cachette au moment où les fées gémellaires ouvrent un autre tombeau que celui de leur couche pour que le « troisième homme » tombe dedans. Car – comme dans tout conte – il faut que ça saigne : après une partie de six jambons les « grincesses » se muent en charcutières.

26 novembre 2015

[Chronique] D’entre les vivants (à propos de Antoni Casa Ros, Médusa), par Jean-Paul Gavard-Perret

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Antoni Casa Ros, Médusa, dessins de Paul de Pignol, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 48 pages, 2015, ISBN : 978-2-85194-944-8.

 

Depuis Le théorème d’Almodóvar qui fut son best-seller contesté par certains jusqu’à remettre en doute l’identité de l’auteur, Casa Ros a évolué vers une littérature plus profonde, bref elle s’est enrichie. Sous l’image de la Méduse, c’est aujourd’hui  le regard du sourd et le visage du mort qui se font face dans une hybridation langagière propre à la littérature sud-américaine cher à l’auteur catalan « d’adoption » (si l’on peut dire)  :  « Le regard du mort passe, il ne caresse pas, il devient un élément de la nature, une perle noire dans la jungle, un ami des feuilles de bananier et des colibris étincelants ».

Surgit  une rencontre « sans témoins au cœur de la solitude » à l’exception de « Trompes marines, cromornes, serpents sonores et noirs ». Médusa   prouve que l’individu n’est que le fondement de rien et c’est le pari de la littérature de le rappeler : à partir de ce rien la création se fonde. Et si arpents de vérité il y a, ils doivent être forcés par autre chose qu ‘un  « je »  que l’auteur émettrait pour un lecteur. Car dans un tel précipité ne se cache qu’un précipice : Casa Ros l’évite. Par l’infini du fini de Médusa il illumine de manière transversale nos gouffres. Métaphoriquement l’auteur n’oublie pas le trait verticale qui dans la nudité fait de Médusa une femme. Manière aussi de dire que  l’arbre du vivant est lié de façon précise à l’ouverture du sexe féminin, elle-même liée de façon exacte et intense au prononcé du vivant dans le jailli d’univers qu’elle propose en un acte éternel d’enfantement que l’auteur reprend à son compte.

 

Médusa veille ainsi sur la  découverte  des transformations de l’univers, elle ne craint pas que tous les écrits de la terre disparaissent dans le grand incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie et des autres. Sans son corps femme, le regard du vivant échappe. Elle en  assure la continuité, dans le temps et de femme en femme. L’univers ne se connaît lui-même que par elle. Ainsi le monde est-il l’effet d’un acte éternel, qui se produit dans le temps, dans cet ex-il de l’infini que Casa Ros prend à sa charge en s’exilant lui-même du royaume des vivants. En Médusa survient donc la narration primale, celle qui court dans toutes les langues et qui ouvre l’histoire de tous les peuples et, de surcroît, se donne chaque fois comme valable pour tous les autres. Ici le jaillissement d’écume, aphros, est jeté à l’océan.

17 juin 2014

[Livre] Eric Chevillard, Dans la zone d’activité, par Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Chevillard, Dans la zone d’activité, dessins en couleur de Philippe Favier, Fata Morgana, Fonfroide le Haut, 2014, 88 pages, 10 €. [Première publication : 2008, Publie.net]

 

A chaque métier (28 au total), la langue d’Eric Chevillard glisse, dérape vers l’humour, mais de manière à trouver le mot juste qui permet de tirer une ligne de démarcation entre l’apparence et le réel. Elle possède une liberté, crée des syncopes qui déteignent mutuellement les unes sur les autres, s’entrelacent, se prêtent à des états d’âme, tissent des liens, des pauses dans une sorte d’opéra figuratif. Chaque portrait devient une danseuse qu’anime Chevillard travesti en Dora l’exploratrice. La richesse de ses nuances qu’il accorde au réel permet au lecteur d’ajouter ses propres couleurs mentales à un tel jeu de société.

