BIBLIOTHÈQUE MARGUERITE AUDOUX
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Avant nos Libr-événements (Claude Favre et Maël Guesdon) et nos Libr-livres reçus (Kiko Herrero et Jean Rolin), notre Libr-débat, qui fait suite à la publication hier midi d’un texte de Pacôme Thiellement.
Libr-débat
Suite à la publication hier midi du texte signé Pacôme Thiellement, "Je suis Charlie : nous sommes tous des hypocrites !", nous tenons à remercier tous ceux qui, sur les réseaux sociaux, ont lancé et animé le débat de façon libre & critique. C’est d’ailleurs l’occasion de rappeler que, depuis son lancement, dans ses créations, ses chroniques et ses News, le polyphonique Libr-critique a pris ou donné la parole sur de nombreux sujets brûlants. Ainsi avons-nous déjà mis en ligne trois posts différents sur les récents événements.
Oui, le texte de Pacôme Thiellement, parce que polémique, pose problème. Du moins, dans une société régie par la bien-pensance et la positivité. Le problème, dans notre monde politiquement correct, c’est que l’on finit par ne plus rechercher que des "messages" entendus au premier degré… Exit la polysémie, le second degré, le satirique, le philosophique, l’esthétique… La morale, toujours la morale, rien que la doxa moralisatrice.
Ainsi, ce texte ferait le jeu de l’extrême-droite, participerait au french bashing… serait stupidement moralisateur et dangereux au sens où il tomberait dans un essentialisme manichéen, un réductionnisme identitariste… Mal écrit, mal pensé.
L’excès polémique ressortirait-il à l’extrémisme ? L’affect serait-il infect ? Le "Nous" est ici une façon de nous amener à réfléchir sur notre mauvaise conscience, notre mauvaise foi : proclamer "Je suis Charlie !", n’est-ce pas aussi – en plus d’une cruciale mobilisation pour la défense de nos libertés, d’un formidable élan de solidarité/fraternité, etc. – une façon de se donner bonne conscience, la majorité d’entre nous ayant baissé la garde ou ayant renoncé à revendiquer l’esprit critique, la libre pensée, la rationalité contre la religiosité galopante ? L’idéologie marchande, l’ultra-libéralisme favorisent-ils l’esprit de 89 ? L’individualisme de masse est-il compatible avec l’esprit frondeur et les idéaux de 89 ou avec les particularismes des anti-Lumières ?
Derrière la façade idéaliste, ne sommes-nous pas en train de tomber dans le Tout-secturitaire (Au secours, la Sécurité est quand même préférable à la Liberté !), dans un manichéisme inadmissible (l’innocent Occident victime du terrorisme islamiste/oriental) ?
Voici quelques questions que nous pose ce texte qu’on se doit d’appréhender dans sa spécificité littéraire.
Fabrice Thumerel

Comme souvent chez Pacôme, il ne s’agit pas de répondre par un degré analytique ou de rationalité classique, mais par la nécessité abyssale (mystique, métaphysique ,…) de se confronter et de faire sentir l’écart, la sismographie irrationnelle de certains mouvements de pensée et de l’âme, de type altération syncrétique, ou d’illumination syncrétique fort peu basée sur des éléments étayés, objectivés ; j’y entrevois ainsi davantage le résultat d’une réaction que la tentative d’y cerner des causalités, des apparentements, des filiations et des jonctions peu orthodoxes. Il n’y a pas en tant que tel de systématique, ou de systémisme. Il y a, par contre, une intrication violente de s’ex-purger de ce qui nous a conduits à tel aveuglement, ou glisser dans tel mécanisme de renoncement, avec l’insistance de biais, dépliant tout un champ focalisé de pensée aveugle. Certains ont cru y déceler de la folie, en oubliant ou minorant au passage que toute pensée émise dans sa radicalité ressort d’un trouble du comportement. Alors, oui, ce qui n’était qu’une tentative d’épuiser les formes de ce mal aveugle, partagé, endossé, se décline en des formes bien contradictoires.
J’ai souvent retrouvé ces caractéristiques dans la matière des écrits divers de Pacôme. Il n’est guère étonnant de voir figurer ou pressentir quelques traits non pas tant d’essentialisme que de réductionnisme, de détails qui renversent la perspective, mais qui n’ont en fait que peu à voir avec la binarité que l’on semble lui conférer. Il est à lire dans ce Geste d’arrachement, de tentative d’irruption, ou d’extraction de cette gangue, qui ne porte pas tant sur l’indélicatesse ou la régularité de la rédaction de Charlie, de la ligne tenue durant des années, mais par une compression radicale du monde de la postmodernité qui creuse et rédime ce qu’elle englobe et annule dans des formes indifférenciées d’unités vides, proliférantes et désincarnées, le social ne se faisant plus là tellement où il devrait être opéré, dé-territorialisé, noué, renvoyant par effet de miroir déstructurant les effets d’inégalités dans les discours et les actions portées, recouvrant les plans d’ une inégalité fondamentale, sournoise et d’autant plus flagrante. C’est cela dans ce geste qui peut prêter à confusion, et c’est là aussi, me semble-t-il, cette force confusionnelle, par la mise en tension d’une langue qui est toute et indivisible, sauf rationnelle et dialogique, qui n’escamote pas les pans usuels de la dialectique, mais qui a ce travers et cette vitalité du poème de combat dans la désertion et critique de certaines valeurs, et qui pourtant parvient à faire voir, sentir, cette singularité. Maladroitement. Dans l’adresse sans adresse, ou dans l’Adresse d’un trop d’adresse, en son tropisme inclusif, confuse de ce Nous qui sommes. Un Nous : sommation qui génère en toute logique de la dissension. Ce qui semble paradoxal, que ce texte-réaction ne refuse pas le conflit, et le porte même à une certaine incandescence qui dérange, qui désarme, par cette inclusion diffractée du Nous. Il ne vise pas un schéma explicatif commun, par une série de comparatismes historiques et géopolitiques construits a posteriori, son audace et terrible ouverture semble ailleurs, visant à faire sentir une sorte de mauvaise conscience en acte, non pas relevant de je ne sais quelle domination symbolique plus ou moins masquée, qu’il y a toujours ce risque d’hybridation des petits essentialismes dans ces recours incessants à la perte de repère, entre masse et individus, d’intuition ou de vibration qui justement ne se plie pas aux purs outils rhétoriques. Pâcome se situe dans ces frontières-là. Dans ces passages-là. Dans ces transitions-là, que le rapport au capitalisme intégralisé dans ces frictions d’images ne permet plus de moduler, ni de médier. Et chacun sait si bien sa connaissance fine des mondes de l’islam en la finesse de ses traditions pour le réduire à jamais ce qu’il n’est pas.
S’il y a un versant de néo messianisme ou de fond archaïque sacrificiel dans cette parole, ce pourrait être celui de la réforme de soi à mener, un rite à tenter, à vivre, entre rire et possession, pour reprendre des catégories ou des pratiques si peu rationnelles, que parvient à matérialiser le calibrage de cette adresse, dans sa radicalité touchante, sorte de cri de douleur expédié au vaste monde. Car il faudra la porter au cœur, cette impérieuse dissension, cette contradiction auto-génératrice. Un Nous désormais nus, qui englobe dans ce questionnement éthique de la responsabilité. Un Nous qui ne métaphorise pas. Un Nous qui n’élide pas. Mais un Nous que nous pourrions considérer comme incubateur. Comme intégrateur à ne pas désolidariser devant tant d’effroi. Qui n’anthropologise pas. Un Nous qui reste dans les remous du confusionnel. Car de ce confusionnel, sortira peut être les fondations d’une mise à distance de cet horizon jugé comme indépassable par les tenants de qui retiennent encore ce Nous … Que ce Nous qui figure cette part inclusive de l’autre de nous-mêmes rendant encore plus critique cette projection folle et incomplète d’une herméneutique du sens, alliée d’une conscience critique des ravages du néo-capitalisme, représentant cette réaction totalement inversée de ce Nous sommes victimes, face aux mécanismes d’assujettissement et de paupérisation, et de variabilité de positionnement dans des discours.
Ce que tendait à être signifié, c’est que ce corps social, clivé, divisé, particularisé, laminé, pris dans les effets de structures de masses de la bombe à retardement, est parlé avant d’agir, mais qu’il a déjà été blessé, lésionné, inscrit dans les chaînes par cette part antécédente d’aveuglement dans l’énonciation même de ce Nous qui sommes. Dans la sommation. Alors, que serait-on tenté de retenir de ce Nous ? ! A quel démon tentateur devrions-nous rendre compte ? Rien de tout ceci. Mais à des formes de reconnaissance de lutte pour l’égalité qui s’exercent selon des plans asymétriques et asynchrones. Qu’il y aurait bien des connexions à faire dans la conversion des détails, à analyser, mettre en rapport ; mais force est de reconnaître que là n’était pas le dessein.
Sébastien Ecorce
Libr-événements
â–º Jeudi 22 janvier à 19H30, rencontre – Lecture avec Maël Guesdon pour la sortie de Voire aux éditions Corti.
http://www.jose-corti.fr/
11 rue de Médicis | 75006 Paris
â–º Vendredi 23 janvier à 19h30, Rencontre avec Claude Favre : (lecture et) Tentative de conversation – Sismographie du "bruit du temps" (Mandelstam), par rapts et concrétions, d’argots divagations et blagues à la gomme, carambolages étymologiques, structures accidentées, en basses fréquences, pour capter les micro-séismes, mettre au jour les effets du désordre que charrie l’ordre.
