Libr-critique

25 septembre 2019

[Chronique] Fanny Garin, Des disparitions avec vent et lampe, par Christophe Stolowicki

Fanny Garin, Des disparitions avec vent et lampe, Isabelle Sauvage(29), « présent (im)parfait », printemps 2019, 96 pages, 15 €, ISBN :  978-2-490385-01-0.

À bris de vers cassants comme cristal de roc où la roche friable ajoure de page en page sa portée de blanc, des disparitions émaillant le propos, hoquettent les virgules intempestives (« ivre-moi, que je te sente /// ne voulais pas le, dire », « poitrail blanc entre les eaux lèvres les vents / tombent les // jambes elles ////battre le liquide trouble sans ton corps je ne, coule »). Péroraison longtemps tenue en haleine, un poème du mot à mot teste les mots à blanc, « crime » y compris, jusqu’à ce qu’au bal du réel celui que l’on sentait monter, l’arpégé mot « amour », le mot âme ourle le suspens.

D’insolente syntaxe compressive perfusionnelle (« sauf une lampe qui est vraie dit-oncela // et sa couleur jaune qui s’étale et que quelqu’un éteint »), personnages principaux le vent  (« avec le vent il pleut toujours cela efface ») et la lampe de peu de lampée, plutôt de simple récurrence – dans ce premier (de petit format) triptyque plutôt que recueil, Fanny Garin, par ailleurs comédienne et dramaturge, « trace » la maîtrise d’une écriture concentrant des effets de théâtre qui la gauchissent et l’arriment aux planches d’un lever de rideau. À cahots de chaos, des échanges de répliques se profilent dans l’innommé, le surligné. Pièce en trois actes dont le blanc serait le personnage principal et les mots secondaires, seconds d’aire et de « corps ». Pièce qui dépèce, rapièce et réinvente où il vente sans répit la poésie. Malgré tous les appels à témoin (« entendez-vous », « qui préfères-tu oui toi », « non // si », « mais que voulez-vous / voir oui vous », « voyez-vous » ahanant en syncope, elle claudique de pause en ligne mélodique à passer le témoin.

Réponses, « non » de préférence, à un questionnaire qui, suivant l’exemple de Gertrude Stein, se passe de points d’interrogation. De « pulsion » en « toc », la langue de la psychologie folle du logis. Sur l’orbe de l’ivresse un « bateau coule » jouant à « bateau coule et puis non /// les gerbes d’eau lorsque l’on place sa bouche / sur les trous ». Rarement l’espace paginal exploité avec tant de liberté, un poème s’ajoure à la verticale exponentielle (« lèvres // les, / lè / vres tant à coup qui // ralentissent ralentissent  // ne, di //s ////paraître que disiez-vous ») de l’été, de l’étang, de l’étendue plate comme « vent dehors ». Enchantant en déchant le blanc, « s’en va le vent // loger le fou sort au ventre d’autres » et se recharger à mitraille.

 

12 septembre 2018

[Chronique] Anne Malaprade, Parole, personne, par Christophe Stolowicki

Anne Malaprade, Parole, personne, éditions Isabelle Sauvage, mai 2018, 102 pages, 17 €, ISBN : 978-2-917751-94-7.

Par temps cuistres l’air se charge de particules didactiques, anions, cations que catalysent des spécialistes, hommes de préférence ; dames parfois, d’échec & mat.

De « formules toutes faites et formules à faire » : la langue une arme dont le double tranchant s’est émoussé, le fendant simple aiguisé. De « livres, livres, livres à perte, livres à dégueuler, beaux livres, livres oubliés, livres signés, livres trouvés dans les poubelles, livres à ordures. Régulièrement elle fait des courses » – non, des cours. L’or dure en plomb, le magistère, fleuri fané naguère (Bergotte, Merleau-Ponty), a mué en cri de guerre. Les âmes mortes des bêtes qui ont meuglé à bout touchant, matière des matières professionnelle, tourmentent l’âme des éleveurs. Science n’est pas culture mais misère de l’âme.

