Libr-critique

21 janvier 2021

[Chronique] Guillaume Basquin, COVID-19, UNE SYNDÉMIE : CE QUE LA PANDÉMIE FAIT À LA DÉMOCRATIE

COVID-19, UNE SYNDÉMIE : CE QUE LA PANDÉMIE FAIT À LA DÉMOCRATIE

(à propos de deux tracts parus chez Gallimard)

 

L’UNIVERSITÉ EN PREMIÈRE LIGNE, à l’heure de la dictature numérique
Philippe Forest, Tracts-Gallimard n°18, 62 pages, 3,90€.

& DE LA DÉMOCRATIE EN PANDÉMIE – Santé, recherche, éducation
Barbara Stiegler, Tracts-Gallimard n°23, 62 pages, 3,90€.

 

Élégante, cette nouvelle collection « pauvre », « Tracts », chez Gallimard : 62 pages agrafées à prix très modique (3,90 €), mais néanmoins imprimée sur papier bouffant et composée en caractères Tungsten et Caslon (je tiens à préciser cela, car c’est devenu de plus en plus rare qu’un éditeur « s’embête » à donner ces détails techniques qui font pourtant tout le bonheur des bibliophiles et autres éditeurs curieux…).

Ce « tract » de Philipe Forest en est le 18e volume, et dès la 4e de couverture, il attaque très fort : « Un système de surveillance généralisée et d’une nature nouvelle est en train d’être mis en place. Et c’est à ce système que le passage au “distanciel” va soumettre l’Université. » Les plus avancés des philosophes (Gilles Deleuze et Michel Foucault) et des écrivains (George Orwell, William Burroughs, Alain Damasio) l’avaient senti venir, cette venue progressive d’une société de surveillance généralisée… et voici que la crise totale de la Covid-19 en permet l’advenue soudainement imposée comme « définitive » (du moins, certains en rêvent…) et non-opposable : pour des raisons sanitaires, vous comprendrez bien que… Les étudiants, devenus agents de contamination potentielle, doivent être séparés les uns des autres ; tel semble être le nouveau mot d’ordre de la société spectaculaire covidiste. « La séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle », écrivait Guy Debord dans La Société du spectacle ; à quoi il ajoutait : « Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit, se perdent tout point de vue unitaire sur l’activité accomplie, toute communication personnelle directe entre les producteurs. » Remplacez travailleur par étudiant, et produit par professeur, et vous avez le tableau (non)-vivant de l’Université du futur rêvée par le politique post-covidiste…

Philippe Forest appuie son exposé sur les premiers textes philosophiques conséquents à être parus dès le début de la crise, ceux du philosophe italien Giorgio Agamben : « Les professeurs qui acceptent – comme ils le font en masse – de se soumettre à la nouvelle dictature télématique et de donner leurs cours seulement on line sont le parfait équivalent des enseignants universitaires qui, en 1931, jurèrent fidélité au régime fasciste. Comme il advint alors, il est probable que seuls quinze sur mille s’y refuseront, mais assurément leurs noms resteront en mémoire à côté de ceux des quinze enseignants qui ne jurèrent pas » (Requiem pour les étudiants, in lundimatin). Mais Forest va plus loin : « Le fascisme prend, selon les périodes, toutes sortes de formes. Celles qu’il emprunte aujourd’hui ne ressemblent jamais à celles qu’il prenait hier. Sinon, le reconnaître serait très facile. » Puis il précise son attaque : « Afin de se donner bonne conscience, on part en guerre contre les fantômes d’autrefois dès lors que, disparus, ils ne menacent plus personne. » En effet, chaque année, combien de livres sur tel ou tel épisode du nazisme, de la Shoah, etc. ? « Et l’on préfère ne rien voir des formes nouvelles que, revenant sinistrement à la vie, ces mêmes fantômes revêtent et auxquelles il serait plus compliqué, plus périlleux mais plus urgent, de s’opposer. » Forest, lui, voit ; et s’oppose : c’est la guerre (a dit notre Président de la « République »), ce qui oblige chacun à choisir son camp : pour ou contre la Terreur ? Pour on contre l’abandon de la tradition de la vie étudiante en Europe ? là où « une certaine idée de la liberté » s’inventa.

Le Diable, c’est celui qui divise, qui désunit, comme le montre son étymologie latine, diabolus, et grecque, διάβολος, diábolos. Le préfixe dia vient du grec ancien διά, qui signifie : « en divisant ». On peut être sûr que le Pouvoir a pris goût à ce qui était encore impensable il y a un an en Occident : confiner toute une population aveuglément, et la masquer. Séparés les uns des autres, et ainsi que l’écrivait Noam Chomsky en 1993 (« Toute l’histoire du contrôle sur le peuple se résume à cela : isoler les gens les uns des autres, parce que si on peut les maintenir isolés assez longtemps, on peut leur faire croire n’importe quoi »), les occidentaux ont tout accepté, depuis mars, ou presque… L’université en ligne n’est qu’un des aboutissements logiques de cette idéologie du « sans contact ».

Forest insiste et fore son sujet : « Pour dire les choses de la manière la plus brutale qui soit, le passage au “distanciel” reviendra tout simplement et très concrètement à fermer les Universités, à convertir l’enseignement qu’elles proposent en un autre qui n’en aura plus que l’apparence et dont le soin de l’assurer sera abandonné – c’est-à-dire : délibérément délégué – à cette “dictature numérique” dont l’anarchie apparente, en réalité, se trouve au service de la mise en Å“uvre très cohérente et très opératoire du programme que cette dernière entend imposer » : en clair, l’idéologie des GAFAM dans l’Université : autonomie des étudiants, interactivité, bref ubérisation de tout un chacun, séparé des autres derrière son écran (quand ce n’est pas derrière une plaque de plexiglass, voire un masque facial). Guy Debord : « Le système économique fondé sur l’isolement est une production circulaire de l’isolement. » Le système universitaire fondé sur le « distanciel » sera une production circulaire de la séparation : séparés entre eux par la perte générale de toute émotion réellement vécue, perte qui leur interdira le moindre dialogue, les étudiants seront même séparés de leurs professeurs et de leurs camarades. Toute contagion, même amoureuse, sera rendue impossible ! « La question qui se pose à chacun d’entre nous consiste bel et bien à savoir si nous collaborerons avec ce fascisme nouveau ou si nous lui résisterons » : Forest a choisi son camp.

&

La philosophe Barbara Stiegler est la digne fille de Bernard Stiegler, récemment disparu ; elle prolonge, pour notre plus grand plaisir, son travail philosophique de compréhension du réel et d’appréhension de ce qui arrive : la disruption de notre civilisation, sous les coups de butoir à la fois du néo-libéralisme et de l’idéologie numérique qui l’accompagne. Pour la sortie de son « tract » chez Gallimard, elle a été invitée sur France Culture par Olivia Gesbert dans son émission « La grande table idées » ; en voici le lien d’écoute : Comment s’engager en pandémie ?

Que nous dit la philosophe dans ce tract ? Elle a lu l’éditorial extrêmement important (et novateur) du rédacteur en chef du Lancet, Richard Horton, Covid-19 is not a Pandemic, et en a retiré « ceci » : l’épidémie de SARS-CoV-2 est plus une syndémie qu’une pandémie, à savoir une synthèse de problèmes préexistants et aggravants : de santé (ce sont les pays où l’espérance de vie avait déjà commencé à baisser, pour cause de mauvaise hygiène de vie globale et de sur-sédentarité, que le nombre de victimes est le plus élevé (USA, Angleterre, Mexique)), d’écologie, d’inégalités sociales (par exemple, d’accès aux soins), etc. « En parlant de “pandémie”, on a sidéré les esprits, on est passés dans un régime d’exception et on a accepté des choses inacceptables. » Pour lutter contre un virus, « on » a « accepté » (tout du moins avons-nous dû obéir à cette injonction) de renoncer (temporairement ; temporairement, vraiment ?) à la démocratie, c’est-à-dire au pouvoir du demos, le peuple (on sait que tout actuellement se décide en Conseil de défense à huit personnes, dans le bunker antiatomique sous l’Élysée, dit-on, sans vote de l’Assemblée nationale…) ; cette voie « chinoise » a même été encouragée par un virologue-de-plateau-de-télévision, Axel Kahn : « Face à une épidémie, c’est un inconvénient d’être dans une démocratie ; et c’est encore plus un inconvénient d’être dans une démocratie contestataire » (c’est moi qui souligne). Et si le Pouvoir avait trouvé des effets d’aubaines dans cette crise ? Et si on avait « utilisé le moment actuel pour faire passer en force toute une série de lois liberticides » (comme la Réforme des retraites, la Loi sécurité globale, le Fichage politique des  citoyens, etc.) ? Barbara Stiegler dénonce ainsi une  “Manufacture du consentement”, expression qu’elle emprunte à Walter Lippmann : Chacun se doit de se sacrifier, d’immoler sa et ses libertés, pour le Bien commun… Plus que « vivre une pandémie, nous vivons “en Pandémie” », écrit-elle – « dans un nouveau continent mental parti d’Asie pour s’étendre à toute la planète, avec de nouvelles habitudes de vie et une nouvelle culture », dont la restriction souhaitée en haut-lieu (par l’oligarchie mondiale et globaliste, voire transhumaniste) de nos démocraties : « Il va falloir renoncer à la démocratie, parce que la démocratie c’est la contestation. » On croit rêver ; mais non… On a bien entendu « cela » sur les chaînes publiques, c’est-à-dire payées par nos impôts !…

Le constat est sévère : « Au lieu de favoriser une libre circulation du savoir », « on » a « contribué à l’édification d’un monde binaire opposant les “populistes” [ou “rassuristes”], accusés de nier le virus, et les progressistes, soucieux “quoi qu’il en coûte” de la vie et de la santé. » Le problème, avec ce type de « raisonnement » simpliste opposant deux camps, c’est qu’on a banni « toute forme de nuance et de discussion critique sur les mesures prises », étouffant « la pluralité des voix du monde savant ». La toute récente censure, par YouTube, d’un nouvel entretien avec la brillantissime Alexandra Henrion-Caude, n’en est que le dernier avatar… Ce faisant, on a interdit toute dialectique, et toute saine contradiction, seuls moyens de faire progresser les savoirs. Le « péché originel des gouvernants » aura été de faire « le choix de la répression des citoyens, plutôt que celui de l’éducation et de la prévention [comme en Suède] ». Aïe, la démocratie !

C’est arrivé « là » que Barbara Stiegler en appelle à un sursaut démocratique, pour éviter  « L’étrange défaite » (Marc Bloch), via des micro-résistances politiques : « ne pas rester seul » ; « imaginer autre chose » ; « réfléchir de manière critique aux injonctions » ; « proposer des demi-groupes de travail en présentiel », plutôt que de se contenter de Zoom, etc. Il faut absolument « re-politiser les lieux de travail ». Telle sera « notre mission historique ». Cette réappropriation du « pouvoir du peuple » ne pourra « se faire qu’au prix de mobilisations sociales et politiques de très grande ampleur ». À bon entendeur…

19 novembre 2020

[Libr-relecture] Ariel Spiegler, Jardinier, par Claude Minière

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Ariel Spiegler, Jardinier, Gallimard, hiver 2019-2020, 104 pages, 11,50 €, ISBN : 978-2-07285-680-8.

 

« Faudra-t-il pour te suivre
encore ne plus dormir
et ne plus manger,
ne plus rien faire d’autre ?  Aller
à la dernière dentelle, au dernier nerf,
au refus intact : mon souffle ? »
(p. 68).

