Libr-critique

25 février 2018

[Chronique] Dévisagement du monde et de l’identité (à propos de William Cliff), par Jean-Paul Gavard-Perret

William Cliff, Au Nord de Mogador, éditions Le Dilettante, février 2018, 128 pages, 15 €, ISBN : 978-2-842639-31-0 ; Matières fermées, La Table Ronde, coll. "Vermillon", parution en librairie le jeudi 1er mars 2018, 256 pages, 16 €, ISBN : 978-2-710384-52-6.

Il existe, au sein du voyage géographique et existentiel que retrace le poète William Cliff, diverses logiques capables de donner à voir une vérité qui n’est pas d’apparence mais d’incorporation derrière un exotisme réel et jubilatoire. Nul besoin d’aller très loin : il suffit à l’auteur de déambuler dans Padoue au milieu des curés et nonettes pour saisir toute la saveur d’une quête où la vie parfois doit subir les miasmes du peu qu’elle est. Elle se retrouve, dans un hôpital où un quidam voisin de lit "chiait et pissait partout" tandis que, à main droite, un anglais rempli de vanité est accompagné de sa fille dont la beauté ferait "mourir d’amour le monde entier".

 

L’auteur, fidèle à son esprit et à sa lettre, saisit son temps qui passe et en biffe la fausse évidence du style carte postale. William Cliff est ici tout en pudeur et retenue : cela rend son long poème découpé en fragments passionnants. Il s’incruste dans la chair et rebondit sur la peau des êtres et des villes que l’auteur traverse hier comme aujourd’hui. Le texte devient le théâtre portatif de la beauté et de l’abjection, du sordide et du lumineux. S’y décuplent par l’éclat diffracté du découpage, les extases quotidiennes et les petits malheurs des jours.

 

La poésie se déchausse de ses guêtres mais juste pour faire respirer des morceaux d’existence de vie telle qu’elle est. Cliff, de sa Belgique natale jusqu’aux ailleurs, trouve de quoi sourire des destinées sans grâce et pleines d’ennui. Il sait en retirer un suc par la magie verbale. Preuve qu’au moment où "la poésie se meurt à Barcelone comme ailleurs", elle garde dans sa musique et sa rapidité de quoi ravir l’esprit et nourrir l’émotion.

 

L’auteur demeure ainsi autant un activiste qu’un irrégulier de la langue par le gonflement incessant de vibrations ou parfois l’amorce de leur extinction. S’y mêlent le tragique, l’obscène et le merveilleux d’une multitude fractionnée, là où le poète ne cherche en rien la culture du moi, ce vers quoi il pêchait parfois.

 

Un tel texte remet en cause la question du portrait et de l’identité par un  travail de fond à travers le retour vers l’enfance, des obsessions discrètes et des avancées. Amasseur de visages et de lieux, Cliff a le don de souligner les gouffres sous la présence et de faire surgir des abîmes en lieu et place des féeries glacées. 

 

Il faut donc prendre le livre comme un appel intense à une retraversée afin de dégager un profil particulier au temps, un temps pulsé qui se dégage du temps non pulsé proche de ce que Proust appelait "un peu de temps à l’état pur".

 

Le livre ne constitue donc pas une recollection de souvenirs mais la spécification de l’auteur comme de ses semblables et frères – même si parfois il faut se forcer pour apprécier leur pusillanimité. A chaque instant le  livre "abîme" l’apparence afin de l’approfondir et de révéler  des schèmes élémentaires en des cérémonies ironiques plus esquissées qu’assénées. C’est là un plaisir rare de lecture qui peut réconcilier la poésie et ses réfractaires.

9 septembre 2017

[Livre – chronique] À quoi servent les amours ? (à propos de Marion Messina, Faux départ), par Jean-Paul Gavard-Perret

Marion Messina, Faux départ, Le Dilettante, août 2017, 224 pages, 17 €, ISBN : 978-2-84263-904-4.

 

Difficile la vie pour ceux qui sont jeunes aujourd’hui. Marion Messina le prouve à l’aune des déshérences de son héroïne dont les aventures se multiplient au sein d’un monde qui à la fois se matérialise et se virtualise. Elle y cherche pourtant sa voie mais le réel et son sens se dissolvent au sein d’images sourdes.

 

La réalité n’est pas dévoilée dans un rapport de transparence mais d’opacité, entre présence et absence. Le langage de ce premier roman le souligne. Il transforme le réel en révélant une situation de perte et d’inquiétude, illuminée de temps à autre par la lumière d’un amour raté. La vie est dans des plis difficilement repassables. L’héroïne n’a pas le temps de se demander quelle est l’essence du ciel (s’il est astrophysique ou astrologique) : elle voudrait simplement que sa vie soit quelque peu poétique ou romantique.

 

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres dans le campus de Grenoble puis dans les trains de banlieue qui mène de cités douteuses à la capitale. La conscience expérimentale de l’héroïne a plus en plus de mal à se projeter vers l’avenir à mesure que sa vie avance aux seins de pôles entre lesquels elle hésite. D’un côté la tradition qui perdure, de l’autre la rupture totale ou partielle. Le tout dans une existence de la discontinuité dont la « célébration » passe par ses déchets à recycler. Ils font ici l’avenir du langage par ses tourments d’une existence soumise au bricolage social et sentimental.

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