Librairie TEXTURE
94, Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris
01 42 01 25 12
Libr-livres reçus (Périne Pichon)
â–º Kiko Herrero, ¡ Sauve qui peut Madrid !, P.O.L, octobre 2014, 288 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-2140-8.
« Sauve-qui-peut », c’est généralement le signal de la fuite. Cri au secours ou cri du « chacun pour soi » qui succède à une situation désespérée.
Madrid sous Franco, voilà le cadre de l’enfance du narrateur. L’enfance d’abord, qui regarde les obscurités et les étrangetés du monde des adultes, encore incompréhensibles, parfois fantastiques : baleine transportée au milieu de Madrid, enfants-monstres mis en bocal et la surnaturelle Catherine Barthélémy… Puis Madrid après Franco. Explosion de l’Espagne qui subit une révolution politique et culturelle. Sauf qu’avoir la liberté d’exprimer ses opinions et ses désirs ne donne pas les clefs pour les comprendre, surtout dans une société longtemps figée dans un carcan répressif au nom de la soi-disant moralité.
Le narrateur raconte cette Espagne qui change à travers Madrid et la vie de sa famille, le tout par séquences de chapitres brefs, comme des flashs. On est face à une avalanche de souvenirs, commentés un à un : la tante Gigi, chroniqueuse de la famille, ou la Abuela Pepa et ses éternelles robes de chambre. Les scènes sont croquées souvent avec humour, parfois avec désarroi, car comme toute explosion, celle de l’après Franco fait des victimes. Après l’électrochoc de la liberté, le choc et la crise. Fuir Madrid est une solution. Raconter l’Espagne et ses crises, une autre, voire un moyen de renverser le « sauve-qui-peut » en sauvetage de Madrid.
Blondes, brunes, vieilles ou jeunes, elles sont sur leur trente et un. Un trente et un bien étrange : chacune porte una bata, une robe de chambre, flambant neuve ! Tous les ans à Noël, elles s’achètent un nouveau modèle. Le jour de l’épiphanie, elles l’étrennent et vont d’appartement en appartement buvant champagne catalan, muscat, ou café.
â–º Jean Rolin, Les Événements, P.O.L., janvier 2015, 208 pages, 15 €, ISBN : 978-2-8180-2175-0.
Si avec des « si » on met Paris en bouteille, pourquoi ne pas imaginer Paris sens dessus dessous suite à une guerre civile ? D’obscurs groupuscules politico-religieux, des ONG dépassées dont les membres cherchent le profit et la survie, des paysages revisités sous l’optique d’un conflit interne.
Le narrateur, familier du paysage, ne perd pas son temps à décrire le pourquoi du comment des villes désertées et des affrontements entre les milices. Les situations qu’il décrit n’en paraissent que plus tragico-absurdes, comme son voyage en pays désolé pour livrer
un mystérieux traitement médical au chef d’un parti politique. Notons que le narrateur semble exempt de tout parti-pris idéologique, il observe les événements avec une ironie qui perce parfois malgré lui et se laisse porter par le courant. Ce courant, dont le mouvement est souvent influencé par les intentions d’autrui, lui fait traverser la France.
Au-dessus du narrateur, il y a le Narrateur. Ses interventions occupent un chapitre ici et là entre les pérégrinations du personnage. La distance ironique s’en trouve augmentée au point d’inclure les faits, gestes et pensées du narrateur 1, à première vue bien connu de Narrateur 2. Toutefois, le ton de ces deux voix reste sensiblement le même, provoquant une différence de cadrage plutôt que de point de vue.
Finalement, Les événements a quelque chose d’un road movie, ou plutôt d’un road book. Du début à la fin, le narrateur 1 parcourt les routes, et observe avec attention les paysages qui les bordent. Un aperçu de l’intérieur d’une France en guerre.
Tandis que, lorsque nous retrouvons le narrateur, au volant de sa Toyota, stationnant brièvement sur ce parking, afin de vérifier que les tirs de chevrotine qu’il croit avoir essuyés, plus tôt dans la matinée, n’ont pas fait de trous dans sa voiture, le même paysage de plaine céréalière, au sortir de l’hiver, présente une coloration plus terne, plus terreuse, outre que sa profondeur est limitée par une brume peu dense mais qui tarde à se lever.
En deux temps, découvrez le nouveau Cadiot, assez différent du dernier, Un mage en été (2010).
Olivier CADIOT, Providence, P.O.L, janvier 2015, 256 pages, 16 €, ISBN : 978-2-8180-2014-2.
Présentation de Jean-Paul Gavard-Perret
Providence se décline en quatre « récits» dont l’origine est une anecdote. Cadiot rencontra un jour William Burroughs. L’Américain s’approcha de lui et lui mit la main sur l’épaule. Un « Young man » de ouvrit ce qui allait devenir un monologue entre les deux hommes. Les mots de Burroughs à la fois se perdirent dans les bruits extérieurs et une accentuation qui empêcha le jeune Français de comprendre quoi que ce fût. De ce trou noir, de ce rendez-vous « manqué » il retira l’idée que, ayant compris les mots de l’Américain, son œuvre en aurait été changée.
En tout état de cause, cet « échec » n’empêche pas au discours de se poursuivre en quatre biographies rapides nourries de vieilles dames bien sous tout rapport. Il y a aussi John Cage de passage en Europe, des collectionneuses tyranniques, un spécialiste du ricochet, un passionné de quadriphonie lacustre, des garde-chasse, etc. Dans le premier texte l’auteur approfondit la jonction et la fonction maître et « modèle » (féminin). Une créature – Robinson, bien sûr ! – se retourne violemment contre son auteur et pose la question de l’abolition d’un narrateur.
Dans le récit « Comment expliquer la peinture à un lièvre mort », l’art moderne semble sur sa fin. Quant à l’héroïne d’« Illusions perdues » elle découvre que son artiste phare s’est réduit à une sorte de momie muséale. Dans le dernier texte un vieil homme doit assurer une conférence pour prouver qu’il n’a pas perdu la raison
D’un fragment à l’autre surgit un étrange « corpus ». Entre versions avérées et apocryphes, entre variantes, remords et repentirs, il avance toujours un peu plus vers ce que Blanchot nomma paradoxalement « l’inachèvement », mais selon une poésie plutôt classique pour Cadiot. Mais cette nouvelle manière est habile : elle insère du « mensonge » dans la fiction. Mais cette dernière étant elle-même mensonge elle permet d’annuler ce dernier selon la formule algébrique : – + – = +.
La fiction devient canular et le canular fiction – dit selon autant de pas en avant qu’en arrière. Dire une chose et son contraire crée chez Cadiot l’hésitation nécessaire à un espace de vérité qui contredit la « vocation » qu’on accorde au poète et la puissance qu’il revendique trop souvent. L’auteur la refuse et c’est pour cela que son œuvre n’a pas de fin. Preuve que la fiction modèle et la poésie ne même acabit n’existe pas. Cela n’empêche pas de les poursuivre de manière héroï-comique.
Note de lecture, par Fabrice Thumerel
"Providence, quel nom idéal pour une ville" (p. 220).
"Dès que je me questionne, je suis au paradis" (p. 95).
En cette ère du virtuel ("Le virtuel, c’est démocratique"), que peut-on écrire ? Assurément, la révolution numérique doit révolutionner l’écriture de soi : "Il doit bien y avoir un algorithme de vie pour moi" (226).
Que peut-on écrire, donc ? La-vie… La vraie-vie dans un roman-vrai, un "roman en son nom" (202) ?… Un roman familial : "Il paraît que quand on raconte n’importe quoi pour noyer le poisson, ça s’appelle roman familial. Mais quel verbe ? Faire un roman ? Réciter un roman ? Imaginer un roman ? Un rôman ? Pour quoi faire ?" (95). Un roman-à-la-Balzac ? C’est "idiot de vouloir faire un Balzac. […] C’est pas un sujet, bordel. Faut un sujet. Un type part en croisade avec un groupe de copains fanatiques. J’ai pensé ça ce matin. Ça c’est bon. […] Faire des cauchemars avec du vrai" (109). Pas trop de détails, tout de même, ça ressemblerait trop à de la poésie, et les éditeurs n’aiment pas.
Le roman, la forme la plus libre – of course.
Dira-t-on avec l’avatar du héros balzacien, Lucienne de Rubempré, qu’on est arrivé "trop tard dans le capitalisme tardif" (135) ?