Certains poètes font de la poésie avec de la prose, la prose est leur matériau de départ, leur mortier à gâcher.  D’autres, plus rares, notent sans médiation leur poème avec ce qui se produit sous leurs yeux, dans la tête, dans un souffle et qui ne suit pas un fil contraint, un canal, mais coupe, appose ou relie selon leur émergence désordonnée les nerfs et les dentelles.  Et cependant sur la page s’établit comme reste une cohérence de l’errance.

Comment faire passer à la littérature le vécu – sensations, joie, angoisse, bonheur et alarmes ?  Ce ne peut être par une description, mais seulement par l’écrit.  Ariel Spiegler montre en cela un étonnant tour de main.  Challenge :  il faut trouver un rythme, un vocabulaire, une syntaxe.  Alors, c’est réussi.  Le poème est une victoire sur la difficulté.  Il ne s’est pas laissé entraîner sur la voie du langage hérité, commun, il n’a pas glissé loin de la vérité expériencée.  Le poème s’écarte du langage conventionnel, usé, pour adhérer à la réalité du vécu.  Pour annuler l’écart (ou le connaître).  Comment le poème, alors, est-il réussi ?  Par une « magie » du travail de vérité, un miracle de collaboration des trois ressorts (rythme, vocabulaire, syntaxe).

Les poèmes d’Ariel Spiegler sont des réussites de liberté insistante.  De dépassement des méprises (le jardinier était une première approche).  Mus par la passion, et l’humour, ces poèmes à l’évidence s’installent dans le « normal », c’est-à-dire qu’ils ont évité l’artificiel, ils en sont indemnes.  Le normal, pour certains êtres, est l’attente, la différence du moment où elle et il et elle se rejoindront. Le poème met en débat la retenue.

31 octobre 2020

[Chronique] Cahiers Sade 1, par Christophe Stolowicki

Cahiers Sade 1, éditions Les Cahiers, Meurcourt (70), août 2020, 264 pages, 29 €, ISBN : 979-10-95977-07-7.

 

Accepter de partager son Sade, celui dont on est le lecteur unique – comme en coda de Sodome et Gomorrhe les « solitaires » de Proust découvrent qu’ils sont légion.  Comment s’en dispenser, devant la multiple évidence. « Il y a un fonds de De Sade masqué, mais non point méconnaissable, dans les inspirations de deux ou trois de nos romanciers les plus accrédités », écrit Sainte-Beuve. Yanan Shen traite de l’image de Sade dans les romans noirs de Pétrus Borel (1809 – 1859). Flaubert a des pensées affectueuses pour « le vieux ». Il aura fallu plus d’un siècle d’incubation, de différé, de latence, pour qu’éclate au grand jour le génie si éminemment français de Sade. (« Sade et Céline ne sont pensables qu’en français », dit dans son interview Philippe Sollers, peu gêné d’associer une âme aristocratique à une âme de boue.) – C’est peu de choses quand on pense qu’il a fallu plus de deux millénaires à Héraclite.

Génie si français et génie du français, Sade a infusé un sang neuf à la langue du dix-huitième où tout le monde versifiait et où la poésie était quasiment morte, donnant à l’athéisme tout en traits d’esprit de Voltaire et autres « philosophes » ses lettres de fureur et de noblesse.  Ce qui vaut à ce cahier de s’inscrire en fond sous l’égide de la poésie.

En fond seulement (« j’ai bien aimé quand au départ [avant la partouze] nous étions tous habillés et que je pouvais supposer la chair de chacun et que l’utopie des corps faisait encore partie du paysage », écrit Élodie Petit ; et en contraste marqué, « à mi-hauteur de l’exorable », est reproduit le château-lyre de Gilbert Lely (1904 – 1985), paru en 1961 sous le titre La Coste chez Pauvert et réédité au Mercure de France). Car la plupart des auteurs, sinon quelques poètes et Thibault de Sade, le descendant impliqué, sont des universitaires ou des gens de théâtre. Le maître d’œuvre, Sylvain Martin, est metteur en scène, comédien et professeur d’art dramatique. Le poème-manifeste central, tout en capitales, de Virginie di Ricci et Jean-Marc Musial (« la vitesse et le ralenti comme opposition au mouvement naturel de l’acteur / La surimpression en direct : accumuler plusieurs cadres de plusieurs scènes et les superposer en une concentration de plans / […] l’infinie délicatesse du marquis de Sade ») est une performance cinématographique de « théâtre mental ».

Paradoxe, certes, car l’œuvre théâtrale du marquis (son faire valoir d’homme de lettres contraint de renier Justine ou les malheurs de la vertu, grand succès d’édition, et interné néanmoins) n’est pas ce qui l’a fait passer à la postérité ; de même tonneau que le théâtre de Chamfort qui a fait sa gloire et dont il ne reste rien. Mais, outre la grande culture sadienne de Sylvain Martin, cela vaut à ce cahier d’être lui-même une performance se démultipliant à plusieurs registres, du parfum de Sade, d’Isabelle Concalves, qui est non le foutre mais le ciste, à la gériatrie contemporaine qu’illustre le marquis vieilli précocement par l’incarcération, de Benjamin Efrati ; en passant de  l’ennemi littéraire Restif de la Bretonne, qui pourtant ici cité ne dit pas de mal de Sade, à Jules Janin qui se déchaîne contre lui ; des gravures sur bois en compact sexe d’ étreinte totale de Thomas Perino aux photographies d’éclatement orgastique de Yohan Blanco.

Alors que nous entrons dans une ère glaciaire où entre le puritanisme #MeToo (« Allez donc prêcher Sade aux Etats-Unis d’Amérique, vous verrez le temps que vous resterez en liberté », dit Sollers) et la barbarie islamiste, la France est pour les civilisés sadiens plus que jamais une terre d’asile, il faut la foi chevillée au corps de la pratique du jeu de rôle pour continuer de développer entre soi une sadologie.

Clovis Trouille (1889 – 1975), présenté par l’historienne d’art Clémentine D. Calcutta (apparemment pas un pseudonyme) comme « un décadent […] à l’heure des avant-gardes, produisant sciemment une peinture kitsch, un art pompier, narratif et clinquant, […] en inadéquation stylistique avec son temps », saute d’emblée aux yeux comme le peintre sadien emblématique, célébrant avec Oh Calcutta (1946) « le plus beau cul du monde », somptueusement drapé sinon fleurdelysé, parmi d’autres œuvres sulfureuses reproduites à plaisir dans leurs couleurs naïves.     

La question centrale reste l’actualité de Sade, proclamée ici, que les cahiers suivants pourraient développer davantage. Actualité : Sylvain Martin relatant avec humour, en rebondissant de commentaire en comment taire de gens d’Église, l’incendie de Notre-Dame de Paris comme un événement sadien, ou plaisantant de la pédérastie qui sévit chez les prêtres. Mais la vraie actualité de Sade, selon moi, est ailleurs, et non anecdotique. La vision d’une nature aussi destructrice que créatrice, et l’apologie de toutes les « passions » qui vont à l’encontre de la famille reproductrice à outrance, celle d’Hitler et d’Erdogan, sont un heureux antidote à la surpopulation qui sévit, qu’on n’ose même plus dénoncer comme dans les années soixante-dix et qui risque de précipiter l’homme à sa perte – disparition dont Sade, en théoricien de l’extrême, prétend ne pas s’émouvoir.

Autre thème, qui pourrait émerger dans les cahiers suivants : le romanesque de fantasme qui, produit la tête contre les murs, brille chez Sade de ses derniers feux, ce fantasme que Winnicott voit comme le point mort entre le rêve et le réel, et qui situe bien Sade dans son époque, aux côtés de Rousseau. Le basculement au second degré du théâtre, le jeu de rôle répare-t-il le fantasme, est-il son point d’orgue ?

Tout cela dans l’écrin d’une couverture noire imprimée argent sable, à larges rabats, qui rappelle l’édition des œuvres complètes en huit volumes par Jean-Jacques Pauvert en 1973, celle que ne remplace pas à mon goût le papier bible de La Pléiade pour la récupération tardive, sur proposition de Sollers à Antoine Gallimard, qu’il faut cependant saluer.

19 mai 2020

[Dossier Libr-mai] Pierre Gauyat, Amila le passeur (Jean Meckert / Jean Amila)

Jean Meckert a mené une double carrière littéraire, l’une sous son véritable patronyme dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard, qui ne lui a pas permis de connaître la notoriété, et une autre sous le pseudonyme de John, puis Jean, Amila, toujours chez Gallimard, mais au sous-sol, là où se trouvent les bureaux de la Série noire.

La carrière de Jean Meckert a commencé sous des auspices atypiques. Né en novembre 1910 dans un milieu ouvrier parisien, il commence à travailler à treize ans, le certificat d’étude à peine en poche. Nous sommes au début des années vingt et la vie d’un jeune apprenti n’est pas facile, il trouve du travail dans différentes entreprises de son quartier de Belleville, à Paris. La crise de 1929 n’arrange pas sa situation sociale et il exerce toutes sortes de métiers pour survivre. On retrouvera la trace de cette vie précaire dans ses romans comme La Lucarne, paru en 1945, ou dans le recueil de nouvelles Abîme et autres contes inédits, écrites dans les années trente mais éditées seulement en 2012, chez Joseph K.

En 1939, il est appelé à rejoindre son régiment sur la ligne Maginot, en Lorraine. Au printemps 1940, la débâcle des armées françaises le conduit jusqu’en Suisse où il est interné jusqu’en 1941. Rentré à Paris, il trouve un emploi à l’état civil de la mairie du XXème arrondissement ; peu satisfait de sa condition, il envoie le manuscrit d’un roman à Gallimard. Ce texte, Les Coups, raconte la relation tumultueuse entre une secrétaire, dont la famille se pique de culture bourgeoise, et un jeune ouvrier. Ce roman enthousiasme Raymond Queneau qui décide de l’éditer. André Gide lui consacre l’une de ses chroniques dans le Figaro. La carrière littéraire de Jean Meckert est lancée. Ce roman est disponible en Folio depuis 2002.

Malheureusement pour lui, ses romans suivants, L’Homme au marteau, La Lucarne, Nous avons les mains rouges ou La Ville de plomb, malgré leurs qualités, ne suscitent pas le même engouement et, au début des années cinquante, sa carrière paraît compromise. C’est alors que Marcel Duhamel, qui a fondé en 1945 la Série noire qu’il dirige, lui propose de rejoindre la collection. Mais il y a un problème, la Série noire ne publie que des auteurs anglo-saxons. Qu’à cela ne tienne, il adopte un pseudonyme à consonance américaine, John Amila. Y’a pas de bon Dieu ! paraît sous ce pseudonyme en mars 1950, mais Jean Meckert refuse de céder tout à fait la place et il est crédité sur la couverture au titre d’adaptateur. Le roman se déroule aux États-Unis dans une petite communauté villageoise aux prises avec un consortium qui veut noyer sa vallée pour construire un barrage hydro-électrique. Cette histoire américanisée reste très française car il s’agit de la lutte des habitants de Tignes qui refusent l’ennoiement de leur village au début des années cinquante. Amila n’est d’ailleurs pas le premier Français dans la Série noire : dès 1948, Serge Arcouët a fait paraître La Mort et l’Ange sous le pseudonyme de Terry Stewart.

