Libr-critique

28 mars 2019

[News] Traces de langage : poésie numérique (rencontre à la Maison de la poésie Paris)

Mercredi 10 avril 2019 à 20H, Maison de la poésie de Paris : Rencontre avec Philippe Boisnard & Jacques Donguy, animée par Fabrice Thumerel. Soirée Remue.net qui invite Libr-critique [Réserver dès que possible : nombre de places limité]

Lire sur Libr-critique.com :
– De Philippe Boisnard : « Pour un 1er Manifeste de Poésie Action Numérique »
– De Jacques Donguy : « Poésies expérimentales – zones numériques ».

La fin du XXème siècle a vu la rencontre de la poésie avec un nouveau médium d’écriture : le numérique. Si la poésie s’était arrachée de la page comme l’avait proclamé Bernard Heidsieck, avec le numérique, elle va trouver de nouveaux supports d’écriture et de nouvelles façons de s’écrire.

Cette soirée propose deux performances lectures ressortissant à deux générations de la poésie numérique : « Pd-extended 1 » de Jacques Donguy, l’un des pionniers dès les années 1980 des poésies sur support informatique, dont la pratique se base sur l’aléatoire, mais fournit des bibliothèques de textes, d’images et de sons à l’ordinateur, dans l’idée d’un élargissement du langage ; « Poétique de la Posthumanité » de Philippe Boisnard, qui, apparu aux abords des années 2000, est aujourd’hui internationalement reconnu pour ses travaux – et au-delà de son propre travail a collaboré avec de nombreux artistes en tant que poète et programmeur informatique.

À lire – Jacques Donguy, Pd-extended 1 poésie numérique en Pure Data, Presses du réel, 2017.
– Chroniques de poésie numérique, Presses du réel, 2019.

* Philippe Boisnard, Frontières du visage [analogique, numérique], L’Harmattan, 2015.

23 janvier 2016

[Chronique] Poétiques contemporaines, d’Apollinaire à Chaton

Alexander Dickow, Laurent Fourcaut et Gaëlle Théval nous offrent d’intéressantes réflexions sur la révolution poétique à l’œuvre depuis un siècle : dépersonnalisation, polyphonie et art du ready-made.

 

â–º Je est un autre : Alexander Dickow, Le Poète innombrable : Cendrars, Apollinaire, Jacob, Hermann, été 2015, 394 pages, 35 €, ISBN : 978-2-7056-8995-7. / Laurent Fourcaut, Alcools de Guillaume Apollinaire : je est plein d’autres, remembrement et polyphonie, éditions Calliopées, novembre 2015, 144 pages, 15,60 €, ISBN : 978-2-916608-62-4.

La thèse que publie le jeune poète américain Alexander Dickow – dont nous avions signalé dès sa sortie le premier texte publié en 2008, Caramboles – part d’un constat, la multiplication d’autoportraits poétiques parus entre 1900 et 1920 ; avec les trois auteurs étudiés, ce fait devient paradoxal dans la mesure où cette surpersonnalisation tranche avec ce qui caractérise désormais la figure du poète : la dépersonnalisation. Aussi le chercheur va-t-il d’abord étudier les mises en scène de soi chez ces trois figures majeures que sont Cendrars, Apollinaire et Jacob, avant de se pencher plus précisément sur leur art de la composition et leurs "parcours initiatiques" (les "récits du devenir-poète") ; les deux derniers chapitres, qui croisent la perspective sociologique mais sans s’y arrêter, portent sur les mises en scène de soi et du nous dans les revues (Les Soirées de Paris, Montjoie !, Nord-Sud, Mercure de France, Sic, L’Elan, Lettres modernes, Les Hommes Nouveaux, La Phalange, etc.) et sur l’originalité des positionnements dans l’espace des possibles contemporain. L’analyse des postures s’avère particulièrement passionnante : en cette période de crise des valeurs qui n’épargne pas l’art, les rapports au personnage de Fantômas permettent d’opposer celle d’Apollinaire (fédérateur) à celle des deux autres poètes (francs-tireurs) ; en revanche, tous trois adoptent une attitude paradoxale vis-à-vis des normes esthétiques dominantes, de sorte que Cendrars est qualifié de "sacré iconoclaste", Apollinaire de "romantique moderne" et Jacob de "néoclassique". Ainsi, vu qu’il n’y a pas plus d’"idéal littéraire" (Apollinaire) que de "nonconformisme absolu" (Breton), et que "la décomposition n’est pas une position" (Jacob), à la subversion ambiante préfèrent-ils la confusion ou l’indétermination normative.

