Karine Parrot, Carte blanche, l’état contre les étrangers, La Fabrique, printemps 2019, 304 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-35872-179-0.
Les ouvrages traitant des immigrés ou plus précisément de la condition des immigrés en France sont assez rares, voire inexistants en dehors du champ universitaire. Voilà pourquoi « Carte blanche », publié aux éditions de la Fabrique, est un ouvrage unique, permettant de saisir d’une manière assez concrète le système qui régit, actuellement, le contrôle des
étrangers en France. L’ouvrage que nous livre Karine Parrot est fascinant à bien des égards ; la composition d’abord, fluide et claire composée de quatre parties se focalisant, chacune, sur une question afférente à la condition des étrangers en France ; la nationalité, la frontière, le contrôle de l’immigration légale et enfin le contrôle de l’immigration illégale. Nous procéderons donc à une exploration succincte de ces quatre parties en gardant à l’esprit qu’il est impossible de rendre minutieusement compte d’une telle somme, tant abondent les exemples – tirés de cas concrets, Karine Parrot étant membre du GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigré.es) –, les discours d’hommes et de femmes politiques ou encore les textes de lois.
Distinguer pour mieux contrôler
Commençons donc par la question de la nationalité, concept qui ne va pas de soi, et qui dispose d’une histoire bien à lui. S’intéresser à cette « pure construction juridique », c’est s’attaquer au fondement de cet « outil façonné par l’état pour scinder en deux la population présente sur son territoire » (p. 11). Et c’est en explorant l’historicité de la notion de nationalité que Karine Parrot parvient à dégager la manière dont l’état instrumentalise la « nationalité » dans sa gestion des populations. Ainsi les quatre constitutions élaborées entre 1791 et 1799 disposent chacune d’une définition du « citoyen français », mais aucune n’isole la qualité de français de celle de citoyen ; « le fait de s’établir en France est bien l’élément déterminant de la citoyenneté » (p. 13). Mais c’est avec Napoléon Bonaparte et le Code civil de 1804 que se forgeront les prémisses de la nationalité telle que nous la connaissons aujourd’hui ; « est français l’enfant né d’un père français » portant « un premier coup – déjà presque fatal – à ce lien politique entre l’individu et l’état » (p. 14) et qui ne va cesser de s’aggraver au fil des décennies, restreignant de plus en plus les conditions d’accès à la nationalité française.
À partir de 1921, et l’instauration de la carte d’identité, les réformes successives vont illustrer des usages nouveaux de la population étrangère : « repeupler, coloniser, déporter, tandis que la distinction avec l’étranger est elle-même utilisée pour alimenter un discours autour de la race ou de l’identité française ». Validant ainsi les deux acceptions de « distinction » ; distinguer dans le sens de différencier, mais également distinguer en valorisant l’un au profit de l’autre. Un mouvement qui ne va cesser de prendre de l’ampleur jusqu’aux proportions que l’on connaît aujourd’hui.
Affermir les barrières
 Tout comme la nationalité, le contrôle des frontières nationales est une pratique assez récente. Elle remonte à la Première guerre mondiale qui « marque une première étape vers la gestion des frontières : pour la première fois, l’appareil d’état entreprend d’organiser l’immigration. » L’objectif étant de remplacer la main d’œuvre françaisepartie au front en organisant « le transport, le recrutement puis le retour de près de 220 000 travailleurs importés des colonies françaises et de Chine » (p. 50). Avec la Grande guerre, les frontières vont faire l’objet d’une surveillance accrue. La frontière étant l’élément principal d’entrée des étrangers sur le territoire, s’y opérera le tri des individus susceptibles de faire (ou non) leur entrée sur le territoire selon les besoins de l’état en main d’œuvre, assignant les étrangers aux besoins du marché du travail. L’état cherche systématiquement à éviter que les étrangers ne s’émancipent de leur condition, en mettant en place « la carte d’identité et de circulation » qui va permettre d’exercer un contrôle continu sur les étrangers, notamment en matière d’emploi. Il sera
impossible à un étranger ayant obtenu une carte de « travailleur agricole » d’être dans tout autre domaine ; l’étranger est cantonné, de fait, aux emplois les plus pénibles et les plus précaires. La libération et l’après-Guerre mondiale sont le témoin du développement d’une mythologie encore à l’œuvre aujourd’hui, celle de l’assimilation, qui distingue, dans la population étrangère même, l’étranger désirable (les émigrés italiens par exemple) de l’étranger indésirable (essentiellement nord-africain), ce dernier étant considéré comme « inassimilable ». Mais c’est surtout avec 1962 et l’indépendance de l’Algérie que l’appareil répressif étatique va être mis en branle (et ce jusqu’à aujourd’hui) avec une violence exponentielle, et qui fait bien souvent fi du droit élémentaire des individus. Violence accrue par la construction européenne qui verra les pays de l’union se doter de moyens militaro-policiers pour empêcher toute entrée illicite sur un territoire devenu difficile, voire impossible d’accès[1].