Dès 1953, avec Motus !, il revient en France, sur les bords de la Seine, dans une histoire un peu embrouillée sur fond de luttes syndicales. Il garde son pseudonyme américain à la Série noire jusqu’à son dernier roman en 1986, même lorsque la supercherie est éventée, mais il reprend son prénom français, Jean, avec Les Loups dans la bergerie, en 1959.

Jean Amila accompagne l’histoire du roman policier français des années cinquante aux années quatre-vingt car s’il n’a pas l’influence d’un Manchette ou d’un Daeninckx, qui ont marqué leur époque et les auteurs de polar qui les ont suivis, il est une référence pour de nombreux écrivains contemporains, dont, justement, Didier Daeninckx qui ne manque jamais de lui rendre hommage.

Il n’hésite pas à accompagner les modes du polar comme lorsque les goûts du public se portent, à la suite du succès des romans d’Albert Simonin, sur les histoires de truands. Cependant, il ne saurait être question pour lui de suivre une mode sans tenter de la sublimer. C’est ce qu’il fait avec La Bonne Tisane et Sans attendre Godot. Dans le premier titre, les véritables héros du roman ne sont pas les truands mais les élèves infirmières qui prennent leur première garde à l’hôpital. Dans le roman suivant, on retrouve les personnages survivants du précédent ; cette fois c’est un modeste postier qui part en guerre contre les propriétaires d’un magasin dans lequel sa femme a péri lors d’un incendie, qu’il soupçonne d’être criminel, pour toucher la prime d’assurance. Contrairement aux romans de Simonin ou d’Auguste le Breton, si ses personnages ne s’expriment pas comme des académiciens, ils n’utilisent pas l’argot qui est un peu la marque de fabrique de ces deux auteurs.

On croisera d’autres truands au fil de ses œuvres, ces personnages sont devenus des figures emblématiques du roman policier mais chez Amila, ils sont toujours placés au second plan, ils ne sont jamais les héros de ses romans, comme dans Langes radieux ou Les Loups dans la bergerie où il brosse de puissants portraits de personnages féminins.

Au début des années 1970, Jean Amila développe une sorte de phobie pour les services secrets et consacre une série de romans à démontrer leur dangerosité. Il commence en 1969 avec Les Fous de Hong-Kong qui se déroule dans la colonie britannique sur fond de rivalité entre les services de l’Ouest et les Chinois. En 1970, il propose Le Grillon enragé qui se déroule en partie lors des événements de Mai 68 en France et durant l’été suivant en Sardaigne. Là encore l’histoire est passablement embrouillée et peut se résumer à une charge contre les Services de renseignement.

En 1972 et 1973, il fait paraître une série de trois romans qui mettent en scène un policier hippy directement issu du mouvement de Mai 68, Édouard Magne, dit Géronimo, en raison de ses cheveux longs et de son bandeau indien. La Nef des dingues, est encore une histoire passablement obscure dans laquelle les barbouzes tiennent le mauvais rôle. Plus intéressant, Contest-flic aborde une affaire qui fit couler beaucoup d’encre dans les années cinquante en France, l’affaire Dominici, du nom du patriarche de la Grand-Terre accusé d’avoir assassiné les trois membres d’une famille de paisibles vacanciers britanniques, dont une fillette de 9 ans. Cette affaire suscita une profonde émotion dans la région de Manosque et dans le reste du pays. D’ailleurs, Jean Meckert écrivit un livre sur ce sujet en 1954 à la demande de Gallimard, La Tragédie de Lurs. À l’époque, il concluait prudemment au doute sur la culpabilité de Gaston Dominici, à rebours de la presse, quasi unanime à condamner le vieux Dominici. Dans le roman policier, il adapte les faits à son nouveau combat contre les services secrets.

On retrouve Géronimo dans Terminus Iéna qui est lui aussi un roman d’espionnage car il est chargé d’enquêter sur le meurtre d’un comédien devant jouer le rôle de Chargeboeuf dans l’adaptation, en co-production entre la France et l’Allemagne de l’Est, d’Une ténébreuse affaire, d’après l’œuvre d’Honoré de Balzac. Il finit sa charge contre les services secrets avec À qui ai-je l’honneur ?

Cette série de romans a été publiée dans la Série noire entre 1969 et 1974, après cinq années de silence littéraire en grande partie consacrées à des activités cinématographiques. C’est comme cela qu’il écrit La Vierge et le Taureau qui se déroule à Tahiti et dans lequel il dénonce les essais nucléaires français dans le Pacifique, qui sera publié aux Presses de la Cité en 1971, sous son véritable patronyme. La légende veut que ce roman ait valu à Jean Meckert une correction en règle qui provoqua 15 jours de coma, une amnésie partielle et de fréquentes crises d’épilepsie. S’il est douteux qu’il ait été agressé à cause d’un roman paru trois ans plus tôt, il a pu être victime d’un avertissement trop appuyé ou d’une banale agression. Il a fait le récit de sa lente convalescence dans Comme un écho errant, roman refusé par Gallimard en 1986 et publié, 17 ans après sa mort, par Joseph K, en 2012.

En 1981, sept ans après sa dernière publication, il fait paraître à la Série noire Le Pigeon du faubourg, un roman dans lequel il renoue avec un de ses thèmes favoris, les couples mal assortis. Durant cette période, qui correspond au septennat de Giscard – sans que l’on puisse déceler une relation de cause à effet… –, une nouvelle génération d’auteurs de polar est apparue ou s’est affirmée, le néo-polar. Parmi eux, on peut citer Manchette, ADG, Vautrin, Fajardie, Daeninckx, et, un peu plus tard, Jonquet, Pouy ou Raynal. Entre autres.

Amila, qui leur a largement ouvert la voie dès les années cinquante, pourrait passer pour un auteur un peu dépassé. C’est bien mal connaître le vieil anar, qui réplique avec un superbe polar, Le Boucher des Hurlus, qui nous plonge dans l’après Première Guerre mondiale, en pleine épidémie de grippe espagnole. Michou, comme des millions d’enfants, a perdu son père pendant la guerre. Mais le sien n’est pas tombé au champ « d’honneur », il a été fusillé pour l’exemple. Le voisinage harcèle la malheureuse veuve qui finit par craquer et doit être internée en raison de son état de santé. Le petit Michou est placé dans une institution religieuse dont il s’échappe pour se venger du général qui a plongé sa famille dans l’affliction. Là encore, Jean Meckert fait appel à ses souvenirs personnels, lui qui s’est retrouvé à 8 ans dans un orphelinat, privé de ses parents. Son père, ancien combattant, a préféré se faire démobiliser dans les foyers de sa marraine de guerre ; un choc de trop pour sa mère qui ne l’a pas supporté et a dû être admise dans une maison de repos. Son père n’a donc pas été fusillé comme l’auteur le laisse entendre après la parution du roman. Encore une légende qui a eu la vie dure. Mais, comme le dit John Ford dans son film L’Homme qui tua Liberty Valance, « Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende. » Ça fait toujours un bon roman policier.

Jean Meckert tire sa révérence littéraire avec un dernier roman à la Série noire en 1986, Au balcon d’Hiroshima, dans lequel il dénonce le bombardement atomique du Japon, en 1945. Ce roman lui vaudra le seul prix littéraire de sa longue carrière, le prix Mystère de la critique, bien mérité.

S’il ne publie plus, bien malgré lui, il continue à écrire et à proposer des manuscrits à son éditeur qui les refuse. Comme un écho errant illustre son acharnement à rester un écrivain, ce à quoi il renonce quelques années avant sa mort seulement, lorsqu’il note dans son journal : « Il faut arrêter !!! Définitif. Poursuivre serait trop fatigant et stupide » (Temps noir, n°15, « Meckert/Amila, en blanc & noir », entretien avec Franck Lhomeau, juin 2012, p. 184). Nous sommes le 24 mars 1992, Jean Meckert a 81 ans. Sa disparition, survenue le 7 mars 1995 à Lorrez-Le Bocage en Seine-et-Marne, passe presque inaperçue à part un article d’Hervé Delouche dans l’Humanité du 14 mars 1995 et une notice tardive dans Le Monde libertaire. Fermez le ban.

Mais on n’en a jamais tout à fait fini avec Jean Meckert. Après une dizaine d’années de purgatoire littéraire – délai de rigueur –, en 2005, il revient d’entre les morts avec La Marche au canon, roman retrouvé sur un simple cahier d’écolier dans lequel il raconte la Drôle de guerre et la Débâcle de 1940. La parution de ce texte, sans doute écrit peu de temps après les évènements, provoque une série d’articles dans la presse qui relancent l’intérêt pour l’œuvre de Meckert. D’autres romans reparaissent chez Joëlle Losfeld comme Je suis un monstre, L’Homme au marteau ; son enquête sur l’affaire Dominici, La Tragédie de Lurs, ou les novelisations des films de Charles Spaak et André Cayatte, Nous sommes tous des assassins, consacré à la peine de mort, et Justice est faite, sur l’euthanasie. Quelques romans policiers, parus à la Série noire sous le pseudonyme de Jean Amila, sont réédités dans la collection Folio policier, comme La Lune d’Omaha, une vision décalée du Débarquement en Normandie, Le Boucher des Hurlus, longuement évoqué plus haut, ou Jusqu’à plus soif, jubilatoire farce « polardo-rurale ».

Après un long silence de plus de 10 ans, 2020 voit la reprise de la réédition, toujours chez Joëlle Losfeld, des œuvres signées Jean Meckert avec Nous avons les mains rouges (1947). Ce roman nous replonge dans les années d’après-guerre dans un groupe d’anciens résistants qui n’ont pas renoncé à leur combat pour la justice. Hélas pour eux, les temps ont bien changé et les héros d’hier sont devenus de vulgaires terroristes.

D’autres parutions sont annoncées pour les prochains mois et les prochaines années. Espérons que cette réédition soit complète avec La Ville de plomb, La Lucarne et La Vierge et le Taureau, qui permettrait d’offrir au lecteur l’accès à l’ensemble de l’œuvre de Jean Meckert dans une collection unique, sauf Les Coups, réédité dans la collection Folio.

1 mai 2020

[Dossier Libr-mai] Germain Tramier, La Belle Lurette, un roman oublié

En ce 1er Mai 2020 bien particulier, nous lançons un work in progress sur les écritures libr&critiques d’expression populaire et de critique sociale : on commencera par un écrivain oublié depuis belle lurette, hélas – histoire de lutter contre l’oubli

Dans une thèse sur Jean Forton, Catherine Rabier-Darnaudet rappelait la malchance qu’un certain nombre d’écrivains avaient connu au sortir de la seconde guerre mondiale. Outre Jean Forton, elle évoquait les noms de Paul Gadenne, Raymond Guérin, Georges Hyvernaud, Henri Calet. Tous ont pour point commun d’être dans cette situation particulière d’auteurs de niches, l’ayant été de leur vivant, le restant aux yeux de la postérité. Elle réexpliquait les raisons de leur oubli partiel, ni écrivains engagés, ni hussards, ni nouveau romancier, n’ayant souscrit à aucune famille littéraire de leur époque, il ne leur était resté que de survivre auprès de lecteurs épars, par la seule qualité de leurs livres. Et lisant les manuels scolaires, d’histoire littéraire, on comprend à quel point il est nécessaire de trouver un groupe auquel s’affilier. Les étiquettes sont bien pratiques, elles économisent la pensée. C’est ainsi que j’ai été conduit à me plonger dans le premier roman d’Henri Calet, La Belle lurette (1935).

