Libr-critique

10 septembre 2019

[Chronique] Karine Parrot, Carte blanche, l’état contre les étrangers, par Ahmed Slama

Karine Parrot, Carte blanche, l’état contre les étrangers, La Fabrique, printemps 2019, 304 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-35872-179-0.

Les ouvrages traitant des immigrés ou plus précisément de la condition des immigrés en France sont assez rares, voire inexistants en dehors du champ universitaire. Voilà pourquoi « Carte blanche », publié aux éditions de la Fabrique, est un ouvrage unique, permettant de saisir d’une manière assez concrète le système qui régit, actuellement, le contrôle des étrangers en France. L’ouvrage que nous livre Karine Parrot est fascinant à bien des égards ; la composition d’abord, fluide et claire composée de quatre parties se focalisant, chacune, sur une question afférente à la condition des étrangers en France ; la nationalité, la frontière, le contrôle de l’immigration légale et enfin le contrôle de l’immigration illégale. Nous procéderons donc à une exploration succincte de ces quatre parties en gardant à l’esprit qu’il est impossible de rendre minutieusement compte d’une telle somme, tant abondent les exemples – tirés de cas concrets, Karine Parrot étant membre du GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigré.es) –, les discours d’hommes et de femmes politiques ou encore les textes de lois.

Distinguer pour mieux contrôler

Commençons donc par la question de la nationalité, concept qui ne va pas de soi, et qui dispose d’une histoire bien à lui.  S’intéresser à cette « pure construction juridique », c’est s’attaquer au fondement de cet « outil façonné par l’état pour scinder en deux la population présente sur son territoire » (p. 11). Et c’est en explorant l’historicité de la notion de nationalité que Karine Parrot parvient à dégager la manière dont l’état instrumentalise la « nationalité » dans sa gestion des populations. Ainsi les quatre constitutions élaborées entre 1791 et 1799 disposent chacune d’une définition du « citoyen français », mais aucune n’isole la qualité de français de celle de citoyen ; « le fait de s’établir en France est bien l’élément déterminant de la citoyenneté » (p. 13). Mais c’est avec Napoléon Bonaparte et le Code civil de 1804 que se forgeront les prémisses de la nationalité telle que nous la connaissons aujourd’hui ; « est français l’enfant né d’un père français » portant « un premier coup – déjà presque fatal – à ce lien politique entre l’individu et l’état » (p. 14) et qui ne va cesser de s’aggraver au fil des décennies, restreignant de plus en plus les conditions d’accès à la nationalité française.

À partir de 1921, et l’instauration de la carte d’identité, les réformes successives vont illustrer des usages nouveaux de la population étrangère : « repeupler, coloniser, déporter, tandis que la distinction avec l’étranger est elle-même utilisée pour alimenter un discours autour de la race ou de l’identité française ». Validant ainsi les deux acceptions de « distinction » ; distinguer dans le sens de différencier, mais également distinguer en valorisant l’un au profit de l’autre. Un mouvement qui ne va cesser de prendre de l’ampleur jusqu’aux proportions que l’on connaît aujourd’hui.

Affermir les barrières

 Tout comme la nationalité, le contrôle des frontières nationales est une pratique assez récente. Elle remonte à la Première guerre mondiale qui « marque une première étape vers la gestion des frontières : pour la première fois, l’appareil d’état entreprend d’organiser l’immigration. » L’objectif étant de remplacer la main d’œuvre françaisepartie au front en organisant « le transport, le recrutement puis le retour de près de 220 000 travailleurs importés des colonies françaises et de Chine » (p. 50). Avec la Grande guerre, les frontières vont faire l’objet d’une surveillance accrue. La frontière étant l’élément principal d’entrée des étrangers sur le territoire, s’y opérera le tri des individus susceptibles de faire (ou non) leur entrée sur le territoire selon les besoins de l’état en main d’œuvre, assignant les étrangers aux besoins du marché du travail. L’état cherche systématiquement à éviter que les étrangers ne s’émancipent de leur condition, en mettant en place « la carte d’identité et de circulation » qui va permettre d’exercer un contrôle continu sur les étrangers, notamment en matière d’emploi. Il sera impossible à un étranger ayant obtenu une carte de « travailleur agricole » d’être dans tout autre domaine ; l’étranger est cantonné, de fait, aux emplois les plus pénibles et les plus précaires. La libération et l’après-Guerre mondiale sont le témoin du développement d’une mythologie encore à l’œuvre aujourd’hui, celle de l’assimilation, qui distingue, dans la population étrangère même, l’étranger désirable (les émigrés italiens par exemple) de l’étranger indésirable (essentiellement nord-africain), ce dernier étant considéré comme « inassimilable ». Mais c’est surtout avec 1962 et l’indépendance de l’Algérie que l’appareil répressif étatique va être mis en branle (et ce jusqu’à aujourd’hui) avec une violence exponentielle, et qui fait bien souvent fi du droit élémentaire des individus. Violence accrue par la construction européenne qui verra les pays de l’union se doter de moyens militaro-policiers pour empêcher toute entrée illicite sur un territoire devenu difficile, voire impossible d’accès[1].

