Libr-critique

28 novembre 2020

[Livre] Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture

Marion Chénetier, Sandrine Le Pors et Fabrice Thumerel dir., Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture. Actes du colloque international de Cerisy (août 2018), avec 45 reproductions couleurs et N&B, Hermann, coll. « Les Colloques Cerisy », novembre 2020 (enfin disponible en librairie et commandable depuis peu), 456 pages, 26 €, ISBN : 979-1-0370-0362-1.

 

L’aspect chaotique d’un univers novarinien en perpétuelle fusion explique notre titre initial, emprunté à une gravure intitulée Les Tourbillons de Descartes [1] . Selon l’illustre auteur des Principes de la philosophie, l’univers se compose d’une multitude de tourbillons, chacun étant constitué de particules de feu, de terre et d’air – les premières, parce que plus rapides, formant une étoile centrale. Comme les cieux de Descartes, les espaces novariniens de la page, de la scène et de la toile ressortissent à une véritable cinétique. Une seule différence entre les deux univers, mais elle est de taille : la physique cartésienne ignore le vide. Faisant fi du fameux principe aristotélicien qui pose que la nature a horreur du vide, dans le prolongement de la physique moderne, Valère Novarina ne conçoit nullement les interactions de la matière sans l’énergie du vide : le monde humain, dans ses dimensions cosmologique et artistique, n’existe qu’au travers du prisme de l’espace et du temps, qui sont « à trous et à tourbillons » en ce sens que c’est le vide qui génère le mouvement, fût-il incontrôlable. À ce propos, que l’on considère le décor de L’Animal imaginaire : au centre de la scène, deux panneaux au fond chromatique saturé sur lequel se détachent diverses formes (dont un fondamental point d’interrogation), le bleu spirituel du premier contrastant avec une part d’ombre qui domine le second ; entre les deux, un vide communiquant avec l’arrière-scène, d’où tout provient et où tout retourne, dans un incessant va-et-vient virevoltant. Le vide est assurément au principe de notre vie tourbillonnante.

On sait combien l’architecture occupe une place prépondérante dans la création telle que l’entend Novarina. Aussi avons-nous choisi un mouvement dialectique pour organiser cet édifice dans lequel chaque contribution apporte sa pierre singulière, c’est-à-dire répond à sa manière à cette question essentielle : comment, selon le processus de création novarinien, à tel moment unique du chaos de la Matière peut se dégager une Forme d’autant plus cruciale qu’elle s’avère fugace ? Car des textes et des toiles et des pièces de Novarina, qui donnent le tournis, ce que l’on perçoit d’abord, ce sont les tournoiements des acteurs, les tourbillons scéniques et comiques, les tourbillons des sens, des langues et des cultures… Ce n’est que dans un deuxième ou troisième et surtout un quatrième temps que surgit l’ordonnancement de ce chaos, une quatressence si l’on peut dire (d’où le titre du Colloque de Cerisy : « Valère Novarina : les quatre sens de l’écriture ») : les tourbillons infinis conduisent à des extases ponctuelles, à savoir à des harmonies passagères, des épiphanies…

[1] René Descartes, Les Principes de la philosophie, dans Œuvres complètes, édition de Charles Adam & Paul Tannery, Paris, Cerf, 1904, vol. IX, planche IV ; cf. le portfolio élaboré par Olivier Dubouclez, Valère Novarina, A.D.P.F., 2005.

© Valère Novarina, Cabane de David, acrylique sur toile, 200 x 200, 2019.

SOMMAIRE

Avant-propos
par Marion Chénetier-Alev, Sandrine Le Pors et Fabrice Thumerel

Pour ouvrir
par Fabrice Thumerel 

PARTIE I : TOURBILLONS SCÉNIQUES ET COMIQUES

Entrée dans l’impossible avec l’acteur comme objet du désir
par Annie Gay

L’Opérette imaginaire en scène
par Claude Buchvald 

« Faire l’animal ». Quelques sorties de route dans le jeu de l’acteur novarinien
par Louis Dieuzayde 

Voix et dispositifs marionnettiques dans l’écriture de Novarina
par Marie Garré Nicoara

Le « sentiment inconnu », porte ouverte sur les catharsis
par Inhye Hong

De la cour d’honneur à la cour d’école : la poétique novarinienne à l’épreuve du bac théâtre
par Rafaëlle Jolivet Pignon

Les bouffonneries macabres sur la scène novarinienne : un comique rédempteur
par Christine Ramat 

 

PARTIE II : TOURBILLONS DES SENS

Valère Novarina, hypothèses pour une écriture synesthésique, expériences d’une culture lointaine
par Constantin Bobas 

Le rituel kénotique dans les travaux (écrits et spectacles) de Valère Novarina
par Enikö Sepsi 

L’antédiluvien
par Jean-Luc Steinmetz 

Les quatre temps du respir. Poétique et thanatologie selon Valère Novarina
par Éric Eigenmann

 

PARTIE III : TOURBILLONS DES LANGUES ET DES CULTURES

Ethnographie du stade d’action et anthropopodulologie de l’acteur dans le théâtre novarinien
par Francis Cohen 

Valère Novarina, avec et sans Japon
par Thierry Maré 

Traduire les mots polysémiques et le pronom je dans le théâtre de Valère Novarina : autour de deux aspects spécifiques au japonais
par Yuriko Inoue 