“Il y a belle lurette”, cette expression qui détermine le titre du livre vient de la contraction de belle et du néologisme : hurette (heurette), une petite heure. Ça fait longtemps. Ça fait longtemps ce dont nous parle Calet, son enfance et son adolescence dans les années 10. L’expression clôture même son premier chapitre : « Il a galopé de Belleville à Grenelle. À travers Paris. En pleine belle lurette.  Et nous avons ri durant tout le voyage ». Ce mot « voyage » n’est pas sans rappeler l’autre livre d’un contemporain, le fameux Voyage au bout de la nuit. D’ailleurs, La Belle lurette frappe par sa ressemblance avec le roman de Céline : style oral, description de vies miséreuses, humour et bassesse et quelques miettes de sublime. Ce galop en pleine belle lurette s’inscrit dans la tradition littéraire de la vie comme un voyage, Calet nous propose de le suivre, il y a longtemps, jusqu’au terme désenchanté du livre : « Le chômage et les cris dans la crise, ce n’est plus la belle lurette ».

Mais ce n’était déjà pas rose, la belle lurette. Quelques années avant Mort à Crédit, Calet, son narrateur plutôt, évoque son enfance. Parents faux-monnayeurs anarchistes, maltraitance, mère emprisonnée, maladies nombreuses. Une ironie particulière se découvre dès les premières pages ; cette petite heure, il s’attache à la décrire pleinement, sans hypocrisie, trouvant d’emblée un ton où la violence tutoie une sorte de mélancolie enfantine : « La revanche se jouait à la maison, entre quatre murs. Ma mère recevait des coups durs dans sa belle figure. Son p’tit homme, raffermi, lui lançait, en faisant cela, des mots orduriers, des mots courts qui, après avoir servi d’insulte, venaient se placer dans ma mémoire. La chambre était traversée de clameurs. Calmé ou lassé, mon père sortait. Il s’en allait gueuler dans les rues voisines, tout seul, le feu au ventre. On dit de ces gens qu’ils ont le vin mauvais. Maman, les chichis défaits et pendants, geignait longuement, ployée contre le bois de lit.

— Ce n’est rien mon petit, disait-elle en tamponnant son visage bouffi et rougi. Elle me souriait et découvrait des gencives saignantes, presque édentées sur le devant. »

Puis le départ du père, l’arrivé d’un nouvel amant de sa mère, M. Antoine, son désormais beau-père, la pension, la vie continue.

Les personnages qu’évoquent Calet sont pour la plupart issus des classes les plus défavorisées. Ouvriers, tenanciers, prostituées, prisonniers, vendeurs de tuyaux hippiques, accoucheuses d’anges, faux-monnayeurs. Il n’en fait pas une image attendrissante du peuple, celui naïf des musettes, de la vie précaire au cœur bon. À l’image des patrons, professeurs ou directeurs, ces personnages, débrouillards, n’échappent pas à la caricature, ils n’en restent qu’un peu moins haïssables de par leurs conditions de vie. Mais si Calet ne romantise pas, le poétique peut surgir à tout lieu : « Après l’éveil, les prisonnières se rendaient ensemble – en file indienne – à la fosse, pour y vider les seaux d’eau sombre où nageaient les crottes de la nuit et, chaque matin, un détenu du quartier des hommes parvenait à glisser une missive amoureuse sous le couvercle du récipient de ma mère. Idylle partout, quand-même et jusqu’au bout. Sur le papier, il étalait ses projets, ses espoirs et ses rêves de petit voleur sentimental ».

Le point de vue de l’enfant, puis du jeune homme, sera conditionné tout au long du livre par ce qu’il entendra. Héritier des Confessions, il ne se donne jamais le beau rôle. Tour à tour fils d’anarchistes, patriote d’aspiration bourgeoise, bon ouvrier, puis gréviste, puis chômeur, le narrateur absorbe comme une éponge les discours qui l’entourent (jusqu’à une certaine misogynie), eux-mêmes déterminés par les événements historiques, de la première guerre mondiale à la crise qui la suit. La « belle lurette » se révèle être peu à peu le fantôme de la Belle Époque, moment où son beau-père Monsieur Antoine, surnommé Mémède, pouvait boire du Pernod sans se soucier d’argent. La déchirure provoquée par cette hallucination mondiale, meurtrière, a rendu inaccessible le voyage à cheval heureux dans les rues de la capitale. Mémède lui-même en a subi les conséquences. Après le retour du père détesté, c’est vers lui que le narrateur va chercher refuge :

 « En laissant couler mes larmes dans son gilet, le jour de la gifle de la blanche colombe et de la bave de crapaud, je vis sur le devant de sa chemise du sang de punaises écrasées ; tâches rougeâtres que cachait mal la cravate de piquée.

Ces bêtes venaient à lui depuis longtemps.

L’échelle sociale, il la descendait. »

Estropié, alcoolique, père de substitution, Mémède est à l’image du livre, de son style : il est ce que la guerre a laissé dans le quotidien, changeant jusqu’à la littérature qui n’est plus, chez Calet, une littérature du Pernod, mais du vin blanc, des bars d’usines et des quartiers populaires. Ce que nous laisse le livre, au sortir de la lecture, c’est l’impression d’avoir lu un véritable roman poétique sur la misère. Quelque chose qui n’était pas gratuit. Un roman violent qui, presque à chaque page, et sans complaisance, a su nous désarmer.

Henri Calet, La Belle lurette, 1935 ; rééd. 1979, L’imaginaire/Gallimard, 182 pages.

22 janvier 2020

[Chronique] Pierre Guyotat et la fonction critique (à propos de Divers), par Guillaume Basquin

Pierre Guyotat, Divers – Textes, interventions, entretiens, 1984-2019, Les Belles Lettres, automne 2019, 502 pages, 27 €, ISBN : 2-251-44930-2.

 

Saluons d’entrée de jeu la beauté de la façon de ce livre : impression en cahiers de 32 pages sur papier bouffant type « Munken », couverture grise avec longs rabats intérieurs très élégants, typographie impeccable. Les éditions Les Belles lettres n’ont pas lésiné pour offrir ce « Tombeau pour Pierre Guyotat », comme l’est fatalement toute anthologie d’entretiens ou d’interventions dans la presse (effet ici renforcé par l’inscription du titre en bleu comme incisé dans le gris-pierre-tombale du papier non pelliculé de couverture). Pour qui s’intéresse à l’un des écrivains dont l’œuvre est la plus radicale du dernier demi-siècle de littérature française, c’est/ce sera un objet-livre indispensable : en plus des textes qu’on a pu lire (avec un peu de chance ; il fallait être là au bon moment) dans la presse papier qui a le plus accompagné son œuvre (il en ressort ces 3 titres : Le Monde, Libération et Artpress), on y trouve des textes quasi-introuvables : un discours à/pour la BNF, un entretien avec Jacques Henric (son interviewer qui revient le plus souvent dans ce volume) pour le Cargo (Maison de la culture de Grenoble), une lettre à quatre mains écrite avec le même Henric et adressée au ministère de la Culture pour présenter un travail auprès des détenus de certains établissements pénitentiaires, etc.

Pierre Guyotat fait partie des rares écrivains à bouleverser totalement ses lecteurs, tant ses partis pris formels (écriture « en langue » (comme il le dit lui-même toujours) absolument personnelle (ablation des « e » muets, apostrophes incessantes, mots inventés, syntaxe bousculée, utilisation du verset dans la prose, etc.)) et ses idées (politiques, mais pas que ; esthétiques aussi) sont à des années-lumière des doxas régnantes. Je me souviens avoir été fort étonné de découvrir chez/grâce à lui, écrivain le plus radical et révolutionnaire de France (je crois qu’on le peut dire sans se tromper…) de l’après-mai-68, que le « plus grand livre de poésie » de tous les temps était sans (presque aucun) doute la Bible… Je n’avais alors jamais lu icelle, coincé dans l’idéologie « progressiste » qui m’avait formé (école laïque, presse, etc.)… La relecture de cette somme de Pierre Guyotat renforce cet effet de « sidération » : il est fort probable qu’il ait raison, ce diable d’écrivain habité par un messianisme révolutionnaire (mais limité à l’Esthétique) !… Lisez avec moi : « La mythologie judéo-chrétienne reste à mes yeux extrêmement puissante. Il s’agit d’une extraordinaire fiction. A-t-on jamais fait mieux ? Tout y est : la splendeur, le néant, la dégradation, le corps crucifié, le corps glorieux… » ; « La Bible, c’est un rêve pour un artiste de l’écrit […]. On n’a jamais rien écrit de plus beau… Dieu […] était un formidable stimulateur », etc. Toujours, je me suis souvenu de cette leçon guyotesque : il faut se méfier des lieux communs (et d’aisance) de la pensée positiviste et « progressiste »… Et Jésus Christ pourrait bien être (ainsi qu’on le voit dans le chef-d’œuvre de Pasolini, L’Évangile selon Matthieu, film aimé entre tous de Guyotat) l’un des plus grands marcheurs-révolutionnaires de toute l’Histoire…

Il va sans dire que l’importance et l’influence de la Guerre d’Algérie (qu’il fit comme appelé du contingent) sur l’écrivain est ici grandement confirmée : dans les années 80, presque pas une intervention dans la presse où il n’y revienne : « Mais c’est l’Algérie qui a déclenché l’audace nécessaire… » ; « c’est une des expériences fondatrices de ma vie » ; « le mépris des morts, le jeu avec les crânes, l’envoi des paquets d’oreilles par les soldats [français] à leur famille, à leur fiancée, ces choses qu’on ne croyait pas quand je le disais à l’époque, maintenant, on le sait que c’était vrai », etc. Là où la violence (coloniale) règne ; là la violence (écrite) régnera : par exemple la grande prose d’Éden, Éden, Éden, qui fit s’évanouir (d’horreur) l’une de ses premières lectrices (fait rappelé dans ce volume)…

Dès rendu à l’année 1985 des « entretiens », toutefois, on commence à être pris d’une certaine « gêne » ; interrogé sur son isolement artistique par Alexandra Tuttle et J. G. Strand pour la revue Paris Exile n° 2 (Fiction, poésie, image et tragédie intime, première traduction ici), le grantécrivain répond ceci : « Je suis isolé, mais c’est parfaitement normal. Pour que mes livres soient publiés et lus, j’avais pas le choix. Je pouvais soit reculer, effacer ce qu’il y avait de “nouveau”, soit m’engager encore plus avant, ajouter encore d’avantage de nouveau. Et c’est ce que j’ai fait. » On sait que c’est ce qu’il a fait, mais seulement jusqu’à Progénitures (éd. Gallimard, 2000), revenant ensuite à une écriture totalement normée et même autobiographique (Formation, Arrière-fond et Coma). Pour avoir questionné (gentiment) ce recul dans mon propre texte « Pierre Guyotat à rebours », dans Les Cahiers de Tinbad n°8, j’ai été « victime » d’une censure (sensure, tout aussi bien, tant toute mon analyse est vérifiée (c’est « comme ça » : les faits semblent s’être penchés sur mon berceau d’écrit-vain…), à rebours, par la lecture de ce volume d’entretiens…)) de la part de Jacques Henric, qui me demanda, pour le compte de sa revue Artpress, un service de presse de ce numéro, avec « promesse » (écrite) d’en rendre compte… La vérité est qu’il n’en fit rien, pour me faire payer (en bouc-émissaire, comme dans la fable biblique) les péchés « d’Israël » : la trahison par l’ensemble des membres du groupe « Tel quel » de l’expérimentation en littérature… Il se trouve que Philippe Sollers, lui, fut au moins très franc, via un texte prononcé à Beaubourg le 12 décembre 1977, « Crise de l’avant-garde ? » (repris in Logique de la fiction, et autres textes, éd. Cécile Defaut, 2006), annonçant son abandon futur (pour des raisons stratégiques) de toute écriture expérimentale après Paradis ; tandis que Guyotat  se faisait le chantre d’une résistance à l’abandon par le même Sollers de toute écriture avant-gardiste après Paradis 2… « On parle d’un retour du “Je” en littérature. Et pourquoi ? À cause de toutes ces autobiographies, du sujet, de son propre passé, de son enfance, de toutes ces sottises. » (Fiction, poésie, image et tragédie intime, art. cit.) (C’est moi qui souligne.) Comment, après ses trois livres complètement autobiographiques cités, Guyotat peut-il encore justifier de ses paroles très dures : « Je ne comprends pas pourquoi quelqu’un voudrait traiter ce sujet [l’enfance] quarante ans plus tard : c’est stupide et ennuyeux » (art. cité) (c’est moi qui souligne) ? Bien sûr, et pas plus que Jacques Henric, il ne le peut… (Il fallait donc me faire payer cette outrecuidance : l’avoir révélé (écrit)… Dire la vérité, ça ne se fait pas, n’est-ce pas !?…).