Immigration légale et illégale, trier, contrôler, précariser, discipliner 

Les frontières verrouillées, il sera d’autant plus simple à l’état de trier et de choisir les éléments les plus utiles parmi les millions d’hommes et de femmes désirant quitter ou fuir leur pays. Ainsi s’opère un tri minutieux des étrangers susceptibles d’entrer sur le territoire français ou plus généralement européen. Ce tri a pour premier critère l’argent, « les personnes riches de nationalité étrangère n’éprouvent le plus souvent aucune difficulté à franchir les frontières, obtenir le droit de vivre en France, faire venir leur famille, exercer le métier de leur choix. » Quant au reste de la population étrangère, si celle-ci a pu obtenir le précieux sésame lui ouvrant le droit au séjour en France, le chemin sera ardu, l’état veillant à précariser de plus en plus la vie des étrangers en France – et cela passe d’abord par l’effacement de la carte de séjour pluriannuelle, en la remplaçant dès que cela est possible pour l’état par des cartes de séjour disposant de durée de validité courte, un an, quand ce n’est pas quelques mois pour les employés. En automatisant de plus en plus les préfectures, transformant ce qui ne devrait être qu’une formalité, à savoir renouveler sa carte de séjour, en véritable chemin de croix, quand le renouvellement n’est pas refusé arbitrairement selon des critères qui échappent à l’étranger ou l’étrangère qui se voit refuser le séjour (légal) en France. L’état agit de deux manières : « il durcit sans cesse les conditions à remplir pour être admis au séjour et, dans le même temps, il précarise à l’infini les personnes admises à vivre en France » (p. 123).

Nous pourrions continuer longtemps ainsi au sujet de cette carte blanche donnée à l’état pour le contrôle et la domination des étrangers et étrangères. Ceci n’étant qu’un bout de la lorgnette de l’abjection à l’œuvre et dont Karine Parrot rend compte de manière chirurgicale, une lecture à la fois difficile, mais ô combien libératrice pour celui qui écrit ces lignes et qui s’est confronté (se confronte encore) à cette machinerie ; car c’est en comprenant et saisissant les déterminismes qui nous agissent que nous obtenons la capacité d’infléchir le cours de choses.

[1]Lire au sujet de la question des visas l’excellente fable politique d’Arno Bertina, Des lions comme des danseuses, La Contre Allée, 2015.

6 avril 2018

[Livre – double chronique] Nathalie Quintane, Ultra Proust, par Jean-Claude Pinson et Fabrice Thumerel

Nathalie Quintane, Ultra Proust. Une lecture de Proust, Baudelaire, Nerval, La Fabrique éditions, mars 2018, 188 pages, 12 €, ISBN : 978-2-35872-161-5.

Jean-Claude Pinson  : Habiter le monde (de Proust ?)…

Vif, enlevé, insolent, roboratif, un livre qui donne aussi beaucoup à penser sur l’inépuisable question des liens entre littérature et politique. 

La thèse de Nathalie Quintane (pour aller très vite) : la littérature est là pour aggraver les choses, faire le négatif, et non pour réparer le monde (selon le titre d’un livre récent d’Alexandre Gefen). À bas la bonté !, il s’agira donc d’arracher Proust à une doxa lénifiante, bourgeoise (à "Madame Figaro"), qui ne veut voir en lui que la sensibilité et le style, oblitérant ce que Walter Benjamin appelait sa "malice abyssale". 

L’aggravation, comme "pratique poétique résolument moderne" n’est toutefois pas simple "travail de la langue" (qui se réduirait à lui-même comme "objet d’auto-contemplation"). Ce qui revient à poser à nouveaux frais la question de l’engagement (de la "valeur d’usage" de la littérature). Et là nous sommes comme paralysés par "la peur de faire quelque chose de bête – dogmatique caricatural". On a beau souvent proclamer que le roman est une "arme politique", ce n’est là, concernant la littérature mainstream, qu’une "métaphore à usage strictement littéraire et commercial, en cette rentrée 2017".

Nathalie Quintane de se tourner alors vers Nerval, ce "contrebandier des lettres", "dé-francisé et affranchi par le romantisme allemand" et son Witz. Nerval et sa "poétique du dérangement" qu’elle range parmi les "irréguliers de la narration", lui consacrant, à la suite du Proust du Contre Sainte-Beuve, des pages incisives.

