Libr-critique

9 août 2020

[Chronique] Fabrice Thumerel, L’univers réticulaire selon Bernard Stiegler

Tout juste quelques jours après la disparition tragique du philosophe atypique Bernard Stiegler (1952-2020), on peut mesurer aussi bien le vide laissé que l’héritage légué : dans la lignée du matérialisme dialectique comme de la phénoménologie ou encore de l’École de Francfort, de Simondon, de Foucault comme de Deleuze, il a apporté une rare pensée critique qui développe à la fois une vision tragique de notre temps et un utopisme combatif. Au passage, on notera que, tout héritage philosophique étant inévitablement incomplet, dans l’exacte mesure où toute pensée est limitée par les conditions de sa production, il appartient à chaque penseur, en situation, de formuler des problèmes pertinents et de reproblématiser des questions anciennes, comme par exemple celle, métaphysique par excellence, de l’infini : « Après la mort de Dieu, que reste-t-il d’une possibilité, pour la folie, d’être encore, dans la pensée, ce qui saura com-poser l’analyse et la synthèse infinitisant la fin comme sa différance ? La disruption est la dramatisation de cette question, qui soulève mille nouveaux problèmes organologiques et pharmacologiques. Parmi ces problèmes, il y a avant tout le statut de cet organe noétique qu’est la « machine universelle » de Turing comme rêve noétique de la noèse comme exosomatisation » (Dans la disruption, p. 430). Stiegler prend ici comme point de départ le point de vue de Derrida, selon lequel le fameux cogito cartésien est fondé sur une folie qui le dépasse, une infinité nommée Dieu. La science s’étant substituée à Dieu avant d’être annexée par la technè, le problème est le mirage produit par une société hyperindustrielle qui a perdu la raison pour avoir foi dans l’hyper rationalisation : la maîtrise de l’infini au moyen de la rationalité algorithmique est de facto impossible. La folie capitaliste est de prétendre réduire la noèse à la technèse, le pharmakon à l’automaton ; or, comment articuler l’extériorisation numérique de notre mémoire (« fonctions analytiques de l’entendement »), limitée et synthétique, et l’exercice même de notre pensée humaine, c’est-à-dire « la fonction synthétique de la raison », spontané et théoriquement illimité ?

Contre le ludisme et le crétinisme triomphants, le technicisme et le transhumanisme du XXIe siècle, qui constituent sans doute les dernières ruses de l’idéologie néo-libérale, l’auteur de La Société automatique pose que nous vivons la phase ultime de l’Anthropocène, celle qui conduit à la déshumanisation, moment d’autant plus tragique que la société numérique est ambivalente, se présentant comme un monde de progrès qui renforce la néguentropie, tout en favorisant l’entropie : l’ironie tragique fait que, au moment même où l’hommoderne croit s’être libéré de la matière et des principaux déterminismes qui pèsent sur lui ontologiquement, c’est sa propre perte qu’il occasionne ; nouvel Œdipe, il se condamne dans le même temps qu’il entend exercer sa liberté. En ce sens, l’homo automaticus est un homo absurdus. Mais l’intellectuel critique ne cède pas au fatalisme : il nous revient de réinventer le monde en fondant un nouveau mode de vie (« a european way of life »), de le réenchanter en sortant du capitalisme pulsionnel, en luttant contre son « devenir-barbare » et en opposant la « valeur esprit » au « populisme industriel ».

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Jadis chair à canon, l’individu s’est mué en ego-à-consommation et désormais en gogo-à–rétentions : dans notre société réticulaire qui voit le triomphe de la gouvernementalité algorithmique, ces traces individuelles que sont les données personnelles permettent aux dispositifs rétentionnels de calculer et de programmer les protentions (volitions) de tout à chacun. Tracé, pixellisé, modélisé, on n’existe plus qu’au travers du prisme des prothèses numériques qui le déchargent de son poids existentiel ; désormais prime la rétention tertiaire (automatisation) sur les primaire (perception) et secondaire (imagination), de sorte que, dépossédé de son existence propre puisqu’il ne produit ni ne vit rien de singulier, ne s’attache à aucun objet singulier, cet homoncule n’a pas plus d’être que son avatar virtuel, aliéné comme pouvait l’être le travailleur prolétarisé : si l’ouvrier a été dessaisi de son savoir-faire technique par la machine, lui c’est son savoir-vivre qu’il perd ; le premier ne conservait que sa force de travail, le second ne dispose plus que de son pouvoir d’achat. DésÅ“uvré, athymique, l’homo automaticus contemple de façon hypnotique le vide d’une société d’hypercontrôle nihiliste qui le plonge dans la misère symbolique. Le malaise dans notre civilisation hyperindustrielle, c’est la mainmise sur la production symbolique des industries de services, c’est-à-dire de ce que d’aucuns ont nommé le « capitalisme culturel » ou le « capitalisme cognitif » : la destruction des circuits de transindividuation et donc du processus d’individuation même vient parachever la désintégration du narcissisme primordial entreprise par une « déséconomie libidinale consumériste » qui a annihilé les mécanismes d’idéalisation et d’identification pour orienter la libido des consommateurs vers les objets consommés.

La disruption est précisément le processus d’extrême rationalisation qui, dépassant les puissances de la raison, mène au contrôle des corps et des esprits par des dispositifs rétentionnels et biotechnologiques, et par là même à l’irrationnel, à savoir à la folie et à la barbarie. C’est dire à quel point notre monde hyperindustriel ne fait plus société : aporétique, c’est-à-dire sans destination, il connaît bel et bien un destin tragique.

Reste cette question cruciale : peut-on être créatif dans l’univers numérique ? Laissons le dernier mot à Bernard Stiegler : « l’infrastructure numérique réticulée […] peut et doit être renversée en une infrastructure néguanthropique fondée sur une technologie digitale herméneutique mise au service de la désautomatisation, c’est-à-dire basée sur l’investissement collectif des gains de productivité issus de l’automatisation dans la culture des savoir-faire, savoir-vivre et savoir-concevoir en tant qu’ils sont par essence néguanthropiques et en cela producteurs d’une nouvelle valeur, seule capable d’instaurer l’ère porteuse d’une nouvelle solvabilité que nous appelons le Néguanthopocène » (La Société automatique, p. 34-35).

 

Bernard Stiegler en quelques livres :

La Technique et le Temps, 3 volumes, Galilée, 1994-2001 ; rééd., Fayard, 2018.

De la misère symbolique, 2 volumes, Galilée, 2004-2005 ; rééd. Flammarion, coll. « Champs essais », 2013.

États de choc. Bêtise et savoir au XXIe siècle, éditions Mille et une nuits, 2012.

La Société automatique, 1. L’Avenir du travail, Fayard, 2015.

Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ?, éditions Les Liens qui Libèrent, 2016.

– Avec le collectif Ars industrialis : Réenchanter le monde. La Valeur esprit contre le populisme industriel, Flammarion, 2006 ; rééd. coll. « Champs essais », 2008.