Valère Novarina et son vivier des langues
par Angela Leite Lopes 

Traduire les listes ou essai sur les quatre outils de la traduction
par Leopold von Verschuer 

 

PARTIE IV : UNE ÉCRITURE DU MOUVEMENT

Novarina, l’intranquillité
par Laure Née 

Variations autour de L’Homme hors de lui
par Marie-José Mondzain 

Apologie du renard
par Philippe Barthelet 

Valère Novarina : l’ « entendement par le toucher »
par Isabelle Babin

« Nous n’avons pas de figure du tout » : les correspondances de Dubuffet à Novarina
par Marion Chénetier-Alev 

 

PARTIE V : UNE ÉCRITURE DU PASSAGE ET DU RENVERSEMENT

Une écriture frontalière
par Patrick Suter

« Espace, es-tu là ? » : cartographie des territoires novariniens
par Céline Hersant 

« Suite à la suite de quoi, une mère me nomma » : Valère Novarina, portrait d’un théâtre en enfant
par Sandrine Le Pors 

La rhapsodie du langage
par Marco Baschera

« Un vide est au milieu du langage ». Prière et silence dans Devant la parole de Valère Novarina
par Olivier Dubouclez

 

« Onze pages du carnet rouge »
par Valère Novarina

Postface : Agora Novarina
par Marion Chénetier-Alev et Fabrice Thumerel

 

Index nominum

Les auteurs

18 octobre 2020

[News] Les Tourbillons de Valère Novarina

Dès cette fin octobre, comme tous les passionnés vous serez emportés par les tourbillons novariniens, qui vous feront virevolter du dernier texte de l’écrivain à sa mise en scène par Jean Bellorini, et à un volume collectif riche en reproductions couleurs et en volutes interprétatives…

 

Le Jeu des ombres (P.O.L, paru le 15 octobre)

► Le Jeu des ombres, P.O.L, 15 octobre 2020, 272 pages, 17 €, ISBN : 978-2-8180-5098-9.

Présentation éditoriale. Le Jeu des ombres est la nouvelle pièce de théâtre de Valère Novarina. Quatre actes pour revisiter le mythe d’Orphée. Avec cette conviction que nous sommes tous des Orphée. Des ombres passent, parlent, reviennent de l’autre espace : l’espace des dessous. Ni feu ni flammes, les enfers sont le lieu des métamorphoses. On y trouve Orphée, Eurydice, Cerbère, Charon, Hécate, Pluton. Ils croisent Sosie, Flipote, les Machines à dire beaucoup, Robert Le Vigan, Michel Baudinat, Gaston Modot, Anne Wiazemski, Louis de Funès, Christine Fersen et Daniel Znyk. Les temps s’entrecroisent jusqu’à la discordanse des temps. Et dans ce grand dépérissement, le berger des langues, le gardien, l’amoureux de la parole, n’est plus Orphée tout seul, mais chacun d’entre nous. Nous sommes tissés de temps, et cependant étrangers à lui. Respirer, être vivant, chercher les ombres pour jouer avec la lumière. Les personnages du Jeu des ombres se retournent, imitent Orphée à l’envers et trouvent leur chemin.

Tout Valère Novarina est dans ce drame : l’homme, « animal capable de tout », la rosace des définitions de Dieu, les ritournelles de l’espace et du temps en langue spirale, « l’étrangeté d’être des animaux qui parlent », l’étonnement de parler, la stupeur d’être là.

â–º Spectacle de Jean Bellorini en tournée pour les saisons 2020 / 2021 : [Plus d’informations sur le site de l’auteur]

Le Jeu des ombres sera une plongée joyeuse, festive et profonde dans la langue de Valère Novarina, charnue, organique, rythmique, musicale dialoguant avec les grands thèmes musicaux de l’opéra L’Orfeo de Claudio Monteverdi. Jean Bellorini conjugue dans ce projet ses deux matières de prédilection, le langage et la musique.
Le Jeu des ombres, c’est l’Homme qui réenchante le monde, le transforme, l’émeut et le déplace. Il fait danser les arbres, pleurer les rochers, détourne le cours de fleuve par son chant. Il est l’Artiste, déchire le voile des conventions, des valeurs, des dogmes. Il fait descendre les regards jusqu’alors tournés vers le Ciel vers les êtres qui aiment, qui souffrent et qui meurent. C’est aussi l’Homme qui doute, qui pousse à questionner, à remettre en cause, à croire et ne plus croire. Le doute qui oblige au retournement, contraint à regarder en face, jusqu’à la disparition des illusions. Il s’agit de se confronter au monde tel qu’il est et d’être libre. Quoiqu’il en coûte.
Ce que l’on ne peut pas dire, c’est cela qu’il faut dire. Ce qu’on ne peut pas voir, c’est cela qu’il faut voir. Ce qu’on ne peut pas traverser, c’est cela qu’il faut traverser.
Jusqu’en Enfer. [Photo : © Pascal Victor]

Première représentation – le 23 octobre – À Avignon à La FabricA
23 > 30 octobre 2020 – Semaine d’Art, organisé par le – Festival d’Avignon

6 > 22 novembre 2020 – Les Gémeaux Scène Nationale – Sceaux

6 > 8 janvier 2021 – Le Quai – CDN Angers Pays de Loire
14 > 29 janvier 2021 – Théâtre National Populaire – Villeurbanne