À la suite de Nerval (de Baudelaire, de Bataille…), il s’agit donc de "refaire de l’infaisable", d’inventer à nouveau. Et Quintane d’ajouter : "Parlant d’infaisable, je ne pense pas par là à des sorties qui ne seraient qu’esthétiques, mais à des actes simples et symboliques forts, comme ce geste d’arracher la chemise d’un directeur de ressources humaines (un beau geste au demeurant)".

A-t-on, en juxtaposant ainsi ces deux sortes d’"infaisables" (des textes et des gestes politiques), avancé d’un pas dans la pensée des liens entre littérature et politique ? Pas sûr.

Au risque de proposer quelque chose de "bête et de dogmatique", je reviendrai encore, pour ma part, vers la vieille idée, hölderlinienne, d’une "habitation poétique de la terre". Elle porte avec elle, me semble-t-il, une promesse émancipatoire qui est de l’ordre d’un positif "indéconstructible" (le mot est de Derrida à propos de Marx). Loin d’être étrangère à l’horizon révolutionnaire, elle lui est, selon moi, consubstantielle. Elle est à l’œuvre, par exemple chez Vallès (un "irrégulier de la narration" très injustement sous-estimé), quand il défend l’idée d’un "luxe commun" qui serait un "luxe pastoral". Et cette idée pastorale, ce rêve subversif d’une Arcadie, il ne serait sans doute pas difficile de la trouver aussi chez Nerval, dans son écriture où se conjoignent les deux registres du "naïf" et du "sentimental" (tels que Schiller les a pensés).

Fabrice Thumerel : Débanaliser Proust…

Inspiré, je retente l’expérience ultra-proustienne, retire de leur écrin les huit volumes de poche ocres et rouges, numérotés de 30 à 37, que j’avais dévorés entre quatorze et quinze ans (en bonne logique proustienne, n’est-ce pas, tout bon lecteur doit toujours relire une œuvre dans ce qui pour lui constitue l’édition originelle !) : inoubliable senteur du papier, ineffable saveur d’un monde né tout entier d’une tasse de thé… bercements au rythme cadencé des phrases, heures exquises dans les ek-stases des réminiscences… sacerdoce du style, salut par l’art… Comme si la résurrection du passé ne s’accompagnait pas d’une insurrection contre son temps – contre le temps même…

À quoi sert la littérature aujourd’hui, si ce n’est à passer son BAC ? Dit autrement, dans le dialogue croustillant qui inaugure l’ouvrage iconoclaste : "La littérature, en 2017, c’est comme pisser dans le violon de Morel" (p. 23) – référence ô combien proustienne. Et Proust aujourd’hui, justement ? En un nouveau siècle où la conception idéaliste de Proust a triomphé, pour Nathalie Quintane, l’auteur de la Recherche est devenu "l’abbé Pierre du roman moderne" (21), récupéré qu’il est par des lectures moralisantes et esthétisantes. Qui plus est, un abbé dont le bréviaire est beuvien… L’essence de la littérature réside désormais dans la quête de soi par l’écriture, c‘est un fait entendu… Mais aussi dans la quête biographique qui permet à un Compagnon de s’étendre sur un "porte-cigarettes Tiffany" assez compromettant pour l’icône des Lettres… D’où le verdict de l’écrivaine : un "Oubli Obligatoire de Proust, pendant un demi-siècle"… Rien moins que cela.

Car, pour elle, on confond souvent écriture et pain d’épice : nulle sucrerie chez Proust, Baudelaire ou Nerval… Au reste, l’auteur de la Recherche a su débarrasser ces derniers de leur gangue aseptisante. Il ne faut jamais oublier les excès de Proust, Baudelaire ou Nerval, leur travail du négatif : c’est ce qui constitue leur modernité. Si "génie" de Proust il y a, il ne se réduit pas à nous ramener à nous-mêmes en catimini, il ne réside nullement dans la maîtrise de la langue – quelle prétention ! Combien de fats aujourd’hui encore se drapent dans le lin blanc du Beau-Style ! Comme Baudelaire, Proust vise non seulement à fustiger la bêtise ambiante, mais encore à travailler au corps sa propre part de bêtise ; et Proust comme Baudelaire et Nerval sont pris à part entière par leur travail de dérangement :
« Le "travail de la langue" est une chose absurde quand on ne comprend pas qu’il ne se réduit pas à lui-même comme objet d’auto-contemplation ; ou plutôt, quand on l’a oublié. Baudelaire n’a pas écrit les Petits poèmes en prose pour "révolutionner le langage poétique" et coiffer Gautier au poteau ; la rage contenue qu’il y met, y compris à l’égard de lui-même, prouve assez qu’il entendait littéralement faire déchanter le second Empire » (54).
« Le polygénérisme d’Angélique, dans Les Filles du feu, redoublé par le polygénérisme du livre lui-même, peut être entendu comme un acte, au sens quasi juridique du terme […], puisque Nerval y manifeste clairement son intention de poser la littérature (et le poète) comme ce qui "fait tout déranger" » (79-80).

