Libr-critique

28 mars 2021

[News] News du dimanche

On se plongera d’emblée dans un objet poétique inventif : Éclectiques Cités de Laure Gauthier… On découvrira ensuite une sélection de 8 livres essentiellement parus en mars… avant de goûter un épisode loufoque comme on les aime des « nouvelles aventures d’Ovaine »…

UNE : Laure Gauthier, Éclectiques cités

► Laure Gauthier, Éclectiques Cités, un album transpoétique, Livre (140 x 200) de 92 pages + CD + Livret de 24 pages, Acédie58, mars 2021, 19 € TTC (commander), ISBN : 978-2-492760-00-6.

« Les textes que j’écris articulent les attaques menées par la société capitaliste tardive
contre l’individu, son corps, sa langue, sa pensée,  donc sa singularité
et sa capacité à déjouer les assignations » (p. 17).

Entre la performance, le document et la poésie sonore, voici un objet poétique singulier, Éclectiques Cités. Sur Libr-critique, on lira/écoutera/regardera : Transpoèmes 1/2 ; Transpoèmes 2/2 ; « Rodez blues, 1/2 : De la relativité du silence » ; « Rodez blues, 2/2 : Ceci n’est pas un voyage autour de ma chambre ».

Éclectiques cités : Porto, Naples, Paris, Pompéi. Lieux : paysages naturels divers ; musées ; maisons… On reviendra bientôt sur l’architecture subtile du livre ainsi que sur l’invention d’un tel objet multipolaire.

26.03.21 Transpoèmes sur Radio Canut

Baptiste Caruana programme plusieurs transpoèmes sortis de l’album transpoétique Eclectiques Cités (Acédie58, 2021) dans l’émission POEZZ E CHRONIK sur Radio Canut. Ecouter : https://radiocanut.org/emissions/poezz-e-chronik/

♦ Rencontre radiophonique avec Laure Gauthier et l’équipe éditoriale d’Acédie 58 présentée par La Bibliothèque des Grands Moulins de l’Université de Paris en direct sur DUUU Radio de 17h à 18h30 le vendredi 2 avril entre les lignes / les mots / les signes / chaque matière…

Comment l’écriture devient-elle un vecteur de de métamorphoses, où chaque lieu traversé donne lieu à un glissement de sens ? Comment lire et interpréter ces transformations ? Quelle entaille creuse l’environnement dans le poème et que nous dit cet écart entre la voix de la situation et celle du texte. Quelles questions nouvelles émergent alors ?

Avec Laure Gauthier, poète et artiste transdisciplinaire, qui écrivait déjà « entre les mots de villon » (je neige (entre les mots de villon), LansKine, 2018), seront abordées ces questions à travers sa pratique de poète et ses recherches universitaires en se concentrant particulièrement sur son nouveau recueil et album transpoétiques Eclectiques Cités qui vient de paraître chez Acédie 58.

Comme Gauthier souligne dans la préface de Eclectiques Cités, « J’appelle transpoèmes des poèmes transgenres qui mutent et migrent. Passent d’une rive poétique à l’autre. Ce sont des segments que je prélève de mes textes publiés ou en cours d’écriture et que j’enregistre à l’aide d’un zoom audio ou de mon smartphone dans différentes situations et différents lieux.
Parler de transpoésie est bien sûr un clin d’œil en sympathie adressé aux travaux sur le genre. Les nouvelles avancées scientifiques et militantes sur le genre nous montrent la plasticité de celui-ci. Les transpoèmes entendent plaider pour la plasticité du genre poétique. Ni poésie sonore ni poésie écrite ni même poésie mixte mais une poésie dont le genre se modifie en fonction des situations. Hors sol, hors livre, ils prennent alors un autre sens…La voix est le carrefour béant entre le sens du texte et le corps du poète qui a fait l’épreuve secrète de ce texte en l’écrivant…Le transpoème est un carrefour naturel : l’écart entre la voix sous le texte et la voix sonore y est vivant et imprévisible. »

Lire entre l’auteur·trice et son texte, entre son corps et ses mots, entre le sens, le son et ses trajectoires…

Libr-8 (reçus et quasiment tous parus en mars 2021)

â–º Des écrivains à la bibliothèque de la Sorbonne – 3 : Hubert Haddad, Line Amselem, Christian Prigent, Mona Ozouf, Laure Murat, éditions de la Sorbonne, automne 2020, 196 pages, 5 €.

► Élisabeth ROUDINESCO, Soi-même comme un roi. Essai sur les dérives identitaires, Seuil, coll. « La Couleur des idées », mars 2021, 288 pages, 17,90 €.

♠♠♠

► Aurélia DECLERCQ, RIKIKI, préface de Pierre Alferi, éditions de l’Attente, mars 2021, 92 pages, 12 €.

► Lionel FONDEVILLE, La Péremption, éditions Tinbad, mars 2021, 162 pages, 18 €.

► Typhaine GARNIER, Configures, éditions Lurlure, mars 2021, 96 pages, 15 €.

► Laure GAUTHIER, Éclectiques Cités, un album transpoétique, Livre (140 x 200) de 92 pages + CD + Livret de 24 pages, Acédie58, mars 2021, 19 € TTC (commander).

► Ryoko SEKIGUCHI, 961 heures à Beyrouth (et 321 plats qui les accompagnent), P.O.L, avril 2021, 256 pages, 19 €.

► Florence TROCMÉ, P’tit Bonhomme de chemin, Lanskine éditions, mars 2021, 56 pages, 14 €.

Les nouvelles aventures d’Ovaine /Tristan Felix/

Alertée par la présence énigmatique de son loup, Ovaine, depuis très peu, s’est affectée au comptage des absents.

Les disparus, 37%, les pas là, 14%, les pas là non plus, 29 %, les invisibles, 17%, les morts, 6%, les décédés, 10%, les exfiltrés, 22%, les enlevés, 32%, les ôtés 11%, les suicidés, 13%, les morts-nés, 9%, les en voie d’extinction, 0,1%, les exclus du comptage, – 0,1%, les non voyants, +0%…

… Ce qui fait tout de même 200 absents sur 100 personnes non présentes au compteur.

Il urge de retrouver les 100 manquant à l’appel.

Après enquête sur une île déserte auprès des suspects, Ovaine remet son rapport : « Une population inquiétante d’absents prolifère en toute impunité. »

Décision est prise à l’unanimité de sonner l’heure de la dispersion.

9 mars 2021

[Chronique] Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière, par Dan Ornik

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Frédéric Forte,Nous allons perdre deux minutes de lumière, éditions P.O.L, février 2021, 80 pages, 13 €, ISBN : 978-2-8180-5049-1.

 

Reposé le livre, et ce n’est pas si souvent, un sourire – oh, à peine – aux lèvres, en se disant : voilà, c’est ça. Ni plus ni moins. Perfect ! Bien joué ! Un livre dont on se sent d’un bout à l’autre proche, le sentiment de comprendre les rouages, la place du moindre boulon, le jeu des allusions, la trace dans la suite des jours. Tout en sachant bien qu’il n’en est rien, le livre est là et fait bloc, il garde son mystère, son épaisseur. Amical mystère.

Classe et modestie.

Et puis l’on se demande… qu’y a-t-il ? Si peu, dirait-on. Une forme, un ton, le quotidien, des ellipses, une démarche. Ouais, pourquoi ça marche, pourquoi ça marche aussi bien ? Quand tant d’autres livres de poésie qui prétendent partir du quotidien me tombent des mains. Manque de classe, manque de modestie.  Mauvaise lorgnette, qu’on la prenne par un bout ou par l’autre. Ou c’est le quotidien qui n’est pas le bon. Ou moi pas le bon lecteur.

Pas grave, car avec Nous allons perdre deux minutes de lumière, j’ai trouvé une pépite.

Livre faussement naïf. Qui avance tranquille, les mains dans les poches. La construction est réglée au cordeau, et c’est ce qui permet au texte d’avancer avec autant de naturel et de désinvolture. C’est léger : ça plonge au cœur des choses. (Et si c’était ça qui manque à tant d’autres, les lourds qui retombent sur place, les creux d’avance dégonflés ?).

Avec Frédéric Forte, les phrases toutes faites, les menus propos,  les gros titres n’ont qu’à bien se tenir. Il a inventé une machine à décaper l’ordinaire – mais avec tendresse, l’air de ne pas y toucher. Nous laisse la musique de l’époque, le film abstrait de nos jours.

4 mars 2021

[Chronique] Nicolas Bouyssi, La Femme de travers, par Jean Renaud

Nicolas Bouyssi, La Femme de travers, P.O.L, novembre 2020, 352 pages, 21 €, ISBN : 978-2-8180-4826-9.

 

Quoiqu’il se présente, par instants, comme un “journal”, ce livre ne ressemble pas vraiment à ce que nous connaissons sous ce nom. Ce sont 350 pages écrites en dix jours (du “2/12/16” au “11/12/16”), l’ensemble divisé, d’autre part, comme le jeu de l’oie, en 63 “cases” – “ce qui fera de moi un équivalent d’oie absolument gavée de sa propre pensée”. Texte “ni corrigé ni relu” (seuls, ici et là, quelques mots biffés). Une écriture torrentueuse, sans repos, sans précautions, sans prudence. Parce qu’il ne faut “s’interdire aucune hypothèse ni stationner lâchement paresseusement dans le même cercle à l’instar du cochon d’Inde dans sa cage, à bouffer la même carotte marron flétrie”. Parce qu’il s’agit d’“ouvrir d’un bon coup de pied, de poing ou de tête le vasistas de son âme ou de sa névrose pour aérer les coins les plus empoussiérés moisis  puants de ses parois osseuses”. D’où cette adresse au lecteur : “À tout de suite, donc, pour cette visite (guidée ?) des marécages de ma pensée (= bayou).”

Mais, plus que d’une visite, il s’agit d’une explication – au sens que prend le mot quand il s’agit de bagarre – avec soi et le monde.
Et, comme dans toute bagarre, il y a désordre, reprise, insistance, jusqu’à l’épuisement – tant qu’on ne vous a pas “enfermé dans une pièce aux parois de liège”. Ce que charrie, accumule ce journal, si on tente de le décrire, ce sont d’abord des morceaux de vie – d’une vie “colonisée”, ratée, insurgée, angoissée – : histoires de femmes, de copains, de père-mère-sœur, de déménagements… C’est ensuite tout un attirail d’appareils électroniques (quoique ce journal, est-il répété, soit écrit sur des cahiers) : écrans digitaux, logiciels, algorithmes, jeux vidéo, plateformes de téléchargement, films violents, pornographiques le plus souvent (N. Bouyssi invente toute une filmographie), dans lesquels des techniques permettent de s’introduire. Ces situations, ces films, ces extensions fictives de la vie donnent lieu à toutes sortes de considérations sur la honte, la culpabilité, l’excitation, l’angoisse, à des tentatives désordonnées, obscures ou demi-obscures, emportées par une inépuisable véhémence, de théorisation : définitions, distinctions innombrables, données au présent gnomique (cinq “points de démence”, par exemple, précisément numérotés). À quoi s’ajoutent des déclarations rageuses : “Ou on fait péter quelque chose, cabine téléphonique, vitrine, flic, immigré, joue de sa femme/fille, cul du chien/fils ou bien quelqu’un d’important symboliquement en l’enfermant dans les toilettes pour lui faire entendre par la métaphore sadique anale infantile qu’il est du caca.”