5 > 6 février 2021 – Grand Théâtre de Provence – Aix-en-Provence
10 > 13 février 2021 – La Criée – Théâtre national de Marseille
17 > 19 février 2021 – Anthéa – Théâtre d’Antibes
4 > 26 février 2021 – La Comédie de Clermont

5 > 6 mars 2021 – Théâtre Quintaou Scène nationale du Sud-Aquitain – Anglet
23 > 26 mars 2021 – Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie

6 avril 2021 – Opéra de Massy – Paris Sud
14 > 16 avril 2021 – Théâtre du Nord
21 > 22 avril 2021 – Comédie de Caen – CDN de Normandie

18 > 21 mai 2021 – MC2 – Grenoble
27 > 28 mai 2021 – Scène Nationale Châteauvallon-Liberté

Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture

Marion Chénetier-Alev, Sandrine Le Pors et Fabrice Thumerel dir., Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture,  Hermann éditeur, coll. « Les Colloques de Cerisy », parution prévue seconde quinzaine d’octobre 2020, 456 pages, 26 €, ISBN : 979-10-37003-621.

Organisé à Cerisy, le colloque international dont est issu ce volume présente deux intérêts majeurs : d’une part, il réintroduit avec force le théâtre dans l’histoire des manifestations cerysiennes puisque consacré à l’œuvre du plus important dramaturge contemporain, qui est également écrivain, peintre et metteur en scène ; d’autre part, ce colloque marqué par un rare enthousiasme a mis en évidence la puissance théorique et pratique, éthique et esthétique, d’une œuvre déjà reconnue mais dont il convenait de récapituler les aspects les plus divers. Ainsi, cet espace novarinien (Novarimonde) qui nous arrache à notre tranquille humanité, à notre commode immobilité, pour nous entraîner dans un tourbillon de signes et de formes, les intervenants l’ont parcouru en tous sens, empruntant les pistes théologiques, philosophiques, dramaturgiques, poétiques, ou encore scéniques et topologiques, pour montrer comment le créateur organise le chaos grâce à la quadressence de son art.

 

Deux événements à ne pas manquer à l’occasion de ces deux parutions…

â–º Maison de la poésie, samedi 31 octobre – 17h & 19h [157, rue Saint-Martin 75003 Paris ; réserver au plus vite – vu la jauge limitée – au 01 44 54 53 00]
Table ronde Valère Novarina : Les tourbillons de l’écriture : entrée libre dans la limite des places disponibles [Réserver, même si c’est gratuit]
Soirée poétique : L’Esprit respire [Réserver]

Tarif lectures : 10 € / adhérent : 5 €

Comment s’orchestrent les tourbillons baroques de signes et de formes qui apparaissent, reviennent et disparaissent dans les travaux de Valère Novarina, écrivain, metteur en scène et peintre ? Cette question est centrale dans sa poétique : à Cerisy, en juillet 2018, un aréopage international s’est réuni pour suivre les développements imprévus d’une œuvre aérienne, ventilée, dans ses circonvolutions théologiques, philosophiques, dramaturgiques et poétiques. Le volume issu du Colloque de Cerisy paraît en même temps qu’une nouvelle volute de la spirale novarinienne : Le Jeu des Ombres.

Cette soirée inédite sera l’occasion, non seulement de faire tournoyer le Novarimonde au cours d’une table ronde qui n’a jamais porté aussi bien son nom, mais encore, pour l’auteur du Jeu des Ombres, de faire respirer l’esprit non dans un lieu abstrait (du cerveau ou de l’entendement) mais dans toute sa matérialité : sur la page, dans l’espace, dans notre corps.

17h – « Les Tourbillons », table ronde autour de Valère Novarina, avec Marco Baschera (Suisse), Marion Chénetier-Alev, Céline Hersant, Sandrine Le Pors, Fabrice Thumerel et Amador Vega (Espagne)


19h – « L’esprit respire »

Lectures de fragments du Jeu des Ombres et de Lumières du corps par Valère Novarina.

Réponses et développements du violoncelliste Anssi Karttunen (Finlande), soliste de renommée internationale dont le très large répertoire est à la fois baroque, classique et moderne.

Apparition tourbillonnante de l’accordéoniste Christian Paccoud, qui accompagne la troupe de Novarina depuis plus de vingt ans.

► GALERIE WAGNER (19, rue des Grands Augustins 75006 Paris), Jeudi 19 novembre de 17h à 20h : Signature de l’ouvrage “Les tourbillons de l’écriture” de Valère NOVARINA et d’une sérigraphie numérotée (tirage limité à 50 exemplaires), en parallèle de l’exposition d’une sélection de ses œuvres picturales (du 18 au 21 novembre).

Renseignements pratiques : du mercredi au samedi, 14H30-19H30 ou sur RV.

Florence Wagner : 06 62 16 16 28

Galerie Wagner : 19 Rue des Grands Augustins 75006 Paris (du mercredi au samedi de 14h30 à 19h30 et sur RDV)

4 octobre 2020

[News] News du dimanche

Voici bel et bien un mois d’octobre très riche, dont il faut profiter vu la menace sanitaire qui plane… RV pour des événements avec et/ou autour de Pascal Quignard ; la revue Transbordeur ; Nadège Abadie / Marina Skalova ; Laure Limongi, Jean-Michel Espitallier et Jérôme Game ; Andreas Becker ; Emmanuel Hocquard ; Pierre Escot…

 

► La Galerie Wagner reçoit Pascal QUIGNARD Mardi 6 Octobre à 18h pour la signature du livre Sur le geste de l’abandon (ouvrage relié publié aux éditions Hermann, 2020, format 210 x 260 mm, 196 pages, 27 €), sous la direction de Mireille Calle-Gruber.