Cette dernière « dispute » dans mon texte me permet maintenant d’aller à l’essentiel : toute critique ne devrait-elle pas aider le lecteur (potentiel) à se constituer une bonne bibliothèque, s’épargnant les mauvais (ou inutiles) livres ? Pour un lecteur ignorant de son œuvre, c’est ce que j’ai essayé de faire (modestement) avec mon texte « Pierre Guyotat à rebours » ; quand une revue comme Critique (mais aussi Artpress, par pur « copinage » (autre nom, plus juste, de « l’amitié »)), avec son numéro spécial « Pierre Guyotat » (n° 824-825, 2016), ne fut qu’hagiographie et flagornerie (interdisant, du coup, toute « critique », fût-elle très relative et même constructive, de l’œuvre)… Une revue comme Raskar Kaspac, par exemple, en produisant un numéro entier sur Gabriel Matzneff (en mettant de côté toute actualité récente…), sans quitter jamais le genre hagiographique, ne me permit pas de me faire une idée de l’œuvre (en bref : quel livre lire pour commencer ?) ; alors que quand on lit un dossier sur un cinéaste dans une revue comme Trafic (« Revue de cinéma. » (point)), on sort toujours grandi de notre ignorance : on sait en général quels films voir, qui de Dovjenko (« Les tournesols de Dovjenko », Marc-Édouard Nabe, Trafic n° 33), qui de John Ford (numéro spécial entier, « Politique(s) de John Ford », Trafic n°56). À bon entendeur (critique), salut !…

21 décembre 2019

[Chronique] Aurélien Bellanger, Le Continent de la douceur, par Jean-Paul Gavard-Perret

Aurélien Bellanger, Le Continent de la douceur, Gallimard, automne 2019, 496 pages, 22 €, ISBN : 978-2-07-277179-8.

Aurélien Bellanger est un écrivain à la mode. Et la critique a présenté son livre comme une merveille littéraire. C’est pour le moins exagéré sauf aux laudateurs des amphigourismes.

Existe là une défense du libéralisme pro européen contre les complotistes. Le livre se prétend une satire. Mais, et pour rester parmi les écrivains qui, comme on dit, « ont la carte », nous sommes bien éloignés d’un Houellebecq.

Celui qui est paraît-il doué pour les fulgurances se perd dans un brouet qui limite l’intelligence littéraire à une mélopée à l’encaustique plus mélancolique que caustique.

L’épique – revendiqué par l’auteur – manque de piquant. Pour ce long voire interminable retour vers le futur de l’Europe, Bellanger opte pour un jeu (à clés évidentes) bourré de références, symboles voire de mathématiques.

Le conte se voudrait acide et plaisant, mais le narcissique écrivain fait trop étalage de son érudition. Et cela nuit à ce qu’il voudrait une performance où il feint de vouloir être l’alter ego de Tintin et du sceptre d’Otokar.

N’est pas Hergé qui veut. Ni Voltaire. Pas même Umberto Eco. L’Europe leur appartient plus qu’à Bellanger. Le bel ange de France Culture et de la littérature de cour manque ici d’étincelles au moment même où il se voudrait flambeur et initiateur d’un flambant neuf romanesque. Nous en sommes loin.

20 novembre 2019

[Chronique] Thomas Schlesser, Faire rêver – De l’art des Lumières au cauchemar publicitaire, par Jean-Paul Gavard-Perret

Thomas Schlesser, Faire rêver – De l’art des Lumières au cauchemar publicitaire, Gallimard, coll. « Arts et Artistes », octobre 2019, 336 pages, 28 €, ISBN : 978-2-07-279944-0.

Le parti pris du livre est de créer l’histoire du XVIIIème siècle à nos jours de ce qui et de ceux qui font rêver, et ce par divers moyens, bref les « architectes des Lumières, partisans de la suggestion tels que Turner ou Mallarmé, visionnaires surréalistes, cinéastes du fantastique ».

L’éventail est donc large… D’autant que l’auteur écrit afin de dégager des « invariants » ou des portes magiques, bref de « trouver les meilleures formules pour stimuler l’imaginaire et inventer un monde enchanté, ce que les saint-simoniens désignent comme un «paradis terrestre», grâce à l’influence de la création sur la psyché ».

Le propos est donc autant politique qu’esthétique. Car chaque « rêve » possède un objectif. Parfois intempestif et subversif, mais parfois – et à l’inverse – dans le but de bétonner la société et ses citoyens avec des ambitions totalitaires. Elles prennent des couleurs aussi marxistes que capitalistes suivant les cas, si bien que le fantasme esthétique se trouve réduit au service de diverses volontés de puissance.

Sous le rêve se cache donc bien des cauchemars, et selon des problématiques qui dépassent la seule culture de l’image. Son culte asservit aussi bien lorsque le propos est apparement d’offrir des ouvertures de l’intimité que de proposer des angoisses post ou anti-humanistes.

Bien des réseaux de caméleons servent la soupe à diverses idéologies. Il arrive même que le réactionnisme le plus affirmé se retrouve derrière ceux qui semblent les plus intrépides révolutionnaires. Leurs avancées ne jouent que sur un effet retard de fantasmagories préétablies. Bref, il s’agit moins de détruire les pouvoirs que d’attendre d’eux des libéralités notoires.

Les fomenteurs de rêves renvoient souvent à des tentations totalitaires. Le rêve se décline soudain en « produits » divers. Leur Soleil placé en abyme n’est que mascarade et les propriétaires des clés se soucient comme d’une guigne de décrypter – entre l’hypostase de la figure paternelle et l’instance d’une analité crasse – quelque chose des ambivalences qui travaillent le monde.

Les (im)pertinences restent à ce titre et trop souvent gâteuse et pâteuses. Jamais en retard d’une mode, les artistes ne font que courir après. Qui d’entre eux amène une beauté qui n’existe pas encore ? Ne demeure que de l’idéologie sans idée dans des codes de prétendues horreurs ou voluptés.

19 octobre 2019

[Chronique] Et Macé remet Sade le politique en jeu, par Jean-Paul Gavard-Perret

Gérard Macé, Et je vous offre le néant, Gallimard, coll. « Blanche », octobre 2019, 144 pages, 19 €, ISBN : 978-2-07-285447-7.

Il faut toujours revenir à Sade pour comprendre ce que la littérature engage. Gérard Macé le sait et le fait. Il montre que sous le Divin Marquis fascinant, révoltant, se cache le fomenteur d’une oeuvre opaque, inépuisable. L’auteur a répandu des flots de vérités pas bonnes à dire envers et contre tout et tous.  Mais de Sade n’est retenu que le névrotique, le fornicateur, le condamné. S’est perdu en route le révolté, l’athée, le moralisateur (et oui !) qui laisse derrière lui (ou devant) une Å“uvre énorme.

Trop souvent nous avons oublié ou perdu le discours politique, voire ethnographique sans mesure de cette hydre de mots. Macé le rappelle. Comme il signale que le marquis a encore beaucoup à dire. A mesure qu’elle se détache de son époque, l’oeuvre s’autonomise et permet de prendre tout son sens. Car derrière le pouvoir que certains de ses héros font peser sur d’autres, l’Å“uvre elle-même est la plus fantastique machine désirante contre les pouvoirs : ceux de son temps, ceux de toujours..

Si l’écriture sadienne a donné lieu à de nombreuses études (on notera parmi les plus connues celles de Norbert Sclippa, Annie Lebrun, Michel Delon, Philippe Sollers ou encore Roland Barthes bien sûr), il reste beaucoup de zone d’ombres que Macé contribue à éclaircir. Dans Sade, Fourier, Loyola Barthes avait d’ailleurs soulevé un lièvre capital que l’essayiste reprend. Il souligne la théâtralisation que le Marquis a opéré dans l’écriture afin d’illimiter le langage. Macé reprend la balle au bond et montre comment chez Sade « Ã§a » parle comme nulle part ailleurs.

D’autant que c’est au moment même de la période révolutionnaire – aboutissement d’un siècle de démythificationn et de démystification – que le Marquis écrit dans cet esprit qui animait la société mais qui chez lui dépasse la critique habituelle des écrivains « classiques » des Lumières. Le roman considéré jusque là comme frivole et secondaire prend, dans sa version theâtralisée, une manière de désobéir à une organisation rigide et étroite.

Et si la liberté d’écriture de l’auteur ne provient pas directement d’une volonté de renier les codes littéraires, elle constitue un choix délibéré pour transmettre des idées subversives. En optant pour une écriture laissant la part belle au théâtral, Sade cherche non pas une marge mais à donner une compréhension plus profonde des rapports qui « unissent » et régentent les êtres entre eux face aux abîmes des maîtres et le néant qui se cache derrière. Il nous l’a remis sous le nez. A nous d’en faire bon usage.

30 décembre 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de l’année 2018, deux livres à (re)découvrir : Guillaume Vissac, Accident de personne, et Jean-Pierre Verheggen, La Grande Mitraque… Et quelques premiers RV en 2019…

Livres reçus /Fabrice Thumerel/

â–º Guillaume Vissac, Accident de personne, éditions Le Nouvel Attila, coll. « Othello », hiver 2018, 136 pages, 13 €, ISBN : 979-10-95244-14-1.

« Mourir une fois par jour, ce n’est rien.
À force, j’ai fini par arrêter de compter » (p. 90).

« Accident de personne »… La puissance de la langue technocratique (novlangue) réside dans sa capacité à déréaliser le monde social : dans les faits – têtus et concrets -, le corps que heurte tel ou tel train n’est à proprement parler celui de personne, sans identité fixée ; le suicide devient « accident » et la personne humaine rien, un corps d’abord anonyme, un individu quelconque – un néant social, un Nul. Et cet individu insignifiant peut suffire à vous gâcher le réveillon : « ce réveillon est nul : sont tous venus déguisés en suicidés & je me tape encore les bouchons dans les transports à cause d’eux » (112)…
Ce « roman en pièces détachées » – qui renvoie aux corps éclatés à cause d’un « accident de personne » – est la forme livresque d’une série publiée sur le compte de @apersonne et obéissant donc aux contraintes du tweet. Et ce n’est pas un hasard s’il est édité sous un label « dédié aux livres mutants » : ces « carnets du sous-sol métropolitain » – mais également du sous-sol sociopsychologique – proposent une polyphonie tragique, un subtil entrelacement entre texte et notes, un jeu de miroirs déto(n)nant. Soit par exemple le fragment suivant :
je paye plus mes factures,
on m’a coupé les ponts :
si j’arrête mon abonnement
SNCF le train va-t-il piler
devant ma tête offerte ?