D’offrande démonstrative (« Touchez et prenez-en tous. Touchez-moi toccata toute ») dont l’art trahit, annonce la technique ; d’écriture opérationnelle, efficiente, usurpant le chant du rhapsode de son boustrophédon, labourant son pré carré, son timbre poste, notre chagrin de peau ; d’autorité non d’auteur mais d’enseignante, de seconde main, d’impolitesse viscérale.

De femme en femme une lignée matricielle, déverbale syncopée où s’inscrit un homme, Paul fils de Pauline la folle – le secret de famille. « Anne année zéro » peut lancer sa fusée. Dans l’autre fresque fondatrice, ni jumelle ni amébée, les hommes par ouï-dire. Dans la résultante série d’enfants où « les sœurs renoncent aux héritages des frères » un autoportrait se dessine où les laisses de prose respirent sur un point-virgule. Bille en tête entête si n’enfièvre pas, rouletabille contre ses calots cale son billot. Mes préventions cèdent.

« L’excellence au pied. // Demain un corps doit parler, expliquer, démontrer, lire et délier, exposer, écrire, demander, interroger, exiger, réciter et faire réciter, demain son corps tient le sens jusqu’aux citations, tenir le temps, tenir l’espace, tenir la chronologie, tenir les grecs, tenir aux grecs, conduire les barbares vers une thrace intérieure […] Demain l’estrade et le tableau […] demain une autre respiration ».

L’enfant veut dire à personne. Plus tard elle découvre Ulysse tapi en elle, déroule celui de langue cyclopéenne comme géhenne, ou simple gêne, ou simple haine. La seconde main passe la main, la main courante, l’amen « des livres allergènes », l’âme 1 court la prétentaine jusqu’à 19 et réitère en vers avers ce qu’en vers de prose elle a milliaire frayé.

Au jour d’ouï, dans ce huis clos avec les livres, un inouï, un inédit, un nain lu, un nain nu chausse ses bottes de non-lieu. De non-profération qui infère dans la plaie (« une nuit pour vieillir et apprivoiser le désastre, une nuit pour un visage irrespirable ») extraits l’enracinement au carré, la puissance cube d’arrachement. Rien au-delà, toutes opérations d’algèbre rhétorique suspendues, les mâles équations au septième degré de foudre ; le corps suinte en ses humeurs coupables ; la langue prise en ses rets enserrée d’un lacis féminin pluriel, d’une sangle de femelléité.

Elle m’envoûterait si voûtes étaient plancher.

« Je dormirai dans la cave à contre-corps. Tout encore s’y fait langue morte. »

De « maladie d’une âme sous-exposée », sous-stimulée, « tourn[ant] en creux » – surgie dans le surplis, le plissé suzette, le suze & ruse, les montagnes russes, les poupons gigogne ; dont le corps pets cache, à pis coûtant, engage sa mue comptant ; du tunnel de son « éconduite » sort en sifflant le train de mots, en soufflant son panache de fois deux fois dix-neuf.

Maintenant à rebours. À « sauts dans le contre-être » qu’une rigueur assèche. À « contre-vie ». D’un mal des ardents les charbons.

Palimpseste de nuit se gardant braise, la couverture d’Isabelle Sauvage toujours aussi belle.

31 août 2018

[Chronique] Jean-Pascal Dubost, & Leçons & Coutures II, par Christophe Stolowicki

Jean-Pascal Dubost, & Leçons & Coutures II, Isabelle Sauvage, mai 2018, 116 pages, 16 €, ISBN : 978-2-917751-96-1.