« Comment décide-t-on de passer la main ?
Comment décide-t-on de se donner au don , de faire donation de ses manuscrits ? »
(Mireille Calle-Gruber, p. 31)

Cette signature intervient en parallèle de l’exposition consacrée à l’auteur à la Bibliothèque Nationale de France, à qui il a fait don de certaines archives personnelles.

La maîtresse d’Å“uvre de ce magnifique volume qui mérite de figurer dans toutes les bonnes bibliothèques, publiques ou privées, souligne la singularité du geste accompli par l’un des écrivains français les plus reconnus : « Feu les manuscrits ! Ce qui pour la plupart des écrivains, obsédés par la conservation, serait sacrifice (sacrilège ?) apparaît ici dans une adéquate composition soigneusement arrangée. Tel un rite : païen ? biblique ? panthéiste ? athée ? » (21).
Au feu les manuscrits : seuls ceux de Boutès sont au complet, puisque habituellement l’écrivain les détruit par un geste sacrificiel…

Alors, outre le dossier abouti de Boutès, que trouver dans ce précieux reliquaire ? Un inédit de Pierre Frilay et Pascal Quignard, « De taciturnis » ; un commentaire savamment fictionnel sur la Hersé de Poussin ; vingt images commentées « sur le geste perdu de l’abandon » ; un ensemble d’images qui ont servi d’agents catalyseurs à l’écriture ; divers documents autour de Tous les matins du monde et de Terasse à Rome. /FT/

Une sérigraphie originale numérotée de 1 à 50 est proposée en complément du livre.

Sérigraphie Ovidius, Sens, 2013.
Œuvre de Pascal Quignard signée.
Format : 30 x 39 cm
Tirage numéroté et signé de 1 à 50 : livre + sérigraphie : 300 €.

â–º Mardi 13 octobre :

► 30e salon de la revue les 9, 10 et 11 octobre 2020 : Dernière nouvelle ce lundi 05/10 à 17H00 : Salon annulé… On gardera cette superbe affiche en souvenir…
â–º Samedi 17 octobre 2020 à 17:00, Le Monte-en-l’air
Silences d’exils est une expérience humaine et poétique. De 2016 à 2019, Nadège Abadie et Marina Skalova proposent des ateliers d’écriture et de photographie à des hommes et femmes exilé.e.s en Suisse. Une recherche autour de la langue et sa perte, la parole et son absence, le mutisme et la disparition. Dans ce tissage subtil, les éclats de voix plurilingues convoquent les souvenirs de l’auteure et le regard de la photographe. Leurs gestes artistiques se rencontrent pour garder trace des passages, dire le manque. Tout en posant la question: qu’est-ce qui reste ?

 

â–º 38e Marché de la poésie, avec comme d’habitude un éclectisme qui peut désorienter : programme.

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21 novembre 2019

[Chronique] Sylvain Santi, Cerner le réel. Christian Prigent à l’Å“uvre, par Fabrice Thumerel (Dossier Prigent 1/2)

Sylvain Santi, Cerner le réel. Christian Prigent à l’Å“uvre, préface de Michel Surya, ENS éditions, Lyon, en librairie ce 21 novembre 2019, 366 pages, 29 €, ISBN : 979-10-362-0186-8.

« Par où entrer dans l’œuvre imposante, qui s’imposera,
de Christian Prigent ? Par ce livre de Sylvain Santi par exemple,
où tout entre déjà, en totalité ou en partie, de ce qui la constitue :
poèmes, récits, essais, théories et… politique. De ce qui fait
ses liens, parfois contradictoires » (Préface de Michel Surya, p. 21).

Dans une édition soignée, préfacé par Michel Surya qui développe les rapports entre poétique et politique, voici le premier essai sur l’œuvre d’un des poètes français les plus reconnus : suite au premier volume collectif paru en 2017 chez Hermann, Christian Prigent : trou(v)er sa langue, le livre que propose Sylvain Santi, spécialiste de Bataille qui travaille depuis des années sur l’œuvre de Prigent, se concentre en quatorze chapitres répartis en deux parties sur une question centrale – le « réel » – déjà abordée mais pas de façon aussi fouillée.

Au reste, il ne s’agit pas d’une monographie : s’adaptant à son objet, l’auteur ne cherche nullement une impossible exhaustivité, sachant qu’on ne peut cerner cette Å“uvre insaisissable qu’en esquissant des pistes, suggérant qu’il y a de l’innommable, déroulant des fils que les lecteurs devront tisser pour construire leur propre parcours. Son originalité est d’y entrer par de petites mais subtiles portes : le chapitre liminaire d’un essai marquant (« Lucrèce à la fenêtre », Salut les anciens, P.O.L, 2000), qui constitue « une fenêtre ouverte sur l’œuvre de Prigent » (p. 23) ; divers écrits et entretiens pas encore bien connus, ; un Journal de l’œuvide et un Album de Commencement mis en regard d’une première fiction, précisément intitulée Commencement (P.O.L, 1989), qui signe le vrai démarrage de ce qu’on appelle une carrière… Ainsi, un peu comme l’entreprise proustienne prend forme et se développe à partir de la fameuse tasse de thé, toute la première partie du livre découle de la lecture d’un seul chapitre de Salut les anciens : cette brèche offre une véritable ouverture vers l’œuvre entière, prolongée et approfondie, dans la seconde partie, par d’autres saillies du côté de Ce qui fait tenir, du Journal de l’œuvide et des premières fictions. À la synthèse surplombante, au survol synthétique, aux vains propos généralisateurs, l’auteur préfère une critique immanente qui suit les textes sélectionnés au plus près, creusant son propre sillon avec rigueur et méthode : les analyses et références sont pertinentes, les perspectives très souvent inédites, qui s’appuient sur un solide outillage philosophique, rhétorique/linguistique et psychanalytique. Avec Sylvain Santi, manière de critiquer et « manière de flâner » (23) vont ainsi de pair. Dans son journal intellectuel qui vient d’être publié sous le titre de Point d’appui 2012-2018, Christian Prigent y voit « un programme d’écriture et sa réalisation méticuleuse » (P.O.L, p. 257).