Ce qui rend ce livre très jouissif, c’est le jeu avec les idées reçues, mais également le regard critique porté sur notre contemporanéité – et non notre "modernité". En effet, comment continuer à parler de "modernité" quand celle-ci, parce que consacrée, est devenue une affaire classée – classique… Paradoxe : "La poésie moderne était devenue tellement moderne qu’elle en devenait classique" (79). Notre "obsession de la nouveauté" (23) est tout aussi ridicule et dérisoire que notre manie de la datation en décennies ou notre passion du sujet, d’un inconscient devenu trop conscient – du Tout-à-l’Ego, du Tout-psy. C’est également à nous que s’adresse le personnage révolté : "Regarde un bout de toi au microscope, tu verras. Englouti dans ta propre personne" (27)… Les personnages demeurent le meilleur moyen pour éviter à leur auteur de s’enfermer dans l’écriture insulaire, l’ego-littérature (Forest). Quand on écrit sur soi, comment rendre compte d’une expérience singulière ? "Quand il n’y a plus de comparaisons possibles, c’est terrible, les choses vous arrivent vraiment" (224).
Avec vous, cette année nous serons 2015 fois plus libres et critiques…
Dans l’attente, voici un nouveau Libr-2014 : un retour sur 5 autres livres reçus en 2014 (Ph. Annocque, A. Bréa, L. Giraudon, JL. Lavrille, ME. Thinez). [Pour les Libr-événements de ce début 2015, voir les NEWS de dimanche dernier].
â–º Philippe ANNOCQUE, Vie des hauts plateaux, fiction assistée, Louise Bottu, Mugron, novembre 2014, 158 pages, 15 €, ISBN : 979-10-92723-06-9.
"Si on ne se distrait pas, on est tendu. C’est mauvais pour l’humour" (p. 125)… Pas de problème avec cet opuscule d’une rare drôlerie : vous attendent humour (noir) et incongru.
Un exemple : "Il y a deux manières de sentir mauvais : faire voler les mouches en rond ou promener un nuage vert" (103)…
â–º Antoine BRÉA, Roman dormant, Le Quartanier, Montréal, printemps 2014, 152 pages, 16 €, ISBN : 978-2-89698-171-7.
Le roman dormant, celui qui "est d’or mais par endroits ment", entend faire renaître l’œuvre onirocritique de Muhammad Ibn Sîrîn : entre vers et prose, conte et méditation…
â–º
Liliane GIRAUDON, Le Garçon cousu, P.O.L, décembre 2014, 120 pages, 10 €, ISBN : 978-2-8180-2159-0.
En somme, ce recueil de textes divers écrits pour la scène ou la radio porte sur l’écriture, cet art de coudre et d’en découdre qui associe couture et coupure, cet art du mensonge-vérité qui affronte le chaos, l’animalité, la monstruosité…
Attention : arrêtons d’applaudir avec nos cuisses !
â–º Jean-Luc LAVRILLE, Remarmor, préface de Pierre Drogi, Atelier de l’agneau, coll. "Architextes", St Quentin-de-Caplong, été 2014, 14 €, 68 pages, ISBN : 978-2-930440-76-7.
Après un parcours poétique qui, en une trentaine d’années, l’a conduit de TXT à Fusées, en passant par Tarte à la crême, Textuerre, BoXon, etc., Jean-Luc Lavrille revisite quelques lieux poétiques de façon carnavalesque : le poète "pense où ça penche" ; son "je est natif d’un corpus qui sort du corps"…
â–º Marc-Émile THINEZ, La Révolution en 140 tweets ou Les lendemains qui gazouillent, éditions Louise Bottu, Mugron, coll. "contraintEs", automne 2014, 70 pages, 9,50 €, ISBN : 979-10-92723-05-2.
Aujourd’hui, "les lendemains qui chantent baissent le ton, ils gazouillent" : "la Révolution c’est l’éternité mise à la portée des fantômes"… Course et révolution dans un texte soumis à une contrainte branchée (celle des 140 signes d’un tweet) : avec plus ou moins de bonheur…
Après l’ambitieuse dystopie Chaosmos, cette somme que l’on peut trouver en librairie depuis hier nous plonge cette fois dans une contemporanéité brûlante – nous emmenant tout de même jusqu’en 2016.
Christophe CARPENTIER, La Permanence des rêves, P.O.L, janvier 2015, 480 pages, 21 €, ISBN : 978-2-8180-3546-7.
Présentation éditoriale. Humphrey Winock est un américain de 54 ans, chercheur en dermatologie, qui intervient à l’université de Princeton dans le cadre d’un plan pédagogique antisecte financé par l’Unesco. Winock est en effet le co-fondateur d’une association internationale d’aide aux victimes du gourou Thomas Prudhomme.
Thomas Prudhomme est un gourou français de 29 ans, qui prône la théorie de la Vérité Cellulaire, théorie dont les principes apparaîtront au gré du récit. Après s’être fait amputer des jambes, des bras, s’être fait couper la langue, et crever les yeux et la cavité nasale
dans une clinique privée de New Delhi, Thomas Prudhomme s’exhibe, telle une œuvre d’art, dans son hôtel particulier de la rue Frochot, située dans le IXe arrondissement de Paris. Cette exhibition traumatique à haute teneur mystique a déjà déclenché chez plus de 500 visiteurs, parmi les plus fragiles, des actes d’automutilation, dont Prudhomme ne peut être rendu coupable aux yeux de la loi, compte tenu de son statut d’oeuvre d’art, statut âprement défendu par la batterie d’avocats au service de sa démarche délirante.
À travers un exposé oral intitulé « autopsie de la pensée dégénérative de Thomas Prudhomme », qui relate la biographie du gourou depuis son enfance jusqu’à son basculement dans la folie mutilatrice, Humphrey Winock espère démontrer que Prudhomme n’est qu’un pauvre type comme le ventre de l’humanité en enfante tant, et non un nouveau Christ comme ses adeptes le prétendent.
Humphrey Winock a déjà été confronté à ce genre de pensée dégénérative par l’intermédiaire de son fils William Winock qui, trois ans plus tôt, a assassiné un blogueur qui avait sali la réputation de Michel Houellebecq, un écrivain qu’il adulait, avant de se donner la mort dans la cellule de sa prison parisienne. Les circonstances de ces deux drames seront bien entendu exposées en détail. Nous suivons en effet Humphrey à la fois à l’université, lors de ses interventions devant ses étudiants, et chez lui, dans sa vie de tous les jours, ainsi que durant ses intenses réflexions sur le mauvais père et le mari décevant qu’il a conscience d’avoir été.
Lors de ses interventions à l’université, Humphrey se lie d’amitié avec deux étudiants, Henry et Shannon Johnson, qui, initiés dans leur enfance à l’ébénisterie par leur grand-père paternel, ont conscience de s’enliser dans des études supérieures qui ne leur conviennent absolument pas. Auprès d’eux, Humphrey va s’amender du mauvais père qu’il fut envers William, et construire une relation de confiance et d’estime qui va également lui permettre de jeter un regard plus empathique sur la jeunesse qu’a vécue Thomas Prudhomme. En effet, d’abord présenté par Humphrey comme un être maléfique et dangereux, nous verrons tout au long du roman que les choses ne sont pas aussi simples qu’il y paraît, et qu’Humphrey lui-même, pourtant censé le diaboliser, finira par considérer ce gourou comme une victime supplémentaire d’une société dématérialisée qui excite ce qu’il appelle la « Jubilation Autobiographique Spéculative », autrement dit la création d’un romanesque débridé et narcissique à l’intérieur de nos vies.
Quoi qu’il en soit, Prudhomme continue de faire des victimes, mais surtout, il entreprend une tournée des plus grands musées d’art contemporain internationaux qui le conduira de Londres à Brasilia en passant par New York, et dont le point d’orgue sera une exposition de son martyr à la Chapelle Sixtine du Vatican. Pour l’association de défense de ses victimes c’en est trop, il faut réagir. Le kidnapping de Prudhomme est organisé par Humphrey, les jumeaux Johnson et 274 autres complices venus du monde entier, en plein coeur du MoMA de New York par un bel après-midi de mai 2016. L’opération est un succès. Les vigiles sont neutralisés et Prudhomme, l’homme-tronc, est enlevé en catimini. Humphrey embarque aussitôt avec lui clandestinement sur un navire en partance pour Saint-Petersburg en Russie. C’est en effet dans les vastes forêts de Komi, situées au coeur de l’Oural, qu’il confiera le gourou emblématique à une secte d’illuminés qui prônent la « Régénération Préhistorique ».
Tandis que tous les protagonistes du kidnapping attendent leur procès dans leur pays respectif, à la toute fin du roman, Thomas Prudhomme prend la parole pour la première fois, depuis le fin fond du cosmos, où son esprit décorporisé, affranchi de ses cinq sens, a désormais élu domicile.
Le mystère constitutif de toute vie est un des principaux thèmes de ce roman. Non pas le mystère de la création ontologique, mais le mystère autobiographique dont chaque existence est porteuse. Ici, l’existence des
personnages finit par devenir une nébuleuse d’intentions inavouées et d’influences ancestrales qui composent pour chacun d’eux une identité approximative et fluctuante dont ils ne peuvent même pas se vanter d’être l’unique propriétaire. Outre son aspect pédagogique et initiatique, ce roman a pour toile de fond les tensions intérieures que génère en nous un rapport trop intellectualisé au réel. William Winock, Thomas Prudhomme, et l’institution de Princeton dans son entier symbolisent cette course effrénée vers la dématérialisation croissante de notre mode de vie, et par voie de conséquence, de notre environnement mental. En analysant les raisons du suicide de William Winock, et de la mutation de Thomas Prudhomme en une icône martyrisée, le roman tente de démontrer que cette dématérialisation passe par celle du langage qui, en devenant de plus en plus spéculatif et théorique, vide l’individu de son identité originelle qui, pour rester cohérente, doit être enracinée dans des expériences sensorielles concrètes avec la matière, avec le vivant.