Notons que l’auteur de ce journal, qui a de la culture, se réfère aussi, rapidement ou non, et sans aucun respect de convention, à Burroughs, Courbet, Cronenberg, Poe, Sade (liste non dépourvue, évidemment, de signification). Quant à l’histoire d’Œdipe, souvent évoquée, c’est “un synopsis écrit sous Périclès”. On lit aussi, un peu plus loin, à propos d’un personnage de fiction : “Dans son bled comme à Thèbes tout le monde est dégénéré, tout le monde est de la même famille.”

Mais le plus intéressant ici est le sort fait à Lacan. Lequel n’est jamais nommé, mais dont les notions de réel, d’imaginaire et de symbolique (que Lacan dit liées d’un “nœud borroméen”) sont constamment agitées, et de la façon la plus hasardeuse, la plus confuse, la plus hallucinée, par l’auteur du journal. Particulièrement les “deux machins habituels (S et I)”, en liaison avec l’irruption massive du virtuel porno. On lit des formules comme : “Le conflit entre l’I et le S continue d’être déclaré, la partouze (ou triolisme) aussi par conséquent, et ils se passent en temps réel à l’intérieur dans ton crâne.” Ou encore : “Le symbolique est de l’imaginaire factice figé comme une veste à épaulettes ou un building Chrysler.” Quant au “réel”, il semble n’être, bien loin de Lacan, que ce que nomme le sens commun, soit l’ensemble des objets, des personnes, des lieux auxquels le sujet a affaire : rues,  parkings, square, Franprix, appartements, fenêtres, table en faux chêne, métro, bus, sandwichs…

Ce qu’on garde de ce livre – les citations qui précèdent le montrent sans doute –, ce qui emporte la lecture, ce sont d’abord ces phrases bizarres, souvent longues, entassées, égarées, obsédées, compliquées, précipitées – “phrases qui tarabiscotent comme des vrilles sèches ou des dreadlocks” –  dans lesquelles l’auteur du journal semble sans cesse se perdre, s’enfermer. Elles sont la pensée même du texte, bien plus que ses affirmations incessantes. Pensée tordue, insurgée, hautaine, arrogante, impuissante malgré sa rage – et, à ce titre, émouvante –, dressée devant le monde, interrogeant sans fin la possibilité de s’y tenir. Soit cet exemple, encore : “Ce qui donne, en résumé, un système informationnel phobique consanguin fonctionnaliste et sans tendresse qui préconise le voyeurisme, les insultes, les coups de matraque, la branlette et le masochisme chirurgical orthonormé pour supporter.”

On admettra que ce livre confus, violent, n’est pas “clair”. Mais il est exact. Ce dont il a conscience : “Comment pourrait-on être exact si on est contraint de rendre son imaginaire narratif et rocambolesque et attractif, avec début, milieu et fin en guise porte-jarretelles, etc.” On peut, assurément, le préférer à bien des récits qu’on résume à loisir et qu’on déclare “bien écrits”.

7 février 2021

[News] News du dimanche

Après nos surprenantes Libr-brèves, vous retrouverez les attendues « nouvelles aventures d’Ovaine » et vous découvrirez deux livres qui viennent de paraître (En lisant, en zigzagant)…

Libr-brèves

► Suite à nos éditos sur les « mots du pouvoir » et « parole et pollution », on méditera avec intérêt cette démonstration  de Joachim Séné dans son passionnant « Journal éclaté » :

« Dans cette crise du Covid — mais n’est-ce pas dans toutes les crises ? Et ici plus révélé ?— le Pouvoir joue avec la langue comme avec le feu. Veran déclare que la courbe n’est « pas exponentielle » puisqu’on a « que » 10% de cas en plus chaque semaine. Or c’est la rigoureuse définition mathématique de la courbe exponentielle : F(n) = F(n-1)×1.1

Et c’est également de ça, détruire la langue, qu’il est question en ce moment — mais n’est-ce pas aussi un effet du Pouvoir ? Un moyen de domination supplémentaire ? Les mots du pouvoir, le confinement « serré », le « plateau montant » que ne serait pas l’exponentiel, les fausses-fuites d’informations et les « ce qu’on sait », les rumeurs des réseaux, une marmite de potion politique bout, l’angoisse monte des jours à l’avance avec la crainte de ce qui sera dit, est-ce décidé ? Sur quelles bases ? Tout le monde est épuisé, fissures. »

► Oublions un peu la morosité ambiante et regardons/écoutons cette vision poétique d’un objet qui empoisonne nos vies laborieuses : Marie-Hélène Dhénin, « Les Trois Masques et quelques dizaines de plus » (texte et photos / Lecture d’Alain Frontier)…

► Suivez en direct les événements sur la page Facebook ou la chaîne Youtube de la Maison de la Poésie Paris.
➡️ Pour ne pas rater le direct, inscrivez-vous à l’événement Facebook.
Vous pouvez ensuite retrouver la vidéo à tout moment sur la chaîne Youtube.

Mardi 9 février à 19H : RV avec Maxime Actis.

Présentation officielle. À lire l’un de ses textes publié dans une revue littéraire, sa mère dit à l’auteur que « ça doit être compliqué de vivre à force de regarder les choses précisément comme ça. » Mais c’est assurément un ravissement pour nous. Long poème composé de dix-neuf « chants », Les paysages avalent presque tout oscille entre un présent intranquille et des périples fondateurs à travers les Balkans. Des êtres qu’on perd jusqu’aux maisons désertées, en passant par cette femme qui ne reconnaît plus les siens : la poésie s’arme pour fixer tout ce qui file et que le temps engloutit. L’apparition d’un jeune poète saisissant.

À lire – Maxime Actis, Les paysages avalent presque tout, Flammarion Poésie, 2020.

Vendredi 12 février à 19H : RV avec Frédéric Forte.

« La phrase Nous allons perdre deux minutes de lumière, je l’ai entendue prononcée un jour à la télé par une présentatrice de la météo. Je l’ai aussitôt perçue comme un titre de livre potentiel. Et plus qu’un titre, un modèle de phrase et de vers. Durant les sept mois de l’écriture du poème, j’ai essayé de saisir à chaque instant, dans un flux, ce qui, dans ma vie de tous les jours, pouvait être « la phrase suivante ». D’une phrase à une autre plusieurs heures ou toute une nuit pouvaient parfois s’écouler. Le poème est donc une sorte de journal en coupe. Avant même d’avoir terminé l’écriture du texte, j’avais déjà envie de le lire en public, in extenso. Et pour pouvoir immerger plus avant le public dans le poème, j’ai proposé à deux artistes – le guitariste Patrice Soletti et la plasticienne Leïla Brett, tous deux maîtres dans l’art de la répétition, de la variation, du jeu avec le temps… – de créer avec moi une pièce qui dépasserait la simple lecture, mêlant le poème à la guitare jouée en direct et à un diptyque vidéo pour nous faire vivre plusieurs mois en moins d’une heure » (Frédéric Forte).

À lire – Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière, P.O.L, 2021. S’inscrire à l’événement Facebook.

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine /Tristan Felix/

♦ Un jour d’hiver, la mort, épuisée, toque :

– Je suis au bord du beurre naout. On me fait avaler des vivants qui sont même pas encore nés.

– Ovaine la serre dans ses bras dodus et doucement lui conte l’histoire du scarabée qui ne voulait plus entrer dans le jeu du scrabble.

La mort, d’un coup requinquée, se met à refuser tout ce qui bouge.

Comme il y a foule au portillon, certains font semblant d’être déjà morts.

Fine mouche,  elle les frictionne et, d’un coup de pied aux fesses, les envoie paître parmi les vaches lentes et majestueuses.

 

â—Š Un jour, Ovaine contemple le ventre de son aspirateur.

Une jungle d’acariens s’en donnent à cÅ“ur joie dans une fête à neu-neu tenue par des araignées de petit calibre.

Ovaine veut en être. Elle prend un ticket pour le fameux train d’enfer.

Des cheveux géants l’attrapent par les pieds, des squelettes de puces lui sautent au cou. Un crâne de fourmi lui colle des grains de sucre sur la bouche.

Après dix minutes d’ivresse, Ovaine sort de l’aspirateur. Si elle avait su !

Ouvrant aussitôt un stand à 1 centime le tour, elle a du mal à ne pas être aspirée par la soudaine ruée des poussières.

 

 

En lisant, en zigzaguant…

♠ « Tu as rencontré une fois un écrivain et artiste qui, pendant près d’une demi-heure, accoudé au zinc d’un petit bar, t’as parlé de sa penderie. Ses paroles elles-mêmes semblaient être regroupées, comme parcimonieusement étudiées et classées, puis envoyées dans l’espace avec la précision des ingénieurs du projet spatial Philae. »

« Ã€ y regarder de plus près, changer de vie n’est pas chose facile. Cela fait quinze ans que tu te dis : demain, je plaque tout ; c’est sûr demain tu leur dis que tu n’es plus capable, pas un clown, pas un mouton – pas de corrélation entre les deux en apparence, ni avec toi, encore que c’est à voir – tu leur dis cela, puis tu y retournes, comme un seul homme. »

Sophie Coiffier,  Tiroir central, éditions de l’Attente, 2021, p. 23-24 et p. 71.

 

♣ « L’idée que la poésie doit exclure le narratif est aussi absurde que d’exclure l’exposition discursive du roman. Mallarmé rejette le narratif sous prétexte qu’il présente quelque chose comme un simulacre du réel. Mais la virtualité domine autant le narratif que  les autres types de discours. La narration est un tissu de lacunes mouvantes ; c’est par ce jeu du vide et du plein qu’elle rejoint à la fois la poésie et le réel et il s’ensuit que la poésie est simulacre au même titre que la narration. »

Alexander Dickow, Déblais, éditions Louise Bottu, 2021, p. 24.

31 janvier 2021

[News] News du dimanche

Après notre édito libr&critique (« Les aplatis »), vous retrouverez avec plaisir une nouvelle aventure d’Ovaine et découvrirez notre sélection de Livres reçus

Édito : Les aplatis

Dans son article publié vendredi dernier dans AOC, « Parole et pollution », Marielle Macé dresse ce constat : « l’actualité récente a souvent révélé, s’il en était besoin, quelque chose comme des états pourris de la parole, pourris à force de déliaisons, de rétrécissements, d’inattention, de bâclage, de négligence, de morgue, de dédain. Des états pourris de la parole politique, de la parole médiatique, et de nos propres échanges, c’est-à-dire des phrases que nous mettons dans le monde et entre nous, dans la rue, dans le travail, sur les réseaux, dans les tweets, ces « gazouillis » ». Comme si l’accumulation des déchets qui polluent notre planète allait de pair avec rien de moins que la déchéance de l’humanité…

Et ce n’est pas tout : ce pourrissement accompagne l’aplatissement de notre Terre, « par la masse énorme, qui grandissait sans cesse, et qu’on n’arrivait absolument pas à éliminer, dont on n’arrivait absolument pas à se défaire, de bêtises, stupidités, imbécillités, idées reçues, clichés, tautologies, discours vides, mots creux, bref de platitudes, le terme s’imposait, oui, de platitudes  qui s’échangeaient à chaque instant et finissaient par avoir un effet »… D’où la situation qui est encore la nôtre selon Leslie Kaplan (cf. ci-dessous) : confinement, évaluations, ennui, « régression générale »… Question : quel avenir pour les aplatis ?

