Libr-critique

31 décembre 2013

[News] Spéciale LC : de 2013 à 2014…

Pour ce passage entre 2013 et 2014, LC vous offre à la fois une prospective particulière (14 citations pour 2014 : avant-goût de quelques livres sélectionnés pour le début de l’année) et une petite rétrospective (les 10 posts les plus lus/vus depuis le lancement du nouveau LC en septembre)…

14 citations pour 2014

Voici un aperçu en citations des livres que nous avons lus et que nous vous recommandons pour le premier trimestre 2014.

â–º Christophe CARPENTIER, Chaosmos (P.O.L, 2 janvier : dystopie de 416 pages) :

1) "Il n’y a plus d’actifs ni de chômeurs, plus de riches ni de pauvres, plus de malades ni de bien portants, il n’y a plus qu’un peuple : celui des relais efficaces du Chaosmos" (p. 116).

â–º Jacques JOUET, Les Communistes (P.O.L, 2 janvier, 490 pages) :

2) "On parle de passéisme, dit Pavel, mais jamais d’avenirisme ou de présentéisme" (p. 255).

3) "Et si je nous déclarais cohommunistes, tu aurais encore peur du co- ?" (p. 484).

â–º Jérôme BERTIN, Le Projet Wolfli (Al dante, 15 janvier, 64 pages) :

4) "Le peuple n’aspire qu’à se faire enculer" (p. 12).

5) "L’écriture aussi est un sport de combat. Ou alors ce n’est pas de la littérature. C’est de la merde" (p. 42).

6) "Top chrono pour les moutons. Consommez consommez avant que le cancer ne vous consume. Cassez votre tirelire cochons. Vous vous serrerez la ceinture après. Crédits crédits. Une seule vie ne suffit pas pour tout acheter" (p. 48).

7) "Debout les damnés de la terre. Ils vivent à ne pas douter leurs derniers instants. La culture d’état pue la mort. Les derniers penseurs sont enfermés dans la misère. Les éditeurs, les producteurs, travaillent par leur censure et leurs choix commerciaux à la désintégration du pensé debout" (p. 49).

â–º Jérôme BERTIN, Première ligne (Al dante, 15 janvier, 40 pages) :

8) "Festin de terre. Assis sur le lit la tête entre les mains. Cracher le poème et du sang. Du sens interdit. La tête cogne contre le carrelage" (p. 15).

9) "Anus, l’origine du monde. Plus de débats mais des combats. Des décombres des cobras. À la place de la langue, uppercut. Un sein vert expression. Tu vois le sang araignée sur le sol" (p. 18).

â–º Éric CHEVILLARD, L’Autofictif en vie sous les décombres (L’Arbre vengeur, 15 janvier, 234 pages) :

10) "Il y a les écrivains qui se complaisent dans le réel, qui fourrent leurs phrases dedans, qui en rajoutent une couche ; et les écrivains qui prennent le réel dans les rets tranchants de leurs phrases afin de le retailler à leur guise" (p. 14).

11) "L’écrivain ne doit pas s’y tromper. Il travaille aujourd’hui pour les ménagères de plus de 50 ans" (p. 85).

12) "Tous les autres mots ne sont pour lui que des euphémismes hypocrites et maniérés pour dire merde" (p. 93).

â–º Marc OHO-BAMBE, Le Chant des possibles (éditions La Cheminante, mars) :

13) "Souviens toi

De ce matin-là,

Ecarlate et révolutionnaire,

Du parfum de jasmin flottant dans l’ère alors

Souviens toi mon sang,

De la promesse du jour et des slogans,

Des chants de la rue défiant le joug des tyrans

Et la morsure des fusils"

â–º Serge Doubrovsky, Le Monstre (Grasset, avril 2014) :

14) "Vous pourrez enfin découvrir ici le texte restitué dans sa première composition, toute son opulence, sa première jeunesse, sa vitalité débordante, ses rêveries nomades et sa fascinante écriture. Le Monstre vous attirera dans son labyrinthe et vous n’essaierez même pas de trouver l’issue mais vous cheminerez, comme hypnotisé, à sa rencontre. L’approche génétique de ce texte aura aussi prouvé qu’il faut en finir de vouloir donner un seul sens à une œuvre, d’en faire une donatrice de signification" (Isabelle Grell).

Les 10 posts les plus lus/vus depuis le lancement du nouveau LC en septembre 2013

LC, en 2013, c’est quelque 200 posts (si l’on tient compte de la pause estivale, cela fait une moyenne de 4,5 posts/semaine).