En cela, Nathalie Quintane rejoint l’ambition qu’assignait Pierre Bourdieu à une critique de type sociohistorique : opérer une réactivation de l’expérience créatrice, une historicisation des œuvres afin d’en offrir la débanalisation et la réinterprétation.

1 mars 2018

[Chronique] Laurent Cauwet, ou le pavé dans la mare artistique, par Fabrice Thumerel

Laurent Cauwet, La Domestication de l’art. Politique et mécénat, La Fabrique éditions, automne 2017, 162 pages, 12 €, ISBN : 978-2-35872-156-1.

â–º Rencontres avec Laurent Cauwet pour son livre La Domestication de l’art. Politique et mécénat : jeudi 1er mars à 19H, Librairie Texture (94, Avenue Jean Jaurès 75019 Paris), avec Véronique Pittolo ; le vendredi 2 mars à 19H, Librairie Transit (45 boulevard de la Libération, 13001 Marseille) ; samedi 3 mars, 19H, à La Boutique de La Ciotat (8, rue des Frères Blanchard).

Le point de départ de Laurent Cauwet, qui se situe en droite ligne de la pensée debordienne, est le constat que la société du spectacle a phagocyté la sphère artistique, dont l’autonomie est par conséquent en voie de disparition. Le champ artistique est annexé par ce que l’éditeur/auteur nomme l’"entreprise culture" : les institutions publiques comme privées n’ont de cesse de domestiquer en le divertissant un public le plus large possible et une foule de créateurs de tous poils en obtenant leur servitude volontaire. Cette dernière formule nous fait songer à Pierre Bourdieu, dont l’un des derniers travaux portait sur la révolution conservatrice dans l’édition : à la bipolarisation du champ littéraire (espace autonome versus espace commercial) succède la domination d’une vaste zone interlope où se recyclent les formes et les thèmes propres à la modernité ; d’où l’avènement de bricoleurs géniaux devenus experts dans l’art de récupérer, voire de subvertir des valeurs consacrées de l’art moderne comme la notion même de "subversion", la "liberté créatrice"… La "bohème" : "Portée par l’entreprise culture, la bohème affichée est une catégorie des classes moyennes, de celle qui jouit avec arrogance de ses privilèges, de ceux qu’on octroie en contrepartie d’une employabilité à toute épreuve" (p. 53). Le gain de l’opération est de taille : le rejet de tous ceux qui doutent de cette bohème sponsorisée/subventionnée dans la catégorie pestiférée de "réactionnaires" ; et bien entendu sont antimodernes tous ceux qui s’opposent à cette néo-modernité qui est un ersatz de la Modernité (CQFD). Désormais triomphe le simulacre : "Ce qui est demandé à l’artiste n’est plus de produire des gestes critiques, mais d’obéir à l’injonction de produire des gestes critiques" (45).

L’auteur énumère les conséquences pernicieuses de cet état de fait : prolétarisation des artistes et des poètes (transformation des noms en labels) ; prédominance du festif et de l’événementiel ; totalitarisme culturel, c’est-à-dire hégémonie de la culture-pour-tous comme forme élaborée du bien-vivre-ensemble ; patrimonalisation des formes artistiques socioculturellement admissibles et marginalisation de tout ce qui n’est pas intégrable ; mise à mort de l’esprit critique au profit d’une logique consensuelle… Et le polémiste de soulever les paradoxes les plus brûlants : à la lutte des classes a succédé la lutte des places, mais à quoi bon se battre si l’enjeu est d’être larbinisé par l’entreprise-culture ? Pourquoi prétendre écrire pour tous, alors que la réception de la poésie est par essence limitée ?