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine, par Tristan Felix

Au village, las! plus un seul son de cloche. « Fondues pour faire du chocolat ! »,  soupçonne-t-on avec un soupçon de bave.

Pour résister à la tentation, Ovaine décide d’élever trois cents coqs, avec alarme et tic tac intégré. 

Sous le kiosque enguirlandé, elle les entraîne à sonner du gosier toutes les trois heures.

A vêpres, armé d’un silencieux, un homme osseux soudain s’approche.

D’un coup de glotte pétante, Ovaine déclenche l’alarme. Et tous le coquailler de retentir à toute volée pour couvrir le bruit du silencieux.

Les poules en cacao, gloussantes de ferveur, défilent alors avec leur truc en plumes.

 

Livres reçus (présentations éditoriales)

► Alexander DICKOW, Déblais, Louise Bottu, Mugron (40), janvier 2021, 104 pages, 14 €.  

L’aphorisme (peu importe comme on le nomme) peut être l’image en tout petit du grand système, le « hérisson » de Schlegel ; pourtant il bée aussi vers d’autres fragments, chacun ouvert puisque sériel, un-parmi-les-autres, indéfinitif. Voici un recueil qui essaie de dire des choses vraies, simplement, depuis cette perspective mienne. J’échoue nécessairement, j’espère non sans quelques splendides faux-fuyants. /AD/

 

► Frédéric FORTE, Nous allons perdre deux minutes de lumière, P.O.L, en librairie le 11 février 2021, 80 pages, 13 €.

Nous allons perdre deux minutes de lumière est une phrase entendue par l’auteur à la télévision, prononcée par une présentatrice météo. Frédéric Forte l’a aussitôt perçue comme un titre de livre potentiel. Et plus qu’un titre, comme modèle, matrice d’autres phrases et de vers. Ce livre est ainsi un travail sur la phrase comme objet poétique familier, pour faire du poème une expérience à la fois intime et partageable, une parole à laquelle chacun peut s’identifier. L’idée était bien de confronter cette phrase matricielle à ce qui fait un quotidien, à « l’infraordinaire » cher à Georges Perec, au processus d’écriture même.

La forme du poème est déterminée par la structure même de la phrase (sept mots, douze syllabes), avec sept chants, et chaque chant composé de sept strophes, chaque strophe de douze vers, chaque vers de douze syllabes (dodécasyllabes).

Chaque chant est déterminé par le mot qui lui correspond dans la phrase-titre, de « Nous » à « lumière ». Nous : la communauté humaine ; allons : le déplacement, le mouvement ; perdre : l’échec, la désorientation, la mort ; deux : le couple, la dualité ; minutes : le temps ; de : la provenance, l’association ; lumière : la vue.

Pour les titres de chaque chant, ces mots ont été cryptés en « braille », référence à la perte de lumière mais aussi à une anecdote familiale évoquée dans le chant final.

 

► Leslie KAPLAN, L’Aplatissement de la Terre, suivi de Le Monde et son contraire, P.O.L, en librairie le 18 février, 238 pages, 15 €.

« Tout le monde s’en souvient : ce matin-là au réveil la nouvelle tournait en boucle, quelqu’un était tombé en dehors de la Terre. Pas dans un trou, pas dans une crevasse, pas dans un abîme. »

Ainsi commence le nouveau conte politique, drôle et cruel de Leslie Kaplan, L’aplatissement de la terre, dans la même veine que Désordre. Un ensemble de cinq textes sur le même thème : le monde dans lequel nous sommes est un monde devenu « plat », aplati par le système dominant. Leslie Kaplan imagine, de façons différentes, plusieurs réponses à ce monde, à la recherche d’une « issue » pour reprendre un terme de Kafka. On peut se servir de rêves, de films, ou de livres, de musiques, on peut faire des rencontres, comme cette femme qui « sort du cinéma », ou au contraire se laisser envahir par un « ennemi invisible ». Mais le possible et le commencement sont là, et c’est toujours « encore une fois le monde ».

Le Monde et son contraire est le monologue d’un acteur qui joue le personnage de Kafka, et qui, comme lui, « se bat ». Ce monologue est adapté au théâtre par Elise Vigier, mis en scène notamment à la Comédie de Caen au printemps 2021.

► Ana TOT, Nique, Louise Bottu, Mugron (40), disponible début février, 198 pages, 15 €.

17 janvier 2021

[NEWS] News du dimanche

Ces premières NEWS du dimanche de 2021 donnent d’emblée le ton : offensifs l’édito et les textes de CUHEL comme de Tristan Felix ! Suivent, en ce temps de médiocre rentrée-de-janvier, notre sélection rigoureuse (LIBR-6), nos Libr-brèves et notre avant-dernière Libr-rétrospective de 2020

Édito

♦ On n’arrête pas le Progrès : des files d’attente et de la flicaille partout, couvre-feu*, angoisse devant un Ennemi invisible… ça nous change la vie : c’est vrai quoi, ça met un peu de piment dans les vies monotones de nos démocraties-molles…  Et puis, c’est inédit au moins, non ?!

* La seule différence avec 1942, c’est que cette fois il concerne tous les (néo)pétainistes – et pas seulement les juifs…


♦ Pour mieux deviner où va cette « France en Marche », on lira l’édito du n° 6 de COCKPIT voice recorder (novembre 2020), signé Christophe Fiat : « Si au printemps, lors du premier confinement, on nous encourageait à faire les Robinson Crusoé : « Robinson Crusoé ne part pas avec de grandes idées de poésie et de récit. Il va chercher dans la cale ce qui va lui permettre de survivre » a-t-on entendu lors d’une visioconférence en direct de l’Élysée, nous n’avons pas d’autre choix, à l’occasion de ce second confinement, que d’être des Don Quichotte. Voilà, le délire du personnage de Cervantès en quête d’aventures tout azimut nous semble plus « adapt頻 – terme d’une Novlangue inépuisable – à la réalité de notre époque que la clarté zélée du personnage de Defoe »…

♦ Pour bien commencer l’An neuneuf, chantons avec La Vie manifeste :

« L’Etat noie, noie l’Etat
il n’y a pas d’argent magique, il n’y a que de l’argent tragique

Déboulonnons le récit officiel
Police abolie, bientôt le paradis
Etranglons les étrangleurs
Télétravail pour les CRS »…

CUHEL, Ode au Coronnard 

Ô Coronnard le Combinard
toi qui n’es pas né de la dernière pluie
MERCI de nous rappeler que nous sommes cuits
Toi l’ultra-libéraliste tu aimes la Liberté
de circuler
pour nous parasiter
tu chéris l’Égalité (et surtout son Boulevard !)
et la Fraternité
pour mieux nous parasiter

Ô Coronnard le Vicelard
qui nous mène la vie hard
tu es le meilleur coach de l’apocalypse
ô vice oh hisse au supplice !

Ô Coronnard le Cognard
tu vas nous débarrasser de tous les nullards
qui nuisent à la sécurité des démerdards
qui empêchent de tourner en rond
notre immonde où seul compte le pognon
un pognon de dingues

Ô Coronnard
toi qui as grandi sur la litière de nos idéaux
sur le terreau de l’immonde expansion des néo-fléaux
toi l’avant-garde des néo-libéraux
pour rassurer les secturitaires
tu vas ramener l’Ordre sur la Terre
l’Ordre en Marche
celui des marchands
à qui profitera le Grand Réchauffement
À bas les sans-dents !
Et vive le Résident de la Réputblik
décoré de l’Ordre du ÇaProfite !

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine, par Tristan Felix

Pour prouver son innocence, Ovaine braque une baraque à frites, en plein soleil. 

Le fritier, désormais client, s’enquiert :

– Où en est ton procès ?
– État stationnaire. Preuve que j’ai rien fait. Et toi ?
– Bah, j’ai pas de preuves que tu m’as tout piqué.
– Veux-tu que je témoigne en ta faveur ? J’ai tout vu, tu sais.
– Tu seras inculpée pour faux témoignage, laisse tomber.

Ovaine, émue, lui double sa dose de mayo.

Transporté par ce vent de solidarité, il demande une barquette géante.

Et de sa langue prélève les cristaux de sel éclatant d’une vérité nouvelle.

 

Libr-6 (Livres reçus : hiver 2020-21)

► Jean-Pierre BOBILLOT, Dernières répliques avant la sieste [notes sur le risible – II & III], éditions Tinbad, coll. « Poésie », 88 pages, 14 €.

► Sophie COIFFIER, Tiroir central, éditions de l’Attente, 88 pages, 11,50 €.

► Suzanne DOPPELT, Meta donna, P.O.L, 80 pages, 13 €.

► Anne KAWALA, Les Aventures d’Orphée Foëne à Dos Romeiros, Série Discrète, 64 pages, 12 €.

► Sandra MOUSSEMPÈS, Cassandre à bout portant, Flammarion, coll. « Poésie », 174 pages, 18 €.

► Patrick VARETZ, Deuxième mille, P.O.L, 528 pages, 32 €.

Libr-brèves

► On retrouvera ici la visio-lecture de La Sauvagerie qu’a donnée Pierre Vinclair mercredi dernier 13 janvier dans le cadre de Station d’arts poétiques (Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Lyon).

â–º Peu après la publication du volume collectif issu du Colloque international de Cerisy sur son œuvre, Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture, le poète, peintre, dramaturge et metteur en scène vient de recevoir le Grand Prix Paul Morand de l’Académie française, destiné « à l’auteur d’un ou plusieurs ouvrages remarquables par leurs qualités de pensée, de style, d’esprit d’indépendance et de liberté » – et doté de 45 000 €.

Libr-rétrospective 2020 (3)

â–º Créations : Joël Hubaut, « Ã‰pidémiK » [n° 1 ; série à terminer en 2021] ; Philippe Jaffeux, « John Coltrane » ; Julien Blaine, « (Y) » ; Laure Gauthier, « Transpoèmes »Â ; Tristan Felix, « Le Mâle dit de fine amor »

â–º Chroniques : Ahmed Slama sur Ivar Ch’vavar, La Vache d’entropie ; Patrick Beurard-Valdoye, « Fléau et théâtre social »Â [> 3 000 vues] ; Fabrice Thumerel, « Julien Blaine : fin de partie ? » [> 3 500 vues]…

â–º NEWS : Poesie is not dead, « Urgences poésies » [> 5 000 vues] ; « News du dimanche du 17/05 » [> 2 500 vues]…

► Entretien avec Christophe Fiat pour le lancement de la revue Cockpit voice recorder

6 janvier 2021

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Les échappées de Charles Pennequin (à propos de Père ancien)

Charles Pennequin, Père ancien, P.O.L éditeur, décembre 2020, 192 pages, 19 €, ISBN : 978-2-8180-5044-6.