Il renvoie à deux notes : « Voilà précisément pourquoi il faut, plus aujourd’hui encore qu’hier, « sauter à pieds joints dans la modernité » (ligne 2) ; « Les règles du jeu sont claires. Pas de ticket : pas de suicide »… La fantaisie atteint ici le saugrenu surréaliste et l’humour noir.

â–º Jean-Pierre Verheggen, La Grande Mitraque, 1968 ; rééd. L’Arbre à paroles, Amay (Belgique), dessin de couverture par Valère Novarina, décembre 2018, 100 pages, 12 €, ISBN : 978-2-87406678-8.

En plein 68 et juste avant l’aventure TXT, cette grande foutraque qui a obtenu un beau succès critique : « La Grande Mitraque, c’est le monde actuel dans ses aspects les plus immédiats, c’est aussi le conformisme, la bêtise, la cruauté de notre temps, c’est le baroque bariolé des Prisunics, la fureur des gadgets, c’est l’érotisme arrogant de la rue, des bars et des magazines » (André Miguel).

Libr-brèves

â–º

â–º Mercredi 9 janvier 2019 à 19H30, Les mercredis de Montévidéo (3, impasse Montévidéo 13 006 Marseille) : suite à la parution de Cas soc’, lecture de Jérôme Bertin et d’Élodie Griset.

► Jeudi 10 janvier à 17H30, Librairie Ombres Blanches à Toulouse : lecture-rencontre avec Jean-Claude Pinson, animée par Yves Charnet.

Jean-Claude Pinson, Là (L. – A., Loire-Atlantique). Variations autobiographiques et départementales, Joca Seria, Nantes, été 2018, 280 pages, 19,50 €.

C’est LÀ, en Loire-Atlantique, qu’a vécu et vit le poète et philosophe Jean-Claude Pinson : cette somme egogéographique rassemble souvenirs personnels et familiaux, des évocations de la Loire et des villes qui l’ont marqué, des retours sur l’oeuvre (comme « Habiter la couleur »)…

En ce monde où claironnent les identitarismes les plus fallacieux, on retiendra cette salutaire mise en garde : « je crois dangereux d’invoquer des racines. La métaphore, avec son « pathos tellurique », suggère que « l’identité, remarque le philologue Maurizio Bettini, viendrait justement de la terre« . Ce faisant, elle conduit à établir une dangereuse hiérarchie entre ceux qui seraient les seuls fils authentiques d’une certaine terre qui les aurait engendrés (les Grecs parlaient d’autochthonia) et ceux qui y seraient simplement « survenus » (autrement dit les immigrés) » (p. 27). Et aussi la réflexion qui suit : « Chacun est un palimpseste, et il y a en nous autant d’identités dans les limbes que de langues mortes enfouies dans nos archives intimes, à notre insu le plus souvent » (p. 28). /FT/

â–º Jeudi 10 janvier à 19H, Librairie L’Imagigraphe (84, rue Oberkampf 75011 Paris) : rencontre avec Pierre Jourde à l’occasion de la sortie ce jour même de son dernier roman.

Présentation éditoriale. Mal aimée par une mère avare et dure, sa fille unique, à la mort de celle-ci, hérite d’un canapé-lit remarquablement laid. Elle charge ses deux fils et sa belle-fille de transporter la relique depuis la banlieue parisienne jusque dans la maison familiale d’Auvergne. Durant cette traversée de la France en camionnette, les trois convoyeurs échangent des souvenirs où d’autres objets, tout aussi dérisoires et encombrants que le canapé, occupent une place déterminante. À travers l’histoire du canapé et de ces objets, c’est toute l’histoire de la famille qui est racontée, mais aussi celle de la relation forte et conflictuelle entre les deux frères.
Un récit hilarant, parfois féroce dans la description des névroses familiales, plein de tendresse bourrue, de hargne réjouissante, d’érudition goguenarde.

23 juillet 2018

[Livre] Philippe Sollers et la sagesse, par Jean-Paul Gavard-Perret

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Philippe Sollers, Centre, éditions Gallimard, mars 2018, 128 pages, 12,50 €, ISBN : 978-2-07274-521-8.

Philippe Sollers appelle toujours à une « nouvelle » raison qui est aussi un nouvel amour qu’appelait Rimbaud afin qu’il envahisse l’espace et le temps de ses vœux. Et le Girondin Sollers ramène par ce biais à la « crête de la lucidité » qu’incarne pour lui Sade le divin marquis et son « principe de délicatesse ». L’auteur rappelle combien le « monstre » s’éleva contre la guillotine (entre autres) en écrivant des « abominations » dont Sollers est fier de les avoir fait publier sur le papier « bible » de La Pléiade.

L’auteur nous apprend combien l’impossibilité de formuler le mal est un mal. Et c’est là un « pas » essentiel. Sade n’entraîne pas au mal bien au contraire. Il le révèle. Comme « Les fleurs du mal » le révèle aussi. Et, ce n’est pas un hasard, furent censuré au nom « d’une catastrophe de la résignation ». Si bien que « les prospérités du vice » restent toujours la plus mystérieuse des révélations. C’est la vertu du vice. L’inverse est vrai aussi. Et Sollers ramène aussi à un immense rire et son souffle face à la folie des hommes qu’on nomme raisonnables.

14 juin 2018

[Chronique] Jonathan Littell, Une vieille histoire (ancienne et nouvelle versions), par Matthieu Gosztola

Jonathan Littell, Une vieille histoire, Fata Morgana, 2012, 128 pages, 16 €, ISBN : 978-2-85194-831-1 ; nouvelle version, Gallimard, mars 2018, 384 pages, 21 €, ISBN : 978-2-07-277684-7.

Littell écrit dans la première version d’Une vieille histoire (parue chez Fata Morgana en 2012) : « Je dépassai sans ralentir des ouvertures sombres, des embranchements ou juste des alcôves peut-être […]. Ici et là une partie plus sombre semblait ouvrir sur un réduit, voire même un tunnel, je passai mon chemin sans ralentir, suivant la courbe qui se prolongeait, et comme un enfant je tendis la main et laissai mes doigts traîner le long du mur, jusqu’à ce qu’ils heurtent un objet que je n’avais pas aperçu. C’était une poignée, je la poussai et ouvris la porte. Tout de suite, je sus que cet espace me convenait. » 
Et, dans la version publiée chez Gallimard cette année, l’on peut lire (par exemple) :« Déjà je lançais mon cheval au galop à travers les champs, soulevé par un sentiment exaltant de liberté souveraine, l’air froid mordait mes joues et mes poumons et je m’en repaissais, je me sentais grandir sur ma selle, jusqu’à devenir l’égal de la vaste plaine, de la neige, et du ciel au-dessus de moi. En fin d’après-midi nous atteignîmes une gare […]. Au fond de la pièce principale se trouvait une porte, je l’ouvris d’un coup de pied, elle donnait sur une galerie vide que je traversai en défaisant mon manteau et mon ceinturon, au bout il y avait une autre porte, […] rapidement je me défis […] de mes vêtements, ne gardant que le survêtement et enfilant les baskets que j’avais gardées en poche, la porte était ouverte et dès que j’eus franchi le seuil je me mis à courir. […] J’étais désorienté et je me cognai aux murs à plusieurs reprises avant de trouver un semblant d’équilibre qui me permette d’avancer d’une manière régulière, respirant avec aise, au rythme de ma course. Mais le couloir s’incurvait, je ne parvenais pas à rester au centre et de nouveau mon épaule heurta une paroi, je croyais distinguer des taches encore plus foncées, peut-être des bifurcations ou juste une dépression, et j’aurais pu me jeter dans une de ces ouvertures, obliquer ou changer ainsi de corridor, peut-être cela aurait-il servi à quelque chose, mais je me sentais envahi par un vaste sentiment de futilité, peut-être, me disais-je, si j’avais aperçu quelqu’un d’autre, une figure humaine, j’aurais pu la rejoindre, nous aurions cheminé ensemble et cela aurait peut-être un peu allégé nos pas, car même si nous ne nous étions pas parlé, si nous n’avions pas échangé une seule parole, nous aurions entendu nos souffles respectifs et le son de nos foulées, une présence, donc, elle aurait été là à côté de moi et moi à côté d’elle, cela aurait eu quelque chose de vaguement réconfortant, mais il n’y avait rien, même pas une ombre, et ainsi je continuai droit, car de toute façon tourner ou tenter un nouveau passage, dans l’état des choses, n’aurait servi à rien, j’évitai ces ouvertures […] ».
Ainsi, la « nouvelle version » est l’occasion d’un long (semblant parfois démesuré) développement, en suivant les méandres (infinis ?) d’un onirisme qui a, à notre égard, la morsure, la crudité, la cruauté du réel le plus implacable. Un onirisme qui pèse sur notre cœur au point d’éveiller en nous, bien souvent, un sentiment de nausée. De telle sorte que puisse jaillir du sol, fleur vénéneuse mais belle (d’une beauté irréelle), l’inquiétante étrangeté chère à Freud. 
Ou plus exactement cette nouvelle version est l’occasion offerte à Littell d’un accroissement fort louable de sa palette de peintre, de coloriste. Quantité de gris jusque-là inaudibles (les couleurs, dans un texte, on les entend) font chemin jusqu’à notre entendement. Et aident notre imagination à prendre son envol (jusqu’à éveiller cette fois notre vision, depuis notre profond). Bien souvent (si l’on prend en considération l’ensemble du livre) en étant piquetée, – cette imagination que l’on ne reconnaît plus totalement comme étant nôtre –, avec les pointes si nombreuses, effilées de la sauvagerie, au point de s’en trouver endolorie comme un muscle ainsi malmené le serait.

Si Littell cite Blanchot en exergue de la nouvelle (et définitive ?) version d’Une vieille histoire, en réalité, c’est – quelle que soit la version de son histoire– de Bataille qu’il s’inspire le plus. 
Littell (exemple n° 1): « Tout autour régnait une vaste confusion des corps ; en partie ou bien entièrement dévêtus, ils s’enlaçaient sur les divans et la moquette, s’ouvrant les uns aux autres en un joyeux communisme sauvage où les organes, les mains et les bouches avides prenaient le pas sur les individus, les éclatant, les brouillant, les mêlant en une marée de cris et de soupirs rauques, secouée de spasmes irréguliers. » 
Marée de cris et de soupirs rauques… Comment ne pas songer aux spasmes de la mer décrite ci-après par Bataille ? « La mer faisait déjà un bruit énorme, dominé par de longs roulements de tonnerre, et des éclairs permettaient de voir comme en plein jour les deux culs branlés des jeunes filles devenues muettes. […] Ce qui apparaît à travers la fente, c’est le bleu d’un ciel dont la profondeur "impossible" nous appelle et nous refuse aussi vertigineusement que notre vie appelle et refuse la mort. »

Littell (exemple n° 2) : « La jeune femme blonde m’avait précédée et, son image redoublée dans les glaces, dansait presque nue devant la grande couche au tissu vert et doré. […] Arrivée devant la fille blonde, je la pris par les épaules et la couchai sur le ventre, posant sa poitrine menue et son visage dans les longues herbes brodées du tissu. Comme involontairement, elle écarta les jambes, je m’agenouillai derrière elle sur le divan et caressai ses cuisses fines et nerveuses . […] Je glissai une main sous son corps étroit, le long du ventre puis de l’aine, repoussant le tissu mouillé de sa culotte pour rouler entre mes doigts sa petite verge molle et ses bourses recroquevillées. » 
Bataille : « À d’autres, l’univers paraît honnête. Il semble honnête aux honnêtes gens parce qu’ils ont des yeux châtrés. C’est pourquoi ils craignent l’obscénité. Ils n’éprouvent aucune angoisse s’ils entendent le cri du coq ou s’ils découvrent le ciel étoilé. En général, on goûte les "plaisirs de la chair" à la condition qu’ils soient fades. »

Littell (exemple n° 3) : « Dans la pièce au hamac, le jeune homme suspendu se trouvait maintenant seul, affalé la tête en arrière, les jambes ballantes, le corps maculé de sperme et marbré de traces de coups ou de brûlures de cigarettes, vidé, inerte, perdu dans un autre espace. J’aurais pu lui relever les jambes et l’enfiler à mon tour, mais je préférai rester là à le regarder gémir doucement, replié en lui-même et parti très loin, je l’enviais et aurais bien aimé être à sa place, mais il semblait que je ne devais pas maîtriser les règles obscures de ce lieu car nul ne voulait de moi. » 
Bataille : « L’être ouvert – à la mort, au supplice, à la joie – sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère est un immense alléluia, perdu dans le silence sans fin. »

Si Littell fait recours– délicatement et immensément – à l’obscénité (avec une exubérance que son style continûment corsète), c’est uniquement pour suivre le commandement proféré par Bataille dans Le Coupable, c’est uniquement pour « met[tre] l’être en face de lui-même ». 