Autrement dit (qu’en moyen français), lectures et filiations. Une première plaquette d’hommages (et de quelques éreintages, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, voire Venaille) était parue en 2012 chez la même éditrice. De même propos, archaïsant en gageure les contemporains et brusquant de langue drue bop et rock les anciens peu usités qui composent et renouvellent le fond de culture jubilatoire de Jean-Pascal Dubost, le nouvel opus, glossaire amoureux sans ordre alphabétique, se distingue d’entrelarder plus étroitement Anciens, « Renaissants », Modernes et contemporains, poètes et prosateurs, un essayiste, pâtissés au même moule de madeleines peu proustiennes à la faveur d’une contrainte : neuvains de prose d’une seule phrase, un tiret pour point final. Le lecteur (s’) y rencontrera, méconnaîtra, contrariera, réparera, écartera, écourtera, radoubera, rallongera, rassurera à raz de songeur loisir. Rimbaldiens et mallarméens n’y échangeront pas leurs livrées. Les échoués (Rodanski, Kafka) massacrés ici aussi.

Cela dit, ne boudons pas notre bonheur de lecture du pandémonium second (comme vent favorable) en regard ou contrepoint de fugue du panthéon premier. Ici une croche tient parfois lieu d’esperluette et les auteurs d’appoint nommé, de point perlé, à point recuits de légende, si la plupart moins connus qu’en Coutures premières à quelques éclatantes exceptions près (Nietzsche, actualisant le baudelairien aristocratique plaisir & privilège de déplaire – « élitiste, disent-ils ; élitaire dit-il ; et, eh ! devenir mauvaise conscience de son époque, une gageure, car l’époque est, d’office, fermée, aux poètes » –), les auteurs seconds, dis-je, ceux qui secondent de minutes premières le procès séculaire, appellent déjà un tiers livre de quart rab&lais(s)ien.

Tel Alain Rey le coordinateur de bibles étymologiques illustrant comment « l’engauloisé latin se métissa de langues migrantes et de mots migrateurs comme les oiseaux et de gents mots barbares et forestiers et d’arabe savant ». Tel Bernard Collin ouvrant le bal, donnant le la « à chaque pas de page … d’exploser mille fois de grande Joie dans l’urgence et sous la pression de la Mort ». Dans la chambre d’échos d’un ou une (ici Isabelle Pinçon) qui « travaille les livres dans son tablier les mains remplies d’autres mains ». De François Béroalde de Verville à Robert Angot de l’Éperonnière, fidèle à son siècle, entre-deux siècles d’empreinte tardive, jointive – irritant, délectable Jean-Pascal Dubost dont tout est pastiche et rien, rien n’acrostiche sinon sur pointes grasses et mines de couleur.

D’érudition cryptant culture, et la nature à l’avenant, de tropisme réitéré pour le concentré lettré sapide pourvu que vie n’y mêle trop son sel, son amertume – un chef-d’œuvre de l’intelligence goûteuse pure mieux que critique de la quantième raison.

24 mai 2017

[Chronique] Jean Yves Cousseau, Intempéries, par Tristan Hordé

Jean Yves Cousseau, Intempéries (photographies), textes de Éric Audinet, Tom Raworth et Sarah Clément, éditions Isabelle Sauvage, hiver 2016-2017, 96 pages, 25 €, ISBN : 978-2-917751-70-1.

 

   Le livre associe étroitement photographies et textes, comme d’autres déjà parus dans la belle collection "Ligatures" des éditions Isabelle Sauvage. Une note précise qu’il a été initié par le photographe au début des années 1990 sans avoir pu alors être publié.