21 juillet 2019

[Texte] Fabrice Thumerel, Libr-éclats

Ces Libr-éclats anisotropiques pour que chacun les fasse fuser et infuser à sa guise…

Ces formes brèves sont extraites d’un Libr-Carnet critique. Critique, malgré qu’en aient d’habiles postcritiques hostiles au soi-disant suprématisme rationaliste et aux présupposées dérives rhétoriques de  ceux qui exercent une volonté de puissance source de tous les maux. LIBR-CRITIQUE (1) s’inscrit à l’encontre de ceux qui décrètent la mort de la littérature comme de la critique pour ériger une postlittérature et une postcritique qui poussent sur un terrain anomique laissant libre cours à une littérature de sociétalisation : exit la valeur esthétique, vive les valeurs sociocinétiques… En ce premier quart du XXIe siècle, le « post- » croît sur un piètre compost. (Nous y reviendrons bientôt).

(1) Sur le positionnement de Libr-critique : ici.

 

♦ Délivrés de l’angoisse, du Souci (die Sorge), les Intranquilles peuvent s’occuper du sociétal

♦ Parce qu’ils ont l’habitude d’être aréseaunés, les humoins d’aujourd’hui vivent comme des asticots, mais des asticots de choix : des entre-soi.

♦ Nos démocrazies ressemblent à nos fêtes : quelques drapeaux et ballons, boniments et ricanements, morceaux de musique et de bravoure, des éclats de voix et de lumières, des applaudissements et jacassements du public… et le tour est joué !

♦ Quel bel apologue sur la croyance que le conte d’Andersen intitulé « Les Habits neufs de l’empereur » : il suffit à quelques malins de mettre en scène un empereur paré de ses plus beaux atours pour qu’il en soit ainsi alors même qu’il est aussi nu que le petit-jésus… Aujourd’hui, il suffit de lancer des mots magiques comme « Croissance », « Dette », « Développement durable »… et le tour est joué, tant les « élites » sont atteintes du syndrome des habits de l’empereur !

♦ Aujourd’hui, l’intellectuel n’est plus « engagé » mais « impliqué »… Impliqué, en effet, dans un processus qui le dépasse.

♦ Ne rien lâcher (on, il/elle ne lâche rien) : Mythologie de la Résistance. La bonne conscience des BelleZâmes.
Résultat assuré dans un seul cas : lorsqu’on s’agrippe à son mode de vie consumériste / individualiste.

♦ Ah cette manie de ne voir dans les adultes, y compris les plus mûrs pour utiliser un euphémisme, que des éternels adolescents : « Eh les filles ! Eh les garçons »… Sympathiquement cool… Craquant !

♦ Quel est le comble pour un manifestant ? Assister à son propre meurtre au JT de 20H.

♦ La France-en-Marche… mais vers quoi ? Le Mondial des Winners !
Vite, toujours plus-vite… mais vers quoi ? Plus, toujours-plus… mais pour quoi/qui ? RV à Nulle-Part-sur-Néant…

♦ – Je suis à vous, dit-elle.
– Je ne vous en demandais pas tant… Mais, bon, l’essentiel est d’être dans les temps sans être submergé…

– Je reviens vers vous, dit-elle ?
– Vous étiez partie… où ça ? Vous avez raison, faut bouger… Sinon c’est l’immobilisme ! (Ah non, au secours… tout mais pas ça !).

♦ Comment appelle-t-on une masse que l’on peut prendre à la nasse, pêcher et faire pécher ? Le Grand-Public… Les-Consommateurs… Et comment appelle-t-on une masse en mouvement, insaisissable et incompréhensible ? Le Peuple.

♦ Signe des temps, même une collection se nomme « Back to the roots » (« Retour aux racines », chez Bizzbee) – ah oui, en anglais c’est plus « classe » (nouvelle forme de snobisme, donc)… Générations identitaires : mais où voulez-vous qu’on s’enracine ? Les deux faces d’un monde immondialisé : d’un côté, le bougisme individualiste / consumériste ; de l’autre, l’enracinement solipsiste / nationaliste.

♦ Les récents scandales hexagogonaux (Benalla, Tapie, de Rugy…) me font penser à ce que réaffirme Alain Badiou dans À la recherche du réel perdu (Fayard, 2015), qui définit le capitalisme comme « ce monde qui est constamment en train de jouer une pièce dont le titre est « La démocratie imaginaire » » (p. 25). Il n’est pas jusqu’au vécu scandaculaire – si l’on ose ce néologisme – qui ne soit biaisé : la mise en scène d’un éclat de réel comme exception ne permet nullement d’atteindre le réel réel, dans la mesure où le scandale tend précisément à cautionner insidieusement l’ersatz de réel (la pseudo-révélation d’une « affaire » n’a de cesse de nous conforter dans notre appréhension rassurante du microcosme politique : l’exception ne saurait être la règle ; la purgation d’une infime partie garantit l’harmonie du corps entier, c’est-à-dire le conduit à la rédemption).
Pour le philosophe néoplatonicien, on ne peut échapper à l’aliénation qu’en réussissant à s’abstraire du monde des simulacres, ce qui est loin d’aller de soi : notre rapport au monde social étant structuré par le discours dominant, nous renonçons de fait à la conception du réel comme expérience sensible ou vision existentielle. Le problème est en effet que nous vivons en un temps où triomphe un « semblant démocratique » qui se présente comme une fin particulière de l’Histoire : l’homme ultramoderne renonce au réel pour se contenter de satisfaire ses envies dans un monde matérialiste caractérisé par la saturation sémiotique et la clôture symbolique.


Jusqu’au moment où le voile du tabernacle se déchirera – et pour cela il faudra au moins qu’un tiers de la population des Pays-Riches connaisse la même misère que celle du tiers- ou du quart-monde, à cause d’une crise systémique renforcée par la crise climatique, sans parler des risques de conflits –, la chose publique, bonne fille, abritera en ses alcôves les suppôts d’un totalitarisme ultra-libéral qui maintient son cap du Toujours-Plus au moyen des « démocratiques » violences étatiques et des multiples manÅ“uvres de ses complexes scientifico-technologico-économico-médiatico-technocratico-militaro-politico-idéologiques / bourreaucratiques.
Ce sont bel et bien les réfractaires à la société du spectacle politique, les néo-iconoclastes – savoir, ceux qui s’attaquent aux icônes de l’Ordre néo-libéral – qui sont « pris en otages » par les zélateurs et conformistes de tous poils : leur « crime » est de jeter l’opprobre sur le système même de la démocratie représentative, et donc de faire-le-jeu-des-extrêmes…  Comment répondre à ces adeptes de la « pensée molle » (Accursi) qui ne font qu’ânonner les ineptes slogans mainstream, sinon par une question :  que penser d’un système qui « laisse le choix » entre la peste et le choléra ? S’il n’y a pas de leçons à retirer de l’Histoire, on peut du moins retenir cet invariant : nul dialogue possible avec un pouvoir totalitaire ! Mettons-nous donc en devenir : contre l’aliénation ultra-libérale, inventons/développons des singularités, agents catalyseurs de véritables collectivités.