L’intérêt d’une telle démarche réside également dans un autre type d’ouverture : aux divers états du champ poétique comme à des figures majeures – telles Lucrèce, Scarron, Baudelaire, Sade, Bataille, ou encore Ponge.

On peut toutefois regretter que les chapitres 2 (« Hériter du père ») et 3 (« Modernité »)  ne soient pas plus approfondis et un peu trop proches des analyses de l’auteur lui-même (trop de citations sans doute) et recroisant parfois des études déjà publiées. On est d’ailleurs surpris de n’y trouver aucune référence à la critique prigentienne, comme si l’on pouvait écrire ex nihilo sur une œuvre déjà consacrée.

10 juin 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier jour du 36e Marché de la poésie, tout d’abord le Libr-20 des volumes (dont une revue) de/sur la poésie ; suivent quatre Libr-événements : RV autour de Bernard Noël et de Laurent Grisel à Paris, avec Griot/Manon dans la région parisienne, sans oublier Poésie civile #15…

Poésie : en ce dernier semestre, LC a reçu, a lu et recommande

♦ Olivier Penot-Lacassagne dir., Beat Generation. L’Inservitude volontaire, CNRS éditions, 2018, 392 pages, 25 €.

REV(u)E : 17, Un thé chez les fous, 2018, 230 pages, 30 €. [Un superbe collectif, avec pour exergue : "Tous ceux qui manquent d’imagination se réfugient dans la réalité"]

♦ Nikola Akileus, Éreintique, éditions Vermifuge, hiver 2017-2018, 140 pages, 15 €.

♦ Édith Azam, Le Temps si long, éditions Atelier de l’Agneau, Limoges, printemps 2018, 78 pages, 15 €.

♦ Gilles Bonnet, Pour une poétique numérique, Hermann, hiver 2017, 376 pages,  €. [Essai très stimulant !]

♦ Didier Bourda, Galerie montagnaise, Lanskine, 2018, 152 pages, 14 €.

♦ Patrick Bouvet, Trip machine, éditions de l’Attente, automne 2017, 132 pages,14 €.

♦ Sophie Coiffier, Paysage zéro, éditions de l’Attente, automne 2017, 144 pages, 14 €.

♦ Bernard Desportes, Le Cri muet, Al Manar, printemps 2018, 96 pages, 18 €.

♦ Dominique Fourcade, Improvisations et arrangements, P.O.L, mai 2018, 464 pages, 24 €.

♦ Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise, édition établie par David Lespiau, P.O.L, mars 2018, 624 pages, 23,90 €.

♦ Christine Jeanney, Yono Oko dans le texte, Publie.net, 2018, 176 pages, 16 €.

♦ Christophe Manon (avec Frédéric D. Oberland), Jours redoutables , Les Inaperçus, 2017, 72 pages, 14 €.

♦ Christophe Manon, Vie & opinions de Gottfried Gröll, Dernier Télégramme, hiver 2017-2018, 120 pages, 13 €.

♦ Véronique Pittolo, Monomère & maxiplace, éditions de l’Attente, automne 2017, 104 pages, 11 €.

♦ Daniel Pozner, À Lurelure, PROPOS2 éditions, 2017, 114 pages, 13 €.

♦ Dominique Quélen, Revers, Flammarion, 2018, 124 pages, 16 €.

♦ Olivier Quintyn, Implémentations/implantations : pragmatisme et théorie critique, Questions théoriques, 2018, 320 pages, 18 €. [Essentiel pour qui veut comprendre la poésie contemporaine]

♦ François Rannou, La Pierre à 3 visages (d’Irlande), Lanskine, printemps 2018, 48 pages, 12 €.

♦ Pierre Vinclair, Terre inculte. Penser dans l’illisible : The Waste Land, Hermann, 2018, 204 pages, 22 €. [Une réflexion fondamentale sur l’illisibilité poétique à partir du célèbre poème de T. S. Eliot]

Libr-événements

â–º Lundi 11 juin 2018, Maison de la poésie Paris, 20H : Carte blanche à Bernard Noël. Avec Bernard Noël, Jean-Luc Bayard, Léonard Novarina-Parant, Jean-Luc Parant, Laurine Rousselet & Esther Tellermann.