 

Descendant de Beckettien, Pennequin sort du père par tout ce qu’il déploie selon une logique de déterritorialisation, de végétations  rhizomateuses. Elle se construit contre la mort. Et en avançant.  Une musique naît et dévale par reprises et filages inconscients en des refrains aussi doux que violents. Par une poésie sonore, l’auteur trouve un moyen de débloquer  les paroles,  les dogmes et même les musées que sont les livres.
Dans Père Ancien au titre quasi biblique, chaque poème se veut « un spot dans la nuit » de l’être, une petite forme du peu, du nul, du resserré pour saisir le vide en soi. Obsédé par l’état de naissance, Pennequin  traverse la langue idéologisée pour que le fatras babillard de l’enfance renaisse hors du non assigné et de l’aliénation.
Le livre parle depuis le  ras de la terre, du « jardin », par effet retour au coeur du  grouillement de « l’armée noire des déloquetés » en accrochant les « chansonnettes crapuleuses des gens » à la barbe de l' »Ã©crit-tue » des  prétentieux  exterminateurs. Par leurs propos savants et savonneux ils veulent couper court à la « bêtise » de ceux qui ne cherchent pas à créer des idées mais juste faire proliférer un langage « périféerique ».
Pennequin tient à « parler pour rien ». Mais pour mieux dire. Il trouve dans la vie comme à  la télévision (dont la série « Urgences ») de quoi faire des poèmes « avec des trous. » Car il ne s’agit pas d’écrire « du cercueil mais de la vie ». C’est pourquoi une telle poésie est celle du drame désespérément comique de l’existence. Et ce loin des règles admises qui ne favorisent qu’une stérilité du déjà lu.

13 décembre 2020

[Chronique] Iegor Gran, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, par Fabrice Thumerel

Iegor GRAN, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L, septembre 2020, 142 pages, 13 €, ISBN : 978-2-8180-5168-9.

 

En littérature, on obtient souvent des résultats plus réalistes en maniant l’absurde ou le grotesque qu’en cherchant à « faire vrai ». Je me sens plus proche de la commedia dell’arte que de Stanislavski (I. Gran, Les Temps Modernes, 2004).

Par bêtise et opportunisme, les voisins, le gouvernement, le commerce ont imposé leur psychose, et moi – même pas mal.
Une nouvelle religion, exigeante et jalouse, a obscurci le sens critique de mes contemporains – que voulez-vous que ça me fasse ?
Ils ont troqué leur liberté contre une posture morale – tant mieux pour eux, les ornières rendent la vie plus facile (L’Écologie en bas de chez moi, P.O.L, p. 177).

 

En plein deuxième déconfinement (deuxième déconfiture ?), au moment même où l’autoritarisme grandissant de l’État macronesque saurait d’autant moins masquer son amateurisme que le rapport de la Commission d’enquête sénatoriale dénonce à son tour la gestion calamiteuse de la crise sanitaire (triple défaut : de préparation, de stratégie et de communication – en plus d’un impardonnable mensonge gouvernemental sur le stock de masques), il n’est pas inintéressant de considérer le dernier brûlot de Iegor Gran, dont le titre affiche une métonymie grotesque.

Certes, comme trop souvent chez Iegor Gran – même si cette fois on est plus proche du pamphlet que de l’autofiction polémique –, les limites voire les problèmes sautent aux yeux : un mélange des registres qui peut nuire à l’impact visé (hésitation entre polémique, comique – ironie, humour (noir), bouffon – et sérieux journalistique voire sociologique) ; une posture paradoxale (la voix auctoriale se donne le beau rôle : chez le donneur-de-leçons, il y a une bonne conscience à fustiger la bonne conscience !) ; une certaine mauvaise foi (comment, par exemple, soutenir que les « casseroles » ne se sont pas manifestées à la sortie des hôpitaux ?)… Sans oublier ce travers de la doxa intellectualiste : il y a toujours plus de profit symbolique à tirer de la négativité que de la simple solidarité.

Cela dit, Iegor Gran pose plus ou moins explicitement une série de questions cruciales :

Copyright : Joël Heirman.

comment, au XXIe siècle, un taux de mortalité aussi faible a-t-il pu provoquer une telle panique mondialisée ? Comment un peuple réputé indiscipliné et râleur a-t-il pu aussi rapidement se métamorphoser en peuple soumis ? Comment expliquer cette attitude irrationnelle consistant à céder ses libertés fondamentales contre une insécure sécurité sanitaire ? Pourquoi le peuple français ne s’est-il pas révolté contre l’irresponsable incurie des autorités ? Quelles sont les causes de cette servitude volontaire ? Le pays de Molière est-il devenu un pays de couards et d’hypocondriaques ? Comment a-t-il pu supporter « le brouillard de l’arbitraire » ? le défaut d’éducation donné à ses enfants ? la mise en péril des « fragiles économiques » et des « fragiles sanitaires pour d’autres maladies que le Covid » (p. 87) ? Comment se peut-il que la sixième puissance mondiale ait fragilisé son économie et hypothéqué l’avenir de toute une jeunesse à cause de ses erreurs et manquements ?

Mais au fait, quel est l’archétype de « la casserole » ? Plutôt du bon côté du manche, la casserole est une bellâme qui aime exhiber sa solidarité cool ; « la casserole procède par affirmations qui sont pour elle autant de vérités » (41). Mais si ces gens de mauvaise foi sont des « Salauds » (au sens sartrien), il y a pire… Les cibles principales du satiriste : le « quatrième pouvoir » et l’état. Si, face à une telle « sinistre bouffonnerie » (106), il a pris le parti du rire, il s’agit bel et bien d’un rire grinçant. Qu’on en juge sur pièces : « Terrés comme les autres avec « la peur au ventre », nos grands reporters de « guerre » sont devenus des porte-parole du gouvernement, des exégètes de l’état d’urgence, et leurs journaux des apothicaireries où l’on discute médicaments » (120) ; « Toujours plus paternaliste, jamais avare de pédagogie niaise, l’État a trouvé avec le Covid un terrain formidable pour tancer les Français et leur montrer qui est le maître » (129).

22 novembre 2020

[News] News du dimanche

En ces temps lugubres, choisissons notre Libr-confinement, qui s’accompagne de la présentation de deux livres qui viennent de paraître (signés Jacques Barbaut et Bruno Fern)…

Libr-confinement…

â–º Agenda POL :

En décembre 2020

·        Suzanne Doppelt Meta Donna (poésie)

·        Charles Pennequin Père ancien (poésie)

·        Patrick Varetz Deuxième mille (poésie)

·        Trafic 116 (revue de cinéma)

En janvier 2021

  • Marianne Alphant  César et toi
  • Olivier Cadiot Médecine générale
  • Mathieu Lindon Hervelino
  • Shane Haddad Toni tout court
  • Mathieu Lindon le livre de Jim-Courage #formatpoche

► On pourra découvrir le catalogue de publications numériques qu’offre La Marelle (Friche la Belle de Mai à Marseille).

► Ou sans attendre, rendre visite aux Fées Spinoza de Marc Perrin…

► Ou encore ouïvoir « Welcoming the Welcoming the Flowers » (performance de Jean-Michel Espitallier avec Anne-James Chaton et Thurston Moore), samedi 21, ars musica, Bruxelles.

â–º Mercredi 25 novembre 2020, de 9h30 à 18h, Station d’arts poétiques : Journée d’études consacrée à Séverine Daucourt, à la Villa Gillet le matin (25 rue Chazière 69004 Lyon) ; à l’ENSBA Lyon l’après-midi (8bis, quai Saint-Vincent 69001 Lyon).
La journée d’étude se conclut par une performance poétique en amphithéâtre à 17h.

Signalons au passage l’hommage que Patrick Beurard-Valdoye, qui enseigne à l’Ecole Nationale Supérieur des Beaux-Arts de Lyon, vient d’adresser à Bernard Noël à l’occasion de ses 90 ans : écouter.

 

LIBR-CRITIQUE vient de recevoir et recommande…

► Jacques BARBAUT, C’est du propre. Traité d’onomastique amusante, éditions NOUS, coll. « Disparate », Caen, 208 pages, 20 €.

Présentation éditoriale. Le poète explore la question du nom sous toutes ses formes, du patronyme au pseudonyme en passant par l’anthroponyme, le prénom et le patronyme. Les jeux typographiques, les listes, les calligrammes et les rapprochements fantaisistes accompagnent les citations de philosophes et de critiques littéraires comme Derrida, Starobinski, Barthes et Deleuze.

â–º Bruno FERN, Dans les roues, éditions Louise Bottu, coll. « Contraintes », Mugron (40), 66 pages, 8 €.

Présentation éditoriale. Voici les rêveries - ou plutôt les jeux de pensée, comme disait Arno Schmidt dans ses Calculs – d’un cycliste en solo. Ça roule mais l’image n’arrête pas de sauter et tout est emporté par la succession de divers mouvements giratoires : la lecture de chaque fragment, de même que l’ensemble du livre, doit être aussitôt recommencée avant de poursuivre. Cette spirale sans fin entraîne les multiples « impuretés » qui font que « la vie est un perpétuel détournement qui ne permet même pas de se rendre compte de quoi il détourne. » (Kafka, Journal)

15 novembre 2020

[News] News du dimanche

Dans-le-monde-d’après-le-11-septembre-2001… dans-le-monde-post-démocratique… dans-le-monde-d’après-la-crise-sanitaire…

Où en sommes-nous au juste ? Dans le monde d’après le monde d’après le monde d’après ?

Il n’y a plus d’après : le monde du post- est celui du déni ou du repli, celui du comme-si – celui des dominants.

Le monde réel – le nôtre ! – est celui dans lequel il nous faut défendre concrètement nos libertés, à commencer par celle d’agir pour la survie du vivant, laquelle englobe celle de lire et de s’exprimer. C’est dans cet esprit qu’il convient de lire notre Libr-12 (Livres reçus) et nos Libr-brèves

Libr-12 (Livres reçus : automne 2020)

► 591, revue internationale, éditions Terracol, n° 8, 290 pages, 18 €.

► Bénédicte GORRILLOT dir., L’Héritage gréco-latin dans la littérature française contemporaine, Droz, Genève, 544 pages, 48 €.

â–º Julien BLAINE, La Cinquième Feuille. Aux sources de l’écrire et du dire. Édition établie par Gilles Suzanne. Presses du réel/Al dante, 464 pages, 30 €.

â–º Roland CHOPARD, Parmi les méandres, cinq méditations d’écriture, L’Atelier du Grand Tétras, Mont-de-Laval (25), 96 pages, 13 €.

► Pierre ESCOT, Spermogramme, postface de Julien Cendres, éditions Supernova, coll. « Dans le vif », 162 pages, 15 € [disponible début 2021].

► Christophe ESNAULT, L’Enfant poisson-chat, éditions Publie.net, coll. « L’Esquif », 112 pages, 12 €.

► Denis FERDINANDE, L’Arche inuit, Atelier de l’Agneau, coll. « Architextes », St Quentin-de-Caplong (33), 150 pages, 18 €.

► Jean FRÉMON, Le Miroir magique, P.O.L, 336 pages, 21 €.

► Martine GROSS, Détachant la pénombre, dessin de Denis Heudré, Tarmac éditions, Nancy, 60 pages, 12 €.

► Sarah KÉRYNA, Le Reste c’est la suite, Les Presses du réel, coll. « Pli », 88 pages, 10 €.