En quatre mois, vous êtes plus de 100 000 à être venus visiter les quelque 1 600 posts disponibles : les 10 les plus lus/vus (chiffres arrondis) témoignent aussi bien des goûts de lecture que des circuits de circulation et d’indexation.

â–º Chronique de Philippe Boisnard (17/05/2008) sur Ralbum (Léo Scheer) = 11 275 visites [total : + de 120 000]

â–º Emmanuel Adely, "No more reality" (création du 05/09/2009) = 4 475 [total : + de 50 000]

â–º Chronique de Fabrice Thumerel, "Richard Millet et la postlittérature" ("Manières de critiquer" / 01/04/2011) = 3 650 [total : + de 20 000]

â–º Michel Giroud, "Généalogi-z 2.1" (création du 9 décembre 2006) = 2 200 [total : + de 35 000]

â–º NEWS du dimanche 10/11/2013 (F. Thumerel) = 1 760

â–º Chronique de Périne Pichon sur La Direction des risques de Christophe Marmorat (07/11/2013) = 1 150

â–º Fabrice Thumerel, "De l’intellectuel critique" (20/01/2006 ; travail de recherche en cours de réécriture) = 775 [total : + de 15 000]

â–º Mathias Richard, « Pour un déclin du mot "roman" » ("Manières de critiquer" / 26/09/2013) = 725

â–º Matthieu Gosztola, "Vivre I" (création, 29/10/2013) = 600

â–º Thomas Déjeammes et Mathias Richard, "Dreamdrum 10 / Amatemp 28" (création, 14/09/2013) = 580

15 février 2012

[Chronique – Libr-regard rétrospectif] Benoit Caudoux, Sur quatorze façons d’aller dans le même café, par Jean-Nicolas Clamanges

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Benoît Caudoux : Sur quatorze façons d’aller dans le même café, éditions Léo Scheer, 2010, 168 pages, 17 €, ISBN : 978-2-275610-223-8.

« Traverser un peu de ville et entrer au café », quoi de plus ordinaire pour le lambda citadin contemporain ? Idem souvent pour l’écrivain comme on sait bien. Pourtant ce roman n’est pas banal.

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12 octobre 2011

[Chronique] Emmanuel Rabu, Futur fleuve, par Sylvain Courtoux

Emmanuel Rabu, Futur fleuve, éditions Léo Scheer, coll. "Laureli", octobre 2011, 112 pages, 16 €, ISBN : 978-2-7561-0344-0.

Ils ne sont pas nombreux les écrivains de ma génération qui ont réellement compris (je souligne) qu’une partie de la survie (oui, c’est bien LE mot) de la poésie de recherche, contemporaine & expérimentale, passait par la ré-appropriation des codes, des thèmes, des formes et des contenus de la culture Pop-ulaire.

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6 décembre 2009

[News] News du dimanche

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , , , , , , , , — rédaction @ 21:15

Moins de trois semaines avant Noël, on trouvera notre deuxième sélection de titres qui ont marqué ces dernières années [LIBR-FÊTES] : à partager et goûter sans modération… Mais auparavant, des notes de lecture sur Xavier PERSON, Extravague et Julien D’ABRIGEON, Le Zaroff ; deux événements à noter (rencontre avec Julien d’Abrigeon le 15/12 et projet RADart).

Cette semaine, nous publierons la suite de No more reality d’Emmanuel Adely, un article  sur Suzanne Doppelt, et mettrons en ligne deux extraits de la soirée d’inauguration du centre de Littérature et d’arts numériques Databaz (Angoulême) – dont trame-ouest, l’association qui supporte Libr-critique, est responsable.

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23 décembre 2008

[Livre-chronique] Une fiction méga-moderne : Alessandro Mercuri, Kafka Cola

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , , , , — Fabrice Thumerel @ 10:27

  Alessandro Mercuri, Kafka Cola : sans pitié ni sucre ajouté, éditions Léo Scheer, 2008, 144 pages, 12 €, ISBN : 978-2-7561-0156-9.

Une fois n’est pas coutume, nous vous proposons de tester pour Noël un produit 2 M = méga-moderne…

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21 décembre 2008

[News] News du dimanche

     En ce dernier dimanche avant fêtes de fin d’année, voici un site et quelques livres pour entretenir la forme neuronale et l’esprit libre & critique. Bien que LC se mette un peu au ralenti, entre le houx et le gui, restez en contact : vous ne savez pas tout ce que LIBR-CRITIQUE peut faire pour vous…

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15 février 2008

[Livre + chronique] Civil de Daniel Foucard

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , , , , — Philippe Boisnard @ 10:51

  Daniel Foucard, Civil, ed. Léo Scheer, collection Laureli, 190 p. ISBN: 978-2-7561-0109-5, Prix : 16 €.