Par-delà cet aspect critique précité, ce roman est une ode au lâché-prise autobiographique qui, lorsqu’il est dosé (comme c’est le cas chez les jumeaux Johnson et chez Humphrey Winock), est un des ferments du bonheur terrestre et de la liberté individuelle, celle qu’aucune loi, qu’aucun État ne pourra jamais confisquer. Sera récompensé celui qui justement parviendra à se protéger de la dématérialisation du monde en créant du romanesque à l’intérieur de son existence, même artificiellement, du moment qu’il n’en fait pas un usage mortifère.
Note de lecture.
"Il n’y a pas de dimension plus infinie qu’une vie, plus profonde
que ces quelques décennies de présence sur terre qui nous sont accordées
sans justification réelle, si ce n’est celle d’être là et de devoir
assumer seul cette présence ici et maintenant" (p. 82).
Ce nouveau roman critique est une polyphonie qui nous interroge sur notre monde comme sur notre rapport au langage et à la littérature : jusqu’où notre sacralisation de l’art peut-elle nous conduire ? en ces temps ultramodernes, comment expliquer la permanence de notre besoin de sacré, de notre désir-de-dieu ? toute dématérialisation est-elle spiritualisation ? toute spiritualisation est-elle surhumanisation ou déshumanisation ? en un temps où triomphe l’identitarisme, la notion d’"identité" va-t-elle de soi ? que faire quand les "acteurs de la pensée moderne se hooliganisent" (182) ? qu’est-ce que le romanesque aujourd’hui ? s’adonner aux snuff movies ? nous affranchir de notre condition humaine pour voyager mentalement au travers des espaces numériques ? C’est ce que semble avoir réussi un Virgile Mounier métamorphosé en "cette Créature immonde qu’est Thomas Prudhomme" (256) après sa découverte de la Vérité cellulaire… De lui, on retiendra surtout l’art du portrait grammatical : parmi les quelque 6 000 verbes français recensés, chacun sélectionne ceux qui lui correspondent, à savoir ceux qui renvoient à des actions qu’il a réalisées, pour dresser son autoportrait (cf. p. 326-344).
Avec ce "roman d’aventure qui démontre que posséder n’est rien quand être possédé est tout" (dédicace de l’auteur), Christophe Carpentier nous offre un inventif montage discursif qui constitue un miroir critique de notre Société du commentaire. Ce faisant, il s’oppose à la doxa : "La fluidité est le maître-mot de la littérature d’aujourd’hui, les gens veulent lire un roman comme ils visionnent un DVD, sans buter sur un mot ou une image" (272).
En ce dernier dimanche de l’année, nous poursuivons notre Libr-2014 (sélection de livres parus en 2014 qui n’ont pas encore été recensés) ; mais auparavant, nos Libr-brèves (nouvelles du Net, de L. Grisel, de la Maison de la Poésie Paris)…
Libr-brèves
â–º – "Nous sommes tous des presqu’îles", FPS littéraire conçu par Stéphane Gantelet et Juliette Mézenc : le lecteur évolue en caméra subjective dans un environnement virtuel où lire/voyager fait gagner des points de vie. C’est donc un jeu vidéo d’un nouveau genre. Il n’est pas question ici de tuer des zombies (quoique, on y songe) mais plutôt d’arpenter un paysage, contempler, écouter ou lire des textes. "Nous sommes tous des presqu’îles" est une première étape d’un projet de FPS littéraire plus vaste qui s’intitule le Journal du brise-lames, en cours de création.
– "Etant donnée de Cécile Portier". Cette fiction transmédia est une interrogation poétique sur nos traces numériques, qui prend la forme d’un projet artistique hybride : c’est une énigme à regarder jouer en performance scénique mêlant installations plastiques et multimédia ; c’est aussi une fiction sur site web, où il est désormais possible de naviguer entre les textes, les « traces » des performances et installations, et bien d’autres dispositifs.
Il suffit de vous rendre sur le site et ensuite vous progressez dans l’œuvre en cliquant sur le petit bouton « plus », aussi simple, aussi sérieux, aussi grisant, aussi intelligent qu’un jeu d’enfant.
â–º RV à Paris avec Laurent Grisel. Le jeudi 8 janvier 2015 à 19H au CNL (53 rue de Verneuil), il donnera une lecture de Climats, un poème qui sera tout juste écrit, à l’invitation de Cécile Wajsbrot, pour le cycle du même nom. La lecture est présentée par Cécile Wajsbrot ; en réponse, elle lit un texte d’un auteur passé ou présent ; la soirée se termine par un échange entre toutes les personnes présentes. Le lieu n’est pas encore fixé…
Et le dimanche 11 janvier, à 15h00 à la Halle Saint-Pierre, à l’invitation d’Élodie Barthélémy ce sera une lecture de La Nasse. Dans un contexte très favorable à ce poème de discussion : une journée organisée par des artistes haïtiens sur leurs conditions de création et de diffusion. La lecture sera précédée d’un concert donné par Serge Tamas ; elle sera suivie d’un film sur l’artiste Guyodo, Grand Rue, Port-au-Prince ; ensuite, il participera à une table ronde avec Ronald Mevs, peintre, sculpteur, Eddy Jean Rémy, sculpteur, Ulysse Sterlin, historien de l’art haïtien et Serge Tamas.
â–º Lundi 12 janvier 2015, Maison de la poésie à 19H (Passage Molière, 157 rue Saint-Martin 75 003 Paris) : Aurélien Barrau (astrophysicien), Hélène Cixous (écrivain) & Jean-Luc Nancy (philosophe)
Rencontre animée par Raphaël Bourgois, producteur à France Culture
Sur une proposition de Mathieu Brosseau
L’idée d’univers multiples apparaît comme une contradiction dans les termes. Pourtant, la science contemporaine, bien établie ou plus spéculatives, autant que les arts, leurs concepts et techniques, ouvrent aujourd’hui sérieusement cette possibilité. Dans ces autres mondes, non seulement les phénomènes, mais aussi les lois pourraient différer. Les représentations que nous avons aujourd’hui des mondes multiples ne peuvent que redéfinir ou réinventer nos perceptions sensorielles, comme notre réception fantasmatique d’un tel ailleurs selon un nouvel imaginaire riche d’emboîtements de mondes et de réalités à découvrir. Aujourd’hui, une nouvelle strate de diversité radicale se dessine pour nous, dans les possibles. Et la chose est jubilatoire.
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À lire : Jean-Luc Nancy, Le Philosophe boiteux, Franciscopolis / Presses du réel, 2014
Aurélien Barrau, Des univers multiples. À l’aube d’une nouvelle cosmologie, Dunod, 2014
Hélène Cixous, Ayaï ! Le cri de la littérature, Galilée, 2013
Libr-2014 /FT/
â–º Jean-Jacques Viton, Ça recommence, avec trois images de Marc-Antoine Serra, P.O.L, décembre 2014, 96 pages, 9 €, ISBN : 978-2-8180-2162-0.
"on s’attaque aux représentations de l’enfance
compare soupèse scrute les souvenirs" (p. 23).
Qu’est-ce qui recommence ? Le flux d’images, imaginaires et/ou remémorées – qui donnent parfois "une illusion de paysages mêlés". Contre l’oubli : "mes morts les miens ne repoussent nulle part".
Qu’est-ce qu’un poète ? Précisément, celui qui a "une vision de la vie" et "tente des équivalences", celui qui s’appuie sur "des pierres d’évocation"…
â–º Victor Martinez, À l’explosif, éditions de la Lettre volée, Bruxelles, 116 pages, 17 €, ISBN : 978-2-87317-427-9.
"Voici venir le temps de la forme directe" (p. 107).
Pour Victor Martinez, la poésie est "langue au travail", art des raccourcis… Poésie : "différences par niveaux de silence indistincts"… Travail à l’explosif : "détonateur logique enchâsse des propositions étales autant que contrariées. dispositifs parcourent les surfaces lisibles, dystonies chassent sur l’agrégat"…
â–º Nioques, n° 13, automne 2014, 288 pages, 23 €, ISBN : 978-2-9541241-2-4.
L’aventure continue pour Nioques, qui maintient « l’exigence de l’expérimentation formelle, de l’intervention restreinte ou oblique, de la résistance passive "à voix intensément basse", de l’investigation objective, de
pratiques aussi littéralement présentes que possible à ce qui nous entoure. »
De cette treizième livraison, on retiendra le "Spinoza in China" de Marc Perrin et les singulières "Bêtes noires" de Daniel Cabanis, auteurs que les lecteurs de LC connaissent bien maintenant ; le journal critique de Jacques-Henri Michot, dont le titre est emprunté à Beckett ("Terre ingrate mais pas totalement") ; le texte sur l’argent de Christophe Hanna, qui se situe ici aux antipodes de Tarkos, entamant un travail autobiographique par une enquête sur ce sujet tabou…
Sans souscrire au rituel des "Beaux-Livres-pour-les-fêtes", voici une première sélection de 7 livres parus ces derniers mois qui, en cette fin 2014, méritent – pour des raisons diverses – d’être lus, offerts… Poésie : Tarkos, Doppelt / récit : Volodine, Doubrovsky / essais et divers : Prigent, Desportes, Carrère.