Il faut dire que la définition de la poésie que défend Laurent Cauwet est conforme à des décennies d’engagement (oui, engagement, et non pas ce nouveau terme à la mode, "implication", qui n’implique que les moins impliqués) : "La constellation poétique est le non-lieu où se réinventent les mots pour dire le monde qui nous entoure ; où est remise en question la langue de la domination" (23). Son panthéon, ce sont quelques revues des années 60-80 qui l’incarnent : "Les Lettres (des Garnier), Ou (d’Henri Chopin), Doc(k)s (de Julien Blaine), Robbo (du même), Émeute (de Serge Pey), CÉÉ (de F. J. Ossang), L’Humidité (de Jean-François Bory)… puis TXT (de Christian Prigent), Banana split (de Jean-Jacques Viton et Liliane Giraudon), Nioques (de Jean-Marie Gleize)…" (20). Avec un tel lignage, il ne peut que s’inscrire dans la radicalité : ou l’artiste cède aux sirènes de l’entreprise-culture, ou il poursuit son combat solitaire et exigeant, sans la moindre subvention – et avec tous les -SANS. Cette position rappelle un peu celle du théoricien Olivier Quintyn dans Valences de l’avant-garde. Essai sur l’avant-garde, l’art contemporain et l’institution (Questions théoriques, 2015) : après avoir décrié l’actuel "jeu de faire-semblant qui se persuade que l’art s’identifie intégralement à un pôle de résistance actif aux logiques de la domination sociale", il opte pour un "activisme souterrain", "une guérilla de la marge, de la minorité, de l’invisibilité" (p. 99 et 101).

L’ancien éditeur d’Olivier Quintyn, proche également d’auteurs Al dante comme Sylvain Courtoux et Christophe Hanna pour leur refus de toute compromission, dénonce « l’inépuisable maxime collaborationniste du "si c’est pas moi, c’est un autre. Alors à quoi bon…" » (40) et va jusqu’à mettre les artistes devant leurs responsabilités : "Le problème n’est pas d’où vient l’argent. Il est de savoir ce qu’implique, pour l’artiste, d’accepter cet argent : non seulement les comptes qu’il doit rendre à ceux qui le financent mais aussi le contexte dans lequel l’œuvre se trouve dès lors insérée – les financements et les partenaires donnent une couleur aux œuvres et aux gestes" (51). Pour lui, accepter quelque fonds que ce soit, c’est tolérer une atteinte à la liberté créatrice et s’exposer à la censure – comme Larissa Sansour par Lacoste et Frank Smith par Cartier. Et de fustiger les collusions entre monde de l’art et monde de l’argent, institutions publiques et institutions privées (exemple : Grand Palais / Louis Vuitton). Et de dévoiler la stratégie politique du Tout-culturel (mécénat public) : "les grandes messes festives prescrites par l’entreprise culture (fêtes de la musique, gay pride, Banlieues bleues, Printemps des poètes, Nuit des musées, Paris-plage et autres festivals, biennales, triennales…) ont pour fonction principale d’occulter la guerre sociale" (35). Mais aussi la stratégie commerciale du mécénat privé, dont il explicite ainsi le discours, insistant sur l’alibi que constitue l’humanisme new look : « "Oui nous sommes riches, oui nous gagnons beaucoup d’argent. Mais nous sommes des gens de cœur, et aimons l’humanité. Et cet argent que nous gagnons honnêtement, nous n’hésitons pas à en reverser une partie pour le bien-être de tous et pour participer à la grandeur de notre civilisation" » (91). La face cachée de cette propagande : les pratiques anti-humanistes de ces entreprises (nuisances, malversations, exploitation !) ; leur passé trouble (collaboration de Vuitton durant la Seconde Guerre mondiale ; l’argent de Cartier provient de l’apartheid)… Et pourtant les expositions organisées par les principales fondations fonctionnent bien : alors, que demande le peuple ? La réponse de Laurent Cauwet est des plus cinglantes : par exemple, Cartier participe au "travail de lissage de toute pensée critique, en substituant l’exaltation de la bonne conscience et de la morale à la réflexion politique" (117).

Pour incisif et stimulant que soit cet essai qui se compose de 17 chapitres plus ou moins longs suivis de 6 annexes, il n’en comporte pas moins deux limites. La première est d’ordre méthodologique : non seulement il manque une mise en perspective de ces nouvelles pratiques par rapport à l’histoire du mécénat en France et en Europe, mais en outre on peut regretter une certaine hésitation entre perspective sociologique et analyse politique. La seconde est d’ordre contextuel : une bonne partie des écrivains que Laurent Cauwet a publiés chez Al dante, adeptes d’une écriture exigeante, se sont précipités à l’appel des fondations (Vuitton, Ricard, etc.)… Comment (s’)explique-t-il ce phénomène, nous n’en savons rien à la fin de notre lecture. À ces réserves s’ajoutent ces questions fondamentales : doit-on forcément vivre dans la précarité pour être un véritable créateur ? Où commence et où s’arrête la compromission : quand un artiste, un poète, un dramaturge, ou encore un comédien bénéficie d’une subvention publique ou d’une résidence dans un lieu plus ou moins prestigieux, quel est l’impact véritable sur le processus créateur ? Un éditeur doit-il refuser toute subvention, y compris du CNL ? N’est-ce pas suicidaire ? N’y a-t-il aucune différence entre mécénat privé et mécénat public ?