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22 décembre 2007

[Livre] Serviles Servants de Tarik Noui

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 10:34

Tarik Noui, Serviles Servantes, éditions Léo Scheer, collection Laureli, 175 p. // ISBN : 978-2-7561-0088-3 // pris : 16 € [site de l’éditeur]

[4ème de couverture]
Mars 2003. La guerre en Irak occupe tous les écrans. Brando est une masse surhumaine, monstrueuse, qui ingurgite toutes les informations, toutes les fictions retransmises par la télévision dans une omniscience tragique et lucide. Un tas de graisse sublime et repoussant, relié à des machines, corps inerte en expansion dont le seul mouvement réside dans les pupilles se déplaçant d’images en images. Comme le Colonel Kurz d’Apocalyse Now, Brando (le personnage éponyme de Tarik Noui) est entouré d’une bande dévouée à sa cause et à sa protection. La plus fidèle, l’énigmatique Nunca Velàsquez, quasi fantôme, beauté malade, va, à sa demande, trouver un acteur de seconde zone dans le quartier des grands drogués pour lui demander d’incarner le rôle de Willard. Celui dont la mission est d’éliminer Brando, devenu incontrôlable et dont la folie frôle l’accession au divin. À travers le prisme de la drogue, Willard, qui ne se souvient même plus de son vrai nom (à supposer qu’il en ait un) se retrouve entraîné dans cette incroyable histoire d’agonie qui est aussi, pour lui, acceptation de son destin. Celui du bourreau qui n’est qu’instrument, révélateur de l’horreur de la guerre. Et qui n’en reste pas moins tragiquement humain.

Tarik Noui crée un roman qui plonge le lecteur dans un monde entre fiction et réalité. Il invente la parabole fascinante d’une histoire dont nous sommes les éterels "serviles servants" : un monde de spectacle violent où nul n’est épargné. Mais la beauté réside aussi dans les flammes qui détruisent

[Chronique]
La scène qu’initie Tarik Noui se situe en temps de guerre. De cette guerre née en mars 2003, et qui n’est toujours pas finie. Ce livre est une scène au sens où, il serait possible de le définir non pas comme un roman, mais comme une pièce de théâtre, pouvant être représentée sur scène. D’ailleurs je ne doute pas que ce travail soit prochainement repris par une compagnie pour êre monté, tellement, tant dans la langue, que dans l’intrigue, cette oeuvre témoigne d’une réelle puissance.
A première vue donc nous sommes dans une suite de monologues, en temps de guerre. Toutefois, si la guerre est omni-présente tout au long du texte, notamment et surtout par le biais du personnage Marlon Brando, celle-ci prend sa consistance à travers la relation et l’intrigue qui lient les trois personnages : Nunca Velazquez, Willard et Marlon Brando.

Serviles servants commencent par un prologue qui donne en quelque sorte la clé de l’ensemble. Ce prologue qui situe l’action durant les évènements de mars 2003, et l’entrée en guerre des Etats-Unis face à l’Irak, ouvre à la question de ce qu’est le témoignage, de savoir en quel sens est-il possible de témoigner de ce qui a (eu) lieu, sachant que ce que l’on appelle l’Histoire, n’est aucunement une réalité donnée, mais une réalité construite. "L’histoire débute simplement par un mensonge parce que ce n’est qu’une histoire" [p.8]. Cette histoire qui débute par un mensonge, celui certainement des Etats-Unis, mais surtout on va le découvrir, celui qui unira le trio des personnages, est ce qui justement ne pourra être saisi que dans le mouvement de la fiction elle-même. Comment témoigner de ce qui pour être ne se donne que dans le faux semblant ? Est-ce que le faux-semblant, l’arte fact (la fiction) peut devenir le lieu même d’une possibilité de dire ce qui a eu réellement lieu ? Voilà, l’enjeu de ce prologue : énoncer la nécessité d’un dire remettant en cause le mensonge de l’Histoire, mais non pas un dire objectif, mais un dire qui lui-même joue le jeu de la fiction, "nous sommes les serviles servants d’une Histoire qui finit comme un drapeau en berne. Parce qu’à un moment ou un autre, il y aura toujours quelqu’un pour dire : "Ceci n’a jamais eu lieu". En ce sens, en écho de Primo Levi et de son dernier livre avant son suicide, Naufragés et rescapés, Tarik Noui pose cette question du rapport de tension enre la réécriture de l’histoire (son oubli) et la possibilité de témoigner de celle-ci. Primo-Levi, avait répondu à cette question dans Si c’est un homme, au milieu même du livre, par la question du témoignage homérique et de sa traduction.