Immigration légale et illégale, trier, contrôler, précariser, disciplinerÂ
Les frontières verrouillées, il sera d’autant plus simple à l’état de trier et de choisir les éléments les plus utiles parmi les millions d’hommes et de femmes désirant quitter ou fuir leur pays. Ainsi s’opère un tri minutieux des étrangers susceptibles d’entrer sur le territoire français ou plus généralement européen. Ce tri a pour premier critère l’argent, « les personnes riches
de nationalité étrangère n’éprouvent le plus souvent aucune difficulté à franchir les frontières, obtenir le droit de vivre en France, faire venir leur famille, exercer le métier de leur choix. » Quant au reste de la population étrangère, si celle-ci a pu obtenir le précieux sésame lui ouvrant le droit au séjour en France, le chemin sera ardu, l’état veillant à précariser de plus en plus la vie des étrangers en France – et cela passe d’abord par l’effacement de la carte de séjour pluriannuelle, en la remplaçant dès que cela est possible pour l’état par des cartes de séjour disposant de durée de validité courte, un an, quand ce n’est pas quelques mois pour les employés. En automatisant de plus en plus les préfectures, transformant ce qui ne devrait être qu’une formalité, à savoir renouveler sa carte de séjour, en véritable chemin de croix, quand le renouvellement n’est pas refusé arbitrairement selon des critères qui échappent à l’étranger ou l’étrangère qui se voit refuser le séjour (légal) en France. L’état agit de deux manières : « il durcit sans cesse les conditions à remplir pour être admis au séjour et, dans le même temps, il précarise à l’infini les personnes admises à vivre en France » (p. 123).
Nous pourrions continuer longtemps ainsi au sujet de cette carte blanche donnée à l’état pour le contrôle et la domination des étrangers et étrangères. Ceci n’étant qu’un bout de la lorgnette de l’abjection à l’œuvre et dont Karine Parrot rend compte de manière chirurgicale, une lecture à la fois difficile, mais ô combien libératrice pour celui qui écrit ces lignes et qui s’est confronté (se confronte encore) à cette machinerie ; car c’est en comprenant et saisissant les déterminismes qui nous agissent que nous obtenons la capacité d’infléchir le cours de choses.
[1]Lire au sujet de la question des visas l’excellente fable politique d’Arno Bertina, Des lions comme des danseuses, La Contre Allée, 2015.

La thèse de Nathalie Quintane (pour aller très vite) : la littérature est là pour aggraver les choses, faire le négatif, et non pour réparer le monde (selon le titre d’un livre récent d’Alexandre Gefen). À bas la bonté !, il s’agira donc d’arracher Proust à une doxa lénifiante, bourgeoise (à "Madame Figaro"), qui ne veut voir en lu
mais à des actes simples et symboliques forts, comme ce geste d’arracher la chemise d’un directeur de ressources humaines (un beau geste au demeurant)".