De même, à sa façon, Laurent Fourcaut établit un parallèle entre identité problématique et polyphonie poétique : l’intérêt de cette monographie consacrée à Alcools (1913) réside dans sa dimension synthétique comme dans ses analyses fouillées des textes.

 

â–º Gaëlle Théval, Poésies ready-made, L’Harmattan, automne 2015, 288 pages, 28,50 €, ISBN : 978-2-343-06944-9.

Si les deux premiers volumes évoquent en passant l’art du ready-made en poésie, en voici un dont c’est précisément le sujet, puisqu’il fallait combler un manque : "Cette absence apparente de résonance du ready-made à l’intérieur du champ poétique semble d’autant plus surprenante que le XXe siècle est précisément celui de l’ouverture des frontières entre les arts" (p. 11). Comment expliquer un tel vide ? C’est que le ready-made poétique n’entre pas dans le cadre de l’analyse poétique traditionnelle, qui se concentre sur les caractéristiques thématiques et formelles, le lyrisme en vers ou la poéticité. Il faut attendre 2009 pour une étude critique (Nicolas Tardy, Ready-made textuels, HEAD) ; au tournant du XXe et du XXIe siècle, il était entré dans le champ poétique grâce à un numéro de la revue Action poétique intitulé "Poésie (&) ready-made" (n° 158, 2000).

Mais qu’est-ce qu’un ready-made poétique ? Ni tout à fait un collage, ni tout à fait un plagiat : c’est un emprunt matériel (poèmes objets), visuel ou sonore, un document poétique – au sens où l’entend Franck Leibovici de technologie intellectuelle qui retraite et reconfigure des représentations médiatiques usées. Se fondant sur une démarche intermédiale – puisqu’elle passe du champ des arts plastiques à celui de la poésie -, Gaëlle Théval analyse finement les pratiques les plus variées, du dadaïsme et du surréalisme aux poètes contemporains (Bory, Cadiot, Espitallier, Michot, Molnar, D. Roche, Sivan, Suel…)  : détournements surréalistes et situationnistes, cut ups divers, poèmes trouvés de Kolàr, biopsies de Heidsieck, poèmes métaphysiques de Blaine, événements de Chaton…

Dialogue avec Alexander Dickow

AD. La tournure à propos de la "dépersonnalisation" me paraît légèrement différente de ce que j’entendais dans l’introduction : à mon sens, la dépersonnalisation n’a jamais été dominante du tout dans le champ littéraire ; les dimensions de Flaubert et Mallarmé font largement illusion, et à vrai dire, ceux qui travaillent sur la période dite moderniste ne croient plus vraiment à Friedrich (s’ils y ont jamais vraiment cru). Je pense que le champ a été de tout temps beaucoup plus pluraliste que ne le suggère Friedrich, et la dépersonnalisation elle-même ne date pas de Flaubert ou Mallarmé. Ce sont là deux "options" parmi d’autres, si tu veux. Je soupçonne que tu partages d’ailleurs mon point de vue, mais la tournure de ta réflexion me paraît suggérer, peut-être même malgré toi, que la dépersonnalisation a été un moment dominante. Peut-être ai-je laissé quelque bévue dans le texte qui suggère ce point de vue erroné ; d’ailleurs, cette intro a un peu évolué depuis la thèse.

FT. Tu as raison de souligner ce point : j’ai d’ailleurs corrigé la formulation afin de mettre en évidence ce qui devient paradoxal uniquement pour ces trois figures poétiques.

AD. Le deuxième point, c’est l’expression "sans s’y arrêter" à propos de la sociologie littéraire, qui me paraît un peu discutable ; si je ne consacre que quelques pages à l’abord technique des concepts de "réseau" et de "champ", un des lecteurs de la thèse affirmait que le chapitre dans son ensemble finissait par démolir Bourdieu. Sans prétendre à cela, je pense que c’est vrai que le travail est imprégné de la sociologie littéraire, même s’il la tient en quelque sorte à distance. Tu sembles le reconnaître dans ta remarque sur l’importance des "postures", d’ailleurs, qui est un concept directement venu de J. Meizoz, qui fait de la sociologie littéraire assez proche de ma démarche, c’est-à-dire nourrie des textes littéraires eux-mêmes davantage que des interactions entre individus.