7 avril 2019

[Chronique] Contre Le Caravage de Haenel, par Guillaume Basquin

Yannick Haenel, La Solitude Caravage, Fayard, février 2019, 336 pages, 20 €, ISBN : 978-2-213-70630-6.

On attaquera d’abord, ici, la méthode (ou méthodologie) de Yannick Haenel discourant sur le peintre napolitain Le Caravage ; si on lit la 4e de couverture de l’éditeur, on lit ceci : « Ainsi commence ce récit d’apprentissage qui se métamorphose en quête de la peinture. En plongeant dans les tableaux du Caravage, en racontant la vie violente et passionnée de ce peintre génial, ce livre relate une initiation à l’absolu. » Diable ! Et ce n’est pas fini : « Aimer un peintre comme le Caravage élargit notre vie. » Rien à voir avec, par exemple, le « cinéma élargi » (ou expanded cinema) ; mais bien plutôt un retour à une vision dixneuviémiste et positiviste de l’histoire de l’Esthétique : la vie des plus-fameux-peintres expliquerait leurs Å“uvres… Voyez donc la simple liste des chapitres de ce livre : « La Mort du père » ; « La Peste » ; « L’Arrivée à Rome » ; « La Subversion et l’orgie » ; « Allez vous faire foutre » (sic !) ; etc. Le retour de Sainte-Beuve ? Au secours ! Laissons la parole à Marcel Proust dans son bien-nommé Contre Sainte-Beuve : « Il a montré comment il faut s’y prendre pour connaître l’homme ; il a indiqué la série des milieux successifs qui forment l’individu, et qu’il faut tour à tour observer afin de le comprendre : d’abord la race et la tradition du sang que l’on peut souvent distinguer en étudiant le père, la mère, les sÅ“urs ou les frères ; ensuite la première éducation, les alentours domestiques etc. » Mais ce n’est pas le seul problème ; Haenel ne sait tout simplement pas se tenir à distance comme nous l’enseignaient les Straub, ces maîtres de la bonne distance aux choses vues/montrées ; il se vautre dans son idole, comme le faisait un cinéaste très imbu de sa personne comme Vincent Dieutre dans son navet égotiste Mon voyage d’hiver (où il allait carrément jusqu’à caresser les peintures aimées et filmées comme alibi culturel, se roulant dedans, au lieu de se tenir à distance (certaines peintures ne se remettent jamais de tels attouchements physiologiques collants trop collants…)). Voyez donc ça, Le Caravage parlant carrément à l’oreille du poulain Haenel : « Il me chuchotait que le monde peint a partie liée au royaume… la lumière fait signe, voilà ce que me disaient le Caravage, ou Rembrandt ou le Titien. » (Rien que ça…)

Tout le livre de Haenel est construit sur ce punctum (vaguement) érotique : la perle « qui ornait l’oreille de Judith » et « était nouée par ce ruban de velours en forme de papillon noir qui lui donnait de petites ailes ». On devine que le jeune adolescent Haenel s’est sans doute beaucoup branlé en pensant au corsage de la Judith-égorgeant-Holopherne du Caravage… Certes, on le comprend… mais ça ne suffit pas à faire tenir sérieusement un livre sur un peintre qui a déjà reçu les honneurs de très grands essais iconographiques ; je pense ici au livre (Le Caravage, éd. du Regard, 2004) de celui qui fut l’un des professeurs d’Histoire de l’Art de Pasolini, Roberto Longhi ; mais aussi au remarquable petit essai à deux voix des chercheurs américains Leo Bersani et Ulysse Dutoit, Les Secrets du Caravage (éd. Epel, coll. « atelier », 2002), dont voici un extrait du prière d’insérer : « Fait remarquable, aucune interprétation psychobiographique ne vient parasiter cette étude. » (Soit tout l’inverse de la méthode de notre graphomane.) En effet, dans ce remarquable essai d’iconologie (comme l’appelait, par exemple, de ses vœux le très grand historien de l’Art allemand Aby Warburg), toute l’étude part des tableaux, et rien que des tableaux ; plus exactement même des échanges de regards remarquables et très nombreux dans les tableaux du maître napolitain. Chez Haenel, on ne dépasse jamais le gros plan ou au mieux le plan américain ; quand chez nos universitaires américains on donne à voir les tableaux entiers, les regards, c’est-à-dire les désirs, circulant. Voyez, en preuve par trois (images reproduites) :

Ainsi, ces chercheurs américains nous apprenaient « où regarder ? » (titre de l’un de leurs chapitres), faisant « de l’énigme érotique ce qui définit les bases du relationnel » ; essayant (c’était un vrai essai) de « dévoiler dans son œuvre la logique complexe du regard et des secrets ». Nous leur en savons gré.
Concluons ce texte à charge sur ce prélèvement un peu au hasard dans le roman caravagesque (tout un genre en soi !) de Haenel : « La perle de Judith a été la goutte qui allume [sic] pour moi l’esprit ; et je suis loin d’en avoir fini avec sa nacre… »

P.-S. : On notera qu’à peu près toute la presse grand public a fait l’éloge de ce livre… Un symptôme ? Un effondrement ? Voire…

18 février 2018

[News] Rencontre-lecture avec Bernard Desportes : une œuvre majeure

Dès le lancement de Libr-critique, nous avons signalé l’œuvre comme l’une des plus exigeantes et des plus originales dans le champ littéraire actuel.

Le dernier livre de Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie, dans lequel la figure centrale est à la fois "mendiant putain fossoyeur écrivain", condense toute l’œuvre, "où se côtoient tous les peuples du monde, tous les métiers, tous les trafics, tous les abîmes, mais aussi […] toutes les enfances rêveuses, lascives, inassouvies, et les putains adolescents". Son esthétique : "un roman qui ne raconterait rien, un roman sans autre sujet que la vie même qui n’est faite d’aucune histoire naturellement mais d’une réalité où tout se perd"… Desportes ou l’impossible récit – fût-il autobiographique.
Dans ce texte qui charrie de blancs ruisseaux de foutre et de mécréants, on retrouve le vert paradis de l’enfance cévenole, une quête dynamisée par le couple antinomique Eros/Thanatos, et aussi la Bibliothèque portésienne : Artaud, Bataille, Blanchard, Du Bouchet, Duvert, Faulkner, Kafka, Koltès, Lautréamont, Reverdy, Rimbaud… /FT/

â–º À lire :
– Entretien avec Bernard Desportes : "De l’abîme à l’éternité" ;
– Un autre article de Francis Marcoin sur Bernard Desportes : à propos d’Une irritation ;
– Philippe Boisnard, "Découverte des Fictions de Bernard Desportes" ;
– Fabrice Thumerel dir., Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, 2008.