La question du témoignage est ce qui hante donc le livre, chaque monologue pourrait même être pensé, notamment du fait de la présentation des personnages [pp.11-19], comme un témoignage judiciaire. Mais une autre détermination du témoignage arrive d’emblée. Nunca Velazquez, qui est la première à apparaître, qui est la servante de Marlon Brando, étrangement (est-ce que Tarik Noui y a pensé ?) entre en relation avec Hamlet de Shakespeare. En quel sens ?

Je suis Nunca Velazquez, et je suis au service de Brando. Et même si vous allez lire d’autres voix qui disent "je", sachez qu’il n’y en a qu’une de valable, la mienne.
Pourquoi ?
Parce que je suis celle qui partira en dernier.
Voilà pourquoi il faut me croire. Ceux qui partent en dernier ont toujours raison.

Horatio, dans la pièce de Shakespeare, est le seul personnage à survivre de la suite de morts qui signe la tragédie. Le seul, pour une unique raison, l’Histoire doit être racontée. Nunca est la servante, docile à l’histoire, et nécessaire pour qu’elle soit racontée. Mais ce témoignage, qui sera celui de cette histoire étrange entre Willard et Brando, est en parallèle d’un autre témoignage, celui des écrans de télévision qui déversent 24H/24, face aux yeux des six milliards d’homme, la réalité filmée de la guerre.
Tout le jeu du livre se place dans cette tension entre d’un côté le témoignage de l’intrigue tenu surtout par Nunca et de l’autre le témoignage du devenir du monde par la télévision. Tension entre l’histoire intime et la macro-histoire. Tension entre deux ordres de fiction : celle du jeu qui amène Brando à commanditer son meurtre par son double ressucité dans un junkie, et de l’autre celle de cette construction quasi-irréelle de la guerre. La force du travail de Tarik Noui se pose là, la fiction des personnages devenant le lieu d’une fiction révélante pour la guerre, la guerre se constituant à travers ce qui va déterminer cette tragédie menant à la mort de Brando.

Celui qui expose le plus la guerre d’Irak est Brando, retiré, à l’image de Kurtz dans Apocalypse Now. Il est lui-même et son double, et demande de rejouer l’intrigue de Francis Ford Coppola. Son regard est celui du décrypteur d’image, de celui qui toute la journée est face aux écrans, cette "matrice à images" qui "marche à plein régime" [p.27], où le sens est perdu par la profusion ("la caméra", "pivot dépeuplé de sens car il y en a trop et partout à la fois" [p.35]), car "que Dieu le veuille ou non, la nouvelle Babel se construira dans l’image et non dans les mots" [p.48]. Cette guerre qu’il expose est donc dédoublé en cette autre guerre, dont il incarna la brutalité en tant que Kurtz.

Jeu du réel et de son ombre. Willard devant assassiner Kurtz, découvrait, non pas l’autre de l’Amérique, mais le fruit même de cette Amérique en guerre. Brando retiré du monde, redevient dans ce jeu de Serviles servants, cette image dédoublée de la guerre de l’Amérique, mais cette fois-ci non pas de la réalité de la guerre, point où se situait Apocalypse now, mais de cette guerre médiatisée, de cette guerre moderne. Ici, il faut noter le déplacement au niveau de la fiction. On ne témoigne pas de la réalité de la guerre, car l’événement n’aura pas eu lieu, ni même n’aura pu être intuitionné tellement il y a eu d’images, mais on témoigne de la réalité intermédiée de la guerre, à savoir de la constitution de la construction de la réalité par l’ordre médiatique : "La télé, c’est le compost du réel. Du fumier qui aide à vivre. La télé, c’est la chapelle Sixtine de notre siècle" [p.51].

Serviles servants est donc un livre à découvrir, non seulement du fait de cette intrigue portant sur la mémoire et la tension entre monde et destin intime, mais aussi pour sa langue. Car, disons le pour finir, Tarik Noui est un réel inventeur d’image et d’expression se sourçant dans notre monde contemporain. Langage à la fois simple, très accessible, et faisant apparaître souvent des expressions justes, et percutantes, car "le monde ressemble intimement aux gueules qu’n croise tous les jours" [p.171]

13 novembre 2007

[Livre + chronique] Alain Jesssua, La Vie à l’envers

  Alain Jessua, La Vie à l’envers, éditions Léo Scheer, (roman + DVD)
ISBN : 978-2-7561-0086-9 25 €  [site des éditions Léo Scheer]