   Dans ses proses, Éric Audinet invente à partir des photographies un voyage, celui des sentiments, mais il faut entendre ici une signification particulière du mot : les sentiments, dans le vocabulaire de la chasse, ce sont les traces que laisse le gibier. Sera donc conservé ce qui demeure d’une saison, l’hiver, dans divers lieux (le parc Meiji à Tokyo, Anchorage), avec dans un aéroport une mise en scène du froid (un ours, une forêt au-delà des baies vitrées) telle qu’elle est parfois reconstituée dans les livres. D’autres traces sont suivies et leur ensemble donne à parcourir des thèmes qui se rattachent à la vie d’aujourd’hui. Dans le square se dépose quelque chose d’indéfinissable né de la présence des enfants et des vieillards, et Audinet associe ce « résidu » à un propos de Flaubert. Quand, sur les photographies, les draps volent au vent ou qu’une femme termine son strip-tease devant un drap, sont évoqués films, livres, lieux liés plus ou moins directement aux draps de lit (la morgue, les films de Cassavetes, un roman de Mauriac, etc.). On connaît aussi la fin de la nuit (Bordeaux, les abattoirs à l’aube), l’arrivée sur la plage, le désert de l’amour, à Londres — une rupture, le souvenir du Mystère de la chambre jaune —, le « monde pas encore commencé (au cinéma) ». Le voyage, dans la ville d’Évora, résume peut-être tout ce que l’on peut lire dans les images — ou dans la vie ? —, puisqu’il est « sous le signe du faux-semblant, du trompe-l’œil, de la carte postale et de l’illusion ». La ville rassemblerait à la fois des éléments du Désert des Tartares, des films de Sergio Leone, de John Ford, et le narrateur, après avoir vu les milliers d’ossements fixés sur les murs d’une chapelle, conclut : « la vie est un film ». Dernière prose autour d’images de la nature, dont on sait qu’elles entrent dans des cadres, comme celui du "paysage" (ce que confirme la littérature), alors que la géographie apprend que « le modelé de la nature » peut avoir d’autres usages, notamment « soulever, ici ou là, le sentiment de la bête ou de l’ennemi, sur le point de s’évanouir. »

   Tom Raworth, dans les poèmes de "Pense un titre" (traduits par Jacques Roubaud et Marie Borel), interprète — comme on interprète une partition — de façon bien différente les photographies. Pour chacune, les personnages d’une très brève fiction sont différents, on passe d’un "ils" à  un "il" sans qu’il y ait de rapport entre ces pronoms. De spectateurs devant des films ou des fragments de films, on passe à une variation non à partir de ce que représentent les images, mais en retenant l’opposition entre couleurs et noir et blanc — opposition qui, par ailleurs, pourrait être celle des films. L’unité des poèmes vient peut-être de ce qu’ils traduisent un sentiment d’inquiétude, comme s’il fallait toujours s’attendre à être en danger, ce qu’exprime l’image du feu, « le moment de panique » ou les « sales trucs » rencontrés. Le trouble, l’absence de sérénité sont fortement présents dans un poème autour de l’image d’une femme nue qui court dans un pré ; ce n’est pas sa nudité qui importe dans ce qui est retenu d’elle :

            grand vase noir

            agitant ses bras

            toujours mécontente de tout

            tous les ans les mêmes tourments

Petit tableau auquel est ajouté un personnage : « sans crier quand il est tombé / par-dessus les escaliers » ; chute conclue au vers suivant, le dernier du poème : « elle répandait son cerveau ». Les photographies ne peuvent apparaître comme des moments fixés de la vie et des choses mais, illusions, elles sont ici des prétextes à « cré[er] une [autre] illusion » par les mots.

     À partir de photographies peuvent donc se construire des textes de genres différents, qui ont cependant pour point commun de mettre en scène un/des personnage(s). Sarah Clément construit une histoire ("Bluff") autour de ce qui se passe après une rupture amoureuse, mais le lecteur ne sera jamais sûr que les deux personnages, il et elle, sont les acteurs de cette rupture. De nombreux éléments contribuent aux effets de réel : des indications sur le lieu — un port, des bateaux,  le nom de Marseille —, la transcription d’une conversation dans un café, le récit de faits par le truchement d’un Journal, d’où des précisions sur la durée — d’avril à décembre, sans pourtant que l’on sache si l’histoire se déroule sur une seule année —, la présence dans le texte d’un bulletin de la météo marine. On pourrait ajouter l’introduction d’un capitaine irlandais et de la strophe d’une chanson classique de marins en anglais. On peut aussi relever les décalages entre telle photographie et le texte qui la suit : l’image de la stripteaseuse brune, nue, est suivie d’une rêverie sur une femme blonde : « Parle la Blonde, même si tes mots sont comme une langue étrangère que nous ne comprendrons plus demain. Brille la Blonde tes yeux comme des néons. (etc.) » On relève également un pastiche du « beau comme » de Lautréamont avec « …c’est beau comme des talons qui claquent sur un trottoir, comme un bruit de hanches qui roulent et de mains dans les poches, comme un décolleté plongeant (etc.) », pastiche d’autant plus marqué qu’il est dans le Journal de elle, précédé  de « J’aurais voulu faire collection de toi. » Avant tout, c’est bien le récit d’une rupture, avec la tentative d’oublier ce qui fut — ou celle de se souvenir.