► Marc-Alexandre OHO BAMBE, Les Lumières d’Oujda, Calmann-Lévy, 330 pages, 19,50 €.

► Benoît TOQUÉ, Habiter outre, éditions Supernova, coll. « Dans le vif », 70 pages, 15 € [disponible début 2021].

Libr-brèves

â–º // 🔴 EN DIRECT // Encore quatre RV à ne pas manquer avec la Maison de la poésie Paris, en partenariat avec l’institut du monde arabe : Les Nuits de la poésie, couvre-feu poétique

Suivez en direct l’événement sur notre page Facebook.
Vous pouvez ensuite retrouver la vidéo à tout moment sur la chaine Youtube de l’Institut du monde arabe !

Les consignes sanitaires ne permettant pas de maintenir la Nuit de la Poésie dans son format initial mais nous avons voulu proposer ce rendez-vous symbolique et numérique qui garde tout son sens dans le contexte actuel.  Rendez-vous les samedis 21 et 28 novembre et 5 et 12 décembre de 22h à minuit en direct sur les pages facebook de Maison de la Poésie et de l’IMA.

Avec notamment :

Les musiciens et chanteurs :  Mohanad Aljaramani, Kamilya Jubran, Sarah Baya, M’hamed El Menjra, Abdallah Abozekry et Baptiste Ferrandis, Omar Haydar, Marc Codsi, Lola Malique, Skander Mliki, Batiste Darsoulant, Sanguebom…

Les comédiens :  Léon Bonnaffé, Violaine Schwartz, Pierre Baux, Majd Mastoura, Clémence Azincourt…

Les poètes et écrivains : Abdellatif Laâbi,  Breyten Breytenbach, Mahmoud Darwich, Charif Majdalani, Fadhil Al Azzawi, Dima Kaakeh, Marc Alexandre Oho Bambe, B40…

Les performeurs : Michelle Keserwany, Zoulikha Tahar, Lamya Yagarmaten…

Les danseurs : Mehdi Kerkouche, Smaïl Kanouté…

â–º On pourra découvrir les magnifiques livres et cahiers d’auteur que propose les éditions Faï Fioc.

â–º Des articles à méditer sur AOC en ces longues soirées de confinement (on peut s’abonner ou s’inscrire pour 3 lectures gratuites) : Jean-Charles Massera, « Le Grand Ménage » ; Mathieu Larnaudie, « Trash vortex » ; Frédéric Sawicki et Olivier Nay, « Sauver le CNU pour préserver l’autonomie des universités » (16/11)…

6 novembre 2020

[Chronique] Emmanuel Carrère, Yoga, par Ahmed Slama

Emmanuel Carrère, Yoga, P.O.L, septembre 2020, 400 pages, 22 €, ISBN : 978-2-8180-5138-2.

 

Publié lors du grand lâché rituel de livres qu’on nomme communément « la-rentrée-littéraire », Yoga d’Emmanuel Carrère condense avec sûreté et cynisme ou plutôt la sûreté du cynisme l’ensemble des stéréotypes éculés, tant du point de vue de l’écriture que de la manière dont on aborde certaines questions. On pourrait me demander alors : pourquoi traiter de cet écrivant, ce faiseur de livres inconsistants ? Et pourquoi avoir perdu ainsi mon temps à lire ça* ? Les bons livres qui mériteraient d’être lus et promus ne manquent pas !

D’abord il s’agissait pour moi d’aller voir du côté des livres commerciaux ; ou plus précisément de cette catégorie de livres et d’écrivains qui se présentent ou sont présentés comme littéraires. S’aventurer de l’autre côté du miroir de la représentation médiatique dominante. Carrère, comme beaucoup d’autres, jouit d’un certain prestige dû peut-être aux livres précédents. Plus sûrement à l’éditeur qui publie ses logorrhées : P.O.L, permettant à notre écrivant de profiter du capital symbolique de la maison – considérée par beaucoup (et parfois à juste titre) – comme une maison exigeante du point de vue littéraire.  Si l’on enlevait ce vernis, celui de la couverture P.O.L, Yoga ne vaudra pas mieux que nombre de publications à visée commerciale**, on en ferait une œuvre n’ayant pas plus de valeur que celle d’un Musso ou Marc Lévy, avec l’avantage pour ces deux-là de ne pas se cacher derrière des prétentions soi-disant littéraires. Ajoutons à cela le danger que constituent les thèses développées par Carrère dans ce livre ; au vu des relais médiatiques dont il dispose, du nombre de ventes qu’il accumule, je crois qu’il faut prendre au sérieux les bêtises qu’il débite.

« Un livre qui [fait] un carton »

Répété à plusieurs reprises ce que nous nommerons le vÅ“u (pour ne pas dire l’intention) de Carrère en écrivant ce livre est de faire l’éloge du yoga, en tant que pratique. L’idée de départ, selon ses dires, avait été d’écrire un petit livre « souriant et subtil sur le yoga ; refus de l’éditeur… Je vous passe les plaintes et les jérémiades – maintes fois réitérées – comment peut-on, ose-t-on ainsi faire barrage à son « génie »… commercial.

« Et en plus, me disais-je en mon avide for intérieur, énormément de gens font du yoga aujourd’hui, énormément de gens seraient contents de mieux savoir ce qu’ils font en faisant du yoga : c’est un livre qui peut faire un carton. »

Sortie de son contexte, la citation peut être lue comme de l’ironie ou du sarcasme, mais à y regarder de plus près ou de plus loin – du point de l’ensemble du livre – et de ce qu’il nous raconte, la perspective peut être aisément déchiffrable : se lover dans cette vague du « développement personnel » advenue depuis quelques années déjà. Difficile d’en donner une définition satisfaisante ici, mais nous dirons qu’il s’agit d’un amalgame douteux de divers courants de pensée (psychologie, philosophie, religions, etc.) et qui vend (à qui y met les moyens financiers) une prétendue connaissance de soi. Depuis pas mal d’années, les élucubrations du développement personnel sont utilisées en entreprise pour domestiquer… pardon « manager » salarié·es et employé·es, donnant ce que l’on nomme aujourd’hui : « happiness officer» [responsable du bonheur]. Certaines pratiques de ce « développement personnel » empruntent quelques éléments au bouddhisme ; la pratique du yoga et la « méditation pleine conscience » notamment.

«… ce que j’étais parti pour dire, ce qui devrait sous-tendre mon récit, ce que ses lecteurs devraient en retenir, c’est tout simplement que la méditation, c’est bien. Que le yoga, c’est bien. On ne m’a pas attendu pour le dire, je sais. Simplement, je m’apprête à le dire d’une autre place, disons d’un autre rayon de librairie que celui du développement personnel. »

Bien évidemment dans la posture qu’il veut se donner, et que lui donne une certaine presse, une adhésion aussi franche aux élucubrations du « développement personnel » n’est pas tenable pour « l’écrivain » (re)connu et qui ne cesse de relater, à longueur de pages, les interviews et les entrevues livrées ici ou là. Il s’agira pour notre égopathe de faire un pas de côté, de conserver un semblant de regard critique, de façade dirons-nous.

« Elle travaille pour un magazine dédié au bien-être et au développement personnel, diffusant une vision positive de la vie selon laquelle, en gros, la pire tuile qui nous tombe dessus est en réalité une excellente chose : une occasion d’avancer et de devenir meilleur. (…) Elle voit bien ce que cette vulgate a de caricatural mais pense que la vision du monde qui la sous-tend est juste, et je suis assez d’accord avec elle. »

Carrère nous parle de « Vulgate » pourtant il n’est pas en désaccord, et acquiesce même, aux thèses du « développement personnel ». On pourrait appeler ça un « doux oxymore ». Railler d’un côté cette « vulgate », les librairies New Age et leurs livres « laids » et « bêtes », tout en adhérant au fond des discours. Distinction de façade. Se distinguer, pour mieux se valoriser. Mais également, à mon sens, ménager la clientèle, le public cible pour le dire rapidement. Celles et ceux qui adhèrent au « développement personnel ». Classe moyenne mythologique (ou se vivant comme telle) qui, confrontée à la réification de toute chose et au fétichisme de la marchandise, trouve refuge dans ce charabia inconsistant. On ne mord pas la main d’un système qui vous a bien nourri, vous nourrit (et pour combien de temps encore ?) convenablement. Face à tout ça, se recroqueviller sur soi, non pas lutter pour que le monde soit à sa manière, mais travailler sur soi pour « s’adapter », se modeler soi-même pour entrer dans le moule de la concurrence acharnée. Et c’est ce lectorat que vise Carrère : occidental et solipsiste avide de traitements qui contrecarraient sa petite dépression, des œillères pour mieux regarder le monde dans et par son nombril.

« L’orient créé par l’occident »

Quand nous parlons d’occident et d’orient, ce sont avant tout des constructions que nous pointons. Étymologiquement le premier désigne ce qui tombe, l’autre ce qui se lève ; cela a été simplement appliqué au soleil. Il n’y a pas d’essence occidentale et encore moins d’essence orientale. Il existe en revanche une vision, une représentation de l’orient qui, au fil des siècles, a été imposée ; vision de « l’oriental·e » aux mœurs étranges ou bizarres, n’étant pas comme l’occidental, comprendre : inférieur à ce dernier. À cela on peut ajouter des stéréotypes de genre : quand l’homme oriental est représenté comme sauvage et brutal ; les femmes sont sensuelles et vaporeuses. Imaginaire qui perdure et qui, depuis les années 1970, se masque derrière des atours nouveaux, Le racisme sans race  que pointait, entre autres, Étienne Balibar. Racisme culturel ; ils ne sont pas comme nous !

« Puisqu’il faut commencer quelque part le récit de ces quatre années au cours desquelles j’ai essayé d’écrire un petit livre souriant et subtil sur le yoga, affronté des choses aussi peu souriantes et subtiles que le terrorisme djihadiste et la crise des réfugiés… »

Dans Yoga, ça se matérialise dès la première page où les soucis majeurs de notre faiseur de livre semblent être « le terrorisme djihadiste et la crise des migrants ». Accoler ainsi les deux événements, sans prendre aucune peine pour les distinguer est déjà extrêmement problématique, et dénote déjà de la représentation que se fait notre égomaniaque des réfugiés. Si l’on se reporte quelques centaines de pages plus loin, quand (après moult plaintes) il rencontre ceux qu’il nomme parfois réfugiés, parfois des « migrants » (ne semblant pas être au courant de la distinction entre les deux termes) sur l’île de Léros (Grèce), il nous en dresse des portraits dans la veine la plus orientaliste***.

« Hamid remarquablement beau, des traits fins, des yeux noirs veloutés et mélancoliques, Atiq plutôt ingrat, le visage ravagé par l’acné et déjà la promesse d’un double menton, mais le charisme et la vitalité sont de son côté, c’est lui le leader naturel, c’est lui qui embarquera les filles, qui peut-être les embarque déjà – non, cela m’étonnerait, ils sont certainement vierges tous les quatre. »

Quand on parle d’orientalisme, le patriarcat n’est jamais loin. Valorisation d’un tel par sa capacité à « embarquer des filles ». Représentation fascisante du « leader naturel ». Je vous passe bien évidemment les péripéties, les échanges paternalistes avec ces quatre réfugiés mineurs : Hamid, Hassan, Atiq (tous trois Afghans) et Mohammed (pakistanais). Parce que surplombant tout ce mépris, il y a le cynisme de notre égopathe.