â–º Christophe TARKOS, L’Enregistré, performances / improvisations / lectures, édition établie et annotée par Philippe Castellin, P.O.L, automne 2014, 512 pages + CD audio + DVD (52 mn), 39 €, ISBN : 978-2-84682-297-8.
tout ce qui rapporte de l’argent
tout ce qui ramène de l’argent avec les mains,
avec l’anus, avec la bouche
est bon, ou est mauvais…
Triviale sans carnaval, la poésie de Tarkos nous parle, nous parle de notre monde-de-merde. Orale, elle nous plonge dans l’immanence. Si expression il y a dans la poésie, elle est hurlement. Nulle théorie chez cet ensemblier topologue pour qui le poète est "bouleur,
prononciateur, crieur, improvisateur, déclamateur, grogneur, raconteur, embobineur, collaborateur, enrouleur, présentateur, réembobineur, fabricateur, bruiteur, mesureur, aide-bobineur, réglementeur, récitateur, peseur, articulateur, producteur, mâcheur".
Comme pour Tarkos il ne saurait y avoir d’écriture sans lecture performée, les Écrits poétiques (P.O.L, 2008) ont enfin leur pendant avec cette somme extraordinaire que l’on doit à Philippe Castellin, accompagnée par un CD audio (à compléter par l’inédit "Je me peigne" sur Tapin 2) et un DVD qui retrace brièvement l’itinéraire du poète en s’appuyant sur de nombreuses archives.
â–º Suzanne DOPPELT, Amusements mécaniques, P.O.L, novembre 2014, 80 pages, 8,50 €, ISBN : 978-2-8180-2133-0.
"La réalité serait-elle, dans son essence, obsessionnelle ?" (Witold Gombrowicz)
Libido mechanica : "un petit ballet mécanique sauve de la mélancolie, par des gestes et des pas assortis, un amusant vertige".
Avec Suzanne Doppelt, la poésie est affaire de mécanique : opérant un perpétuel va-et-vient entre micro- et macrocosme, sa poétique chaosmique rend compte de la mécanique cosmique avec un brio qui vous ravit. Combinant texte et image, elle nous offre de subtils mobiles poétiques. De la caldérisation de la poésie : perpetuum mobile…
Avec Suzanne Doppelt, le poète ne nous met pas tant la puce à l’oreille que la mouche à l’œil – et cette vision panoramique/kaléidoscopique nous plonge dans le vertige. Mieux, la poésie est ici perçue comme "chemin sonore où l’œil rivalise avec l’oreille". Comme mimèsis tympanisée, donc.
â–º Serge DOUBROVSKY, Le Monstre, tapuscrit originel inédit, introduction et entretien par Isabelle Grell, Grasset, automne 2014, 1696 pages, 36 €, ISBN : 978-2-246-85168-4.
C’est le genre de livre dont on ne peut parler tout de suite, du moins si l’on veut souscrire à la déontologie critique : pensez donc, la Recherche de Serge Doubrovsky, le livre d’une vie, un tapuscrit originel qui comptait 2599 feuillets avant de
devenir Fils (1977) par la force des choses, Gallimard ayant refusé ce monstre-là. Écrit entre 1969 et 1976, ce flux de conscience dédié à celle qui est sa substance – sa mère – est régi par le martèlement de la machine – dactylométré, en somme.
Cette somme monstrueuse est en fait la première autofiction : "Fiction d’événements et de faits strictement réels ; si l’on veut, autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman, traditionnel ou nouveau". Ce qui intéresse les chercheurs de l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM), Isabelle Grell en tête : "un autofictionneur rédige-t-il ses textes autrement qu’un autobiographe ?" Mais surtout, allons à la question essentielle : pourquoi lire Le Monstre en plus de Fils ? Laissons la généticienne conclure : "Relu à la lumière des avant-textes, Fils refuse encore plus qu’avant d’être institué en une configuration de sens fini".
â–º Antoine VOLODINE, Terminus radieux, Seuil, coll. "Fiction & Cie", été 2014, 624 pages, 22 €, ISBN : 978-2-02-113904-4.
Excellente nouvelle que ce prix Médicis attribué à celui qui, depuis une trentaine d’années, nous imprègne de sa "pâte onirique" (p. 300). 
Cette somme quadripartite dont l’anti-titre est évidemment révélateur s’inscrit dans la lignée des dystopies qui ont pour toile de fond le totalitarisme soviétique. Et bien entendu, cette polyphonie à la typographie singulière cligne malicieusement du côté du post-exotisme : "Si un écrivain post-exotique avait assisté à la scène, il l’aurait certainement décrite selon les techniques du réalisme socialiste magique, avec les envolées lyriques, les gouttes de sueur et l’exaltation prolétarienne qui font partie du genre. On aurait eu droit à de l’épopée propagandiste et à des réflexions sur l’endurance de l’individu au service du collectif" (382)…
â–º Christian PRIGENT, La Langue et ses monstres (Cadex, 1989), P.O.L, novembre 2014, 320 pages, 21,90 €, ISBN : 978-2-8180-2147-7.
Quels sont les monstres de la langue ? Qu’est-ce qui la rend monstrueuse ? Eros, Thanatos… l’impossible, l’innommable, la Chose, le Ça, la folie, le Rien, l’im-monde, le corps, l’âme, le Carnaval, la patmo…
Est monstrueuse toute langue qui excède la Langue, la débonde sans abonder dans son sens ; toute langue dans laquelle le "réel" vient trouer la "réalité", la dé-naturer.
La réédition de cet essai qui a fait date a "éliminé le plus crispé par les polémiques de l’époque" et intégré huit textes écrits entre 2005 et 2014 (dont deux inédits) : sur Pierre Jean Jouve, Antonin Artaud, Francis Ponge, Pier Paolo Pasolini, Jude Stéfan, Bernard Noël, Éric Clémens et Christophe Tarkos – le facial Tarkos dont la patmo recouvre le réel…
â–º Bernard DESPORTES, Irréparable quant à moi. André du Bouchet, éditions Obsidiane, novembre 2014, 88 pages, 13 €, ISBN : 978-2-916447-61-2.
"Ce dont on ne peut parler c’est le monde même, le silence et
le gouffre de Pascal, l’abîme de Baudelaire, l’éternité de Rimbaud,
l’inaccessible de Kafka, le rire de Bataille […]" (p. 43).
Dans cet essai au titre évocateur (citation du poète), sont regroupés divers textes (dont quelques-uns inédits) et quelques lettres extraites de la correspondante abondante entre les deux écrivains unis par une profonde et respectueuse amitié. Bernard Desportes s’y efforce de démallarméiser André du Bouchet : sa "volonté d’aller au bord sans tomber dans l’illisible" (p. 32) le rapproche davantage de Baudelaire et de Bataille ; nulle abstraction, mais une tension entre sens et non-sens, possible et impossible.
â–º Emmanuel CARRÈRE, Le Royaume, P.O.L, automne 2014, 633 pages, 23,90 €, ISBN : 978-2-8180-2118-7.
Emmanuel Carrère est dans l’air du temps – un temps avec lequel il est en phase. D’où les nombreux prix engrangés : cette fois, c’est le prix Le Monde pour cette somme quadripartite ("I. Une crise" ; "II. Paul" ; "III. L’Enquête" ; "IV. Luc"). Passé maître dans l’art d’évoquer d’autres vies que la sienne, il retrace sa crise spirituelle avant de mener une enquête qui le mène de Paul en Luc.
Et il faut dire qu’on se laisse prendre à ce type de texte très vivant qui mêle narration et argumentation, actuel et inactuel, présent et passé, Histoire et histoires… Vous ne connaissez pas bien la religion des Romains ? Partant de la dichotomie romaine entre religio et superstitio, l’auteur oppose les rites démocratiques contemporains (religion) à la croyance dominante (islamisme) : c’est un peu approximatif, mais ça parle au public actuel – trop actuel.
Ce soir, en UNE RV avec Bernard Desportes pour son essai sur André du Bouchet. Ensuite, nos Libr-brèves : site de CCP, RV à la Maison de la poésie Paris, Xavier Person à la Librairie Ignazzi, RV Alphabetville…
UNE : Desportes/Du Bouchet /FT/
Bernard Desportes, Irréparable quant à moi. André du Bouchet, éditions Obsidiane, novembre 2014, 88 pages, 13 €, ISBN : 978-2-916447-61-2.
Dans cet essai au titre évocateur (citation du poète), sont regroupés divers textes (dont quelques-uns inédits) et quelques lettres extraites de la correspondante abondante entre les deux écrivains unis par une profonde et respectueuse amitié. Bernard Desportes s’y efforce de démallarméiser André du Bouchet : sa "volonté d’aller au bord sans tomber dans l’illisible" (p. 32) le rapproche davantage de Baudelaire et de Bataille ; nulle abstraction, mais une tension entre sens et non-sens, possible et impossible.