Né en 1930, Bernard Noël signe son premier livre Les Yeux chimères, en 1953 et en 1958, Extraits du corps. Ce n’est que dix ans plus tard qu’il publie son troisième ouvrage, La Face de silenc. La publication de ces poèmes lui ouvre alors les portes de l’édition où il travaille comme lecteur, correcteur et traducteur.  À partir de 1971, Bernard Noël prend la décision de se consacrer entièrement à l’écriture. Il compose ainsi une œuvre majeure, (…)

â–º Climats de Laurent Grisel a été écrit sur une proposition de Cécile Wajsbrot, de janvier 2014, bien avant que la future « COP21 » de novembre-décembre fasse parler d’elle, à octobre 2015, et ses lecteurs eurent et ont de quoi déchiffrer le théâtre de cet accord international. Mais ce poème, cette épopée, vient de plus loin et va au-delà, ses  héros sont des ouragans, des peuples en lutte, des arbres, des scientifiques qui brisent les conventions de la décence académique, des montagnes et leurs glaciers, des galaxies, des paysans et des semences libres… 

La comédienne, diseuse, musicienne et chanteuse Anna Desreaux en donne son interprétation, qui est forte et belle, au café-théâtre de La Vieille Grille lundi prochain : le lundi 11 juin à 20h30, 1, rue du Puits de l’ermite 75005 PARIS / Métro Monge [Il est important de réserver au 01 47 07 22 11. Vous trouverez toutes sortes d’informations pratiques sur le site du lieu : https://www.vieillegrille.fr/tiki-view_articles.php?topic=13]

â–º Lundi 18 juin à 19H30, DOC (26, rue du docteur Potain 75019 Paris), Poésie civile #15 : où ça avance…

â–º Vendredi 22 juin à 20H, Parc de Rentilly (1 rue de l’étang 77600 Bussy-Saint-Martin) : Griot/Manon.

14 janvier 2018

[News] Christian Prigent : trou(v)er sa langue, soirée à la Librairie Charybde

Mercredi 31 janvier à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012 Paris) : Christian Prigent : trou(v)er la langue, soirée autour de Christian Prigent animée par Hugues Robert, avec également les deux directeurs du volume issu des Actes du colloque international de Cerisy, Bénédicte Gorrillot et Fabrice Thumerel. Rencontre, lectures et débat dans un lieu magique pour tous les passionnés de ce qui s’appelle littérature.

"À partir de quel point d’inquiétude et d’énigme (de déception du sens)
formons-nous notre fiction de réel ? D’où vient et de quelle nature est la force
qui traverse la masse des informations (dites réalité) et des "sensations"
(dites réel) pour les reconfigurer dans une forme/sens (style, écriture) qui fasse effet
de vérité ?" (extrait inédit du "Journal", décembre 2013, p. 473 du volume).

Depuis 1969 où il fait paraître son premier livre, La Belle Journée, Christian Prigent s’est fait un nom si bien que, quelques soixante quatre livres plus tard et deux cents textes publiés hors volume, il est maintenant reconnu comme l’une des voix majeures de la création littéraire (notamment poétique) contemporaine des quarante dernières années. Aucun colloque ne lui avait été consacré en propre jusqu’à celui organisé en 2014 au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle : cette somme de 556 pages qui vient de paraître il y a quelques mois a réparé ce manque et constitue par ce fait même un ouvrage immédiatement charnière pour l’approche de l’œuvre. Le titre nous plonge d’emblée dans la poétique prigentienne : pour l’écrivain, trouver sa langue présuppose de trouer le tissu des discours constitués qu’on prend ordinairement pour le réel. Il lui fallait "une langue qui fasse de l’air" – de l’R "(merdRe !)". L’"effort au style" est quête "d’épiphanie" (Ça tourne, p. 55).

Il s’agissait d’abord, en rassemblant les meilleurs spécialistes de cet écrivain, de dresser une premier bilan sur les recherches déjà engagées, surtout à partir des années 1985-1990, et portant sur quarante-cinq ans d’écriture, que la réflexion ait concerné Christian Prigent en tant qu’auteur d’une œuvre personnelle protéiforme expérimentant tous les domaines (poésie, essai, roman, théâtre, entretien, traduction, chronique journalistique, lecture de ses textes) et dont il a su déplacer les frontières, mais aussi en tant que revuiste passionnée, lié à un grand nombre de livraisons poétiques, théoriques, artistiques, et ayant lui-même co-fondé la revue d’avant-garde TXT (1969-1993), avec la volonté de démarquer un espace éditorial différentiel par rapport à Tel Quel. Le fil conducteur de la langue, tant ouvertement réfléchie par l’écrivain dans ses essais ou ses fictions, récits et poèmes, s’imposait. L’autre objectif était d’ouvrir de nouveaux champs de recherche et d’infléchir vers des nouvelles directions une réception qui jusqu’à présent était restée trop soumise à la force de théorisation auctoriale de Prigent et dont il n’est pas si facile de s’émanciper, tant les formulations sont solides – on pense au prisme des lectures maoïsto-lacano-Bakhtiniennes très développées par l’auteur dans ses essais réflexifs, en particulier d’avant 1990, et dont il s’émancipe lui-même progressivement depuis quelques années.

L’ouvrage se veut original aussi par sa facture plurivocale délibérée. En effet, les interventions d’écrivains – de l’auteur même et de ses amis de TXT présents au colloque – dialoguent avec les entretiens d’artistes (acteurs, cinéaste, peintre) et avec les interventions de journalistes et d’universitaires français et étrangers du monde entier (États-Unis, Japon, Brésil notamment), tous spécialistes du champ littéraire actuel, commentateurs de longue date de Christian Prigent ou voix critiques plus récents. Les genres sont mêlés (inédits d’écrivains, entretiens, essais et communications universitaires) comme les supports (textes, dessins, photogrammes) à l’image de la convivialité et de la mixité qui a été celle du colloque et qui transparaît à l’état vif, en particulier dans les « entretiens ».