25 février 2018

[News] News du dimanche

Avant vos Libr-événements de mars (RV à la Maison de la poésie Paris, Maïsetti/Koltès, Virginie Gautier, les 10 ans de Publie.net), en UNE : Laurent Cauwet, ou Le pavé dans la mare artistique… Et des passages égrenés en lisant/zigzaguant/méditant…

UNE : Laurent Cauwet, ou Le pavé dans la mare artistique… /Fabrice Thumerel/

â–º Rencontres avec Laurent Cauwet pour son livre La Domestication de l’art. Politique et mécénat (La Fabrique éditions, 2017) : jeudi 1er mars à 19H, Librairie Texture (94, Avenue Jean Jaurès 75019 Paris) avec Véronique Pittolo ; le vendredi 2 mars à 19H, Librairie Transit (45 boulevard de la Libération, 13001 Marseille) ; samedi 3 mars, 19H, à La Boutique de La Ciotat (8, rue des Frères Blanchard).

En avant-première, le début de ma chronique à venir tout bientôt :
Le point de départ de Laurent Cauwet, qui se situe en droite ligne de la pensée debordienne, est le constat que la société du spectacle a phagocyté la sphère artistique, dont l’autonomie est par conséquent en voie de disparition. Le champ artistique est annexé par ce que l’éditeur/auteur nomme l’"entreprise culture" : les institutions publiques comme privées n’ont de cesse de domestiquer en le divertissant un public le plus large possible et une foule de créateurs de tous poils en obtenant leur servitude volontaire. Cette dernière formule nous fait songer à Pierre Bourdieu, dont l’un des derniers travaux portait sur la révolution conservatrice dans l’édition : à la bipolarisation du champ littéraire (espace autonome versus espace commercial) succède la domination d’une vaste zone interlope où se recyclent les formes et les thèmes propres à la modernité ; d’où l’avènement de bricoleurs géniaux devenus experts dans l’art de récupérer, voire de subvertir des valeurs consacrées de l’art moderne comme la notion même de "subversion", la "liberté créatrice", la "bohème"…

En lisant, en zigzaguant…

♦ "au-dehors des humanolisses glissent et broutent la pelouse pendant la pause déjeuner ils ascenseurisent en troupeau terne et se merguezent et se moquettent grise frites froides. rapidement leurs cerveaux glacés se creusent par habitude ou se pizzagrillent d’autres bureautent seuls leur sandwich parcellisés dans un coin. au-dedans un suicidinformaticien s’agrippe à une table il tente vainement de tapoter sur son clavier xanaxé intranquille" (Beurk, Le Salariat pue, Caméras animales, 2018, p. 37).

♦ "Petite vie
passée au simple" (p. 66).

"Fibrée à l’intérieur et lisse à l’extérieur" (p. 11) : la meilleure parade, non ?

"Des comédies, je mâche prudemment
le rose putride" (p. 45).

Le poète n’est-il pas celui qui "réside où la chose se dit moindre" ?  (Marie de Quatrebarbes, Gommage de tête, Éric Pesty éditeur).

Libr-événements

â–º Trois RV à ne pas manquer en mars à la Maison de la Poésie :

â–º Vendredi 2 mars à 18H, rencontre avec Arnaud Maïsetti pour sa biographie de Bernard-Marie Koltès (éditions de Minuit) au Coupe-Papier (19, rue de l’Odéon 75006 Paris).

â–º Jeudi 8 mars, lecture-projection de Virginie Gautier :

â–º Pour les 10 ans des éditions Publie.net, RV mardi 20 mars à 19H à la Médiathèque François Sagan :
8 rue Léon Schwartzenberg – 75010 Paris
Métro : Gare de l’Est, lignes 4, 5, 7 (Sortie 8 Bld de Magenta)
Bus : Gare de l’est, lignes 30, 31, 32, 35, 47

LECTURES ET PERFOMANCES
– Nadine Agostini
– Julien Boutonnier
– Virginie Gautier
– Fred Griot
– Anne Savelli
– Joachim Séné