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30 octobre 2007

[Livre + chronique] Corbière Le crevant, d’Emmanuel Tugny

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 10:36

band-tugny.jpg Emmanuel Tugny, Corbière Le crevant, éditions Léo Scheer, collection Laureli, 111 p.
ISBN : 978-2-7561-0098-2 // Prix : 15 €.
[Présentation de l’auteur sur le site de l’éditeur]

4ème de couverture :
corbiere_tugny1.jpg Emmanuel Tugny parcourt la vie de Tristan Corbière, l’auteur des Amours jaunes, archétype du « poète maudit » dont il fait aussi et surtout un personnage de fiction. Cette figure étrange de la littérature française sert de support à une enquête passionnante, à la fois scientifique et romanesque. L’auteur réinvente Tristan Corbière. Il fait corps avec ce personnage afin de mieux s’interroger sur l’aventure de l’écriture et de la vie.

Ici et là apparaissent des extraits des Amours jaunes comme autant de refrains jalonnant le récit. On chemine au long de la vie tragi-comique d’un fils qui écrit après son père, inventant de nouvelles formes littéraires pour dire son ironie et son désespoir joyeux. Le roman pose entre autres questions celle de l’héritage esthétique, celle du rapport à la matière et à la mort. Qu’estce qui pousse à écrire ? De quelle matière est faite la vie ? Qu’est-ce que mourir lorsqu’on écrit ?

Emmanuel Tugny est écrivain et musicien. Corbière le crevant est son sixième roman.

Notes de lecture :
Laure Limongi, par ce nouveau titre de la collection Laureli, signe une nouvelle fois un choix singulier, qui interroge diagonalement la question de l’écriture. D’Hélène Bessette et d’une certaine forme de post-modernité, à Jérôme Gontier, sans l’expliciter, elle met en question le genre du roman.
Avec Emmanuel Tugny, entre biographie, création, narration, prose poétique, réflexion sur la poésie, de même, loin de rencontrer un livre simple, nous faisons face à un livre qui immédiatement déplie une certaine forme de jeu quant à son genre, ceci étant renforcé par la fréquence régulière des citations tout d’abord de sources multiples, puis seulement issues des Amours jaunes.
Le texte d’Emmanuel Tugny, pourrait, par sa manière de commencer, tromper. Mise en situation, littéralisation du lieu : Morlaix, références érudites, marquées en bas de page.
Mais ce serait être sourd déjà, au grondement de la phrase. Anormalement épaisse, en couches dès la première page :

« Des solidarités de vieux murs serreurs de miches, mur à coup franc et larderasse qu’enfila un viaduc alors que non, cela entier disait non, muré en soi, claque à misère froide que la mer seule donne à qui veut à l’heure louis-philipparde, 1845, où naît Tristan, du père Antoine-Édouard Corbière qu’à Morlaix tout lie, dirait-on, au physique comme au moral : l’amidon absolu, la portée exclusive du regard sur soi et peut-être au-dehors les choses du relatif sous l’averse de coaltar comminatoire au tonnerre radical — « comme ça! » & « saperlipopette ! » — vues du col bleu. »

Langue qui épaissit le lieu, et qui tout au long de ce récit épaissira la relation à Tristan Corbière. Dans son entretien avec Laure Limongi, Emmanuel Tugny le précise : ce qui l’a intéressé, ce n’est pas un genre, mais justement la corrélation entre la vie de ce poète et une forme de dissolution des genres qui s’y opérait.
Nous ne faisons pas face alors à une biographie, mais davantage à un processus d’engendrement réciproque de Tugny et de Corbière : ré-engendrant Tristan Corbière, Emmanuel Tugny s’engendre, se pose la question même de sa propre présence, de sa propre perception du monde, de sa propre écriture. Car ce qui travaille ce livre, c’est bien la question de l’engendrement par l’écriture, l’engendrement de soi, « car les poèmes de Tristan noircissent et embuent les poèmes de Tristan; les poèmes de Tristan sont palimpsestes des poèmes de Tristan comme la vague de la vague, l’amour de l’amour, la mort de la mort ». Cet engendrement est ce qui conduit au dépassement des genres, à leur traversée, en tant que la vie en son dire n’obéit pas à des catégories : biographie, prose poétique, réflexion sur la poésie, roman. Tout à la fois : la vie d’Emmanuel Tugny rencontrant les traces de cette autre vie.