   Trois écrivains regardent les photographies de Jean Yves Cousseau et trois fictions sont écrites : peut-être trouvera-t-on un fil conducteur commun, celui du malaise à vivre dans le monde d’aujourd’hui, dû en partie aux images retenues, majoritairement images de la nuit. En tout cas, longue vie à la collection "ligatures", ouverte en 2014 avec Versailles Chantiers de Christine Veschambre et des photographies de Juliette Agnel.

23 septembre 2016

[Chronique] Isabelle Baladine Howald, Hantômes, par Jean-Paul Gavard-Perret,

Isabelle Baladine Howald, Hantômes, Editions Isabelle Sauvage, été 2016, 64 pages, 13 €, ISBN : 978-2-917751-64-0.

Pour Isabelle Baladine Howald, ne rien dire, ne rien montrer aiderait l’esprit à ne pas conclure tout en sauvegardant sa distinction. Mais c’est parce que dans l’inexprimable fomentent des merveilles qu’il faut tenter de le faire parler. Pour y parvenir, l’auteur passe de l’univers privé à la sphère publique afin que l’absolu de ce qu’il tente de circonscrire ne sente jamais la négligence. Pour autant l’affect seul ne s’élève jamais au rang de vérité, il nous rend au mieux suspects à l’existence, même s’il reste le seul garant du peu qu’on est. L’auteur, pour le prouver, écrit à propos de l’amant : « Je ne recevrai pas tes baisers – jamais –  tu n’auras / – jamais –  donné un baiser / à moi – à personne » Et à l’épreuve du temps, à mesure que « la cessation de respirer » avance, surgit ce que souligne Antoine Emaz au sujet du livre : « l’évidence brutale de la perte et l’impossibilité de l’accepter. »

Le jeu de l’écriture devient donc périlleux : il plonge dans le blanc à mesure que la « bouche s’emplit de neige » et signe un empêchement hérité autant de Mallarmé que de Beckett. Celle qui se dit « femme des glaces dépourvue d’un usage normal des cinq sens », trouve dans cette « infirmité » sensorielle de quoi ouvrir la poésie à un chant particulier. Tout se fomente dans la syncope et le spasmodique et en une sorte de surgissement tétanisé qui secoue les poches de silence de l’être, comme si le manque sensoriel ouvrait l’écriture à d’autres paradoxales perspectives, à des lieux qui débarrassent du poème le tout-venant prétentieux et ornemental.

La poétesse n’a de cesse de partir, revenir, défaire, rebâtir dans le ressac de ses phrases ou de leurs lacunes afin d’arracher à l’innommable un peu de son secret. Loin des mélancolies et des nostalgies (fidèle en cela à une de ses « figures de proue », Marina Tsvetaeva), l’auteur crée le trouble à coups d’ondes courtes comme seuls éléments érectiles devant le silence sans nom. On se retrouve dans le maintenant d’un autre temps, puisque sa poésie n’a de cesse de décaler ce qu’on peut appeler le réel ou la présence au profit d’ombres et de silhouettes, ombres et silhouettes que nous ne sommes pas : mais faire bouger ces « hantômes » nous comble.

Ce n’est plus la force de déclamation, la naïveté de l’élan, mais le manque qui sauve la poésie. Celui-ci – avec ce qui se tait – sait faire vibrer la blancheur de la page blanche jusqu’à offrir au lecteur à la fois un peu de sens à l’état pur et un peu de vérité intacte, tacite. Elle émerge comme le point de vibration le plus intense de la poésie. Au dévers du sensoriel et en prenant la vie à l’envers, elle devient une suite d’empreintes sur la neige en des lignes de fuite coupées par tacts brefs du quitté ou de l’impossible – au nom peut-être de ce qui fut trop brûlant et s’est métamorphosé en glace.