FT. Si tu le permets, je dirai plutôt que tu t’inscris dans le prolongement de Bourdieu et de Meizoz, mais que ta démarche se caractérise par une certaine indétermination : le lecteur ne perçoit pas distinctement l’articulation entre les trois pages théoriques et les études érudites qui suivent, fort intéressantes au demeurant. L’expression "sans s’y arrêter" désigne cette indécision théorique ou ce manque de continuité méthodologique : ton cadre est la sociopoétique, mais tu l’oublies assez rapidement – ce qui, diront les sceptiques, a au moins le mérite d’éviter tout systématisme.

Quoi qu’il en soit, je tiens à te remercier pour ce dialogue libr&critique.

AD. Je pense que je dois assumer – jusqu’à un certain point – cette indétermination théorique à l’égard de la sociologie littéraire, dans la mesure précisément où je me méfie de la logique totalisante tout à fait assumée par Bourdieu, que j’admire pourtant. C’est sans doute l’une des implications du "polar herméneutique" consacré à Fantômas, car un réseau concerne des interactions locales, non totalisables, et l’articulation de ce concept est pour moi un genre de geste sceptique. Mais comme tu l’as bien vu, les théories du réseau se situent bel et bien dans le prolongement de Bourdieu, quand bien même elles seraient construites "contre" lui. Meizoz, en revanche, assume tout à fait sa dette par rapport à Bourdieu et Alain Viala, qui lui ont permis de pousser plus loin son enquête passionnante.

4 avril 2014

[Livres] Libr-kaléidoscope (2), par Périne Pichon et Fabrice Thumerel

Le principe du Libr-kaléidoscope est de présenter une sélection des nombreux ouvrages reçus – qu’ils fassent ensuite ou non l’objet d’une chronique à part. Dans cette deuxième livraison de 2014 : Laurent ALBARRACIN, Le Citron métabolique (éditions Le Grand Os) ; Luis BEÑITEZ, Les Imaginations (L’Harmattan) ; revue AKA, série Z :/ (Marie Cosnay, Stéphane Korvin, Christophe Manon et Marie de Quatrebarbes).

 

â–º Laurent Albarracin, Le Citron métabolique,  éditions Le Grand Os, 71 pages, 9 euros, ISBN : 978-2-912528-18-6.

Le citron y est ici pressé, épluché, pressurisé dans toutes ses formes et dans tous ses sons :

beaucoup de

mais aucun pour empêcher

la hache

du chaque

dans le tronc

de l’ici

L’acide du fruit ainsi disséqué semble avoir altéré le langage ; celui-ci se décompose en syllabes « ci » et « on », et « tronc », pour composer le poème. Une conséquence de l’épluchage : cet adverbe « ici » qui ne cesse de s’affirmer. Il creuse, par sa présence incisive, un moule pour le fruit absent mais pourtant « ici » et presque « là ». Transformé en nom, « ici » en vient également à désigner le texte comme un lieu ; dans le mot « citron » se crée alors comme un espace-lettre doté d’une ampleur et d’une profondeur où prennent place des « pépins /comme des ballons ».

Ce lieu reste hypothétique puisque le poème est au conditionnel. Un mode sous-tension, entre le possible et l’inexistant, pour décrire un monde aux allures de promesse. On est suspendu au « presque », piqué par l’acidité de l’agrume. Et par les jeux de langage du poète qui dessine un univers sphérique, où les extrémités se touchent et le peu devient « [ …] l’ombre/ du beaucoup ». Partis du jeu des sons, les mots se rapprochent : « côtelé » et « cauteleux » ; « oscillation », « vieille scie du monde », et fournissent l’illusion d’une similitude tronquée. Les lettres sont toujours les mêmes, pourtant les noms changent. Ce processus familier devient étrange quand il part d’un zeste d’agrume.