Mais si Tugny semble choisir ce poète — outre qu’il le dit en entretien, il n’apprécie que peu de poètes — c’est que Tristan Corbière apparaît, comme un voyant. C’est là un trait qui traverse tout ce récit : la souffrance de la vue, de percevoir ce qui a lieu autour de soi : que cela soit par la peinture, « son aptitude maligne à repérer sous les sujets qu’il croque la bête immensément désirée », que cela soit par l’écriture où il dévoile non pas selon une « romance » mais « vérité sous-cutanée », son être au monde est celui de la nuit et du chien, celui de « l’oeil du mauvais ange » qui traverse les oripeaux et les surfaces tentures pour faire ressortir l’ossature réelle de ce qui s’exprime dans les corps et la nature.

« Ce n’est pas d’ennui, de nostalgie des grandeurs serviles que crève le crevant : il crève de voir, il crève de connaître dans sa chair la coulée terminale et bonne des formes et d’en être le Tantale »

Ce qui caractérise Tristan Corbière, tout a long de l’écriture d’Emmanuel Tugny, c’est cette acuité sur le monde, sans qu’il ait à se déplacer, à le courir comme le fit son père Edouard. Se révèle là quelque chose de l’écriture, de son frayage, de sa constitution, de son déchiffrage du monde : non pas être le duplique de ce qui est traversé seulement existentiellement, mais fonder le monde parce qu’il tourne en soi, parce qu’il est constitutif de soi et de notre propre pensée.

« Si Tristan meurt ici au voyage, il est très loin de mourir à l’aventure. Un monde sous le monde le tord. (…) La vibration originelle des mondes, la susciter, secouer l’esprit sous la vie, renouer avec les forces, pincer les nerfs du vivant.
Le voyage de Tristan ne se fera pas sur l’onde, mais sur l’onde qui la dessine et la résume »

Et cette onde qui dessine et résume est celle du corps en souffrance, du corps qui vit parce qu’il souffre.

25 octobre 2007

[Chronique] Franges de vie, à propos de Continuez de Jérôme Gontier

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 8:13

band-gontier.jpg Qu’est-ce qu’une expérience de pensée ? Faire face à un vécu, n’est-ce pas traverser toujours déjà les couches, les franges, les plis de formes de pensée qui ont déjà eu lieu ? Continuez de Jérôme Gontier semble ouvrir dans l’espace minimaliste du trajet de son narrateur à ces questions.

Qu’est-ce qu’un vécu de sens de l’existence ? La phénoménologie depuis Husserl jusqu’aux phénoménologues récents tel Marc Richir, tente de saisir cette question, comme question de la chose-même. Derrière le leitmotiv d’Husserl, appelant dès L’idée de Phénoménologie, “aux choses mêmes”, ce n’est pas la question de savoir ce que serait une chose en-dehors du champ de conscience, mais comment toute chose se constitue en tant que vécu de sens de la conscience, en tant qu’elle est liée à une signification pour le cogito. Toute extériorité transcendante serait en ce sens, comme il le montre dans ses analyses des Méditations cartésiennes, dans le plan immanent de la conscience, et dès lors constituée par les opérations de représentation de celle-ci.
La conscience, se confrontant à elle-même, prise dans ses limites, ne serait pas d’abord face au flux des choses, mais serait toujours déjà face à elle-même, face à ses propres constructions qui se donnent au niveau du langage.
Consécutivement, dans ces analyses phénoménologiques, ce qui va devenir majeur, c’est l’analyse de la présentification de la conscience, à partir d’horizons de rétention, à savoir de ce qui est retenu, de ce qui est fixé en mémoire en tant qu’expérience. Tout vécu de sens qui se donne en présence, selon une actualité, est lié à des expériences qui ont impacté la mémoire, qui l’ont marquée et qui déterminent comme autant de vecteurs possibles, l’expérience présente.
Mais alors si au lieu d’être aveugle à ce fond constitutif de notre vécu actuel, nous l’ouvrions, qu’est-ce qui apparaîtrait dans l’expérience que nous faisons ? Est-ce que ne se déplierait pas une forme de feuilletage des possibles mais aussi de déjà-vus, de déjà-vécus, c’est-à-dire : est-ce que simultanément à l’expérience faite actuellement, nous ne ferions pas face, comme à des plans d’une réalité parallèle et tout à la fois passée, à la diversité des expériences similaires passées et possibles, toutes conjointes dans celle en présence ?

Jérôme Gontier, dans Continuez, semble ouvrir une telle perspective, une vie qui se donnerait en franges (les franges sont parallèles structurent un même tissu et pourtant sont des filages distincts), et simultanément une vie en présence qui impliquerait la multiplicité des vécus de sens déjà traversés, à savoir du sens expérimenté par la pensée en tant qu’elle fait l’expérience d’elle-même.

