Libr-critique

14 juin 2020

[News] News du dimanche

Ouf ! Peu avant l’été, la vie littéraire dans sa dimension sociale semble se rêveiller pour de bon : les livres débarquent, les événements reviennent… On commencera par découvrir une sélection de 7 livres remarquables (Libr-7), puis nos Libr-évenements

 

Libr-7 (printemps 2020)

► Philippe CHAUCHÉ, En avant la chronique !, éditions Louise Bottu, 174 pages, 16 €.

â–º Jérôme GAME, Album photo, éditions de l’Attente, 144 pages, 13 €.

â–º Jean GILBERT, XX.com, éditions Questions théoriques, coll. « Forbidden beach », 264 pages, 20 €.

► Natacha GUILLER, Mocassin, je me prépare et autres récifs en cours, Nouvelles éditions Place, 80 pages, 10 €.

â–º Manuel JOSEPH, Aubépine, hiatus, Kremlin, Netflix & Aqmi ou les Baisetioles, éditions Questions théoriques, coll. « Forbidden beach », 112 pages, 13 €.

► Mathieu LARNAUDIE, Blockhaus, éditions Inculte, 112 pages, 13,90 €.

â–º Vincent THOLOMÉ, Mon épopée, éditions Lanskine, coll. « Poéfilm », 132 pages, 15 €.

 

Libr-événements

â–º Retrouvez Le Grand Dépotoir de Julien BLAINE à La Belle de Mai à Marseille : l’exposition reprend ce mercredi 17 juin jusqu’au dimanche 9 août.

â–º Chaque lundi jusqu’au 17 août à la Kunsthalle de Mulhouse : Eddie Ladoire, Anna Byskov, Chourouk Hriech, Lena Eriksson, Marianne Marić, Pusha Petrov, Elise Alloin, Katrin Ströbel, Guillaume Barborini, Jan Kopp, Stine Marie Jacobsen, Youssef Tabti.
Le Petit Programme réunit 12 artistes familiers du centre d’art. Ce sont des partenaires fidèles de la programmation de La Kunsthalle. Ce projet inédit et inhabituel leur consacre tour à tour une semaine de carte blanche pendant laquelle ils proposeront chacun un ensemble de trois Å“uvres.

Le Petit Programme de chaque artiste sera visible en ligne, pendant une semaine, sur les réseaux sociaux et le site internet du centre d’art. En parallèle, l’espace de La Kunsthalle sera un lieu de consultation dans lequel les Å“uvres s’accumuleront au fur et à mesure de l’été. Le public pourra se rendre dans l’espace d’exposition pour des visites pas tout à fait ordinaires mais résolument sécurisées.
En reprenant dans ses codes et ses formats les contraintes dictées par la crise sanitaire et ses répercussions sociales, en s’inscrivant dans un temps suspendu et propice à la réflexion, l’équipe de La Kunsthalle espère participer à un vaste débat consacré au monde d’après.

Programme en cours de construction… à suivre en ligne :
> http://kunsthallemulhouse.com/evenement/petit-programme/
> https://www.facebook.com/La.Kunsthalle.Mulhouse/
> https://www.instagram.com/la_kunsthalle_mulhouse
> https://twitter.com/la_kunsthalle

A La Kunsthalle Mulhouse, centre d’art contemporain, les Å“uvres seront diffusées au fur et à mesure des semaines pour composer un ensemble complet à la fin du mois d’août !
En entrée libre du jeudi au dimanche > 15:00 à 18:00 (fermé le 15 août) – sous réserve de réouverture prochaine.

► Du 27 juin au 5 juillet, Festival des écritures bougées à Alfortville (94).

Cette édition du festival des écritures bougées propose à une vingtaine d’artistes, écrivain-es, sculpteur-es, performeurs-ses, chorégraphes, vidéastes, de présenter une vidéo-action, une lecture-vidéo, des images-mots, une lecture-action enregistrée ou en direct visible en ligne samedi 27, dimanche 28 juin, samedi 4 et dimanche 5 juillet 2020 à 18h sur Zoom et en collaboration avec le Centre d’art contemporain La Traverse.