8 février 2018

[Chronique] Emmanuèle Jawad, Anecdotes et statut du poète

Le poète insupportable rassemble 24 anecdotes prélevées dans le milieu poétique. Elles en mettent ainsi en évidence certains caractères propres, ouvrant, par ce répertoire, à la réflexion critique et à une perspective théorique. Christophe Hanna, dans une préface éclairante intitulée Logique de l’anecdote, définit notamment l’anecdote sous l’angle d’un « rituel de reconnaissance ». Il relève la rigueur de la démarche de Cyrille Martinez dans son travail (« faits auxquels il a lui-même assisté ou dont il a été un des protagonistes »). Une première version de ce texte a été publiée en 2016 (éditions D-Fiction). Si la circulation des anecdotes permet une « reconnaissance entre pairs », les procédés mis en place dans le traitement poétique des anecdotes et les opérations effectuées sur le matériau même des anecdotes renvoient à des pratiques et des processus de littérarisation (ainsi procédé d’anonymation). On notera la présence d’une des anecdotes (« erreur sur la biographie »), d’un livre à l’autre, celle-ci faisant poème dans le dernier livre également de Patrick Beurard-Valdoye (Le vocaluscrit section Le métier de poète). La mise en circulation des anecdotes s’opère ainsi en marge des lectures publiques jusqu’aux livres eux-mêmes de façon transversale. Plusieurs publications récentes ouvrent à une dimension réflexive et critique du milieu poétique, dans des approches néanmoins très différentes : analyse des rapports de la culture, d’un milieu poétique en particulier avec les lieux de pouvoir et un système de domination, dans un rapport de classes (La domestication de l’art de Laurent Cauwet), critique acerbe des conditions matérielles dans les manifestations poétiques et lectures publiques (Le vocaluscrit dans sa seconde section). Dans La domestication de l’art, la culture, en tant qu’entreprise, se trouve redéfinie prioritairement sous l’angle de la coercition. Le questionnement concernant le statut du poète traverse les livres et l’actualité d’un milieu poétique. L’approche sociale et politique rejoint les préoccupations et les enjeux d’une reconnaissance.

â–º Cyrille Martinez, Le Poète insupportable et autres anecdotes, préface de Christophe Hanna, éditions Questions théoriques, décembre 2017, 128 pages, 8 €.

â–º Patrick Beurard-Valdoye, Le Vocaluscrit, éditions Lanskine, automne 2017, 102 pages, 14 €.

â–º Laurent Cauwet, La Domestication de l’art. Politique et mécénat, La Fabrique éditions, automne 2017, 168 pages, 12 €.

24 septembre 2017

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche automnal, retour sur les livres reçus en été que recommande LC (et pas encore recensés), puis nos premiers Libr-événements d’octobre : Novarina ; F. Smith, L. Giraudon & J. Game ; S. Moussempès & A. Boute.

Libr-critique a reçu cet été, a lu et vous recommande (20 titres)

♦ Julien d’ABRIGEON, P.Articule, Plaine page

♦ Véronique BERGEN, Gang blues ecchymoses, Al dante ; Luscino Visconti. Les Promesses du crépuscule, Les Impressions Nouvelles ; Hélène Cixous. La Langue plus-que-vive, Honoré Champion

♦ Patrick BEURARD-VALDOYE, Le Vocaluscrit, Lanskine

♦ Jean-François BORY, Terminal Language, Plaine page

♦ Béatrice BRÉROT, SplAtch !, Color Gang

♦ Fabrice CARAVACA, Mon nom, Plaine page

♦ Laurent CAUWET, La Domestication de l’art. Politique et mécénat, La Fabrique éditions

♦ Jacques DEMARCQ, Suite Apollinaire, Plaine page

♦ Kadhem KHANJAR, Marchand de sang, Plaine page

♦ Sandra MOUSSEMPÈS, Colloque des télépathes, éditions de l’Attente

♦ Nadège PRUGNARD, M.A.M.A.E & autres textes, Al dante

♦ Sophie SAULNIER, Le Massicot, éditions Le Lampadaire

♦ Sébastien RONGIER, Les Désordres du monde. Walter Benjamin à Port-Bou, Pauvert

La Poésie motléculaire de Jacques Sivan, Al dante

♦ Frank SMITH, Le Film de l’impossible, Plaine page

♦ Nicolas VARGAS, A-vanzar, Plaine page ; V.H.S (Very Human Simplement), Lanskine

♦ Martin WINCKLER, Les Histoires de Franz, P.O.L

Libr-événements

â–º Samedi 7 octobre, Collège des Bernardins (20, rue de Poissy 75005 Paris) : Une poétique du devenir / Valère Novarina. Réservations : frederique.herbinger@collegedesbernardins.fr

Si l’art n’est pas d’abord considéré en tant que création d’œuvres d’art mais comme manière d’être au monde, intéressant tout homme et toute société, si la foi n’est pas seulement considérée en tant que doctrine mais comme vérité vécue, capable d’illuminer et de transformer le monde, alors, loin d’être seulement en rapport d’interaction, d’interdépendance ou de ressemblance, l’art, la foi et le politique sont une même dynamique, une unique réalité vivante.