Continuez peut être lu comme une forme de roman. Certes minimaliste quant à l’action. Minimaliste au sens où nous pourrions résumer par les titres de ses chapitres son déroulement : Dehors, Dehors-dedans, Dedans, dedans-dehors, dehors. Action mince, infime, le parcours d’un homme qui va chez son analyste, et qui en sort. Le tout durant à peine quelques heures, circulation comprise, montée et descente d’escalier comprises. Trame qui paraît mince, si nous considérons que ce qui a lieu ne serait que ce parcours, régulier, d’un homme qui paraît de fait peu combatif, résigné à l’habitude de son trajet.
Cependant, et c’est là toute l’inventivité du travail de Jérôme Gontier, loin de travailler à l’action extérieure, ce qu’il met en place c’est une aventure intérieure qui explore la construction de soi, la construction du je [n’oublions qu’il a auparavant écrit ergo sum publié aux éditions al dante]. Par conséquent, s’il écrit que “je est une convention, une manière trouble de s’entendre” [p.34], alors il doit mettre en évidence comment ce “je”, cet ego se constitue.
Au contraire des approches poétiques ou littéraires plutôt traditionnelles qui en appellent au corps, à des forces intérieures, à une multiplicité d’affects (d’Artaud à Michaux), Jérôme Gontier va constituer ce “je” selon une déconstruction phénoménologique et analytique des mécanismes qui le constituent. Ce qui lui importe c’est de saisir en quel sens il est possible de dire que “mon ouvrage à moi, c’est moi et je suis mon ouvrage” [p.39]
Littérature qui met en lumière des structures formelles de la pensée et non pas forcément les contenus de la pensée. Alors que chez des auteurs comme Hubert Lucot entre autres, ce qui domine, est l’expansion, la dilatation mémorielle, l’annotation précise, le labyrinthe de souvenirs parfois, avec Jérôme Gontier, le contenu est réduit à sa plus simple formulation [processus d’abstraction], pour tenter de saisir bien plus le mécanisme de pensée qui à chaque fois est en mouvement dans une situation. C’est ce que j’appelle feuilletage, et c’est ce qui constitue la numérotation de chaque fragment [il y en a 887 qui détermine chaque moment du parcours].
Ce feuilletage se détermine par des franges. Chaque situation, chaque moment s’ouvre non pas dans une événementialité en présence et donc en relation à des rebondissements d’action, mais c’est le retour des possibles au-dedans de la pensée, possibles qui forment les boucles narratives, les lignes que nous suivons à travers chacune des notes, et ceci avec une certaine forme de distanciation qui crée tout l’humour de ce processus.
Jérôme Gontier se réfère pour ce feuilletage à des réels qui ont eu lieu, ou bien des potentialités qui auraient pu avoir lieu, aussi bien à la question du pli, que de la frange. Tel qu’il l‘exprime, dès la première partie, comme s’il s’agissait un avertissement inapparent, “le temps de ma parole à venir est frangé de sorte que, de frange en frange, il est malaisé de circonscrire l’air qu’il occupe car on n’y voit pas très clair” [p.21 ]

Ce texte interroge donc la question du temps de la conscience, de la conscience en sa temporalité d’existence. De la conscience qui par le temps se déplie et déplie le monde, bute sur elle-même, sur ce qu’elle a été, mais aussi sur ce qu’elle aurait pu être. Cela apparaît parfaitement quand parlant du travail du temps et de son érosion, Jérôme Gontier pose la question du fil. Est-ce que la conscience suit un fil ? Ou bien un écheveau ? Toute situation ne se dépie-t-elle pas en ses franges en des lignes qui perturbent toute identité du vécu par rapport à lui-même.

“déplions, déplions, que vois-je que sens-je et que vis-je face à ces mots ou dedans tout autour d’eux”