Et mettant l’être en face de lui-même, il compose, avec Une vieille histoire (ancienne et nouvelle versions) une – intense – œuvre poétique, au sens – exact – où l’entend Marie-Christine Lala (in Georges Bataille, poète du réel) : « [L]’œuvre poétique ouvre un accès renouvelé au symbolique en favorisant la projection d’un espace de possibles, là où le réel impossible qu’elle fait advenir (dans l’outrance du désir […]) libère le mouvement de translation du monde en son exubérance infinie. Ce qui advient comme le monde n’est que la mise à nu de ce qui est dans le rejaillissement de la vie. »

9 octobre 2017

[Livre – chronique] Les corps-circuits de Philip Roth (Romans et nouvelles, Pleiade), par Jean-Paul Gavard-Perret

Philip Roth, Romans et nouvelles (1959-1977), Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, n° 625. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Georges Magnane, Henri Robillot et Céline Zins et révisé par Brigitte Félix, Aurélie Guillain, Paule Lévy et Ada Savin. Édition de Brigitte Félix, Aurélie Guillain, Paule Lévy et Ada Savin. Préface de Philippe Jaworski.
En librairie depuis le 5 octobre 2017, 1280 pages, 64 € jusqu’au 30/03/2018, ISBN : 978-2-07019-682-1.

Présentation éditoriale

Vivement controversé à ses débuts, Philip Roth s’est peu à peu imposé aux Etats-Unis comme l’un des plus grands auteurs de sa génération. Les cinq livres réunis ici témoignent déjà de ce qui deviendra sa marque de fabrique : richesse de l’imagination, verdeur, vigueur de l’ironie, selon un alliage très particulier d’oralité et d’élégance, d’exubérance et de délicatesse. C’est à cette époque-là, et avec ces ouvrages, que Roth devient Roth.
Goodbye, Columbus (1959), l’extraordinaire recueil de nouvelles qu’il publie à vingt-six ans, et bien plus encore la très iconoclaste Plainte de Portnoy (Portnoy et son complexe, 1969) ont fait scandale, l’un au sein de la communauté juive, que les décapants récits de Roth se soucient peu de flatter, l’autre bien au-delà : la chronique familiale, psychologique et sociale dessinée au vitriol par Portnoy va de pair avec un langage où rivalisent le loufoque, la gouaille et une outrancière crudité.
Le roman, qualifié de magistrale "orchestration de voix" et d’allègre "festival linguistique", est un véritable jalon culturel des années 1960. Tel un ventriloque, le protagoniste fait dialoguer sur le divan de son analyste les voix contradictoires qui l’habitent. Dans un torrent d’imprécations et de lamentations sont données à entendre la voix de l’enfant, celle de l’adolescent, celle de l’adulte torturé.
Le plus souvent aux prises avec sa yiddishe mame grotesquement castratrice, Portnoy dialogue aussi avec son père humble et soumis, et avec ses maîtresses, de séduisantes shikses (jeunes filles non juives, en principe interdites), en qui il voit les incarnations de l’Amérique qu’il entend conquérir. Multipliant les identités et les masques comme un acteur multiplie les rôles, c’est ensuite David Kepesh que Roth introduit sur la scène de son oeuvre.
Ce professeur de littérature se voit transformé en une gigantesque glande mammaire dans Le Sein (1972), fable kafkaïenne à la fois fantastique et burlesque, tandis que Professeur de désir (1977) retrace son enfance en famille, son exploration effrénée de la liberté sexuelle pendant ses études, puis les expériences féminines contrastées de sa maturité. Malgré l’apparence "sage" de ce schéma biographique, la pratique de la fiction est toujours aussi affranchie et ludique – en témoigne, entre autres, l’épisode désopilant de la visite faite en rêve à la "putain de Kafka".
Enfin apparaît Nathan Zuckerman, qui accompagnera Roth jusqu’en 2007. Dans Ma vie d’homme (1974), il essaie de se libérer d’un mariage désastreux. La structure narrative, emboîtée et miroitante, du récit se complexifie, au point que Milan Kundera qualifia le livre de "chef-d’oeuvre de baroque". On a dit de Nathan qu’il était le travesti littéraire de Philip. Mais comme le souligne Philippe Jaworski dans sa préface, "la présence de "l’auteur" dans ses écrits de fiction ressortira toujours à une réalité de fiction". Au reste, "la réalité de l’écrivain pourrait tout aussi bien dériver de l’existence de son personnage".

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Dès Goodbye Columbus, Philip Roth n’en appelle plus, parlant des corps, à leurs silhouettes atmosphériques. Il y a en eux des excès et des trous. Manière de montrer qu’il manque toujours à la viande et son chapiteau une interprétation. Et Roth n’a de cesse de proposer la sienne, provocatrice, dans une langue dont l’éclat trahit la nuit de l’être. A travers celle-là il tente de donner à celui-là sinon une lumière du moins une (vague) tenue, une (aléatoire) résistance au sexe qui sans cesse en "dépasse" en dépit ou à cause des religions et des cultures. Sur ce plan elles restent des barrages de paille sur un océan plus atlantique que pacifique en ses vagues de pulsion.

La sexualité semble l’alter ego de l’angoisse qu’elle génère. Les deux doivent tant que faire se peut – chez Portnoy, le professeur du "sein" et dans la première mouture de Zuckerman – tenter de se tenir et s’écoper. L’éloge de la vie se crée dans cette configuration comme au sein de la moiteur de la chair là où le corps à la fois ne promet rien et donne tout – à moins que ce ne soit l’inverse…

Les premiers textes de Roth dessinent d’emblée les mouvements intempestifs d’un univers où le souffle tente de rentrer, de sortir. Plus que sur nous sommes au coeur du corps qui n’a jamais aussi bien porté les termes de sac d’os et de désir. Le romancier en cherche le fil paradoxal et le point d’union, de gué entre un feu qui écarte les interdits et ces derniers qui font résistances.

Roth a donc renouvelé la comédie humaine là où elle gratte le plus. Il prouve que contrairement à ce que pensait Valéry le plus profond dans l’homme n’est pas sa peau mais ce qui est en dedans. Pour en témoigner, l’auteur aux termes convenus préfère une métrique en chamade et drôle. Lorsque le corps bascule dans les bains du stupre et de la fornication il devient moins bois flotté qu’épave qui prend l’eau.

Décalant tout ce qu’il faut du langage et de son rythme pour que l’air y passe, Roth développe des interrogations farcesques mais implacables sur la fonction du vivant là où l’ennui, la fange, comme la morale inculquée "insuffisent" à épuiser la bête. Envisageant le mental par le corps selon un renversement superbe, Portnoy, Zuckerman et les autres ouvrent un opera majeur : à savoir opération et ouverture pour mettre à nu divers types et strates de réseaux culturels où tout part, où tout revient.

Adepte – pour certains – d’une littérature et d’un imaginaire de la débauche, Roth a compris combien quelque chose de plus grave se jouait dans les visages secrets du corps. Son strip-tease est donc plus mental que physique. De drôles d’oiseaux (ses semblables, ses frères) battent de l’aile en ne cessant de perdre des plumes avant que tout ne prenne un caractère absolu dans La Pastorale Américaine.

25 février 2017

[Livre] Michel Tournier, Romans suivis du Vent Paraclet (Pléiade), par Jean-Paul Gavard-Perret

Michel Tournier, Romans suivis de Le Vent Paraclet, édition établie par Arlette Bouloumié, La Pléiade, Gallimard, Paris, février 2017 (en librairie depuis avant-hier), 1824 pages, 66 € jusqu’au 31/12, ISBN : 978-2-07-014610-9. [Projet de volume en accord avec l’auteur, mort en 2016 ; il contient : Vendredi ou les limbes du PacifiqueLe Roi des AulnesVendredi ou la vie sauvageLes MétéoresGaspard, Melchior et BalthazarGilles et Jeanne.]

Au sein de la fiction Michel Tournier, apparemment sans y toucher, a  bouleversé les interdits moraux, sociaux. Il a donc bien caché son jeu : le roman philosophique se transforme en roman d’aventure  discrètement pervers. Plutôt que d’analyser des concepts, la subversion de la fiction devient une manière efficace de mettre à mal non la pensée mais ceux qui s’en croient les maîtres.

Dans une époque qui se disait (ou se croyait) libérée mais qui était corsetée de théories fumeuses, Tournier  a dénoncé implicitement ceux qui sont toujours prêts à donner des leçons de morale. Et à qui veut chercher une littérature sans tabou et libre, il la découvre chez Tournier. L’auteur ose des utopies que des idéologies et des pseudoavant-gardes n’osaient assumer.

Nourri de Platon, Aristote, Spinoza, Leibniz, celui qui fut philosophe, germaniste et surtout écrivain exécra la théorie en préférant la « fantaisie ».

Sa tabula rasa cultive formellement un  certain classicisme afin de faire passer la pilule d’une subversion. Tournier tourne normes et souverains poncifs d’une masse de faiseurs idéologues qui ne firent que répéter de prétendus gestes iconoclastes pures copies parasitaires des gestes initiateurs.

Le progressisme libertaire de Tournier est même devenu pernicieux. Pour preuve, l’œuvre est occultée au même titre que celle d’un Tony Duvert. Plus question de dévier d’une morale du respect au nom de la défense de toutes les minorités,  et l’on ne juge plus une œuvre sur son résultat mais sur sa prétendue intention au moment où le concept d’éthique est devenu une rodomontade, une commodité de la conversation ou « une rémoulade » comme aurait dit Céline.

11 décembre 2016

[Livres] Libr-kaléidoscope de fin d’année (1)

En ce moment où ce n’est tout de même pas encore totalement has been d’offrir des livres, Libr-retour sur des œuvres remarquables que nous n’avons pas eu le temps, hélas, de recenser – ou que nous n’avons pu que signaler… Et comme ces deux dernières années ont été foisonnantes, nous vous offrons plusieurs livraisons d’invitations au voyage livresque (ordre chronologique).