RENCONTRE / LECTURE

Bernard DESPORTES
s’entretiendra sur son œuvre
avec Esther Tellermann et Pierre-Yves Soucy
Lectures par Bernard Desportes d’extraits de ses derniers livres

Samedi  3 mars à 15 heures, entrée libre

Halle Saint Pierre – à l’auditorium
Réservation conseillée : 01 42 58 72 89

16 mars 2012

[Manières de critiquer] L’écriture au présent : tensions et irritations. Lettre ouverte à Bernard Desportes à propos de Le Présent illégitime

Bernard Desportes, Le Présent illégitime. Réflexions sur une écriture de l’impossible, éditions La Lettre volée, Bruxelles, 2012, 112 pages, 16 euros, ISBN : 978-2-87317-381-4.

Cher Bernard,

« Comment nous attarder à des livres auxquels,
sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ? »
(Georges Bataille, Le Bleu du Ciel).

Je tiens tout d’abord à te dire tout le plaisir que j’ai eu à lire cet essai stimulant dont le titre résonne comme un insolent (r)appel – et dont, en 2009, j’avais publié en avant-première le troisième chapitre, « Écriture et liberté. » J’y retrouve les échos de nos discussions autour de lectures et d’interrogations communes – débats passionnés, tant sont vifs chez toi l’attrait pour le théorique et le sens de l’hospitalité critique (très vite, j’ai compris que tu fais partie des rares écrivains pluridimensionnels/polygraphes : plume acérée, pensée subtile, critique engagée). Interpellé par la dédicace, j’ai voulu poursuivre un dialogue amorcé en 1999 lors d’un colloque organisé avec Francis Marcoin à l’Université d’Artois (Manières de critiquer, APU, 2001) et poursuivi lors de nombreuses rencontres, publiques ou privées, de la Journée d’études que j’ai coordonnée en 2006 (Bernard Desportes autrement, APU, 2008), ou encore du long entretien paru sur le site sous le titre de « Roman (et) critique » (2008). Ainsi impliqué, à la chronique j’ai préféré la lettre ouverte, du seul fait qu’elle correspond à la nature d’échanges placés sous le signe d’une amitié qui fait prévaloir la connivence critique sur la complaisance.

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11 décembre 2007

[texte] Extrait de Irritation de Bernard Desportes (en librairie le 8 Janvier)

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  [Ayant reçu le Service Presse de Irritation, le prochain livre de Bernard Desportes (le découvrir ici + entretien avec Fabrice Thumerel), qui sortira le 8 janvier 2008 chez Fayard, je ne peux m’empêcher de vous donner à lire un court extrait de ce texte, qui en abyme, pose la question même de la littérature et de la vie, et de la tension qui lie celui qui écrit à cet autre, là, le lecteur qui n’est pas encore défini. Nous reviendrons Fabrice Thumerel et moi-même longuement sur ce livre, au sens où en parallèle sortira les actes du colloque Desportes, publié par l’Université d’Artois]

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3 janvier 2007

[Chronique] Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne. 12 (+1) autobiographies, de Jacques Roubaud

Alors que vient de paraître il y a quelques mois une pièce corrélative du cycle "autobiographique" inauguré par Le Grand Incendie de Londres (Seuil, 1989), et poursuivi aux mêmes éditions du Seuil par La Boucle (1993), Mathématique (1997), Poésie (2000) et La Bibliothèque de Warburg (2002), c’est l’occasion de réexaminer la position particulière qu’occupe Jacques Roubaud (1932) au sein de l’espace littéraire : entré dans le champ à l’époque où, à l’écart des avant-gardes textualistes, l’Oulipo de Queneau livrait sa version du séculaire clivage poétique entre inspiration et travail (contrainte oulipienne versus imagination surréaliste), un peu en marge de ce groupe auquel il s’est rattaché, et contre de nouvelles pratiques (écritures numériques et multimédia notamment) qui, selon lui, n’ont pas conservé la mémoire de la poésie, cet écrivain désormais reconnu n’a de cesse que de défendre, en vers ou en prose, une poésie traditionnellement novatrice.

Jacques Roubaud, Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne. 12 (+1) autobiographies, Fayard, 2006, 324 pages, 20 €, ISBN : 978-2-213-62613-8.

 

12 singularités roubaldiennes

1. La "prose de mémoire" est mémoire des autres proses du cycle. Signe d’appartenance de la sixième "branche" à l’ensemble, c’est le même matériau autobiographique qui est repris : images-souvenirs, "passion des nombres", articulations poésie/mathématiques, goût du sonnet, idéal poétique du trobar clus… Mais le polygraphe explore d’autres variations potentielles parmi d’innombrables, et c’est en raison de cette infinitude que l’esthétique de Roubaud est celle de l’inachèvement et que "toute autobiographie, par définition, ne peut qu’être inachevée" (Autobiographie, chapitre dix, Gallimard, 1977, p.120). Aussi les principes de composition demeurent-ils identiques, mais appliqués à des continuations : la répétition/variation, mais aussi, au plan microstructurel, le rapport entre sous-titres et premières phrases (cf. chap. V).

2. La "prose de mémoire" est mémoire du Projet poétique. Plus précisément, ce cycle vise avant tout à rendre compte d’un Projet poétique originel qui, composé de trois "moments" correspondant à des étapes cruciales dans l’histoire des formes (la canso des troubadours, à laquelle succède le sonnet, le tanka de la poésie classique japonaise) et à des modèles précis (poésie courtoise, Canzoniere de Pétrarque, anthologies japonaises…), est allé de totalisations en détotalisations depuis la parution du Signe d’appartenance (Gallimard, 1967) : genèse, avatars, apories et architecture du Projet ; genèse des vocations poétique et mathématique; théories et pratiques poétiques… Nous, les moins-que-rien… se concentre sur ces deux derniers aspects dans un tout construit comme un hyperalexandrin. Si l’on considère que nous avons affaire à un trimètre, les temps forts (moments accentués) sont, outre le chapitre XII où l’auteur se met lui-même en scène pour un "dernier POC", le quatrième ("Vida du troubadour Rubaut") et le huitième, où sont juxtaposés parodie de l’autobiographie traditionnelle, transcription en vers d’un discours de Robert Hooke et méditations sur la mémoire ; et s’il s’agit d’un tétramètre, les "moments" mis en valeur sont tout aussi essentiels : le troisième, consacré au sonnet, et le neuvième au tanka (poème bref en cinq vers obéissant en principe à la distribution syllabique 5-7-5-7-7), tandis que le sixième est un lipogramme établi par un certain Roubaud, Bourguignon prisonnier à l’époque de Jeanne d’Arc, et restitué par l’éditeur Octavius J. Cayley.