12 novembre 2015

[Chronique] Angela Lugrin, En-dehors, par Tristan Hordé

Angela Lugrin, En-dehors, éditions Isabelle Sauvage, coll. "Singuliers pluriel", été 2015, 160 p., 18 €, ISBN : 978-2-917751-57-2.

 

Les prisons ne sont plus des lieux où ceux qui ont été mis à l’écart de la société après jugement sont totalement abandonnés à eux-mêmes ; même si le nombre de prisonniers qui souhaitent suivre un enseignement reste faible, il est en progression. Angela Lugrin a enseigné la littérature à la prison de la Santé pour les épreuves de français du baccalauréat, avec au programme Le Cid et Les Liaisons dangereuses, et c’est ce travail d’un an qui est l’objet de En-dehors. On ne lira pourtant pas un compte rendu des difficultés à enseigner en milieu carcéral : elles ne sont pas plus importantes qu’au collège ; on apprendra plus sur sa manière de faire lire des textes ‘’classiques’’ à des détenus qui, dans leur vie présente, sont fort loin des subtilités de la littérature — l’un d’eux écrit d’ailleurs fort justement : « Mon état actuel ne me permet pas d’avoir les idées claires ». La professeure abandonne les schémas scolaires, fondant la lecture des textes sur les réactions de ces lecteurs particuliers, quitte à longuement argumenter pour mettre en cause des propositions pour le moins conventionnelles vis-à-vis des femmes et de la société. Ainsi, quand ils voient en Chimène le modèle négatif de toutes les femmes, elle explique que les mots sont les seules armes de la jeune femme ; sachant cependant que pour les prisonniers Chimène, comme elle l’écrit, « c’est un peu moi et mes papiers ». Cependant, le fait d’insister sur la validité de toute « lecture libre » qui s’appuie sur le texte, de rejeter la lecture d’autorité finit par avoir des effets : au fur et à mesure que l’étude des Liaisons dangereuses progresse, « on avance […] dans le texte avec une vérité que je ne connais plus dans les écoles au-dehors des murs. » L’année s’achève avec le succès de plusieurs à l’examen, mais le récit d’Angela Lugrin, d’une certaine manière, relate moins ce qu’a été sa pratique d’enseignante que sa vision des prisonniers et ses propres rapports au monde.

Dans En-dehors, le lieu ‘’prison’’ est ambigu ; pour ceux qui y sont enfermés, ce n’est pas un lieu « où la langue interroge sans fin l’aurore et les ruines » — la littérature — mais où seule la question de la libération a un sens. Angela Lugrin, elle, revient régulièrement à cette idée qu’elle abandonne à la porte de la prison « la précipitation de la vie », et qu’elle entre chaque fois « dans un espace à l’abri, une terre de l’enfance, un lac noir de chagrins d’adultes ». On comprend alors qu’elle écrive, quand elle en sort : « la porte qui s’ouvre sur la rue de la Santé, sur Paris […], on ne peut pas dire que ce soit un retour à la réalité. Ce serait plutôt le retour à nos enfermements respectifs. » L’enfance qu’elle évoque, c’est d’abord la sienne, quand elle rencontrait les malades que soignait son père dans un hôpital psychiatrique, quand elle se souvient aussi d’un « vieux rêve, un rêve de l’enfance, un rêve de prison », quand elle s’imagine à l’écart de toute institution, un peu « brigand ».