Attention, le citron n’est pas le support du poème (comme chez Francis Ponge), mais bien sa matière. Il est transformé plutôt que révélé. Toutefois, cette transformation s’inscrit dans un cycle : il donne la matière pour créer le texte, et le texte retourne au citron, comme dans ce petit chiasme : « citron tel/ que citron/ se donne ». La forme même du poème – des vers coupants parfois réduits à un mot – participe à la décomposition du signifiant « citron ». Décomposition nécessaire pour produire quelque chose de nouveau, comme d’autres mots s’agençant autrement, pourtant soumis au même processus de dégradation/transformation. Ainsi se crée un « métabolisme » poétique. /PP/

 

â–º Luis Beñitez, Les Imaginations, traduit de l’espagnol par Jean Dif, L’Harmattan, hiver 2013, 74 pages, 10,50 €, ISBN 978-2-343-01558-3.

 

La poésie de Luis Beñitez relève d’un jeu de collage et de surimpression d’images, dans la continuité des poètes surréalistes. Il s’ensuit une rupture dans le poème, une dissonance qui fait basculer le texte dans l’absurde. Cette mise en scène de l’absurde va de pair avec un regard désenchanté, facilement cynique, sur le monde. On perçoit la figure d’un énonciateur-observateur regardant et jugeant avec distance, son monde, son écriture voire la situation du lecteur en train de lire : « Dans cette salle où le poème, parcouru ligne à ligne,/ Est écouté ou lu distraitement,[…] ». Le lecteur se trouve d’ailleurs mis à contribution à plusieurs reprises.

Ainsi, les objets, événements sont réfléchis par l’écriture, comme dans un miroir qui permettrait à la fois de les éloigner et de les observer :

« Le bateau que je vois dans le miroir

Demeure difficilement gouvernable

Bien que

Nous entrions comme des bovins

Dans cet autre enclos du temps 

[…]»

(« Bucoliques/Théologie »)

Ces techniques de montage par collage, de mise à distance, rapprochent l’écriture des techniques cinématographiques et photographiques. Ces deux moyens de production d’images nous ramènent finalement au titre : Les Imaginations. Le livre de Luis Beñitez apparaît comme un lieu d’agencement d’images, voire « d’imaginations », celles-ci entretenant un léger malaise chez le lecteur, dans son rapport à une certaine réalité. /PP/

â–º Revue AKA, Paris, série Z :/, printemps 2014, ISBN : 978-2-37128-001-4.

Cette livraison se présente sous la forme d’un objet poétique singulier : quatre dépliants recto/verso sous rabat, signés Marie Cosnay ("le – termite – zéro que – j’ai- inventé"), Stéphane Korvin ("et tu disparaîtrais"), Christophe Manon ("l’animal, ce n’est pas lui") et Marie de Quatrebarbes ("l’animal le plus moche de la terre"). De subtils liens les unissent : lyrisme inventif, interrelations entre humanité et animalité, Eros/Thanatos… Homme : "un individu pourvu d’une touffe de poils sur la tête"… Et cet homme est-il "l’animal le plus moche de la terre" ? Se distinguent, sans doute, l’animalangue de Christophe Manon et l’agencement de Marie de Quatrebarbes, dont les répétitions et translations font termiter le texte dans les galeries du souvenir halluciné. /FT/

 

10 mars 2011

[Dossier sur la subversion – 10] Colette Tron, Le peuple manque-t-il ?

Et si, contre le populisme culturel, la subversion consistait aujourd’hui à inventer de nouvelles formes d’art populaire ? de nouvelles corrélations entre "art" et "peuple" ? Telle est la question cruciale que nous pose Colette Tron, directrice d’Alphabetville, après bien d’autres auteurs qui ont marqué LIBR-CRITIQUE (Annie Ernaux, Jean-Claude Pinson, Nathalie Quintane…).

Ce texte s’inscrit dans une réflexion qui devrait se poursuivre jusqu’en 2012 sur le thème "Le peuple manque-t-il ? Variations sur l’art et le peuple", venant à la suite de Esthétique et société. [Lire la présentation du dossier]

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13 novembre 2008

[Chronique] De la critique et de la fonction critique en terrain miné

  Ces derniers mois, un dossier (Mouvement.net) et un numéro de revue (Le Français aujourd’hui, n° 160 : "La Critique, pour quoi faire ?"), et par ailleurs deux ouvrages, Que fait la critique ? de Frédérique Toudoire-Surlapierre et Quelle critique artiste ? d’Aline Caillet, posent le problème de la critique esthétique et de la fonction critique dans le terrain miné qu’est devenu le champ artistique et intellectuel contemporain.

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