3. Pour être neutre, la prose qui met en mémoire la poésie est néanmoins elle-même poétique, dans la mesure où elle se révèle énigmatique et labyrinthique. A commencer par le titre, envers microstructurel du sous-titre – 12 (-1) syllabes -, dont la première partie peut se comprendre relativement au statut du sujet dans cette anti-autobiographie (cf. ci-dessous) et la seconde, entre autres interprétations, comme une possible trace d’un drame de l’enfance déjà présent dans Signe d’appartenance, la mort du frère cadet. Passé le seuil cryptique du livre, excroissance centrifuge d’un Nous, nous sommes plongés dans un inextricable dédale de lieux, d’époques, de références culturelles, d’écritures différentes, de jeux oulipiens… Un tel foisonnement hétérogène n’est pas sans poser un problème de lisibilité qui rappelle l’art hermétique du troubadour.

4. La "prose de mémoire" se référant plus au Grand Livre qu’à la petite histoire intime, plutôt que d’autobiographie il faut parler d’autobiobibliographie.

5. La "prose de mémoire" est mémoire de rien. D’où l’excroissance de la structure alexandrine qui condense les douze fictions autobiographiques : parmi de petits riens, le chapitre XIII, "Une vie de rien", rapporte un curieux cogito-Chat qui a guidé le narrateur durant soixante-quinze ans (autre indice autobiographique), "Je pense rien"… donc j’existe. Aussi ne sommes-nous pas tant en présence d’un larvatus prodeo que d’un je vide. Qui plus est, Je est tellement Autre qu’il devient Nous. Et en fin de compte, si l’on en croit la formule roubaldienne qui constitue un avatar de la mallarméenne disparition élocutoire, le jeu a détrôné le je : "toute contrainte implique une disparition" (L’Arc, n° 76, 1979). Car l’origine de ce Nous triomphant est la contrainte qui, tirée du Jeu des perles de verre, de Hermann Hesse, trône au verso de la page de titre : un rite universitaire à l’usage des plus jeunes étudiants, "un genre particulier de dissertation ou d’exercice de style qu’on appela curriculum vitae", une sorte d’"autobiographie fictive" qui permet de "considérer sa propre personne comme un travesti, comme l’habit précaire d’une entéléchie".

6. La "prose de mémoire" qualifiée de multiroman se fonde sur l’impossibilité même de l’autobiographie. D’où la parodie du pacte autobiographique qu’offre la page 235 : "Personne ne connaît autant de choses sur ma vie que moi-même, je veux la livrer à la Postérité, écrite de mes propres mains. Je déclare que tout y est dit franchement et impartialement, mon seul but étant de prévenir les falsifications et désabuser ceux qui les croient". Se trouve ramassé ici tout ce qui fait problème : grandiloquence, prétention et naïveté, hypostase de la postérité…

7. A la fiction, Jacques Roubaud préfère toutefois l’invention. D’autant que "le roman, à la différence des poèmes, (…) est voué à s’effacer, parce qu’il finit" (Poésie, p. 237). Car, mémoire de la langue et des formes poétiques antérieures, la poésie affecte la mémoire par ses qualités métrico-rythmiques. A l’instar du Lancelot, la "prose de mémoire" crée un système d’échos et d’entrelacements narratifs qui suppose une mémoire absolue.

8. Mise en nombre d’une existence (cf. p. 182), la "prose de mémoire" est éminemment oulipienne : outre les divers systèmes numériques qui régissent la matière narrative, dont l’un se réfère à l’informatique (au macintosh d’un Roubaud qui "s’interrompt à la date du 13 mars 2006" ?) – @1…@2… -, on n’oubliera évidemment pas, comme élément structurant, le nombre douze, repérable dans la construction d’ensemble, les numéros de section ou de rubrique, l’alexandrin, la somme des chiffres constituant la date 1605 ou l’immatriculation 318, et présent dans le texte en tant que nombre abondant (qui compte beaucoup de diviseurs) ou simplement tel quel au fil des pages (115, 160, 242…). La transposition des mathématiques modernes dans l’univers littéraire et le ludisme corrélatif rattachent ainsi Jacques Roubaud à l’Oulipo, auquel il fait allusion à deux reprises (pp. 230 et 232) : "La méthode axiomatique transposée, le pseudo-bourbakisme appliqué à un objet aussi éloigné des mathématiques que le sonnet ont un caractère ludique évident" ("Description du projet", Mezura, n° 9, 1979, p. 9). Cela dit, l’enjoué écrivain fait prévaloir les contraintes poétiques sur les contraintes arbitraires tous azimuts pour la seule raison qu’elles sont motivées en tant qu’actualisation du rythme. (Ce n’est donc pas un hasard s’il s’est choisi un nombre qui n’"appartient" pas à Queneau). A cette motivation esthétique peut s’en ajouter une autre : par exemple, Corneille est le seul de son temps à insérer des acrostiches dans ses vers à des fins autobiographiques.

9. Cet exemple nous met sur la voie d’une autre différenciation par rapport à l’Oulipo : l’expérimentation formelle ne doit pas s’effectuer au détriment de la réflexion sur l’expérience humaine – cette expérience fût-elle scientifique ou littéraire, voire plus ou moins indépendante de l’innovation formelle. Ainsi, les chapitres huit, neuf et onze, parallèlement à des explorations formelles (transcription en vers du discours de R. Hooke ; "octonions" du duo Sir James Roubaud / Cayley, inspirés des "quaternions" du mathématicien William Rowan Hamilton) ou l’exploration du tanka, offre de passionnants développements sur la mémoire, la vocation poétique, le temps… Arrêtons-nous enfin sur l’un des chapitres les plus longs, le cinquième, qui doit son nom au dernier vers du sonnet final ("Cherche ce qui se doit"), sonnet dont on apprend le code numérique dans l’"Apendice I" (p. 316) : l’aphorisme et la trilogie éthique ("FLAMME / LOI / ARDU") que dévoilent les acrostiches cachés dans le poème condensant la doctrine d’une secte, la Famille d’amour, viennent éclairer, en cette époque trouble des guerres de religion, l’étonnante trajectoire d’un esprit tolérant, Jacobus Robaldus.

10. Si, contrairement à certains oulipiens, Jacques Roubaud réussit à éviter le piège du formalisme, c’est qu’il ne craint pas d’associer innovation formelle et tradition. En cela il rejoint certes l’Oulipo, qui, dès sa création, s’est opposé à l’esthétique de la tabula rasa que revendiquaient la plupart des avant-gardes contemporaines : "Je ne suis pas du tout partisan de la théorie avant-gardiste de la table rase", tonne le Roubaud mis en scène dans "Le Dernier POC" après s’être réclamé d’une tradition qu’il étudie et dont il s’inspire. Seulement, plus encore que les praticiens de l’anoulipisme (examen des contraintes inventées au fil des siècles), il s’attache à renouveler des formes anciennes dont il croit à la productivité (sextine, tanka, sonnet).