â–º Laure GAUTHIER, La Cité dolente, éditions Châtelet-Voltaire, Cirey-sur-Blaise (52), printemps 2015, 72 pages, 8 €, ISBN : 979-1-09019-832-6.

"J’admire le poète qui
agonise en quelques mots, hors de soi, à sec.
Toujours sur les rails d’à côté, crève en mode travelling permanent" (p. 29).

 

Entre prose et poésie, ce texte constitué d’éléments syncopés ou montés que regroupent sept chants (en plus de l’"avant-dernier" qui clôt le recueil) fait évidemment écho à la Divine comédie de Dante pour nous plonger dans notre propre enfer – celui de notre labyrinthe intérieur comme celui d’un monde spectaculaire dans lequel "tuer en période de soldes coûte moins cher" (38)…

 

â–º Béatrice JOYEUX-PRUNEL, Les Avant-Gardes artistiques : 1848-1918. Une histoire transnationale, Gallimard, "Folio/Histoire (inédit)", hiver 2015-2016, 976 pages, dossier iconographique central de 22 illustrations, 9,70 €, ISBN : 978-2-07-034274-7.

Partant de la définition sociologique de l’avant-garde comme positionnement de rupture afin d’imposer à un champ conflictuel ses valeurs d’"originalité", de "jeunesse", d’"indépendance" et de "rejet du public", Béatrice Joyeux-Prunel – qui a également participé au volume collectif sur la vie intellectuelle en France (cf. ci-dessous) – montre comment cette tendance moderniste s’est émancipée du champ politique pour gagner en visibilité et triompher dans l’ensemble de l’espace social. L’intérêt de cette somme est de combiner les perspectives diachronique et synchronique, synthétique et analytique, pour rendre compte à l’échelle internationale des avatars d’une mouvance polymorphe. En particulier, l’auteure excelle dans l’analyse des crises (celles du post-impressionnisme, de la Belle-Époque, ou encore liée à la montée des nationalismes) et des stratégies (par exemple, Odilon Redon conquiert sa notoriété par un double excentrement, international et littéraire – grâce à ses illustrations de nombreux livres).

 

â–º Christophe CARPENTIER, Le Mur de Planck, P.O.L, tome I, janvier 2016, 576 pages, 22,90 €, ISBN : 978-2-8180-3746-1.

Vous prendrez bien des nouvelles des Terriens, des pauvres humains ? Ces "acteurs du Sordide", qui vivent dans un monde où "Internet est un formidable amplificateur de la bêtise humaine", vont être purifiés grâce/à cause de Particules Baryoniques, atomes dispersés devenus pensants… Ce roman critique qui ressortit aussi bien à l’apologue plein d’humour qu’au roman SF nous fait franchir cette barrière théorique qui nous sépare de l’originel : le mur de Planck… Suite en janvier prochain, qui verra la parution du tome II !

 

â–º Annie ERNAUX, Mémoire de fille, Gallimard, mars 2016, 151 pages, 15 €, ISBN : 978-2-07-014597-3.

"Faire de l’écriture une entreprise intenable" (p. 38).

"Et qu’en est-il de la honte d’avoir été amoureuse folle d’un homme,
de l’avoir attendu derrière une porte qu’il n’a pas ouverte,
d’avoir été traitée de siphonnée et de putain sur les bords ?" (p. 110).

À quoi ressemble Annie jeune fille ? Sûrement pas à la Brigitte, jeune fille, héroïne vertueuse qui ouvre la série moralisatrice que publia Berthe Bernage de 1928 à sa mort en 1972 : jeune fille volage et aliénée, frigide et fragile, perdue et désespérée… Celle qui n’est jamais sortie de son trou a besoin de trou(v)er son être : il n’y a pour elle de transcendance que dans l’extase, c’est-à-dire dans l’évidement de soi. Cette expérience de dépossession de soi qui oscille entre Eros et Thanatos est tellement intense que sa mise au jour par l’écriture a pris plus de vingt ans (on en trouve des traces dans les manuscrits dès la fin 1993) : "C’est le texte toujours manquant. Toujours remis. Le trou inqualifiable" (p. 17).

 

â–º Julien d’ABRIGEON, Sombre aux abords, Quidam éditeur, septembre 2016, 148 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37491-052-9.

"C’est la loi du travail, la vie qui travaille" (p. 105).

En dix chants regroupés en deux parties ("face à" / "beside"), ce livre de prose et de poésie explore les possibles narratifs/sociologiques d’un panel de jeunes gens : "Sales sols stériles", "En gueulant comme Adam engueulant Caïn", "Quelque chose dans la nuit", "Candice, sa chambre", "Rodéos" ; "La promesse d’une terre", "Cimenterie", "Flambent les rues", "À l’épreuve la nuit", "Sombre aux abords de la ville". À cette organisation structurelle et textuelle empruntée à l’album Darkness on The Edge of Town, de Bruce Springsteen, s’ajoutent de multiples clins d’œil artistiques qui font de Sombre aux abords un texte-carrefour multitonal qui fait écho à d’autres époques pour sonder le quotidien désenchanté de la génération qui arrive à l’âge adulte.

 

â–º Christophe Charle et Laurent Jeanpierre dir., La Vie intellectuelle en France, Seuil, septembre 2016 ; volume I : Des lendemains de la Révolution à 1914, 660 pages, 38 € / vol. II : De 1914 à nos jours, 918 pages, 40 €.

Voici enfin une histoire de la vie intellectuelle en France qui ne se réduit ni à une suite de monographies, ni à une simple histoire de la littérature et des idées franco-française : sans viser l’exhaustivité, mais en étant toutefois fort complète, cette somme polyphonique de quelque 1600 pages pour deux siècles aborde de façon structurée les arts, les sciences et sciences humaines, la vie sociale et politique, dans des synthèses bien informées – qui évitent les formules simplistes et essentialistes comme "L’ère de …", "Naissance de l’intellectuel", etc. – et des encadrés analytiques passionnants ("La Querelle des machines", "Le Rire moderne", "La Bohème, mythe et réalités", "Les Revues dans la vie intellectuelle", "Université et domination masculine, un combat fin de siècle", "Le Motif de la crise de civilisation dans l’entre-deux-guerres", "Mesurer l’intelligence", "Les Tendances utopiques des avant-gardes modernistes", "Une nouvelle Europe des intellectuels dans l’entre-deux-guerres ?", "La Critique des technosciences", « La "Nouvelle Droite" », "Penser les cultures populaires"…).

 

â–º François MITTERRAND, Journal pour Anne 1964-1970, Gallimard, octobre 2016, 494 pages, 45 €, ISBN : 978-2-07-019723-1.

Indépendamment de la nostalgie qui pourrait s’emparer des 50-80 ans ou de tout citoyen face à la médiocrité des hommes politiques actuels – emblématique de l’époque, assurément ! -, ce Journal pour Anne qui nous livre un autre aspect de l’ancien président (Mitterrand en collagiste lyrique !) est un passionnant voyage dans la France gaullienne, dans la vie sociale, politique et culturelle des années 64-70. Et comme l’édition est des plus soignées (c’est bel et bien un beau et grand livre illustré que l’on offre en période de fêtes), notre lecture n’en est que plus savoureuse.

 

21 octobre 2016

[Livre – chronique] Pierre Guyotat, Par la main dans les Enfers, par Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Guyotat, Par la main dans les Enfers. Joyeux animaux de la misère II, Gallimard, "Hors Série Littérature", 20 octobre 2016, 432 pages, 24 €, ISBN : 978-2-07078447-9.

Présentation éditoriale

«Une mégalopole à la jonction de trois continents, d’océans, de cordillères ; mégapoles, bras de mer, fleuves, massifs, pics, glaciers, terres riveraines sous montée des eaux ; enchevêtrements de voies au sol et suspendues ; tours de verre, temples, ports, théâtres sur l’eau, habitats de pilotis, décharges-montagnes ; rats, chiens, rapaces diurnes et nocturnes, singes, serpents, fauves.
Guerres, asservissements, peu de zones libres, très peu d’humanité paisible.
En bordure d’un district de l’une des cités-mégapoles qui constituent la mégalopole, et devant une zone de chantiers portuaires, dans un ancien bar avec habitation à l’étage, un bordel. Un maître, fils de l’ancien tenancier, y possède trois putains : une petite femelle, muette, étendue à l’étage, deux mâles – celui, sans nom, qu’il a hérité de son père et l’un des très nombreux "petits" de ce mâle, épars dans les mégapoles : nommé, lui, Rosario.
Ni "clients" ni "prostitué(e)s", figures et termes d’une sociologie et d’un érotisme désuets ; mais "ouvriers", "tâcherons" – presque tous bons époux et bons pères – et "putains" ou "mâles" et "femelles" ; humains et non-humains.

La première partie de Joyeux animaux de la misère s’achevait provisoirement sur la copulation de Rosario avec sa génitrice en activité dans un bordel d’un lointain massif minier : une progéniture en est attendue.
Cette deuxième partie, Par la main dans les Enfers, met en scène, en voix, entre autres, la castration, dans une rixe, du géniteur de Rosario puis le transport "sanitaire" du castrateur, pauvre ouvrier tueur de rats la nuit, aveuglé par ses rats en rage, vers des "urgences" d’accès difficile, à travers stupre, massacre et beauté.»
Pierre Guyotat.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Dans ce deuxième temps des « Joyeux animaux », Guyotat poursuit ses déferlements premiers : il criait « ah mince il faut que j’y change de cri si le petit ventru me fait crier, que je m’y pense quand, sa paume à ma fesse, il m’entraîne au pieu, qu’il m’y bascule sur le dos… à peine il m’a déjà enfilée… ». Le courant de conscience est bien loin de celle de Joyce. Sa furie verbale semble repoussée au rayon des antiquités. Plus que jamais l’auteur répond à ce que Leiris pensait de lui : à savoir un auteur capable d’hallucinations à un degré exceptionnel. Il prouve ce qu’il advient du langage lorsqu’il rapproche la pensée du sexe.

Ses « sanies » font merveilles, elles agissent venant non assouvir la soif de sexe mais le porter dans une errance où les « chattes mâles » sont béantes. Héritier de Sade et de Genet, Guyotat éclaire sur les comportements « clandestins » de l’être. On peut le prendre comme un animal et le regarder comme un aliéné. Les sujets essentiels sortent du logos admis, et l’auteur de s’emporter contre ce beau gars d’égout qui veut le quitter « pour la femelle (…) …une si jolie fraîche à seins que ça sent (…) le petit con frais palpite que tu descends ta lourde braguette y toucher la toison. »

L’homme devient putain (mot masculin s’il en est chez Guyotat), à proximité des ports et des chantiers ou dans des restes d’immeuble où des êtres viennent pour divers « voyages ». « Salope » se transforme en mot sinon d’amour, du moins de tendresse dans un monde de raies, de chiens, et d’enfilade. En ses incantations le langage s’enfonce dans le corps esclave, joyeux, toujours en chasse.

Partout perce le théâtre intrinsèque de cette écriture-sperme jaillissant en  « Labyrinthe-Guéhenne ». Et ce, une fois de plus, dans l’attente de « Histoires de Samora Machel », œuvre annoncée il y a déjà plus de trois décennies et évoquée plus d’une fois dans Coma si cher à Chéreau. Pour l’heure, le tome 2 des « Animaux » écrit dans « le présent de l’écriture » convoque en «  langue aisée  » le proféré transgressif. La parole ample est souffle et houle qui arrache tout sur son passage.

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