© Portrait de Christian Prigent par Judith Prigent (2013) et de Valère Novarina par Christian Prigent (1978).

â–º Bénédicte Gorrillot et Fabrice Thumerel dir., Christian Prigent : trou(v)er sa langue. Avec des inédits de Christian Prigent (Actes du Colloque international de Cerisy), Paris, Hermann, collection "Littérature", mai 2017, 556 pages, 34 €, ISBN : 978-2-7056-94-10-4.
SOMMAIRE : ici.

â–º Derniers livres de Christian Prigent : Ça tourne. Notes de régie [Carnets de Grand-mère Quéquette, Demain je meurs et de Météo des plages], éditions de l’Ollave, été 2017, 68 pages, 14 €.
Chino aime le sport, P.O.L, été 2017, 176 pages, 18 €. [« En I (Les Enfances Chino, 2013), Chino grimpait la côte "enfance". En II (Les Amours Chino, 2016), il dévalait la pente des "amours". En III (Chino aime le sport), il renroule sur la bobine "histoire" les fils de ses émois sportifs »].

23 janvier 2016

[Chronique] Poétiques contemporaines, d’Apollinaire à Chaton

Alexander Dickow, Laurent Fourcaut et Gaëlle Théval nous offrent d’intéressantes réflexions sur la révolution poétique à l’œuvre depuis un siècle : dépersonnalisation, polyphonie et art du ready-made.

 

â–º Je est un autre : Alexander Dickow, Le Poète innombrable : Cendrars, Apollinaire, Jacob, Hermann, été 2015, 394 pages, 35 €, ISBN : 978-2-7056-8995-7. / Laurent Fourcaut, Alcools de Guillaume Apollinaire : je est plein d’autres, remembrement et polyphonie, éditions Calliopées, novembre 2015, 144 pages, 15,60 €, ISBN : 978-2-916608-62-4.

La thèse que publie le jeune poète américain Alexander Dickow – dont nous avions signalé dès sa sortie le premier texte publié en 2008, Caramboles – part d’un constat, la multiplication d’autoportraits poétiques parus entre 1900 et 1920 ; avec les trois auteurs étudiés, ce fait devient paradoxal dans la mesure où cette surpersonnalisation tranche avec ce qui caractérise désormais la figure du poète : la dépersonnalisation. Aussi le chercheur va-t-il d’abord étudier les mises en scène de soi chez ces trois figures majeures que sont Cendrars, Apollinaire et Jacob, avant de se pencher plus précisément sur leur art de la composition et leurs "parcours initiatiques" (les "récits du devenir-poète") ; les deux derniers chapitres, qui croisent la perspective sociologique mais sans s’y arrêter, portent sur les mises en scène de soi et du nous dans les revues (Les Soirées de Paris, Montjoie !, Nord-Sud, Mercure de France, Sic, L’Elan, Lettres modernes, Les Hommes Nouveaux, La Phalange, etc.) et sur l’originalité des positionnements dans l’espace des possibles contemporain. L’analyse des postures s’avère particulièrement passionnante : en cette période de crise des valeurs qui n’épargne pas l’art, les rapports au personnage de Fantômas permettent d’opposer celle d’Apollinaire (fédérateur) à celle des deux autres poètes (francs-tireurs) ; en revanche, tous trois adoptent une attitude paradoxale vis-à-vis des normes esthétiques dominantes, de sorte que Cendrars est qualifié de "sacré iconoclaste", Apollinaire de "romantique moderne" et Jacob de "néoclassique". Ainsi, vu qu’il n’y a pas plus d’"idéal littéraire" (Apollinaire) que de "nonconformisme absolu" (Breton), et que "la décomposition n’est pas une position" (Jacob), à la subversion ambiante préfèrent-ils la confusion ou l’indétermination normative.

De même, à sa façon, Laurent Fourcaut établit un parallèle entre identité problématique et polyphonie poétique : l’intérêt de cette monographie consacrée à Alcools (1913) réside dans sa dimension synthétique comme dans ses analyses fouillées des textes.

 

â–º Gaëlle Théval, Poésies ready-made, L’Harmattan, automne 2015, 288 pages, 28,50 €, ISBN : 978-2-343-06944-9.

Si les deux premiers volumes évoquent en passant l’art du ready-made en poésie, en voici un dont c’est précisément le sujet, puisqu’il fallait combler un manque : "Cette absence apparente de résonance du ready-made à l’intérieur du champ poétique semble d’autant plus surprenante que le XXe siècle est précisément celui de l’ouverture des frontières entre les arts" (p. 11). Comment expliquer un tel vide ? C’est que le ready-made poétique n’entre pas dans le cadre de l’analyse poétique traditionnelle, qui se concentre sur les caractéristiques thématiques et formelles, le lyrisme en vers ou la poéticité. Il faut attendre 2009 pour une étude critique (Nicolas Tardy, Ready-made textuels, HEAD) ; au tournant du XXe et du XXIe siècle, il était entré dans le champ poétique grâce à un numéro de la revue Action poétique intitulé "Poésie (&) ready-made" (n° 158, 2000).