11. D’où sa volonté d’ériger en art le travail formel et réflexif qui a pour matériau le patrimoine littéraire mondial : le geste de l’anthologiste facétieux qui consiste à donner en accéléré une tragédie de Le Royer de Prade (1666) et à "codécimer" Phèdre, c’est-à-dire à ne laisser "subsister que les vers ou débuts de vers dont la charge émotive est forte" ; la création d’un sonnet à partir de quatorze vers des Fleurs du mal (pp.120-121)… A ce propos, on se souvient que Autobiographie, chapitre dix (Gallimard, 1977) était un gigantesque centon : l’assemblage de fragments de poèmes en vers libres publiés dans les dix-huit années précédant sa naissance (1914-1932) était pour l’écrivain un moyen d’écrire une autobiographie oblique, c’est-à-dire de porter un regard sur sa propre vie à travers le prisme de son héritage poétique.

12. Dans l’univers roubaldien, le sérieux encyclopédique et philosophique se combine logiquement avec l’humour, l’ironie et la fantaisie bouffonne. C’est ainsi que Pierre Corneille Roubaud se fait déchiffreur d’énigmes pour traquer les grotesques inter-dits des acrostiches cornéliens : par exemple, les vers 444-450 d’Horace recèlent une insulte sans doute destinée à un rival amoureux ("SALE CUL"). Un peu plus loin, le narrateur s’amuse à débusquer des poètes lanternistes aux noms éloquents : Joseph Pétasse, Désiré Tricot, Alexandre Cosnard, Michel Poulailler – auteur d’"Un chant d’oiseau" -, Henri Passérieu, Alfred Migrenne… La parodie, quant à elle, touche aussi bien l’écriture dramatique (au travers des didascalies : cf. chap. XII) que le cinéma d’avant-garde, dont cette annonce se veut emblématique : "Ceci est la première composition cinématographique d’une minute d’Orson Roubaud. Elle dure une minute" (p. 232). Et quand s’engage un débat sur la crise du théâtre, les cibles privilégiées font partie de la triade Auteur-Metteur en scène-critique : entre autres propositions saugrenues, retenons que, par souhait de simplification, le schéma d’une pièce pourrait se réduire à celui-ci : "Lever de rideau / Le rideau se lève / FIN" (p. 87); que, pour "être résolument moderne", il faut alléger les pièces du répertoire en supprimant les rimes ou en synthétisant l’intrigue à l’extrême ; qu’afin de faciliter "l’intégration théâtrale européenne", il importe de faire jouer chaque pièce simultanément en quatre langues…

 

Relativisation des variations roubaldiennes

Avec ce multiroman, Jacques Roubaud s’inscrit en droite ligne d’une modernité qui a déconstruit le modèle autobiographique formalisé a posteriori par Philippe Lejeune pour mettre en place de nouvelles formes : "autobiogre" (Lucot), "autofiction" (Doubrovsky), "automythobiographie" (Combet), "autosociobiographie" (Ernaux), "circonfession" et "otobiographie" (Derrida), "curriculum vitae" (Butor), "Nouvelle Autobiographie" (Robbe-Grillet)… Reste que ces variations multiromanesques ne font rien d’autre qu’exposer dans un seul livre qui affiche son artefactualité les potentialités autobiographiques qu »explore tout véritable romancier dans une œuvre entière. Autre problème : pourquoi reprendre le procédé ironique de la mise en scène éditoriale, qui, d’ailleurs, pour dater du XVIIIe siècle, n’en est pas moins repris aujourd’hui par des romanciers comme Chevillard ou Jourde ? C’est de l’ironie au second degré, dira-t-on. Certes… En dernière analyse, si "l’auteur oulipien est un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir" (Poésie, etcetera : ménage, Stock, 1995, p. 209), qu’en est-il du lecteur ? S’il y a suffisamment de jeu pour qu’il puisse jouer également, tout dépend en fait de quel lecteur il s’agit : ne tarderont pas à s’égarer et à être pris au piège tous ceux qui ne placent pas par-dessus tout le "plaisir de mémoire", le plaisir de l’intellect et des formes.

© Philippe Matsas / Opale : photo de Jacques Roubaud et son masque.

27 décembre 2006

[livre] Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne, de Jacques Roubaud

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Jacques Roubaud, Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne. 12 (+1) autobiographies. Fayard, 20 euros ISBN : 2-213-62613-8

Quatrième de couverture

l53554.jpgJ’ai recueilli et adapté dans ce livre douze (plus une) des nombreuses vies de Jacques Roubaud, un peu partout dans le monde, à des époques différentes. Stylite, il est monté à vingt-trois ans prier sur une colonne. Troubadour, il s’est retiré dans une cabane en attendant le pardon de sa dame. Devenu Sir James Roubaud, il a rendu ses lettres de noblesse à Robert Hooke, dont Newton a volé honteusement les travaux sur la gravité. Compagnon de Sébastien Châteillon, il a, sous le nom de Jacobus Robaldus, défendu, en plein seizième siècle, l’idée de tolérance religieuse. Il a été Pierre Corneille Roubaud, abrégeant les pièces classiques pour redonner un plaisir nouveau au public et faciliter le travail des comédiens. Et Orson Roubaud, auteur du fameux chef-d’oeuvre cinématographique La Nuit des lapins géants.

Octavius J. Cayley, professeur émérite de l’Université de Saint-Andrews à Lochgelly (Ecosse).

21 novembre 2006

[livre] Tumulte de François Bon

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Tumulte de François Bon, éditions Fayard, 543 p. ISBN : 2-213-62990-0, 22 €.
[site de François Bon]

4ème de couverture :
Le 1er mai 2005, venu de nuit à ma table de travail pour francois_bon.jpgcause d’insomnie, j’imagine une sorte de livre fait tout entier d’histoires inventées et de souvenirs mêlés, ces instants de bascule dans l’expérience du jour et des villes, écriture sans préméditation et immédiatement disponible sur Internet. Même, je le voulais anonyme.
Je découvrais progressivement qu’il s’agissait pour moi d’une étape importante, d’un renouvellement. Finaliser chaque jour un texte oblige à ce que les censures qu’on ouvre, les pays fantastiques qu’on entrevoit, on les laisse aussitôt derrière soi. Alors naissait un livre fait de chemins accumulés, un défrichement imprévu, soumis à la friction du monde et des jours. Est-ce que n’est pas aussi tout cela, le roman ?