BIBLIOTHÈQUE MARGUERITE AUDOUX
10 RUE PORTEFOIN
75003 PARIS
tél. : 01 44 78 55 20
Libr-brèves
â–º Maison de la poésie Paris, mardi 9 décembre 2014 – 19H00
Kristof Magnusson & Mathieu Larnaudie – « La crise dans la littérature » Rencontre animée par William Irigoyen, chroniqueur littéraire et journaliste à Arte (en français et en allemand) Lecture – rencontre

Comment des écrivains s’emparent-ils d’un thème actuel et brûlant telle que la crise ? Dans C’était pas ma faute, Kristof Magnusson met en scène un trader dans une banque d’investissements à Chicago, qui ne vit que pour l’avancement de sa carrière. Meike Urbanski est quant à elle traductrice d’un auteur de best-sellers qu’elle essaie de retrouver, car il ne lui a pas remis le manuscrit à traduire. Ces personnages vont se chercher, se croiser et multiplier les quiproquos dans cette histoire d’argent, de littérature et d’amour.
Ils occupent, dans le monde du business ou de la politique, des places dominantes lorsque survient à l’automne 2008 ce violent séisme qu’on appellera : crise. Aussitôt certains vacillent, s’effondrent, passent aux aveux, disparaissent ou se suicident, tandis que d’autres, au sommet des Etats, font rempart de leurs discours, explications, remèdes… Les Effondrés saisit quelques personnalités fameuses (ou fictives) dans l’inexorable débâcle de leur édifice idéologique.
â–º Maison de la poésie Paris, jeudi 11 décembre à 19H00 : Emmanuel Carrère – « Le Royaume » Lecture
â–º À l’occasion de la parution de Une limonade pour Kafka, rencontre avec Xavier Person le jeudi 11 décembre 2014 à partir de 19 heures
Librairie Michèle Ignazi
17, rue de Jouy
75004 Paris
01 42 71 17 00
â–º Les RV de Alphabetville
– MCLUHAN ET NOUS
RENDEZ-VOUS SONORE
Dans le cadre du festival Marseille retrouve le nord organisé par Planète Emergences, en partenariat avec Alphabetville
Lecture suivie par un plateau radio autour des textes de Marshall McLuhan, théoricien des médias canadien, penseur du « village global » et auteur de la formule : « Le medium, c’est le message. »
Lecture publique par Jean-Christophe Barbaud et Cécile Portier de textes choisis par Jean-Christophe Barbaud et Colette Tron.
Plateau radio animé par Jean-Christophe Barbaud, avec Samuel Bollendorf, Marie Picard, Cécile Portier et Colette Tron.
Mercredi 10 décembre à 19 h au Théâtre du Merlan, scène nationale de Marseille
Avenue Raimu, 13014 Marseille
– BERNARD STIEGLER
CONFERENCES
16 et 17 décembre
. Vers un art de l’hypercontrôle
Le 16 décembre à 18h30 à la Cité du Livre à Aix-en-Provence
Proposé par Alphabetville, l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence, Ars industrialis
en partenariat avec la Cité du Livre/ Ville d’Aix-en-Provence
Bernard Stiegler développe l’idée que nous sommes entrés dans l’époque de l’hypercontrôle, rendue possible par les technologies numériques, les systèmes de big data, de traces et autres automatismes, omniprésents dans les développements et applications technologiques « hyperindustriels ». Dispositifs qui nous suivent autant qu’ils nous guident dans nos comportements, et qui constituent selon lui un processus de désintégration sociale.
Bernard Stiegler décrira les « sociétés de l’hypercontrôle » et l’automatisation généralisée, tout en posant le défi d’un « art de l’hypercontrôle » comme thérapeutique, ou « pharmacologie positive ».
Cette conférence se situe en ouverture d’un programme de recherche théorique et pédagogique à venir sous la direction de Bernard Stiegler, avec Alphabetville et l’ESA Aix-en-Provence.
Informations : 04 95 04 96 23
Entrée libre
Réservation conseillée : alphabetville@orange.fr
Lieu
Amphithéâtre de la Verrière
Cité du Livre
8/10, rue des Allumettes
13098 Aix-en-Provence
. La désintégration
Le 17 décembre à 18h30 au Théâtre du Merlan, scène nationale de Marseille
Organisé par Planète Emergences avec Ars industrialis dans le cadre du festival Marseille retrouve le nord
« Nous entrons dans l’âge des sociétés automatiques basées en particulier sur le développement des réseaux sociaux et de ce que l’on appelle à présent les big data.
Cette conférence, qui décrira cet état de fait, a pour but de donner une autre perspective sur les réseaux, capable de constituer un nouvel état de droit à l’époque de l’écriture numérique réticulaire et de l’automatisation généralisée, qui sera aussi l’époque de la fin de l’emploi. » Bernard Stiegler
Suivie d’une table ronde avec :
Franck Cormerais, philosophe, enseignant en Information et Communication à l’Université de Bordeaux 3, membre du C.A d’Ars industrialis ; Patrick Braouezec, président de la communauté d’agglomération Plaine Commune ; Martine Vassal, élue déléguée aux relations internationales et européennes de la Ville de Marseille, présidente déléguée de la Commission “Développement économique et emploi” de la CU Marseille Provence Métropole (sous réserve) ; Colette Tron, critique, directrice artistique d’Alphabetville/Friche Belle de Mai, membre du C.A d’Ars industrialis ; Christian Rey, directeur du technopôle Marseille – Château Gombert et de Marseille Innovation
Présentée par Gérard Paquet, président fondateur de Planète Emergences
Informations : http://planetemergences.org/
Entrée libre
Lieu
Théâtre du Merlan, scène nationale de Marseille
Avenue Raimu
13014 Marseille
Bus 32, 34, 53, 27
—–
Alphabetville Friche Belle de Mai 41 rue Jobin 13003 Marseille 04 95 04 96 23
Le dernier Novarina réunit la version pour la scène du Vrai sang (3e version du texte depuis 2006) et trois essais : "Une pierre vide", "Le Déséquilibre spirituel" et "Mercredi des cendres".
Valère NOVARINA, Observez les logaèdres !, P.O.L, 2014, 320 pages, 14,50 €, ISBN : 978-2-8180-2085-2.
VN : Valère Novarina / Voie Négative – "La passion est une voie négative : je dois passer par la défaite de tout le théâtre humain. Toutes nos idoles sont mises têtes en bas" (p. 110). Pour l’écrivain comme pour le comédien, cette Voie Négative est une ascèse : "Je est le contraire du moi. Je réclame le vide" (42). À méditer en ce temps d’individualisme et d’identitarismes…
En plus de la version pour la scène du Vrai sang, ce volume propose ainsi un prolongement aux précédents essais poétiques (Devant la parole, Lumières du corps, L’Envers de l’esprit, La Quatrième Personne du singulier) : une réflexion critique sur le langage, la poésie et le théâtre ; une méditation philosophique et théologique ; un (r)appel à l’insoumission… À tous les communicants avides de spectacle : "Mettez fin-enfin ! tout-de-suite ! au dévidage et à la déclinaison de l’homme en chapelets d’humanoïdes stabulés, quantifiés un à un, anthropo-prototypisés de fond en comble ! Cessez de nous sur-et-sous-définir et comptabiliso-quantifico-périmétrer, mensurer, sous tous les angles !" (14). Si nous voulons demeurer vivants, suivons ces consignes : "la ménagerie humaine, la fuir. Les sigles, signes, étiquettes, le fléchage humain, l’effacer" ; "nous défaire de toutes les singeries humaines, les détisser patiemment. Voir autre. Penser l’homme en marionnette morte et animal pas là" (p. 14-15).
Observez les logaèdres ! nous rappelle que le théâtre n’est pas un lieu de spectacle, mais un réceptacle spirituel qui fait advenir le sujet, un lieu où se défait la figure humaine et d’où l’on voit la matière vive du langage : "Les logaèdres sont les cellules du langage – phrases, lettres, mots, séquences d’un raisonnement, scènes de la pensée – qui, assemblées et désassemblées sous nos yeux, en font un organisme vivant" 89).
© Arrière-plan : photo du Vrai sang à l’Odéon par Alain Fonteray (2011).
À l’Œil nu, c’était le nom d’un sex-show… À l’œil nu du lecteur-voyeur s’offre ce peep-show particulier… Et comme "le monde s’est ouvert par le cul", au travail, hypocrite lecteur, mon frère ! [La chronique ci-dessous de Jean-Paul Gavard-Perret a été publiée initialement sur le site de Pierre Le Pillouër, Sitaudis]
Alice Roland, À l’Œil nu, P.O.L, octobre 2014, 368 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-8180-2079-1.
Alice Roland reste une polymorphe lucide en abordant celles qu’on nomme travailleuses du sexe et leurs clients. Faisant dans le détail et moins dans l’angoisse que dans la joie, elle arpente des réalités qui, pour certains, sont des paradis terrestres, et d’autres des bouges infâmes. L’ensemble permet des métamorphoses, sinon anthropologiques, du moins des idées reçues. Les narratrices évoquent comment se pompe la chaleur humaine dans leur, s entrailles et leur viscosité hors mesures. Jamais vulgaires ou platement obscènes, les évocations plurivoques possèdent des articulations parfois mathématiquement impossibles, ce qui ne les empêche pas de fêter la joie du bikini ou du porte-jarretelle.