Le temps n’est pas une ligne, c’est un plan, c’est un volume, c’est un polyèdre à n dimensions dans laquelle la conscience perd sa stabilité à la mesure des mots qu’elle énonce, des mots qu’elle rencontre, des mots qui ne sont pas murs, mais ouvertures, porosité pour d’autres temps. C’est là, la force certainement de la littérature, non pas vouloir repriser les versants dans la recherche d’une stabilité [postulat freudien de la thérapie], mais faire l’expérience des creux, des doutes, de cette impossible reprise qui dialectiquement efface l’abîme de notre être.
Cette exploration de Jérôme Gontier est proprement linguistique au sens où il s’agit bien d’actes de pensée, d’actes de langue. Et ici, loin de tomber dans une approche psychanalytique de bas étage, pleine de pathos, de symbolisations stériles, il met l’accent sur ce qu’il y a de plus intéressant certainement dans la psychanalyse lacanienne, à savoir la question des jeux de langue, ou encore comment je ne se constitue que dans un rapport aux plis, noeuds, porosités et abîmes que la langue expose et imprime dans cette unité synthétique du je.
Cette pensée intériorisée, monologuant et se confrontant à elle-même, si elle pose la question aussi bien de la nature des expériences, ou bien de la nature relationnelle à autrui, c’est qu’elle pose d’abord et avant tout la question de ce qu’est penser. Sa définition de la question, de ce qu’est se confronter à une question, est ici emblématique : “les questions” faisant “beaucoup de trous” et chaque chose vécue étant lieu de questions, s’agirait-il pour se constituer de “gommer les détail, accentuer les contours, les lignes de force, griser des zones, flécher, souligner, surligner, légender” [p.147]?

Continuez, est en ce sens une exploration de cette sinuosité de la pensée, de ses biffurcations, de sa manière de penser par parenthèse (d’où l’emploi constant de parenthèses, de brèches dans le continuum), par détours.

9 octobre 2007

[Livre] Continuez de Jérôme Gontier

Filed under: Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 10:14

band-gontier.jpg Jérôme Gontier, Continuez, ed. Léo Scheer, collection Laureli, 215 p.
ISBN : 978-2-7561-0091-3. Prix : 17 €
[site des éditions Léo Scheer]

4ème de couverture :
gontier-couv.jpg Un homme se rend deux fois par semaine chez son analyste. La séance se déroule puis il rentre chez lui. Autoportrait, roman de l’infime dans lequel chaque microaction a valeur d’épopée, Continuez est un texte miroir reflétant le moi de chaque lecteur avec une écriture rythmée, jouant des niveaux de lange et des références. Les expériences, les introspections, les doutes, les menues joies, les angoisses font écho, dans une sympathie universelle qui a à voir avec les archétypes littéraires de la tragédie ou du roman d’initiation. Jérôme Gontier traite ce sujet s’examinant, s’écrivant, avec beaucoup d’humour. Il construit également une figure de l’analyste passionnante, à la fois humaine et fabriquée de toutes pièces par les fantasmes de l’écrivain.

Avec suspens et autodérision, Continuez aborde de façon lancinante des questions cruciales : qu’est-ce qu evivre ? qu’est-ce que parler ? penser ? écrire ? et comment chacun peut-il se débrouiller avec ces questions ? Tout en évitant d’y répondre avec un art qui s’appelle : littérature.

Notes de lecture :
Voici mon livre coup de coeur de la rentrée. Certes je suis loin de tout avoir lu, mais de ce que j’ai lu, c’est le livre qui m’a le plus intrigué, que j’ai le plus annoté dans tous les sens.
Continuez est un trajet régulier, régulé, d’un patient, une conscience réflexive, qui va chez son psychanalyste, à raison de deux fois par semaine, parfois le lundi, parfois le mardi, parfois le mercredi, parfois le jeudi, parfois le vendredi. Le livre retranscrit un de ces chemins en 5 parties distinctes qui sont 5 moments de ce trajet : dehors + dehors-dedans + dedans + dedans-dehors + dehors. C’est la manière d’investir ce trajet régulier qui fait toute la qualité du travail de Jérôme Gontier. La manière dont la pensée réfléchit ce trajet. Le travail littéraire qu’il accomplit est celui d’une mise en évidence de la multiplicité des couches de pensée qui apparaissent en chaque instant, et ceci aussi bien en rapport à cette expérience répétée, que selon son propre vécu de sens, qu’en liaison à autrui. Toutefois, ce travail ne s’inscrit pas dans les formes de dilatation qu’ont pu explorer aussi bien Hubert Lucot qu’à sa suite Didier Garcia. Ces deux auteurs en effet travaillent l’effraction du présent par des lignes strictes de passé, de micro-narrations imbriquées, qui se constituent selon des identités précises. La stratification est existentiellement concrète. Ici, rien de cela, ce qui éventre le présent de la pensée, est toujours de l’ordre de la multiplicité, de la variation de passés abstraitement saisis ou de potentialités futures elles-mêmes réduites à leur plus simple expression.
Nous suivons ainsi une pensée qui se réfléchit dans ses potentialités selon le motif de son rendez-vous chez le psychanalyste. Tout à la fois drôle très souvent, éminemment philosophique, ce texte non seulement se lit sans discontinuité, mais en plus appelle à des retours incessants en arrière, tellement sa construction est subtile.

[Une chronique sera publiée jeudi 11 octobre]

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