FB

François Bon est né en 1953, en Vendée. Il a publié son premier livre aux Éditions de Minuit en 1982, et, récemment chez Fayard, Rolling Stones : une biographie (2002), Daewoo (2004) et Tous les mots sont adultes (2000, 2005).
Première impression :
Encore dans la lecture de cet impressionnant volume, même si j’arrive vers son terme, ici il ne s’agira pour l’instant que de dire tout à la fois la qualité de l’écriture qui est mise en place par François Bon et l’enjeu général de cette oeuvre. Pourquoi Tumulte ? Est-ce seulement selon la reprise du titre du site, qu’il a lui-même créé pendant cette année d’écriture ? Non, pas seulement. François Bon revient à de très nombreuses reprises sur les mouvements des mécaniques, sur les machines qui sont aussi bien à l’oeuvre que délaissées [usine victime des crises sociales]. Ces machines ne doivent pas être réduites aux seules productions réelles, mais peu à peu, par l’immersion dans la série des fragments, tout à la fois détachés les uns des autres et en écho [aussi bien par leur sous-titre que par ce qu’ils trament, la récurrence qu’ils impliquent], nous comprenons que ce tumulte est celui du crâne, des représentations qui s’y forment, des souvenirs qui s’y agglutinent et qui surgissent fracturant parfois le calme de la pensée, des rêves qui hantent la conscience à son réveil, rêves souvent associés à la mort, des architectures qui se multiplient et qui deviennent reflet de ce que pouvait penser Borgès à travers elles.
Effort de construction/déconstruction, de remettre en marche des structures, de réassembler : « J’ai du mal à retrouver en moi les traces progressives, puisque c’était cela ma stratégie, des petites touches, je pensais, comme ces petits bricolages sur la table à dessin, dans les bâtis et les câbles ».
La mécanique, les rouages, sont le lieu même de l’écriture.
« J’ai toujours eu le goût des machines, et surtout s’il s’agit d’écrire : qu’importe ce qu’en pensent les autres, pour moi c’est là que commence l’affirmation essentielle, par la machine ».
Le tumulte est l’oeuvre elle-même en tant qu’actualisation de la pensée qui se débat avec elle-même, qui témoigne d’elle-même, à savoir qui zigzague entre réalité et fiction, entre objectivité et subjectivité absolue sans attache au réel. Ce qui est étrange et impressionnant dans ce texte, c’est que tous les fragments dispersés s’enchaînent, qu’on les suit, qu’on soit dans l’impatience du prochain, de celui qui est à venir, sans que pour autant cela puisse constituer une linéarité narrative visible. Et c’est selon cette étrangeté, du fragmenté en flux, du continuum discontinu et labyrinthique, que se pose bien évidemment la question finale de la 4ème de couverture : « Est-ce que ce n’est pas aussi tout cela, le roman ? »
Le tumulte est ainsi l’expérience qui à travers la médiation d’internet, du site, et de ses spécificités tout à la fois technique et ontologique vis-à-vis de l’écriture [écriture directe, sans autre trace que ce qui est publlié sur le web, anonymat initial, etc] tente de comprendre ce que peut être la déclosion d’un monde qui se construit non pas selon l’horizon et la ligne, mais le plan et le frayage. /PB/

21 septembre 2006

Découverte des fictions de Bernard Desportes par Philippe Boisnard

Bernard Desportes n’est pas un nom qui semble très connu dans les milieux contemporains français. Nulle mention dans la plupart des essais sur la littérature contemporaine française, nom qui revient peu sous la plume. Cela tient certainement à cet effacement de soi qui le caractérise, aucunement mondain, comme certains milieux aiment les auteurs, aucunement revendicatif comme certaines stratégies de visibilité le sont afin de marquer de leur sceau un champ d’écriture. Ainsi, même si pour lui il est indéniable que la langue poétique s’ouvre pleinement en tant que politique de la langue, cette politique n’est pas du même ordre que celle qui apparaît fréquemment, tournant le dos pour une part aux thèses révolutionnaires des avant-gardes, mais refusant aussi la nostalgie passéiste du retour, du refus. Sa position face à l’écriture est en ce sens l’une des pus complexes, et il a su tout au long de Ralentir travaux en défendre les principes, circulant entre Du Bouchet et Bataille, rencontrant aussi bien Guyotat que Blanchot ou Koltès. Sans territoire, car bâtissant son propre chemin d’écriture. Bernard Desportes n’est pas un nom-leïtmotiv, car justement, loin de l’esprit de groupe, ce qu’il a expérimenté par ailleurs politiquement dans l’action politique réelle, son travail littéraire est celui plutôt d’un élan existentiel intensif en retrait : retrait des communautés, retrait de la modernité positive définie par la rationalité et le capitalisme, retrait des facilités relationnelles inaugurées dans les faux semblant. Ainsi, comme il le précise dans l’entretien avec Fabrice Thumerel, même Ralentir Travaux fut l’expérience d’une entreprise personnelle, ambivalente car en relation à …, sans définir cependant d’appartenance avec.

copie-de-desportes_vie073.jpgEt pourtant son écriture me semble être, au niveau des fictions contemporaines françaises l’une des plus exigeantes, l’une de celles qui témoignent d’un trajet du désir dans l’écriture assez rare. Loin de la pose avant-gardiste, qui se donne à voir en tant qu’avant-gardiste, comme Pierre Jourde a pu brocarder certains jeunes écrivains dits à la mode, son écriture se présente dès La vie à l’envi (1985) comme une sismographie du désir de vie. Sismo-graphie certes encore retenue dans ce premier texte paru chez Maurice Nadeau, où l’oscillation entre poétique et prose fictionnelle définit le trajet, où le désespoir se laisse peut-être encore déborder par l’insolente force d’une plénitude possible dans le désert, cette solitude de la modernité : "entre l’aurore et le couchant vers la nuit étale / l’enfant au soleil sur la route marche vers quel incertain".

La sismographie de son écriture est celle qui trace les vibrations des topoï pulsionnels denotre être. Par exemple chez Prigent, nous retrouvons une telle intensité seulement dans Le professeur, où l’économie de la langue se donne comme raréfaction du vocabulaire, par rapport aux autres fictions hantées par la prosodie inventive des avant-gardes TXT, mais non pas afin de témoigner d’une diminution d’intensité, mais au service d’une hyperintensification de l’écriture désirante. C’est ainsi que le minimalisme variationnel de passages entiers du Professeur est comme la vibration d’une aiguille de sismographe. desportes_vie.jpgDesportes dès Vers les déserts (Maurice Nadeau, 1999), rompt avec le penchant poétique formalisé, rompt avec une certaine tendance simultanéiste qui habitait La vie à l’envie. Si le désespoir d’une modernité négative imprègne définitivement son travail, toutefois la vie traverse toute tentation nihiliste dans le cri sauvage de corps qui deviennent tout à la fois hyper-sexués et paysages d’écriture (on ne peut pas ne pas penser aux Garçons sauvages de Burroughs). Et ceci à partir d’un motif qui va hanter plusieurs de ses oeuvres : la mère, même si ce premier tome de son triptyque porte davantage sur la figure du frère. Une mère qui hante, mais avec cette intensité bataillienne, beaucoup plus que prigentienne, une intensité de l’enchevêtrement des corps, du sperme, des cris rauques et des étreintes moites de nuits qui n’en finissent plus. Alors que chez Prigent, que cela soit dans Dum pendet filius ou dans Une phrase pour ma mère, la langue par sa saturation en vient à désintensifier la folie du désir, conduisant le texte à rencontrer sa seule donation [et c’est bien là le trait prigentien, l’aporie de l’impossible touché], chez Desportes, la langue beaucoup plus tenue et pourtant cinglante, ouvre aux stupres de désirs incestueux qui contaminent toute région de son monde, qui engloutit l’ensemble du monde qu’il décrit sous la seule charte du désir. Parce que l’oubli chez lui est déterminant, engloutit tout, les possibles de la mère se déplient, se répandent et ceci par ses odeurs, ses "lourds seins tièdes" ses cuisses, sa croupe, ses caresses sur le sexe de lui l’enfant.