Inspiré, je retente l’expérience ultra-proustienne, retire de leur écrin les huit volumes de poche ocres et rouges, numérotés de 30 à 37, que j’avais dévorés entre quatorze et quinze ans (en bonne logique proustienne, n’est-ce pas, tout bon lecteur doit toujours relire une œuvre dans ce qui pour lui constitue l’édition originelle !) : inoubliable senteur du papier, ineffable saveur d’un monde né tout entier d’une tasse de thé… bercements au rythme cadencé des phrases, heures exquises dans les ek-stases des réminiscences… sacerdoce du style, salut par l’art… Comme si la résurrection du passé ne s’accompagnait pas d’une insurrection contre son temps – contre le temps même…
‘est un fait entendu… Mais aussi dans la quête biographique qui permet à un Compagnon de s’étendre sur un "porte-cigarettes Tiffany" assez compromettant pour l’icône des Lettres… D’où le verdict de l’écrivaine : un "Oubli Obligatoire de Proust, pendant un demi-siècle"… Rien moins que cela.
Le point de départ de
L’auteur énumère les conséquences pernicieuses de cet état de fait : prolétarisation des artistes et des poètes (transformation des noms en labels) ; prédominance du festif et de l’événementiel ; totalitarisme culturel, c’est-à-dire hégémonie de la culture-pour-tous comme forme élaborée du bien-vivre-ensemble ; patrimonalisation des formes artistiques socioculturellement admissibles et marginalisation de tout ce qui n’est pas intégrable ; mise à mort de l’esprit critique au profit d’une logique consensuelle… Et le polémiste de soulever les paradoxes les plus brûlants : à la lutte des classes a succédé la lutte des places, mais à quoi bon se battre si l’enjeu est d’être larbinisé par l’entreprise-culture ? Pourquoi prétendre écrire pour tous, alors que la réception de la poésie est par essence limitée ?
la domination" (23). Son panthéon, ce sont quelques revues des années 60-80 qui l’incarnent : "Les Lettres (des Garnier), Ou (d’Henri Chopin),
maxime collaborationniste du "si c’est pas moi, c’est un autre. Alors à quoi bon…" » (40) et va jusqu’à mettre les artistes devant leurs responsabilités : "Le problème n’est pas d’où vient l’argent. Il est de savoir ce qu’implique, pour l’artiste, d’accepter cet argent : non seulement les comptes qu’il doit rendre à ceux qui le financent mais aussi le contexte dans lequel l’œuvre se trouve dès lors insérée – les financements et les partenaires donnent une couleur aux œuvres et aux gestes" (51). Pour lui, accepter quelque fonds que ce soit, c’est tolérer une atteinte à la liberté créatrice et s’exposer à la censure – comme Larissa Sansour par Lacoste et Frank Smith par Cartier. Et de fustiger les collusions entre monde de l’art et monde de l’argent, institutions publiques et institutions privées (exemple : Grand Palais / Louis Vuitton). Et de dévoiler la stratégie politique du Tout-culturel (mécénat public) : "les grandes messes festives prescrites par l’entreprise culture (fêtes de la musique, gay pride, Banlieues bleues, Printemps des poètes, Nuit des musées, Paris-plage et autres festivals, biennales, triennales…) ont pour fonction principale d’occulter la guerre sociale" (35). Mais aussi la stratégie commerciale du mécénat privé, dont il explicite ainsi le discours, insistant sur l’alibi que constitue l’humanisme new look : « "Oui nous sommes riches, oui nous gagnons beaucoup d’argent. Mais nous sommes des gens de cœur, et aimons l’humanité. Et cet argent que nous gagnons honnêtement, nous n’hésitons pas à en reverser une partie pour le bien-être de tous et pour participer à la grandeur de notre civilisation" » (91). La face cachée de cette propagande : les pratiques anti-humanistes de ces entreprises (nuisances, malversations, exploitation !) ; leur passé trouble (collaboration de Vuitton durant la Seconde Guerre mondiale ; l’argent de Cartier provient de l’apartheid)… Et pourtant les expositions organisées par les principales fondations fonctionnent bien : alors, que demande le peuple ? La réponse de Laurent Cauwet est des plus cinglantes : par exemple, Cartier participe au "travail de lissage de toute pensée critique, en substituant l’exaltation de la bonne conscience et de la morale à la réflexion politique" (117).