Six titres de films emblématiques rencontrent une chanson qui parle de cinéma et un titre de roman aux allures très cinématographiques, À l’ombre des jeune filles en fleurs, image de la fugacité du désir et de la recherche infinie de l’amour. Toutes ces œuvres parlent d’amour, de tous les amours possibles. À partir de ces titres une infinité de combinaisons se dessinent, huit sont proposés comme autant de films à imaginer.

Décomposés, recomposés, ces titres deviennent des poèmes, des mots isolés les uns des autres, déclencheurs de désir. Parce que les œuvres auxquelles ils font référence viennent d’époques et d’esthétiques différentes, ces titres présentent la vie comme un feu d’artifice sensuel et amoureux. Les mots ici agissent comme des ouvroirs d’images ou de films potentiels. Ils sont à la fois une idée, une lumière, un décor, le personnage central et les figurants.

Film à venir, lecture sans précédent, film impossible, film sans mot, film avec corps qui bougent, lecture à demi-mot, film sonore, images de mots qui bougent, lecture-action nocturne, film typographique, film sans personne, image muettes, lecture chuchotées, film de désir, lecture-marche, film sans image, images météorologiques, images vidées, lecture-démarche, films noirs, images-mots…

Cette année le Festival des écritures bougées aura lieu du fait de ce contexte particulier en ligne, tout en conservant cette même envie de bouger l’écriture. L’évènement à cette occasion sera centré sur le désir et l’amour sous toutes ses formes, la thématique reste ouverte et permet toutes les libertés !
Le festival se déroulera à 18h samedi 27 & dimanche 28 juin 2020 ainsi que samedi 4 & dimanche 5 juillet 2020.
Chaque vidéo ou intervention (lecture, lecture-action) en temps réel sera comprise entre 2 et 10 minutes et accessible en direct sur Zoom.
Les soirées dureront environ 40 minutes chacune, entre quatre et six artistes y participeront selon le temps d’intervention de chacun.

PROGRAMME

Samedi 27 juin 2020 — 18h00

À l’ombre de mes nuits blanches : Yoann Thommerel (Caen), Caroline Kervern (Bruxelles), Mathilde Ganancia (Paris).

À bout du désir : Céline Ahond (Montreuil), Sarah Klingemann (Paris), de Charme, Morgan Azaroff, Alisson Schmitt (Rennes), Bettie Nin (Alfortville).

Dimanche 28 juin 2020 — 18h00

La fille moi non plus : Charlie Jeffery (Paris), Corentin Malvoisin (Paris), Hilary Galbreaith (Rennes).

L’inconnu du botaniste : Elsa Pallarès Hugon (Olot, Espagne), Claire Finch (Paris), Cécile Bicler (Paris).

Samedi 4 juillet 2020 — 18h00

Les ailes de souffle : Adrien Lamm (Paris), Laure Mathieu (Paris), Yaïr Barelli (Paris).

La pleine lune du lac: Barthélemy Bette (Paris), Loris Humeau (Paris), Cécile Paris (Paris).

Dimanche 5 juillet 2020 — 18h00

Sur l’écran noir des jeunes filles en fleurs : Fabrice Michel (Paris), Arnaud Labelle-Rojoux (Paris), Yves-Noël Genod (Paris).

Je t’aime Les nuits : Aziyadé Baudouin-Talec (Paris) , David Evrard (Bruxelles), Lubovda, Valentina Traïanova & Antoine Dufeu (Paris).

2 décembre 2018

[Chronique] Sylvain Courtoux, L’Argent est une écriture (à propos de Christophe Hanna, Argent)

Christophe Hanna, Argent, éditions Amsterdam, septembre 2018, 264 pages, 20 €, ISBN : 978-2-35480-177-9.
[Dernier entretien de Sylvain Courtoux sur LC]

â–º Culpa bene…[sic]