La présence de jeunes artistes réunis autour du thème du devenir, et celle de l’écrivain, metteur en scène, peintre et dessinateur, Valère Novarina, donneront un tour concret à la réflexion de ce colloque qui vient conclure deux années de recherche du séminaire Esthétique et théologie.

PROGRAMME

Matin – Centre Sèvres

  • 10h30 – 11h15 La théologie, l’art, le politique : quelle question ? Quelle recherche ?
    Alain Cugno
    , philosophe, professeur au Centre Sèvres, co-directeur du département de recherche Parole de l’Art au Collège des Bernardins
  • 11h15 – 12h Le sens tactile de la théologie
    Patrick Goujon
    , professeur en théologie spirituelle et dogmatique au Centre Sèvres
  • 12h – 13h Présentation de l’exposition Devenir au Collège des Bernardins en mars 2018
    Sophie Monjaret
    , artiste
  • 13h – 14h30 Pause déjeuner

Après-midi – Collège des Bernardins

Comment l’œuvre littéraire de Novarina, parce qu’il sait être un "inactuel", parvient à se dégager des sujets brûlants de l’actualité pour les inscrire dans un mouvement plus vaste, et ainsi à faire le pari d’un renouvellement des images de l’homme. Laure Née

  • 14h30 – 15h15 L’unité dynamique de la théologie, de l’art, du politique : ce que créer veut dire
    Jérôme Alexandre
    , docteur en théologie, co-directeur du département de recherche Parole de l’Art au Collège des Bernardins
  • 15h15 – 16h Valère Novarina : le pari du devenir
    Laure Née
    , agrégée de Lettres et docteur en littérature
  • 16h – 16h15 Pause
  • 16h15 – 17h15 Projection, « Ce dont on ne peut parler, c’est cela qu’il faut dire  ». Film de Raphaël O’Byrne sur Valère Novarina
  • 17h15 – 17h45 La parole ouvre la pensée
    Table ronde autour de Valère Novarina
      Avec :

    Jérôme Alexandre, docteur en théologie, co-directeur du département de recherche Parole de l’Art au Collège des Bernardins
    Dominique de Courcelles, directrice de recherche au CNRS au sein du centre Jean Pépin-École normale supérieure Ulm
    Alain Cugno, philosophe, professeur au Centre Sèvres, co-directeur du département de recherche Parole de l’Art au Collège des Bernardins
    Laure Née, agrégée de Lettres et docteur en littérature
    Valère Novarina, écrivain, metteur en scène, peintre et dessinateur

â–º Vendredi 13 octobre à 20H, RV à la Maison de la poésie Paris :

â–º Maison de la poésie Paris, Lecture-performance vendredi 20 octobre – 20h : Sandra Moussempès & Antoine Boute, « Paranormal & Biohardcore »

Dans Colloque des télépathes Sandra Moussempès nous plonge dans une ère victorienne aux accents gothiques avec les sœurs Fox qui communiquent avec les esprits. En parallèle, l’auteure convoque un autre ère, tout aussi étrange, celle des années 69-71 à Hollywood, temple des sectes hippies et des starlettes en devenir.
Dans Opérations biohardcore, Antoine Boute décrit une galerie de personnages hétéroclites sur le point de faire la révolution “biohardcore”. Ces personnages créent des utopies loufoques temporaires, et tentent tous de réveiller le chaman qui sommeille en eux.
Ce soir, ces deux poètes et écrivains proposent une lecture croisée mêlant chants, performances et audio-poèmes autour des liens étranges entre états modifiés de conscience, communication avec les esprits et nécessité de tendre vers le noyau dur du vivant, “le hardcore de la vie”.
À lire – Sandra Moussempès, Colloque des télépathes & CD Post-Gradiva, éd. de l’Attente, 2017 – Antoine Boute, Opérations biohardcore, éd. des Petits Matins, 2017.
tarif : 5 € / adhérent : 0 €

3 avril 2012

[News] Passions d’avril…

De Marseille à Lyon, ne manquez pas ces deux rendez-vous : Le peuple manque-t-il ? ; exposition Stanislas RODANSKI.

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29 janvier 2012

[News] News du dimanche

Sans oublier ceux annoncés les deux derniers dimanches, on ne manquera pas de noter les Libr-événements à venir sous huitaine (Courtoux et Bertin à Lille, concert parl# et soirée Distorsion à Paris, expo (C)rève à Strasbourg…) ; après un "Pleins feux" sur les dernières publications de La Fabrique, on découvrira ensuite une nouvelle rubrique, plus poétique que politique à proprement parler : Libr-campagne (Cuhel/Heirman)…

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8 janvier 2012

[News] News du dimanche

En cette reprise 2012, un édito : "L’année du réveil ?" (FT) ; des libr-événements (Prigent, Pessan, centre Databaz, poésie & politique…).

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