L’auteure, aux mutilations complices, aux traces d’ADN étrangères préfère proposer des positions (de principe) pouvant heurter la sensibilité. Le voyeur (lecteur ou client) n’est jamais au bout de ses surprises. Les choix que le vulgum pecum estime catastrophiques se révèlent des opportunités. Soudain les évocations parfois drôles et toujours impertinentes traversent les corps en rafales. Ils deviennent des projectiles. Ils se localisent allusivement vers les seins, le sexe ou le rire. Il s’agit déjà de la référence absolue. Le déclencher passe justement par l’incartade. La hauteur dite d’homme est tout simplement indexée à la nudité (de ce rire).
Alice Roland fait des travailleuses du sexe des stars d’un genre inédit, sauvées (in extremis ?) car elles ne sont plus muettes. Elles deviennent les narratrices sans chercher une reconnaissance littéraire. Mais pour l’auteure comme pour elles, le moment est toujours mal choisi de bâcler le travail. Quoique pressées, elles savent elles aussi jouir – mais de l’aube ou du crépuscule. Dans le livre, l’espace compris entre la vie et la mort est intérieur, il se retourne comme un gant. C’est une histoire d’os en quelque sorte. L’ensemble des signes manifestes de l‘existence ne fait que renforcer sa propriété réversible. Les fragments du livre, son « Grand Guignol », permettent d’entendre des bruits de craquements de miroirs, des sons de bubble-gum, de fermetures Eclair, de salive qu’on échange. L’espérance de la petite mort peut assurément renvoyer le scintillement du sens dans les extensions de la vie. Alice Roland illustre comment se répète indéfiniment l’opération loin de la société de l’industrie du luxe pour certains et de la pauvreté morale pour la plupart. Vampire du libéralisme, grande joie des amateurs, qu’importe. Alice Roland ose un détournement. Elle évite scrupuleusement de fixer les images admises. Donnant la parole aux muettes elle crée un langage autre, foudroyant, parfait à l’allumage du désir dans des libidos à tiroirs et doubles fonds. C’est une expansion sophistiquée et semi-clandestine loin d’exactions platement machistes.
L’auteure cultive une beauté étrange, ni par excès ni par défaut. Cette pratique révèle des archétypes de type volontairement « déceptifs ». Cette méthode et son discours comportent une légère perversion inaperçue qui en fait tout le charme. Une conquête à peine démêlée, une autre embrouille se dessinent pour venir à bout du corps. Alice Roland demeure une solitaire qui fabrique des êtres forcément doubles et ambigus. Rôdent des monstres embryonnaires aux beautés paradoxales. Pour calfeutrer leur pubis le dos de ses égéries offre parfois une colonne d’air aux fantasmes. La féminité qui était jusque là dans les nattes part dans les colonnes vertébrales. Il y a là un certain suivi physique, sauf qu’on ne tresse pas les colonnes vertébrales et qu’il n’y existe pas de hernie capillaire.
Parmi les nouveautés P.O.L de ce mois de septembre, à découvrir : le premier – et volumineux ! – roman de Mathias Megenoz, Karpathia, et Plus rien que les vagues et le vent, de Christine Montalbetti.
â–º Mathias Megenoz, Karpathia, 697 pages, 23,90 €, ISBN: 978-2-8180-2076-0.
La Marche de Radetzky, de Joseph Roth, évoque les brisures déjà visibles de l’Empire austro-hongrois avant l’assassinat de François-Ferdinand. Karpathia s’intéresse au même géant, dans la première partie du XIX siècle. Alors que le narrateur de Roth observe le futur démantèlement depuis l’intérieur d’une institution de l’Empire, l’armée, celui de Mathias Megenoz s’attache à un de ses membres finalement peu exploré : la Transylvanie. Terre de forêts et de montagnes, le pays des Carpates est habité par les magyars, valaques
et saxons. Ces trois populations ne vivent pas ensemble, elles vivent à côté les unes des autres, à peine conscientes d’appartenir à un Empire. Et certainement pas conscientes de former une unité dans cet Empire.
Dans l’Histoire, la Transylvanie a été l’objet de plusieurs convoitises, entre la Hongrie, l’Autriche, et plus récemment la Roumanie. Les personnages de l’histoire de Mathiaz Megenoz sont victimes d’une fascination identique pour cette terre. Alexander Korvanyi, veut ainsi assurer sa domination sur le territoire de ses ancêtres. Le retour à la terre est également le moyen pour lui de sceller son union avec Cara Von Amprecht :
C’est alors que la solution lui apparut : il irait retrouver les racines de la familles, la terre-source de sa noblesse, les domaines des Korvanyi. Il se souvenait d’avoir envié le bonheur de Ruprecht von Amprecht apprenant à gérer son futur domaine de Bad Schelm. Le code intérieur que son père lui avait transmis ne pouvait qu’approuver la volonté de redevenir seigneur sur sa terre. La régénération de la noblesse par le retour au fief, cela sonnait bien dans le ton du vieux Korvanyi.
Alexander rêve d’une relation de propriétaire avec la terre, superposée à une relation filiale : la « terre-source » étant la terre des ancêtres. Ces deux types de relation sont motivées par l’inaccessibilité de la Transylvanie, qui semble toujours échapper à ceux qui veulent se l’accaparer. Ainsi, à sa barrière géologique (les Carpates), elle ajoute une barrière temporelle, tordant le nez à l’hypothétique linéarité du temps. Même si le récit s’ouvre sur une date, il s’agit d’une temporalité autrichienne, qui ne signifie plus rien une fois passée la frontière de la Transylvanie. L’objectivité du narrateur contribue à cet enfoncement dans le hors-temps. En effet, ses personnages agissent comme soumis à une logique de répétition : ils font ce qui a été fait déjà, ce qui se fera encore… et les mythes d’hommes loups, de vampires les accompagnent, attirant la terre des Carpates vers l’a-temporalité. C’est elle la véritable héroïne du récit, la terre sauvage et merveilleusement belle.
â–º Christine Montalbetti, Plus rien que les vagues et le vent, 285 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-2115-6.
Un homme s’arrête dans un pub en Californie, face à la mer. Vite, l’habitude est prise de revenir à ce pub chaque soir pour écouter les histoires des habitués ; surtout celle du trio assemblé là face à Moses le barman, chaque soir.
C’est un récit rétrospectif que nous livre le narrateur, construit autour d’un événement considéré comme fatal, à la fois origine et finalité de la narration. Le lecteur est donc maintenu dans un état d’appréhension, d’attente de l’événement. Sauf qu’entre l’annonce faite de celui-ci et sa consécration s’intercalent cette série d’histoires racontées chez Moses. Et en lisant chacune, on cherche un indice pour comprendre celle propre au narrateur. Or, ce dernier mène l’enquête avec nous, lui qui aurait dû « flairer quelque chose », deviner la suite, dans l’air de bagarre persistant.
Finalement, le récit du narrateur se dérobe derrière ceux des autres personnages. Ces histoires croisées s’enchaînent à la trame du récit principal, comme Pénélope tissant sa toile. Ce n’est pas un hasard si le bar de Moses, point d’intersection des histoires racontées, s’appelle Le retour d’Ulysse.
Le retour d’Ulysse, c’était un retour ensanglanté. C’était Harry qui l’avait dit, que c’était une histoire qui se finissait dans le sang. Que c’était ça dont il croyait se souvenir, à la fin, une scène de massacre. Et cette scène, alors, forcément, s’était mise à planer entre les murs de bois du bar de Moses, avec l’humidité maltée, là-dedans, qui empoissait tout.
En racontant ces histoires, le narrateur se place dans la tradition des conteurs à retardement ; ces Shéhérazade cherchant par la parole à la fois à différer et à amener un dénouement attendu. D’où une écriture empreinte d’oralité, qui s’amuse parfois à digresser et qui mêle les voix des différents personnages rencontrés à/dans celle de la narration.
Avant de découvrir deux Libr-événements importants en cette reprise (festival Relectures 15 et INTON’ACTION 4), notre programme à venir…
À venir en UNE
â–º Spécial Al dante, spécial POL…
â–º Chroniques sur Serge Doubrovsky, Le Monstre ; Jérôme Bertin, La Peau sur la table/Autoportrait ; Véronique Bergen, Marilyn, naissance année zéro ; Jacques Sivan & Charles Pennequin, Alias Jacques Bonhomme ; Yannick Torlini, Camar(a)de ; Elisabeth Filhol, Bois II ; Isabelle Grell, volume "128" Nathan sur l’autofiction…
â–º Grand entretien avec Sylvain COURTOUX…
â–º Créations de Yves Justamante, Matthieu Gosztola, Daniel Cabanis, Gilles Grangier…
Libr-événements
Alexis Fichet, Nicolas Richard, Matthieu Dibelius, Jean-Paul Curnier, Céline Ahond, Maïder Fortuné, Vanessa Place, Frank Smith, Marc Perrin, Luce Goutelle, Charlotte Imbault, Guillaume Désanges, Ives Robert, Fantazio, Till Roeskens, Nathalie Quintane, Violaine Lochu, Gwenola Wagon, Hélène Cœur, Souleymane Mbodj, Emmanuel Adely, David Haddad
dans 7 structures de Seine-Saint-Denis et du Nord-est parisien…
l’Espace Khiasma (93), la Médiathèque Marguerite Duras (Paris 20e), le 116 (93), le Musée Commun (Paris 20e), la Maison des Fougères (Paris 20e), le Pavillon Carré de Baudouin (Paris 20e), Lilas en Scène (93)
une programmation jeunesse…
Jean-Paul Curnier, Souleymane Mbodj, carte blanche à l’association Belleville en Vue(s)
3 tables rondes…
Poétiques du témoignage
avec Frank Smith, Fiona McMahon et Geneviève Cohen-Cheminet
Big Data : construire du sens à l’échelle « n = tous » (politique et esthétique)
avec Frank Smith, Xavier de La Porte (sous réserve), Gwenola Wagon
Documenter la performance / Performer le document
discussion entre Guillaume Désanges et Olivier Marboeuf
et un salon des éditeurs !