desportes_mere.jpgMais il est évident que c’est avec Brèves histoires de ma mère, (Fayard 2003) que la figure de la mère, va insister le plus dans sa langue et que l’intensité va prendre le plus d’ampleur, au point d’être proche d’une écriture de la folie : plus aucune logique temporelle ou linéarité narrative [la rationalité est totalement perdue dans les spasmes du seul corps-mémoire, qui éjacule des bribes chronologiques éparses], plus aucune géographie stable [l’action étant prise dans le tourbillon de trajets incessants aux stations quasi-imprononçables : "cités-dortoirs de Schrut, Kruft, Ghrut, Plrut (…) direction Dlav, arrêts à Slof, Splitch, Splatch, là changement de train, direction Gdarz, Glav, Blav, Glog et Dlav enfin"], plus aucune retenue dans les étreintes des corps : l’homosexualité éclate, inceste qui étourdit l’ensemble dans le solécisme bataillien du désir et de la fureur mêlées, mère dévorée comme une charogne par les chiens errants et mère qui branle et abandonne son enfant "lorsque dans un râle saccadé j’inondais sa main, mon ventre, ses cuisses", passant alors "sa main souillée sur ses lèvres".

desportes_dansant.jpgLe dernier livre sorti, qui vient clore le triptyque, Vers les déserts, Brèves histoires de ma mère, porte davantage la signature tout à la fois du père et de Bernard-Marie Koltès, auquel il avait consacré un essai Koltès — la nuit, le nègre et le néant (La Bartavelle) au milieu des années 90. Dansant disparaissant, certes témoigne d’une même violence de langage, d’un même cynisme sur l’époque, toutefois, il est habité par une lourdeur plus sombre. Un corps plus lourd à porter, hanté par son trajet et ainsi inquiet de ses désirs et de son dire : "écrire ne pas écrire, j’essaie de me frayer un passage entre ces deux impossibles dans la vaine tentative de me livrer par les mots à la folie d’un désir, à la violence destructrice de l’illusion d’une pensée". Dansant disparaissant ferme le trajet débuté avec Vers les déserts, comme si le désir revenait à lui-même, comme si une mort s’était produite : désir s’invaginant, paysage implosant, visages devenant tous les mêmes dans une mémoire ne pouvant plus se déplier, affrontant le néant de sa présence d’être.

1 juin 2006

Grand-Père, Jean-Louis Costes

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Jean-Louis Costes Grand-Père, éditions Fayard , isbn : 2-213-62553-0, 323 pages, 18 €.

4ème de couverture :
Garnick est né en 1900 dans une famille arménienne. Pour son petit-fils, qui le subit avec dégoût, c’est un « clodo, une merde ». Pourtant, quelle vie ! Pour la saisir, il faut remonter à la révolution bolchevique : les Rouges ont massacré sa famille. Resté seul, le jeune Arménien rejoint les « Cosaques bouffeurs de cocos ». Commence alors une cavalcade aventureuse à travers l’Europe, l’Afrique du nord et la Guyane, à travers un monde où l’innocence finit toujours les tripes à l’air.
Grand-Père est l’histoire d’un homme plongé dans la barbarie, mais racontée avec une force évocatrice et une drôlerie décapante qui sauvent le désespoir. On pense à du Mac Orlan secoué, du Cendrars explosé, du Céline ivre. Poisseux de sang, débordant de violence, sans aucun répit.
Costes s’inspire du fracas de wagons qui déraillent plutôt que du chant des oiseaux. Il en sort une musique inconnue, terrible, étourdissante.

Figure de l’Underground, Jean-Louis Costes est connu pour ses opéras pornos-sociaux, des performances crues et violentes qui ne respectent aucun tabou. Sans rien renier de sa rage, il fait une entrée fracassante dans la littérature avec ce roman en partie autobiographique.

Premières impressions :
Tout d’abord une mise au point par rapport à ce que dit Fayard, ce livre n’est aucunement une entrée dans la littérature, au sens où Costes a déjà publié aux éditions Hermaphrodite VIVA LA MERDA, roman-synopsis hallucinant qui décrypte par sa scato-narration le nihilisme qui touche la dimension politique provinciale et les inter-relations humaines qui le fonde. Avec Grand-Père, il est vrai que c’est un autre travail qui apparaît. Plus littéraire, même s’il est vrai que Jean-Louis Costes n’appartient aucunement à la dimension de la littérature contemporaine ou expérimentale. Dès lors on pourrait nous demander pourquoi nous en parlons : tout simplement parce que sur le fond, Costes appartient bien en effet d’une certaine manière à la modernité de la littérature, par son travail de performances, de chanteurs/poètes, par sa liaison avec des plasticien(nes) comme Anne Van der Linden. Tel que pouvait le signifier Jourde, renvoyant sur les bancs de l’école certains jeunes auteurs, il ne suffit pas de transgresser la syntaxe et les syntagmes pour faire oeuvre et être moderne. Ceci étant dit le livre de Costes, derrière un style facile d’abord, qui ne ressemble aucunement malgré la 4ème de couverture à du Céline, est très agréable à lire et assez percutant. Il peut permettre à un public qui ne pourrait supporter ses performances (pourtant si esthétiquement parfaites dans leur violence) d’aborder l’oeuvre d’un de nos contemporains essentiels. En effet, par ce récit souvenir, il donne accès à l’analyse de la morbidité et du nihilisme du monde et d’autre part à la genèse de son obsession pour la scatologie. Car rien ne reste indemne. Toutes les valeurs sont montrées dans leur monstruosité : le monde est un immense camp de la mort, où la liaison entre les hommes n’est aucunement l’amour (pauvre utopiste) mais bien plutôt la haine : raciale, politique, géographique, sociale, familiale, sexuelle. Il l’écrit : « même dans le dégueulasse, y a une logique » (p.177). Costes nous donne donc à lire un livre véritablement humaniste, de cet humanisme (comme je l’ai thématisé dans Poéthique de l’amitié — qui vient de paraître aux éditions Trame-Ouest) de Rabelais, de Machiavel, de La Boétie. Certainement pas de cet humanisme vicié empli de bons sentiments. « Tant qu’il y aura des hommes, il y aura des vices » écrivait Spinoza, et c’est bien ce qu’apprend et nous enseigne jean-Louis Costes par ce trajet temporel et géographique de son Grand-Père, de ce Grand-Papa, plus super-héros à laisser des cadavres derrière lui que super merde, plus professeur par le caractère scato de la merde qui lui colle à la chair que super-clodo sans saveur.

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