– «… mais s’il y en a deux qui doivent rester ensemble, qui seront assez malins pour ne pas laisser la vie les séparer, ce seront eux [Atiq et Hamid], tant pis pour les deux autres qui sont moins armés pour la survie. »

– « Où qu’il soit aujourd’hui, Atiq a certainement oublié cet homme hagard à la chemise sale, aux mains tremblantes, qu’il a côtoyé quelques semaines lorsqu’il est arrivé en Europe, et il serait certainement très surpris d’apprendre que cette interview menée au café Pouchkine sur son périlleux voyage entre le Pakistan et la Grèce a fini par faire surface, quatre ans plus tard, dans quelque chose d’aussi improbable qu’un livre sur le yoga – enfin, dans quelque chose qui était supposé être un livre sur le yoga et qui après beaucoup d’avatars en est peut-être un, au bout du compte. »

Il y a alors ce fragment ou chapitre ou immondice… intitulé Molenbeek où l’on apprend que cette commune de la région de Bruxelles est la destination finale de l’un des réfugiés mineurs : Atiq. Pour un esprit aussi tordu que celui de notre égopathe, le lien (que vous devinez) ne tardera pas à faire surface.

« Beaucoup de gens qui ont commis des attentats terroristes ont grandi à Molenbeek ou sont passés par Molenbeek ou se sont à un moment planqués à Molenbeek. Cette réputation est terriblement injuste pour la majorité des habitants de Molenbeck (sic) qui n’ont rien à voir avec le djihadisme, et l’oncle d’Atiq fait certainement partie de cette majorité de citoyens paisibles, mais je ne peux m’empêcher à ce moment de penser que dans un groupe de quatre ou cinq adolescents aussi attachants et démunis que les nôtres il y en aura peut-être un qui, n’en pouvant plus d’être rejeté de partout et traité comme un chien, cessera de croire qu’il a une chance de devenir comptable en Bavière ou informaticien en Belgique et se radicalisera, comme on dit, et se fera sauter pour que sautent avec lui un maximum de gens comme nous. »

Nous / eux : la dichotomie est là, le « choc des civilisations » si cher à toute une sphère d’intellectuels de plateaux télé et radio. Et ce « nous » contre « eux » sous-tend l’ensemble du verbiage de notre écrivant. Il n’est jamais question de domination, de la manière dont justement ces réfugiés (mineurs !) se trouvent sous le joug d’un système de domination qui les a obligés à fuir leur pays, qui les a fait devenir ces damnés de la terre. En revanche quand les rôles ne sont que symboliquement inversés notre égopathe ne se prive pas de la noter alors, la domination.

« Il a fallu attendre pour cela que nous nous retrouvions ensemble sur ce scooter, lui [Atiq] dans la position dominante du conducteur, moi dans celle, subalterne, du passager, ce qui rend possible pour lui de s’intéresser à moi. »

À son sens on ne peut s’intéresser à l’autre qu’en étant dans la position du dominant. Réflexion gorgée de bêtise. Quand on domine, on ne voit que soi, sa position à soi et tout son livre est là pour en témoigner. Mais comprenez « eux », ce ne sont pas « nous » nous n’avons ni les mêmes mœurs, ni les mêmes valeurs, comme lorsque notre faiseur de livre donne ce conseil à celle qui anime des ateliers destinés à ces réfugiés – bien avant qu’arrive notre égopathe en chef.

« Elle devrait éviter, lui dis-je aussi prudemment que je peux, de confier aux garçons ses déboires amoureux parce qu’ils viennent de cultures à la fois prudes et machistes et risquent de la mépriser. Erica en convient mais ce conseil l’abat. »

Un orientalisme paradoxal

Ce phantasme du prétendu « choc des civilisations » conceptualisé par Samuel Huntington n’est bien évidemment pas cité, encore une fois notre faiseur de livre doit tout de même conserver sa distinction de soi-disant écrivain, garder la mesure et le recul, et ne pas passer pour quelque affreux xénophobe ou raciste, d’ailleurs l’évocation de Renaud Camus sert bien à ça ; se distinguer du rance écrivain.

Les positions de notre faiseur de livre sont éminemment morales. Il se dépeint comme « juste » ; mythologie d’une justice pure et immanente et qui recoupe le fantasme porté par le bouddhisme, celui d’un monde qui se voudrait sans désir.  Et c’est là qu’on pourrait m’opposer qu’orientalisme ne serait pas le terme adéquat pour désigner le positionnement de notre écrivant, puisque l’orient, il ne cesse d’en parler, d’en louer certains aspects dans et par ses références réitérées au bouddhisme. Géométrie (géofantasme ?) variable : si l’islam, c’est le Mal ; le bouddhisme est le Bien.

Pourtant le bouddhisme, de pruderie, de patriarcat et de violence, il n’en manque certainement pas. Allez questionner les Rohingyas au sujet du prétendu pacifisme du bouddhisme ! Quant au culte bouddhiste, il est profondément patriarcal sans oublier les différentes saillies du dernier Dalaï lama. Tout cela, il n’en sera pas question chez notre égopathe. Inculture crasse ou manière d’entretenir les stéréotypes ? De jouer avec ces stéréotypes partagés par le lectorat que nous évoquions plus haut.

Degré zéro de l’écriture commerciale

Un lectorat qui ne veut pas être gêné dans sa lecture, tout poli – et tout lisse – doit être l’écrit. Du prémâché prêt à être avalé. Chapitres courts qui souvent n’ont même pas besoin d’être lus pour être compris, puisque tout est déjà dans le titre. Construction et composition des pages visant à suivre la trame – qui se résume à son égocentrisme de mâle hétérosexuel occidental en dépression****. Du name dropping ici ou là. Pléthore de définitions du yoga de la méditation. Quelques citations à la manière de ces livres de « développement personnel » qui ne sont souvent que des sortes de répertoires de citations philosophiques tirées de leur contexte – le lectorat visé ne sera pas dépaysé. Mais il faut quand même tenir sa réputation d’écrivain ; alors on parle de Michaux ici ou là, de Barthes, ou d’Orwell. Et pour bien être sûr que la lectrice ou le lecteur ne soit pas perdu·e ; répéter, réitérer, faire des récapitulatifs de ce qui a été barbouillé quelques pages avant.

« Mon métier, mon talent, c’est la narration, et ma question en toutes circonstances peut se résumer à : c’est quoi, l’histoire ? »

L’histoire ? Celle d’un égopathe qui veut vendre du papier imprimé et qui se sert de tout ce qui lui tombe sous la main pour ça ; racisme, patriarcat, mépris de classe. Idéologie fascisante et écriture plate.

 

* Dans sa version numérique heureusement, n’ayant donc été qu’en contact visuel avec la chose, n’ayant ainsi pas besoin d’ajouter à la désinfection des mains requises en ces temps, celle de la désinfection littéraire.

** En précisant que l’auteur de ces lignes n’est pas naïf. Tout livre « commercialisé » a une visée commerciale, mais c’est aussi une question de façonnage, dans quelle mesure ou à quelle échelle, tel ou tel livre a-t-il été façonné pour la vente ?

*** Nous ferons à nos lecteurs et lectrices l’économie de ses descriptions de l’Inde ou encore la manière dont il reprend (de manière littérale) l’expression de Donald Trump « Shitty contries » (pays de merde) en parlant de l’Irak ou encore le stéréotype de l’Afrique « continent sale ».

**** Je précise ici mâle et hétérosexuel car je n’ai ni évoqué la manière dont il traite ses relations féminines et encore moins ses représentations des homosexuels munis de « moustaches », allant en vacance à « Mykonos », etc.

29 octobre 2020

[Chronique] Valère Novarina : qui sont les ombres ? ou comment prolonger l’ivresse des temps, par Jean-Paul Gavard-Perret

Les prochains événements prévus étant annulés, en ces temps obscurs pour la culture comme pour le politique, restent à découvrir le volume collectif Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture et le virevoltant Jeu des ombres

 

Valère Novarina, Le Jeu des ombres, P.O.L, 15 octobre 2020, 272 pages, 17 €, ISBN : 978-2-8180-5098-9.

Dans la dernière pièce de Novarina, l’acte créateur recouvre le plateau de théâtre à la fois d’ombres et de métamorphoses. Le spectateur en devenant « spectrateur » va pouvoir changer d’identité au sein de « mêmes » qu’il connaît et qui appartiennent à sa mémoire : celle  des mythes comme d’une actualité plus ou moins décalée. Sont réunis Orphée, Eurydice, Cerbère, Charon, Hécate, Pluton et ce qui est plus étonnant Sosie, Flipote, les Machines à dire beaucoup, Robert Le Vigan, Michel Baudinat, Gaston Modot, Anne Wiazemski, Louis de Funès, Christine Fersen et Daniel Znyk.

A la sortie des enfers, une fois l’Achéron retraversé, tout se produit par les truchements de « passes » et de passages où le théâtre devient aussi comique que tragique au sein d’un langage qui lui aussi se transforme en une créature hybride et effrontée. Cela ne date pas d’hier chez le dramaturge. Le drame humain (en son animalité même) est la comédie des mots. Ils grouillent au sein même de leur réincarnation en entrelacs, anagrammes, acrostiches, monocondyles, etc., pour brûler les frontières des temps comme du corps et de l’esprit.

Le théâtre n’est plus habité de mots, ce sont eux qui l’habillent et tout autant le mettent à nu à travers des inventions centrifuges en une « affection » généralisée. La pièce devient l’endroit où danse la langue et où se consume la mort dans une irradiation vertigineuse. Les personnages veillent à la naissance d’autre chose là où l’animal humain au moyen de sa voix tente de reconquérir une force sacrificielle au moment où les esprits parlent.

Existe là un voyage farcesque des mots au bord du vaisseau fantôme de la langue.  Celui-ci dérive sur le plateau chahuté par tous les revenants qui flottent – forcément – à corps perdus. Mais la dématérialisation de l’être via les ombres n’est là que pour sauver l’envie d’exister dans cette polyphonie puissante du langage. Novarina reste plus que jamais poète et philosophe. Il enrichit la connaissance par une langue d’un comique tragique confondant où se gueule ce qui jusque là était resté dans le silence de mort de l’enfer ou des bas-fonds de l’inconscient.

 

25 octobre 2020

[News] News du dimanche

En UNE, le poète CUHEL et le dessinateur Joël HEIRMAN reviennent à leur manière sur l’atteinte obscurantiste à l’Ecole de la République. Vous découvrirez ensuite quelques lectures conseillées (Libr-6) et deux Libr-événements

UNE (CUHEL/HEIRMAN)

 

Faut pas s’mentir
faut être réaliste
Nous au gouverdément
on Z’aime les enseignants
on les Z’aime tellement
qu’on les place carrément en première ligne
Honneur aux hussards de la République !
avec un pognon de dingue plein la carlingue
on les Z’aime tellement
qu’on s’est creusé les méninges pour les ménager et leur aménager des carrières de ouf
des conditions de travail foldingues
et tutti-frutti
quelle Passion !