Je suis le travail de Christophe Hanna depuis de nombreuses années déjà, je sais que c’est le théoricien/poéticien (avec, aussi, ses amis dans Questions Théoriques, notamment Olivier Quintyn) qui a le plus d’influence aujourd’hui sur moi. Je me sens tout à fait proche de lui et de son travail (je le connais personnellement et il se trouve que j’ai fait partie des personnes interrogées dans le présent livre). Je peux aisément dire que je suis un fan d’Hanna (« de a-ha à Hanna », on pourrait dire, dans mon cas). C’est une première chose. Deuxièmement, dans notre milieu (comme dans d’autres), il y a d’innombrables chroniques qu’on peut dire de complaisance (x écrit un texte sur y, parce que y est le meilleur ami de x, ce genre). Je trouve ça normal (humain trop humain, pour ainsi dire), dans un milieu aussi numériquement petit et fracturé, que les gens se côtoient assez pour devenir proches et/ou amis (ou pas) et, entre amis, on se rend des services (qui sont explicites ou, le plus souvent, pas). Ce sont des pratiques inévitables que parfois moi-même je mets en branle.
Si je puis me permettre, dans cette note : je mets simplement en cause le fait de le dire ou de ne pas le dire.
Comme le thème du « conflit d’intérêt » (conflit, mais aussi népotisme, favoritisme, délit d’initié, corruption, etc.) est devenu plus que prégnant dans les agendas de toutes sortes ces dernières années, il est nécessaire, à mon humble avis, pour la plus grande intelligibilité de tout ce qui s’écrit et se publie, de le communiquer de manière éthique quand c’est le cas. Que ça se sache plutôt que ça reste caché (même si je ne me fais aucun souci sur le fait que ces pratiques, ces « entraides », restent toujours très courantes). C’est donc mon cas ici. Il y a un conflit d’intérêt manifeste entre moi et l’objet de cette chronique — car j’ai intérêt (parce que je suis fan, parce que c’est mon camarade, parce qu’un jour j’ai envie de publier un livre chez Questions Théoriques) à faire progresser le public de Christophe Hanna. Je trouve cela plus sain mais aussi plus démocratique de le dire.

Si on regarde les estampilles, Argent ne serait que le deuxième livre poétique de Christophe Hanna, vingt ans après les Petits poèmes en prose chez Al Dante. Ce qui fait un sacré come back !
Evidemment, c’est une boutade.
Des livres poétiques, il en a sorti trois autres sous l’estampille de La Rédaction. Et il y a deux essais à son nom (dont l’important Nos dispositifs poétiques, Questions Théoriques, 2010). Plaisanterie mise à part, s’il y a bien une chose qui relie l’Argent aux Petits poèmes en prose : c’est le rapport entre le discours, l’action et le réel.

Certes, le discours des autres est un matériau important pour Christophe Hanna et on retrouve cette question dans chacun de ses livres (notablement dans Valérie par Valérie, Al Dante, 2007). L’action, c’est-à-dire le rapport d’une forme de vie à un réel, n’est certes pas l’apanage non plus de l’Argent (notablement dans Les Berthiers, Questions Théoriques, 2012), mais il me semble que depuis les Petits poèmes en prose, la question de l’articulation entre énonciation (discours) et sujet de l’énonciation, et/ou entre vision du monde et forme de vie, n’a jamais été aussi bien traitée que dans Argent. Et puis il faut rajouter quelque chose, c’est un livre très agréable à lire, le plus « pop » de Hanna à ce jour.
Par contre il y a une chose cruciale qui sépare les deux livres : Argent est un « vrai » livre autobiographique, pleinement assumé comme tel. Sans doute le seul de tous les livres de Christophe Hanna à pouvoir revendiquer complètement, totalement ce qualificatif (ses autres livres le revendiqueraient plutôt localement).

Seulement rien n’est simple quand il s’agit d’un livre de Christophe Hanna.
Et c’est pour cela que je l’aime tant.

I.

Argent est le résultat d’une quasi quête (sans jeu de mots) de plusieurs années où Hanna a essayé d’interroger (par courriel ou Skype, mais essentiellement par rencontres en chair et en os [1]) des dizaines de personnes (autour de 200) sur leur rapport ordinaire, quotidien à l’argent (« L’ordinaire du capital » [2] étant le nom de la collection chez Amsterdam où le livre est publié) : ce que les gens gagnent et comment, ce qu’ils dépensent et comment, s’ils se sentent pauvres ou riches, etc., que des questions un peu « touchy », entre problèmes publics et vies privées, et dont la difficulté de mise en œuvre irrigue les récits (avec, par ex, des gens qui ne donnent tout simplement pas suite ou qui ne disent pas grand-chose).