Mais qu’est-ce qu’un ready-made poétique ? Ni tout à fait un collage, ni tout à fait un plagiat : c’est un emprunt matériel (poèmes objets), visuel ou sonore, un document poétique – au sens où l’entend Franck Leibovici de technologie intellectuelle qui retraite et reconfigure des représentations médiatiques usées. Se fondant sur une démarche intermédiale – puisqu’elle passe du champ des arts plastiques à celui de la poésie -, Gaëlle Théval analyse finement les pratiques les plus variées, du dadaïsme et du surréalisme aux poètes contemporains (Bory, Cadiot, Espitallier, Michot, Molnar, D. Roche, Sivan, Suel…)  : détournements surréalistes et situationnistes, cut ups divers, poèmes trouvés de Kolàr, biopsies de Heidsieck, poèmes métaphysiques de Blaine, événements de Chaton…

Dialogue avec Alexander Dickow

AD. La tournure à propos de la "dépersonnalisation" me paraît légèrement différente de ce que j’entendais dans l’introduction : à mon sens, la dépersonnalisation n’a jamais été dominante du tout dans le champ littéraire ; les dimensions de Flaubert et Mallarmé font largement illusion, et à vrai dire, ceux qui travaillent sur la période dite moderniste ne croient plus vraiment à Friedrich (s’ils y ont jamais vraiment cru). Je pense que le champ a été de tout temps beaucoup plus pluraliste que ne le suggère Friedrich, et la dépersonnalisation elle-même ne date pas de Flaubert ou Mallarmé. Ce sont là deux "options" parmi d’autres, si tu veux. Je soupçonne que tu partages d’ailleurs mon point de vue, mais la tournure de ta réflexion me paraît suggérer, peut-être même malgré toi, que la dépersonnalisation a été un moment dominante. Peut-être ai-je laissé quelque bévue dans le texte qui suggère ce point de vue erroné ; d’ailleurs, cette intro a un peu évolué depuis la thèse.

FT. Tu as raison de souligner ce point : j’ai d’ailleurs corrigé la formulation afin de mettre en évidence ce qui devient paradoxal uniquement pour ces trois figures poétiques.

AD. Le deuxième point, c’est l’expression "sans s’y arrêter" à propos de la sociologie littéraire, qui me paraît un peu discutable ; si je ne consacre que quelques pages à l’abord technique des concepts de "réseau" et de "champ", un des lecteurs de la thèse affirmait que le chapitre dans son ensemble finissait par démolir Bourdieu. Sans prétendre à cela, je pense que c’est vrai que le travail est imprégné de la sociologie littéraire, même s’il la tient en quelque sorte à distance. Tu sembles le reconnaître dans ta remarque sur l’importance des "postures", d’ailleurs, qui est un concept directement venu de J. Meizoz, qui fait de la sociologie littéraire assez proche de ma démarche, c’est-à-dire nourrie des textes littéraires eux-mêmes davantage que des interactions entre individus.

FT. Si tu le permets, je dirai plutôt que tu t’inscris dans le prolongement de Bourdieu et de Meizoz, mais que ta démarche se caractérise par une certaine indétermination : le lecteur ne perçoit pas distinctement l’articulation entre les trois pages théoriques et les études érudites qui suivent, fort intéressantes au demeurant. L’expression "sans s’y arrêter" désigne cette indécision théorique ou ce manque de continuité méthodologique : ton cadre est la sociopoétique, mais tu l’oublies assez rapidement – ce qui, diront les sceptiques, a au moins le mérite d’éviter tout systématisme.

Quoi qu’il en soit, je tiens à te remercier pour ce dialogue libr&critique.

AD. Je pense que je dois assumer – jusqu’à un certain point – cette indétermination théorique à l’égard de la sociologie littéraire, dans la mesure précisément où je me méfie de la logique totalisante tout à fait assumée par Bourdieu, que j’admire pourtant. C’est sans doute l’une des implications du "polar herméneutique" consacré à Fantômas, car un réseau concerne des interactions locales, non totalisables, et l’articulation de ce concept est pour moi un genre de geste sceptique. Mais comme tu l’as bien vu, les théories du réseau se situent bel et bien dans le prolongement de Bourdieu, quand bien même elles seraient construites "contre" lui. Meizoz, en revanche, assume tout à fait sa dette par rapport à Bourdieu et Alain Viala, qui lui ont permis de pousser plus loin son enquête passionnante.

30 avril 2013

[Chronique] Franck Salaün, Besoin de fiction (nouvelle édition), par Jean-Nicolas Clamanges

Franck Salaün, Besoin de fiction. Sur l’expérience littéraire de la pensée et le concept de fiction pensante. Nouvelle édition revue et augmentée. Hermann, printemps 2013, 117 pages, 15 €; ISBN : 978-2-7056-8702-1.

« Ce qui est bon est deux fois bon s’il est court » écrivait au XVIIe siècle le jésuite Baltasar Gracián, dans son traité de L’Homme de Cour. Conformément à ce principe d’économie discursive, l’essai aussi enlevé que substantiel dont il sera question ici ne compte qu’une centaine de pages. Il y est question de la fiction comme mode de la pensée. Non pas comme relais d’un savoir, instrument d’une pédagogie ou allégorie d’une idée, ni même comme polyphonie d’énoncés plus ou moins philosophiques, mais seulement comme œuvre de l’esprit en tant qu’il conduit avec lui-même ce dialogue intime du penser réfléchissant qui semble bien être le propre de l’homme, pour autant qu’il s’y exerce.

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