Faut pas s’mentir
faut être réaliste
Nous au gouverdément
on Z’aime les enseignants
sauf les universolitaires
Trêve de laxisme et de causalisme
foutaises foutaises foutaises
d’anamnèses
Tout ça c’est à cause que
maladroite
l’univercécité
est allée droit à gauche
l’univercécité s’est radicalisée
islamo-gauchisée

À bas les fanatiques
la source de nos hic
Faut pas s’mentir
faut être réaliste
contre nos déboires
nous on se contente chaque soir
de prier la Ste Croissance
qui nous dicte ses exigences
Pour qu’elle croisse
sale engeance
diminuez vos créances !

 

Libr-6 (septembre-octobre 2020)

â–º Antoine DUFEU, Sofia-Abeba, suivi de MZR et « Le Train » de Léon Trotski, éditions MF, coll. « Inventions », 176 pages, 15 €.

► Tristan FELIX, Faut une faille, Z4 éditions, 174 pages, 13 €.

► Jean-Paul GAVARD-PERRET, Joguet, Joguette, préface de Tristan Felix, Z4 éditions, 62 pages, 10 €.

► Iegor GRAN, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L, 142 pages, 13 €.

► Emmanuel TODD, Les Luttes de classes en France au XXIe siècle, Seuil, 1er trimestre 2020, 376 pages, 22 €.

â–º Revue des revues, n° 64 : « Femmes en revues », 172 pages, 15,50 €. [sur la nouvelle recockpitvue COCKPIT Voice Recorder : p. 181-183]

Libr-événements

► 
â–º Colloque « Musidora, qui êtes-vous ? » coorganisé par Carole Aurouet, Marie-Claude Cherqui et Laurent Véray du 18 au 20 novembre 2020 à la Cinémathèque Robert-Lynen et au CNC.
Participeront à ce colloque : Olivier Assayas, Carole Aurouet, Karol Beffa, Anne Bléger, Didier Blonde, Francesca Bozzano, Lucas Bruneau, Emilie Cauquy, Patrick Cazals, Pierre Edouard Clamour, José-Maurice Cherqui, Marie-Claude Cherqui, Marie-Joëlle Cherqui, Anne-Olga de Pass, Béatrice de Pastre, Marc Durand, Yvon Dupart, Hélène Fleckinger, Annette Förster, Christophe Gauthier, Magali Goimard, Anne-Elisabeth Halpern, Myriam Juan, Laurent Mannoni, Camille Paillet, Paola Palma, Pascal Roques, Sébastien Rongier, Michel Saussol, Laurent Véray, Christophe Viart, Michel Viennot et les élèves du conservatoire de musique Jean-Philippe Rameau du VIe arrondissement de Paris.

18 octobre 2020

[News] Les Tourbillons de Valère Novarina

Dès cette fin octobre, comme tous les passionnés vous serez emportés par les tourbillons novariniens, qui vous feront virevolter du dernier texte de l’écrivain à sa mise en scène par Jean Bellorini, et à un volume collectif riche en reproductions couleurs et en volutes interprétatives…

 

Le Jeu des ombres (P.O.L, paru le 15 octobre)

► Le Jeu des ombres, P.O.L, 15 octobre 2020, 272 pages, 17 €, ISBN : 978-2-8180-5098-9.

Présentation éditoriale. Le Jeu des ombres est la nouvelle pièce de théâtre de Valère Novarina. Quatre actes pour revisiter le mythe d’Orphée. Avec cette conviction que nous sommes tous des Orphée. Des ombres passent, parlent, reviennent de l’autre espace : l’espace des dessous. Ni feu ni flammes, les enfers sont le lieu des métamorphoses. On y trouve Orphée, Eurydice, Cerbère, Charon, Hécate, Pluton. Ils croisent Sosie, Flipote, les Machines à dire beaucoup, Robert Le Vigan, Michel Baudinat, Gaston Modot, Anne Wiazemski, Louis de Funès, Christine Fersen et Daniel Znyk. Les temps s’entrecroisent jusqu’à la discordanse des temps. Et dans ce grand dépérissement, le berger des langues, le gardien, l’amoureux de la parole, n’est plus Orphée tout seul, mais chacun d’entre nous. Nous sommes tissés de temps, et cependant étrangers à lui. Respirer, être vivant, chercher les ombres pour jouer avec la lumière. Les personnages du Jeu des ombres se retournent, imitent Orphée à l’envers et trouvent leur chemin.

Tout Valère Novarina est dans ce drame : l’homme, « animal capable de tout », la rosace des définitions de Dieu, les ritournelles de l’espace et du temps en langue spirale, « l’étrangeté d’être des animaux qui parlent », l’étonnement de parler, la stupeur d’être là.

â–º Spectacle de Jean Bellorini en tournée pour les saisons 2020 / 2021 : [Plus d’informations sur le site de l’auteur]

Le Jeu des ombres sera une plongée joyeuse, festive et profonde dans la langue de Valère Novarina, charnue, organique, rythmique, musicale dialoguant avec les grands thèmes musicaux de l’opéra L’Orfeo de Claudio Monteverdi. Jean Bellorini conjugue dans ce projet ses deux matières de prédilection, le langage et la musique.
Le Jeu des ombres, c’est l’Homme qui réenchante le monde, le transforme, l’émeut et le déplace. Il fait danser les arbres, pleurer les rochers, détourne le cours de fleuve par son chant. Il est l’Artiste, déchire le voile des conventions, des valeurs, des dogmes. Il fait descendre les regards jusqu’alors tournés vers le Ciel vers les êtres qui aiment, qui souffrent et qui meurent. C’est aussi l’Homme qui doute, qui pousse à questionner, à remettre en cause, à croire et ne plus croire. Le doute qui oblige au retournement, contraint à regarder en face, jusqu’à la disparition des illusions. Il s’agit de se confronter au monde tel qu’il est et d’être libre. Quoiqu’il en coûte.
Ce que l’on ne peut pas dire, c’est cela qu’il faut dire. Ce qu’on ne peut pas voir, c’est cela qu’il faut voir. Ce qu’on ne peut pas traverser, c’est cela qu’il faut traverser.
Jusqu’en Enfer. [Photo : © Pascal Victor]

Première représentation – le 23 octobre – À Avignon à La FabricA
23 > 30 octobre 2020 – Semaine d’Art, organisé par le – Festival d’Avignon

6 > 22 novembre 2020 – Les Gémeaux Scène Nationale – Sceaux

6 > 8 janvier 2021 – Le Quai – CDN Angers Pays de Loire
14 > 29 janvier 2021 – Théâtre National Populaire – Villeurbanne

5 > 6 février 2021 – Grand Théâtre de Provence – Aix-en-Provence
10 > 13 février 2021 – La Criée – Théâtre national de Marseille
17 > 19 février 2021 – Anthéa – Théâtre d’Antibes
4 > 26 février 2021 – La Comédie de Clermont

5 > 6 mars 2021 – Théâtre Quintaou Scène nationale du Sud-Aquitain – Anglet
23 > 26 mars 2021 – Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie

6 avril 2021 – Opéra de Massy – Paris Sud
14 > 16 avril 2021 – Théâtre du Nord
21 > 22 avril 2021 – Comédie de Caen – CDN de Normandie

18 > 21 mai 2021 – MC2 – Grenoble
27 > 28 mai 2021 – Scène Nationale Châteauvallon-Liberté

Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture

Marion Chénetier-Alev, Sandrine Le Pors et Fabrice Thumerel dir., Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture,  Hermann éditeur, coll. « Les Colloques de Cerisy », parution prévue seconde quinzaine d’octobre 2020, 456 pages, 26 €, ISBN : 979-10-37003-621.

Organisé à Cerisy, le colloque international dont est issu ce volume présente deux intérêts majeurs : d’une part, il réintroduit avec force le théâtre dans l’histoire des manifestations cerysiennes puisque consacré à l’œuvre du plus important dramaturge contemporain, qui est également écrivain, peintre et metteur en scène ; d’autre part, ce colloque marqué par un rare enthousiasme a mis en évidence la puissance théorique et pratique, éthique et esthétique, d’une œuvre déjà reconnue mais dont il convenait de récapituler les aspects les plus divers. Ainsi, cet espace novarinien (Novarimonde) qui nous arrache à notre tranquille humanité, à notre commode immobilité, pour nous entraîner dans un tourbillon de signes et de formes, les intervenants l’ont parcouru en tous sens, empruntant les pistes théologiques, philosophiques, dramaturgiques, poétiques, ou encore scéniques et topologiques, pour montrer comment le créateur organise le chaos grâce à la quadressence de son art.

 

Deux événements à ne pas manquer à l’occasion de ces deux parutions…

â–º Maison de la poésie, samedi 31 octobre – 17h & 19h [157, rue Saint-Martin 75003 Paris ; réserver au plus vite – vu la jauge limitée – au 01 44 54 53 00]
Table ronde Valère Novarina : Les tourbillons de l’écriture : entrée libre dans la limite des places disponibles [Réserver, même si c’est gratuit]
Soirée poétique : L’Esprit respire [Réserver]

Tarif lectures : 10 € / adhérent : 5 €

Comment s’orchestrent les tourbillons baroques de signes et de formes qui apparaissent, reviennent et disparaissent dans les travaux de Valère Novarina, écrivain, metteur en scène et peintre ? Cette question est centrale dans sa poétique : à Cerisy, en juillet 2018, un aréopage international s’est réuni pour suivre les développements imprévus d’une œuvre aérienne, ventilée, dans ses circonvolutions théologiques, philosophiques, dramaturgiques et poétiques. Le volume issu du Colloque de Cerisy paraît en même temps qu’une nouvelle volute de la spirale novarinienne : Le Jeu des Ombres.

Cette soirée inédite sera l’occasion, non seulement de faire tournoyer le Novarimonde au cours d’une table ronde qui n’a jamais porté aussi bien son nom, mais encore, pour l’auteur du Jeu des Ombres, de faire respirer l’esprit non dans un lieu abstrait (du cerveau ou de l’entendement) mais dans toute sa matérialité : sur la page, dans l’espace, dans notre corps.

17h – « Les Tourbillons », table ronde autour de Valère Novarina, avec Marco Baschera (Suisse), Marion Chénetier-Alev, Céline Hersant, Sandrine Le Pors, Fabrice Thumerel et Amador Vega (Espagne)


19h – « L’esprit respire »

Lectures de fragments du Jeu des Ombres et de Lumières du corps par Valère Novarina.

Réponses et développements du violoncelliste Anssi Karttunen (Finlande), soliste de renommée internationale dont le très large répertoire est à la fois baroque, classique et moderne.

Apparition tourbillonnante de l’accordéoniste Christian Paccoud, qui accompagne la troupe de Novarina depuis plus de vingt ans.

► GALERIE WAGNER (19, rue des Grands Augustins 75006 Paris), Jeudi 19 novembre de 17h à 20h : Signature de l’ouvrage “Les tourbillons de l’écriture” de Valère NOVARINA et d’une sérigraphie numérotée (tirage limité à 50 exemplaires), en parallèle de l’exposition d’une sélection de ses œuvres picturales (du 18 au 21 novembre).

Renseignements pratiques : du mercredi au samedi, 14H30-19H30 ou sur RV.