Salon de (re)lectures avec les éditions : Les petits matins, Al Dante, Ère, Les inaperçus, Lignes, La Fabrique, Argol, Plaine Page, L’attente, Questions Théoriques, Le Bleu du ciel, Les Prairies ordinaires, Inculte, Amsterdam, Verticales, Argol, Autrement, Galilée, Seuil, La Différence, Bazar, Hapax, Nous, Le Mot et le Reste… — et les revues : Vacarme, Nioques, Multitudes, Le chant du monstre, Théâtre public, Cassandre, Dissonances, Lignes, Le Passant Ordinaire, Ce qui Secret, Armée Noire, La Femelle du Requin, Numéro Zéro, Boxon, Contre-Allée, Frictions
Une manifestation produite par Khiasma
Programmation : Olivier Marboeuf et Sébastien Zaegel
Coordination : Sébastien Zaegel / pole.litterature@khiasma.net / 09 80 36 02 03
Contact presse : Amandine André / relectures@khiasma.net
du 2 au 4 octobre 2014 ///// jeudi 2 octobre _ 20h30 _ DATABAZ Searching for Elias, documentaire sur Elias Pozornsky, artiste polonais présenté par Pierre-Yohan Suc et Magali Pobel (Cie Androphyne) ///// vendredi 4 octobre _ 20h30 _ DATABAZ
Martin Bakero (Chili / France)
Joel Hubaut (France)
Ali Al-Fatlawi et Abdallah Shmelawi (Irak / Suisse)
Marguerite Bobey (France)
///// samedi 3 octobre _ 11h-13h _ performances place des Halles et autour de la mairie 16h _ Ceci n’est pas une performance, action participative inscription 20h30 _ DATABAZ
Demosthène Agrafiotis (Grèce)
Annie Abrahams (France / Pays-Bas)
Christine Quoiraud (France)
Thierry Lagalla (France)
Entrée : 5 euros chaque soirée // Pass trois soirs 10 euros
En ce premier dimanche estival, en UNE : Nathalie Quintane. Suivent nos Libr-événements : autour de Christian Prigent ; VOIX D’INSURGÉS (RANO, RANO), de Raharimanana.
UNE : Nathalie Quintane
â–º
Nathalie Quintane, Descente de médiums, P.O.L, printemps 2014, 192 pages, 14,50 €, ISBN : 978-2-8180-2026-5.
"L’attention involontaire est le propre de la poésie" (p. 115).
C’est à une descente que, cette fois, nous invite la facétieuse Nathalie Quintane : vers ses rêves, ses méditations…
Et si l’on pouvait photographier les contenus de pensée, que gagnerait-on ? La littérature atteindrait-elle sa fin (son accomplissement ou sa disparition) ?
Poursuivant son interrogation sur le visible comme sur le lisible, l’auteure regrette la survalorisation du lecteur qui a succédé à celle de l’auteur ; repose le principe du dispositif/montage postmoderne : "- Je n’ai rien créé, rien composé / – Mais, à la rigueur, on mêle des matières, et cela fait un tout quelconque" (90)…
â–º Bénédicte Gorrillot et Alain Lescart, L’Illisibilité en questions, Actes du colloque de San Diego, avec Michel Deguy, Jean-Marie Gleize, Christian Prigent, Nathalie Quintane, Presses Universitaires du Septentrion, Université de Lille III, mai 2014, 316 pages, 28 €,
ISBN : 978-2-7574-0741-7. [Nathalie Quintane, "Un présent de lectures troublées (plus que de textes illisibles)", p. 49-58 ; chap. 4, "Nathalie Quintane : poudre de succession", p. 175-207]
Fait notable, Nathalie Quintane fait partie des quatre figures majeures de l’espace poétique actuel retenues par cette somme importante : celle qui, entrée dans le champ en fin de siècle, est pour Christian Prigent une représentante de la poésie surfaciale entretient de passionnants dialogues avec Alain Farah, puis deux de ses aînés (Prigent et Gleize), sur son "désamorçage des avant-gardes", ses rapports à la langue, aux frontières génériques, à l’histoire… Ce qui ne l’empêche pas, dans "Un présent de lectures troublées", de dresser une mise au point critique sur les pratiques postmodernes : La post-modernité "ne vaudra pas, du moins, tant que ceux qui y souscriront avec plus ou moins de fracas ne le feront que pour passer leur contrebande conservatrice" (p. 51) ; « Certains "dispositifs" actuels changeraient de paradigme en mimant l’inclusion (mais mimer n’est pas miner), et même une hyper-inclusion – présence trop appuyée de la langue dominante, présence gênante d’une langue qui avoue si l’on veut bien se souvenir que gêner vient de gehir (avouer) » (53). La sortie du style et du sens demeurant toutefois cruciale à ses yeux, elle se penche ensuite sur les "mondes poétiques" d’Anne Parian.
On terminera sur "les paradoxes de la transparence" propres à Nathalie Quintane selon Agnès Disson : caractérisés par une écriture plane, ses dispositifs critiques – qui suivent ces trois opérations : prélever/relever/éponger – sont animés par la tension entre lisible et illisible, (re)connu et inattendu.
Libr-événements
â–º Du lundi 30 juin au lundi 7 juillet 2014 / Christian Prigent : trou(v)er sa langue, colloque international de Cerisy sous la direction de Bénédicte Gorrillot, Sylvain Santi et Fabrice Thumerel
après-midi Typhaine Garnier, " L’écrivain aux archives ou le souci des traces : « c’est quoi qu’on a été, qu’on est, qu’on sera ? » (Commencement, POL, 1989, p. 27). "CCIC – Tél : 02 33 46 91 66 / Fax : 02 33 46 11 39
♦ Blog Autour de Christian Prigent : après la mise en ligne du premier recueil de l’auteur, La Belle Journée (1969), l’article de Typhaine Garnier ("La Trouvaille de la langue") et des actualités diverses, sont prévus dans la quinzaine à venir une Bibliographie générale (work in progress), un after-Cerisy, la publication d’un Carnet inédit sur La Météo des plages, la mise en ligne d’un entretien sur Bataille d’abord paru dans Les Temps Modernes…
â–º DU 24 JUIN AU 28 JUIN 2014, Le Tarmac (75020 Paris) : VOIX D’INSURGÉS (RANO, RANO). Madagascar 1947, un lieu et une date qui ne sont guère présents dans les manuels scolaires.
Madagascar 1947. Une révolte, une répression, des dizaines de milliers de morts et un énorme silence suivi de polémiques sur les chiffres, de controverses et d’implications politiques qui survivent encore aujourd’hui. Oubli des uns, silence des autres, amnésie
savamment entretenue et souvenirs souvent tus… une chape de douleurs et d’amertume est venue plomber le passé raturé et la mémoire blessée… Une faille dans l’histoire et la géographie de la Grande île.
Pourtant certains de ces rebelles qui ont osé défier l’ordre colonial sont encore vivants, et c’est à leur rencontre que sont allés Pierrot Men, le photographe, Tao Ravao le musicien et Raharimanana l’écrivain. Artistes jusqu’au bout des mots, des images et des notes, les trois créateurs malgaches ne prétendent pas à l’histoire mais à l’écoute des témoignages de ces hommes qui ont vécu cette date qui fait tache.
Ils ont conjugué leurs talents pour inscrire l’Histoire dans le présent, réhabiliter la parole perdue, vaincre le déni, enseigner aux générations suivantes, partager la fièvre des derniers survivants, montrer leurs visages, faire entendre leurs voix. Rano, rano… une formule magique utilisée hier par les insurgés. Rano, rano… une formule qui entend aujourd’hui garder la mémoire.
Représentations à 20h00 sauf le 28 juin à 18h00
Mercredi 25 juin, à l’issue de la représentation, rencontre En Echo animée par Bernard Magnier avec Raharimanana
DISTRIBUTION
texte, voix et mise en scène Raharimanana
musique Tao Ravao
photographie PierrotMen
conseil artistique Thierry Bedard
BIOGRAPHIE(S)
LES LIVRES DE RAHARIMANANA SONT ÉDITÉS AUX ÉDITIONS VENTS D’AILLEURS
Les livres de Raharimanana sont édités aux éditions Vents d’ailleurs
Réservations sur le site du Tarmac : http://www.letarmac.fr/
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