C’est pourquoi elle ne se demande pas pourquoi ses étudiants ont été jugés et enfermés, et ce n’est pas seulement parce que ce savoir risquerait alors de gêner sa pratique d’enseignante : pour elle, ce qu’elle cherche à retenir des prisonniers, c’est « ce qui leur reste, lorsque même le crime les a désertés » ; voyant par exemple dans un rêve deux jeunes détenus, ce qui la frappe c’est que « leur visage est celui d’enfants ». Cette enfance, elle est constamment présente, dans la « fragilité d’un regard », dans une voix, dans la lecture d’un texte ou quand un détenu tombe de sa chaise : sa chute provoque un rire général et « ils sont comme des enfants et j’ai encore le rôle de la maîtresse ». Parallèlement, dépouillés de leur passé, de leur échec à vivre au dehors, tous lui apparaissent beaux ; son frère, médecin, peut lui reprocher d’en faire des « portraits angéliques », elle les voit cependant « comme des pauvres, ou des seigneurs d’un autre âge » et, devant des initiales tatouées (VMI), elle écrit « je trouve ça beau » quand on lui en donne le sens, ‘’vaincu mais indompté’’.

Si l’on ne retenait que ces passages du livre, on parlerait de fascination pour le monde carcéral. Les choses ne sont pas si simples. Angela Lugrin n’ignore pas du tout la violence qui règne dans la prison, pas plus que celle qui y a conduit ses étudiants ; elle observe aussi que l’enfermement marque les corps jusque dans la démarche et elle a en tête cette remarque d’un détenu, « Vous ne pouvez rien pour nous ». Plus encore, elle a vite compris qu’il lui fallait être « « en-dehors » », refuser toute ambiguïté dans sa relation avec les uns et les autres, pas au nom d’on ne sait quel principe mais pour conserver le regard particulier qu’elle porte sur les détenus, et il faut bien entendre ce qu’elle définit comme ‘’distance’’ ; « La distance comme une pudeur, une prudence face au réel de la douleur. Si la distance est trahie, la beauté disparaît, l’impensable peut surgir. »

24 septembre 2015

[Livre] Anne Malaprade, Lettres au corps, par Jean-Paul Gavard-Perret

Anne Malaprade, Lettres au corps, éditions Isabelle Sauvage, coll. "présent (im)parfait", 2015, 48 pages, 10 €, ISBN : 978-2-917751-50-3.

 

Habitée des œuvres qui résonnent en elle, Anne Malaprade peu à peu écrit son corps (d’enfant, de mère, de femme) dans une sorte d’éternel présent où l’être est tiré de sa nuit par la pluralité des « adresses » . Cette approche permet progressivement de donner une réponse au « qui je suis », voire au « si je suis » de Beckett. Dans une fausse écriture épistolière l’écriture coule par le jeu les mots qui la composent  de peu. Les mots ne sont jamais dans la lumière : pour preuve le noir d’ombre dont ils sont faits. Avec le temps ils s’  « incolorent » mais suscitent la même hypnose.

La poésie ne revient pas à inscrire un passé ou un devenir : juste à tenir dans le présent à mesure qu’ils avancent en produisant leur eux-mêmes à tâtons dans la recherche d’un possible coup de dés qui – Mallarmé l’a appris – n’abolira rien. D’un manque émis : demeure l’éclipse rien que l’éclipse, mais d’où un rai de lumière peut jaillir à condition de ne jamais faire de l’écriture un miroir. A l’inverse, pour Anne Malaprade, il s’agit de préférer le rébus à l’image. Là quelque chose se dit. La nuit tombée annonce une nouvelle insomnie, coule et s’échappe à travers des cloisons percées…

Peu à peu la naissance a enfin lieu et la mort se meurt,  parce que le temps est tué en tant qu’imperméabilité abstraite, idéale, absolue. Cela enchaîne l’être à ce qu’il est comme le chat à son vomi. Ce qui n’empêche pas de vivre en une succession d’enfers et de paradis en ce qui guérit les être lucides d’un désir d’immortalité. Dès lors la poésie met fin à l’inconséquence de l’être mis en exergue chez Proust : " s’il n’y avait pas l’habitude, la vie devrait paraître délicieuse à des êtres qui seraient à chaque heure menacés de mourir – c’est-à-dire à tous les hommes." La poésie permet donc par son exercice une autre reprise de contact avec le réel en ses profondeurs.

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