Florence Wagner : 06 62 16 16 28

Galerie Wagner : 19 Rue des Grands Augustins 75006 Paris (du mercredi au samedi de 14h30 à 19h30 et sur RDV)

11 octobre 2020

[News] News du dimanche

Après notre nouvelle sélection Libr-8 (la première d’automne), quelques RV importants à venir avec Jean-Michel ESPITALLIER, autour de Carlo Ginzburg, avec Sharon Olds et Pierre Vinclair…

 

Libr-8 (automne 2020)

► Bertrand BELIN, Vrac, P.O.L, 160 pages, 14 €.

► Yves CHARNET, Chutes, Tarabuste, Saint-Benoît-du-Sault, 296 pages, 18 €.

► Tristan FELIX, Faut une faille, Z4 éditions, 164 pages, 13 €.
Laissés pour contes. Journal des douleurs, éditions Tarmac, Nancy, 68 pages, 12 €.

► Jérôme GONTIER, Traité des verticaux, Dernier Télégramme, Limoges, 120 pages, 13,50 €.

► Silvia MAJERSKA, Matin sur le soleil, Le Cadran Ligné, Saint-Clément, 50 pages, 12 €.

â–º Serge Núnez Tolin, L’Exercice du silence, Le Cadran Ligné, 72 pages, 14 €.

► Maud THIRIA, Blockhaus, encres de Jérôme Vinçon, préface de Jean-Michel Maulpoix, éditions Æncrages & CO, Baume-les-Dames, 72 pages, 21 €.

Libr-événements

Agenda de Jean-Michel Espitallier :
• Lundi 12 à vendredi 16. Rencontres, lectures, débats, ateliers dans différents lieux de la ville (festival Les Mercurielles), CHERBOURG.
• Dimanche 18, 16h. Rencontre autour de « Cow-Boy » et de « La Première Année ». Centre culturel de Marchin, LIÈGE.
• Jeudi 21, 20h. À l’occasion de la parution de « Centre épique » (L’Attente/Ciclic), rencontre lecture (avec Laure Limongi et Jérôme Game), Librairie L’Atelier (2bis, rue du Jourdain – XXe), PARIS.
• Mardi 27, 19h30. Lecture de « Centre épique » (soirée CICLIC). Prieuré Saint-Cosme, TOURS.
PARUTIONS OCTOBRE
• « Centre épique », L’Attente (9 octobre)
• « Rock’n Roll! (extraits d’un livre en cours), revue Cockpit n°5
• « À la baguette ! », dans « Plaire », monographie de Stéphane Vigny, Editions amac.
► 
â–º Jeudi 22 octobre à 19H30, Le Monde en l’air (71, rue de Ménilmontant 75020 Paris) : soirée poétique avec Sharon Olds et Pierre Vinclair.

30 août 2020

[Livres] Libr-vacance (3), par Fabrice Thumerel

Pour toutout le monde, les vacances s’achèvent, c’est la rentrée des bambins comme des écrivains : branlebas de combat ! Et on se lance dans la déferlante littéraire… et on est submergé par le raz-de-marée !
Et si, contre la saturation, on tentait la raréfaction : après tout, peu de parutions font date… Bref, tentons de nous maintenir en Libr-vacance : faisons le tri par/pour le vide… et concentrons-nous sur un essentiel que chacun doit construire… À partir, on l’espère, de ces six livres remarquables : L’Ecclésiaste de F. Schiffter, Le Purgatoire irlandé d’Artaud, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, Magdaléniennement, Les Nuits et les Jours, Alma a adoré

 

â–º L’Ecclésiaste, préface de Frédéric Schiffter, traduction de Lemaistre de Sacy revue et corrigée par le préfacier, éditions Louise Bottu, été 2020, 56 pages, 8€.

La première, voire les premières ligne(s) font partie du patrimoine mondial : « Vanité, vanité, tout n’est que vanité. / Que retirent les hommes de toutes les activités qui les occupent sous le soleil ? / Une génération passe, une autre lui succède, mais l’humanité ne change pas »… Ajoutons : À force de toujours-plus, elle n’a jamais été plus près de son autodestruction…
Mais peu savent qu’il s’agit d’autant plus d’un pseudépigraphe que c’est une supercherie littéraire. Comme le souligne Frédéric Schiffter, ce texte est « théologiquement hétérodoxe » : « Hédoniste revenu des plaisirs les plus vifs comme des plus recherchés, l’Ecclésiaste nous exhorte à profiter du « boire », du « manger », des « Ã©bats de la chair » et du « repos », maigres mais concrètes réjouissances que Dieu, économe de Sa bonté à notre égard, daigne nous accorder en compensation de nos souffrances »… Qui plus est, cette leçon de sagesse dont on a oublié la dimension subversive est anthropoclaste, rappelant aux faibles créatures qu’elles ne sont pas à leur place dans ce monde, que leur existence est aussi contingente que celle des autres espèces et que leur péché « est celui de naître »…

 

â–º Patrick BEURARD-VALDOYE, Le Purgatoire irlandé d’Artaud, dessins de Jean-François Demeure, éditions Au coin de la rue de l’Enfer, Saint-Etienne-les-Orgues (04), été 2020, 68 pages, 13 €. [Lire le texte paru dans la revue Catastrophes, d’où provient la photo de l’auteur devant l’emblématique maison d’Aran]

« c’est insupportable P. B.-V. voyons
quel petit vélo avez-vous dans la tête
c’est moins un livre qu’un bâton que
vous avez pris sur le coccyx » (p. 50).

Voici un poème surgi des profondeurs obscures, celles des souvenirs comme des visions, des rêves comme des légendes, des fantômes comme des fantasmes.
Voici une nouvelle étape sur le chemin des Exils, que Patrick Beurard-Valdoye emprunte depuis 1985 : il emboîte le pas à Antonin Artaud (« Mômô le hiatus entre môme et momie ») jusque dans les îles irlandaises d’Aran, proches du Conemara, qu’en 1937 l’auteur du Théâtre de la cruauté quitta en perdant la raison comme sa canne de saint Patrick – inchose qui hante « la psychose de l’espace » (16)… Pour le déraisonnable Patrick, il s’agit de franchir le seuil de la maison où a séjourné le poète maudit, habitée par des chats – ceux-là mêmes, sans doute, qui peuplent ses cauchemars à son retour… Réinvestir « la maison du poème » de celui « qui veut faire un livre en / guise de porte ouverte » (14), c’est Å“uvrer à la réappropriation de son nom, à lui Artaud qui ne voulait plus signer de son patronyme…

Reste à franchir le seuil de cette épopée/prosopopée, de cet opuscule vibrionnant et à se laisser emporter par l’écriture en dédale de Beurard-Valdoye, tout en évocations, déviations et dérivations.

► Anne-James CHATON, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, P.O.L, printemps 2020, 248 pages, 18,90 €.

Des nombreux documents qui constituent les matériaux de départ, Anne-James Chaton a tiré un scénario haletant au présent, une polyphonie dramatique, une enquête sociopsychologique passionnante.

Qu’est-ce qui a poussé Lee Harvey Oswald à assassiner le président John F. Kennedy ? Une partie de la réponse se trouve-t-elle dans la première section qui remonte à l’enfance de cet orphelin de père : « Le médecin diagnostique une anxiété intense, des sentiments de malaise et d’insécurité comme les principales raisons de ses tendances au retrait et à ses habitudes solitaires. Il a en face de lui le produit d’une maison brisée, son père est mort avant sa naissance, ses deux frères aînés ne manifestent aucun intérêt  pour lui, sa mère, empêtrée dans des difficultés matérielles, ne peut lui consacrer toute l’attention qu’un enfant de son âge est en droit d’attendre » ?

La multiplication des points de vue et la minutieuse reconstitution des faits nous permettent, sinon de cerner une personnalité complexe et contradictoire, du moins d’appréhender un homme instable qui, lecteur d’Orwell comme de Hitler, semble fasciné par l’URSS et Cuba.

 

► Dominique FOURCADE, Magdaléniennement, P.O.L, printemps 2020, 192 pages, 21 €.

Qu’il vous prenne l’envie de vagabonder par monts et par vaux ou que vous soyez en panne d’inspiration, selon la méthode gidienne, plongez-vous dans ce monologue issu d’un véritable « multilogue » : vous attendent des réflexions diverses sur la littérature et la peinture, et même un événement comme l’attentat contre Charlie Hebdo, des notations exquises, des trouvailles stylistiques…

Dominique Fourcade étant poète et non anthropologue, comment expliquer ce titre qui nous ramène à la dernière phase du paléolithique supérieur (entre – 17 000 et – 12 000 avant J.-C.), à savoir à peu près à l’époque des grottes de Lascaux ? C’est qu’il s’agit d’une traversée transhistorique qui s’interroge sur la genèse des formes et relativise l’antinomie ancien/moderne : « le moderne […] l’est seulement dans le meilleur de l’ancien comme il l’est uniquement dans le meilleur de l’actuel » (p. 126). Assurément, Dominique Fourcade est un moderne.

 

â–º Déborah HEISSLER, Les Nuits et les Jours, dessins de Joanna Kaiser, préface de Cole Swensen traduite par Virginie Poitrasson, Æncrages & CO (25), coll. « Ecri(peind)re », juillet 2020, 48 pages, 21 €.

Non pas Les Plaisirs et les Jours, mais le nocturne d’abord : que la lumière du jour décroisse pour qu’advienne celle de la cella, de la camera obscura – celle des blanches visions dans toute leur immédiateté. De tableaux évocateurs d’après-guerre.

Soit quelques figures essentielles (Karol, Blanche…) ; quelques lieux cruciaux en Pologne : Cracovie, Zakopane, Wieliczka, Podgorze… (Zakopane, carrefour entre Pologne, République tchèque et Slovaquie… Zakopane, dont le nom claque, est du reste le titre d’un recueil de Christian Prigent). Se tissent alors des micro-récits elliptiques et d’autant plus suggestifs.

Une esthétique : « Retrouver comme / la langue nous habite / (et aller au travers / l’un l’autre), dénudant la structure » (p. 36).

 

► Sébastien RONGIER, Alma a adoré. Psychose en héritage, Marest éditeur, hiver 2019-2020, 176 pages, 19 €.

Alma a adoré… ça sonne bien ! Mais ce n’est pas qu’une recherche phonique : « Alma a adoré » : Hitchcock himself trouve que c’est un bon présage que son épouse apprécie le scénario que le jeune Joseph Stefano a tiré du roman de Robert Bloch, Psycho (1959). Et vu le succès planétaire, le maestro a eu raison de le financer et de l’imposer à Hollywood.

De façon très vivante, comme à son habitude, Sébastien Rongier analyse finement la stratégie hitchcockienne dans la sphère de la culture de masse – de la production à la médiatisation –, « l’effet Psycho » (de sidération !) et les nombreuses réécritures de la fameuse scène de la douche. Avant d’en revenir à ce qu’il appelle « cinématière » : « Psycho ne produit pas seulement un effet cinéma dans le monde du cinéma. […] La cinématière comme mode de relation esthétique et critique à l’image cinématographique est un véritable enjeu de travail, une matière d’image, un corps à la fois générique et inachevé produisant d’autres formes à partir d’un impensé de l’image » (p. 137).

 

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