Entre mémoire et imaginaire, une hybridation plus fantomale que spectaculaire a lieu dans cet assemblage d’activités professionnelles. Chacune est happée par le vertige, mais Chevillard remet les choses à leur place, sort l’être de sa réserve d’orgueil et de pompe comparable à celle du maître-nageur qui ne fait que tourner  « autour de la piscine en faisant claquer ses sandalettes de bois sur les dalles. Semblable au morse ou à l’hippopotame, prétendument aquatiques, plus souvent vautrés sur les berges ou les banquises ». Manière pour lui d’assoir l’autorité de son anti-savoir.  En ce sens la littérature touche à l’organique face aux impostures qui assurent des aliments à l’inconscient collectif.

Chevillard traque ceux qui nous terrorisent en feignant l’absurde. Par ce biais il offre des liaisons inattendues dans le point de fuite du visible et de l’énoncé « officiels » en créant des dérives entre le fantastique et un expressionniste littéraire. Bien des impostures ( et les postures qu’elles produisent) sont mises à nue voire abattues par une distance critique là où chaque métier dégagé de ses illusions d’optique ou mentales est sur le point de s’étaler comme une porte sortie de ses gonds.

31 octobre 2013

[Livre] Eric Chevillard, Péloponnèse, par Jean-Paul Gavard-Perret

D’abord parus sur le site associé au Théâtre du Rond-Point, Vents contraires, ces textes irrésistibles qui constituent un parti pris des choses chevillardien viennent d’être publiés par les éditions Fata Morgana : balai, escalier, miroir, pierre, porte, ou encore poêle à frire vous attendent pour le meilleur et pour le rire…

 

Eric Chevillard, Péloponnèse, dessins de Jan Voss, éditions Fata Morgana, Fontfroide le haut, octobre 2013, 104 pages, 19 €, ISBN : 978-2-85194-879-3.

Les chroniques de Chevillard sont une suite de résonances intempestives au conditionnement du réel. Elles permettent de le rendre absurde par effet de drôlerie au sein des actions et réflexions inattendues qu’elles distillent. Quittant le roman où il excelle, Chevillard trouve dans la chronique un autre champ fabuleux d’exploration. Car si le roman peut isoler un individu, l’éclairer, il reste ici célibataire de tout, même de son visage lorsqu’il se regarde dans le miroir le matin. A l’inverse du héros romanesque, il se fond dans l’anonyme en dépit de son penchant pour l’éternité. Tout est bon pour souligner la « misère » de l’être, et avant tout celle de l’auteur lui-même. Il reconnaît qu’à sa grande honte et en dépit de sa « sa vaste et pointilleuse érudition  », il n’a jamais pu lire Les Guerres du Péloponnèse de Thucydide, ce livre lui tombant des mains…. Ce n’est là qu’un des avatars des nombreux jouets de nos illusions dont Chevillard devient le « dépeupleur », en fidèle descendant des thuriféraires des Editions de Minuit où il publie ses romans.

Au temps présent douloureux et flou, Chevillard accorde moins une trêve qu’un regard sarcastique en traitant l’absurde par l’absurde. Ses chroniques intempestives sont un délice. Manies et tics s’y trouvent décodés avec une espièglerie incisive. Par exemple, lorsqu’il va dans un musée, l’auteur n’a qu’une curiosité : à l’insu des gardiens, soulever les toiles pour voir ce qui est inscrit derrière… Il piste de la sorte tous les lapins que le réel nous pose. D’une chronique à l’autre, le temps devient un sable émouvant. Les choses telles qu’elles sont deviennent (presque) des choses en « soie ». Tout cela ne fait pas un pli. Même aux  pantalons dont, pour l’écrivain, le pluriel est douteux, voire incompréhensible, puisqu’on n’en met toujours qu’un. Il rappelle soudain Beckett, qui se plaignait de la lenteur de son tailleur en lui rappelant qu’il lui fallait un mois pour la couper à façon, alors que Dieu avait fait le monde en huit jours. Ce qui lui valut la réponse cinglante et imparable : « Tu as vu le monde ? Regarde mon pantalon ». Dans la même veine, Chevillard – comme il le professe  – « déblaye, plafonne, chauffe et suspend le temps à une patère ». Avec l’auteur, cette patère n’est jamais austère.

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