Ce texte peut donc, de prime abord, se lire comme un récit-enquête socio-journalistique à visée statistique (ce que disent bien, par exemple, les noms ou les alias des personnes interrogées, toujours accolées à leur salaire ou revenus, comme, dans mon cas, « sylvain720 » ou le graphique du sommaire qui indique la répartition des différents niveaux de revenus dans le livre). Quand je dis « statistique », c’est surtout pour faire le lien avec les autres livres de Christophe Hanna (les « portraits statistiques » des Berthiers), car le livre a un rapport tout à fait détendu et décontracté, pourrais-je dire, à la méthodologie « scientifique » de l’enquête sociologique ou statistique. Tant mieux pour nous car c’était ça ou un livre beaucoup plus chiant à lire, et, chiant, ce livre ne l’est pas d’un poil (de ma Sukie bien sûr g).

Le texte commence par le récit des rencontres avec les gens aux plus bas revenus (200-400 euros) et se finit avec les personnes qui affirment gagner plus de 4 mille euros par mois. D’ailleurs exactement comme Nos dispositifs poétiques, l’Argent commence avec le récit d’une rencontre avec Christophe Tarkos (Hanna est fan) — et parce qu’il n’a pas pu interroger Christophe Tarkos spécifiquement pour ce livre, Hanna fait acte d’autobiographe. Et l’on chemine, comme ça, de récits en récits (plusieurs récits dans un même chapitre), de revenus en revenus, chaque rencontre ou chaque entretien étant en quelque sorte l’objet d’une « nouvelle » plus ou moins longue, plus ou moins lisible indépendamment des autres, le tout en suivant Christophe Hanna dans le récit de ces aventures, de ces « avenquêtes » (et ce sont véritablement des aventures, car parfois rien n’est simple dans ces conversations).
Chaque texte ou nouvelle s’écrit ainsi : d’abord Hanna nous fait un court portrait de la personne qu’il va interroger, tout en nous racontant le contexte de la rencontre, souvent liée à son activité littéraire : comment elle a été organisée, s’il connait la personne, où l’a-t-il rencontrée, etc. – où l’on apprend aussi dans ce livre qu’Hanna a pu et su parfois donner de sa personne [3]). Puis il y a ensuite le cÅ“ur de la « nouvelle » (cette forme « récitale » et nouvelliste m’a un peu fait penser aux Microfictions de Régis Jauffret) où Christophe Hanna retranscrit, parfois avec guillemets, parfois sans (souvent sans), ce qu’il a gardé des paroles de la personne interrogée. Ou du personnage. Car après tout, les personnes interrogées peuvent mentir, ou ne dire que ce qui les arrange, et que, de toute façon, tout passe par le prisme d’un auteur auquel on fait confiance (c’est le « pacte autobiographique »). C’est en cela d’ailleurs que c’est un livre de littérature et non un ouvrage de journaliste qui irait traquer les non-dits, les mensonges, etc. D’ailleurs, parfois, on ne sait pas très bien qui parle et/ou qui dit quoi (ceci dit on s’y retrouve quand même, ne désespérez pas ! Et je vous l’ai dit, c’est son livre le plus pop !). Un critique (sur Sitaudis il me semble) avait déjà parlé, à son égard, de cette technique de « piratage énonciatif », pour parler de cette façon (c’est ce qui fonde son « style ») qu’avait Christophe Hanna, et qu’on retrouve bien sûr ici, de faire perdre au lecteur le nord du sujet de l’énonciation. Et qui vient sans cesse brouiller la frontière entre ce que dit l’auteur et ce que « disent » ses « personnages », ce qui est certes classique en romanesque mais qui l’est beaucoup moins quand on parle de « non-fiction » à haute valeur référentialiste.

Au tout début de ma lecture, je me suis demandé pourquoi Hanna n’essayait pas de tirer les enseignements globaux de toutes ces paroles, principalement sur un plan politique, et puis en lisant, je me suis rendu compte que ce n’était pas du tout ce qu’il désirait faire ; car pour reprendre une formule de son acolyte Florent Coste, la littérature de Christophe Hanna est un « objet processuel », quasi « collectif », qui s’inscrit dans des faisceaux d’intentionnalités institutionnelles diverses qu’il retravaille de l’intérieur comme le ferait un anthropologue, mais un anthropologue de la littérature.