Pour incisif et stimulant que soit cet essai qui se compose de 17 chapitres plus ou moins longs suivis de 6 annexes, il n’en comporte pas moins deux limites. La première est d’ordre méthodologique : non seulement il manque une mise en perspective de ces nouvelles pratiques par rapport à l’histoire du mécénat en France et en Europe, mais en outre on peut regretter une certaine hésitation entre perspective sociologique et analyse politique. La seconde est d’ordre contextuel : une bonne partie des écrivains que Laurent Cauwet a publiés chez Al dante, adeptes d’une écriture exigeante, se sont précipités à l’appel des fondations (Vuitton, Ricard, etc.)… Comment (s’)explique-t-il ce phénomène, nous n’en savons rien à la fin de notre lecture. À ces réserves s’ajoutent ces questions fondamentales : doit-on forcément vivre dans la précarité pour être un véritable créateur ? Où commence et où s’arrête la compromission : quand un artiste, un poète, un dramaturge, ou encore un comédien bénéficie d’une subvention publique ou d’une résidence dans un lieu plus ou moins prestigieux, quel est l’impact véritable sur le processus créateur ? Un éditeur doit-il refuser toute subvention, y compris du CNL ? N’est-ce pas suicidaire ? N’y a-t-il aucune différence entre mécénat privé et mécénat public ?






Le poète insupportable rassemble 24 anecdotes prélevées dans le milieu poétique. Elles en mettent ainsi en évidence certains caractères propres, ouvrant, par ce répertoire, à la réflexion critique et à une perspective théorique. Christophe Hanna, dans une préface éclairante intitulée Logique de l’anecdote, définit notamment l’anecdote sous l’angle d’un « rituel de reconnaissance ». Il relève la rigueur de la démarche de Cyrille Martinez dans son travail (« faits auxquels il a lui-même assisté ou dont il a été un des protagonistes »). Une première version de ce texte a été publiée en 2016 (éditions D-Fiction). Si la circulation des anecdotes permet une « reconnaissance entre pairs », les procédés mis en place dans le traitement poétique des anecdotes et les opérations effectuées sur le matériau même des anecdotes renvoient à des pratiques et des processus de littérarisation (ainsi procédé d’anonymation). On notera la présence d’une des anecdotes (« erreur sur la biographie »), d’un livre à l’autre, celle-ci faisant poème dans le dernier livre également de Patrick Beurard-Valdoye (Le vocaluscrit section Le métier
de poète). La mise en circulation des anecdotes s’opère ainsi en marge des lectures publiques jusqu’aux livres eux-mêmes de façon transversale. Plusieurs publications récentes ouvrent à une dimension réflexive et critique du milieu poétique, dans des approches néanmoins très différentes : analyse des rapports de la culture, d’un milieu poétique en particulier avec les lieux de pouvoir et un système de domination, dans un rapport de classes (La domestication de l’art de Laurent Cauwet), critique acerbe des conditions matérielles dans les manifestations poétiques et lectures publiques (Le vocaluscrit dans sa seconde section). Dans La domestication de l’art, la culture, en tant qu’entreprise, se trouve redéfinie prioritairement sous l’angle de la coercition. Le questionnement concernant le statut du poète traverse les livres et l’actualité d’un milieu poétique. L’approche sociale et politique rejoint les préoccupations et les enjeux d’une reconnaissance.
transformer le monde, alors, loin d’être seulement en rapport d’interaction, d’interdépendance ou de ressemblance, l’art, la foi et le politique sont une même dynamique, une unique réalité vivante.

De Marseille à Lyon, ne manquez pas ces deux rendez-vous : Le peuple manque-t-il ? ; exposition Stanislas RODANSKI.
Sans oublier ceux annoncés les deux derniers dimanches, on ne manquera pas de noter les Libr-événements à venir sous huitaine (Courtoux et Bertin à Lille, concert parl# et soirée Distorsion à Paris, expo (C)rève à Strasbourg…) ; après un "Pleins feux" sur les dernières publications de La Fabrique, on découvrira ensuite une nouvelle rubrique, plus poétique que politique à proprement parler : Libr-campagne (Cuhel/Heirman)…