Il y a tellement de choses qui ressortent de ces portraits qu’il serait difficile de les résumer ou d’en mettre un ou plusieurs en valeur. L’analyse globale politico-sociale que j’appelais naïvement de mes vœux au commencement de ma lecture se retrouve bien souvent, en fait, dans les paroles reprises des personnes (sur l’inégalité des revenus, la « plus-value » par exemple ou sur la vision du monde [4] — on peut noter qu’il n’y a, d’ailleurs, pas que des paroles de « gauche » dans ce livre, notablement chez les gens aux revenus confortables).

Ce qui se lit, en trame, dans ce livre marxien (Marx tendance pragmatiste), c’est que chacun a, en réalité, sa propre écriture de l’argent. Et que cette écriture, ce discours a comme condition de possibilité ce que fait l’argent à une vie (ce que fait l’argent d’une vie) et donc d’un discours. L’argent a cette incroyable pouvoir de produire, de créer un réel (du réel). D’être, en fait, toujours son propre postulat et théorème (comme le capital qui va invariablement à davantage de capital) en y entraînant les discours et en en façonnant les vies, étant une forme de relation sociale (un rapport social). C’est ce que nous a enseigné Marx, il produit des attitudes, des représentations, des imaginaires, des valeurs qui, à leur tour, produisent des formes, des sujets, des vies, des discours qui produisent des positions, des positionnements, des positions de pouvoir — un univers sociolectal. L’argent est une forme de boucle récursive — c’est un ruban de Möbius (sans extérieur, sans intérieur).

II.

Le deuxième aspect de ma lecture est le niveau « autobiographique » (j’en ai déjà rapidement parlé).
Comment le poète Christophe Hanna négocie-t-il (socialement, matériellement) le devenir forme de son livre. Comment l’argent devient, ici, un générateur d’échanges pour l’écriture de ce livre (toujours l’argent comme écriture).
On suit littéralement l’auteur dans sa lutte pour faire exister les rencontres, et après les rencontres, les entretiens, et faire face au quotidien, tout en enchainant les interventions publiques pour rendre visible son travail.

Bien sûr les récits de ce livre se constituent presque entièrement autour des rencontres-entretiens, et de ce qu’elles impliquent dans/pour la vie de l’auteur (voyager, trouver de l’argent et payer ses factures), mais il y a, au moins, deux passages dans le livre, où le récit purement autobiographique prend le pas sur les considérations contextuelles des enquêtes et des dits des enquêtés.

A la fin du livre, Christophe Hanna nous plonge dans les suites judicaires de deux affaires dans lesquelles il se trouve malheureusement impliqué : 1. une agression physique et un vol glaçant à Lyon de la part de deux jeunes en janvier 2014 (l’agression, la plainte qui a suivi et le passage au tribunal occupe, et ceci de manière véritablement poignante, quasiment toute la fin du livre). Et, 2, moins grave judiciairement mais bien plus kafkaïen, les problèmes qu’il a avec une Université qui ne l’a pas payé pour un travail de jury et qui, malgré ses nombreuses sollicitations, refuse toujours de le faire. Comme souvent chez lui (il le fait avec plusieurs intervenants aussi), il nous raconte ces mésaventures documents à l’appui (photographies, courriels, courriers administratifs – il y a notamment quasi l’entièreté du procès-verbal qu’Hanna a déposé lors de son affaire d’agression de 2014 (p.214-222).
Un écrivain non-autobiographe n’aurait pas le souci de la preuve comme il l’a lui.
Cet aspect autobiographique est à la fois poétique et méta-poétique.
Formellement (enquête, récit de l’enquête, mais sans « poétismes » et avec une forte teneur en littéralisme [5]), mais aussi par son contenu (concret, ordinaire, référentiel), ce livre est un guide : je veux dire que pour moi il représente tout à fait ce que peut être une poésie expérimentaliste du réel en ce début de siècle.

III.

« Le problème n’est pas d’où vient l’argent. Il est de savoir ce qu’implique, pour l’artiste, d’accepter cet argent : non seulement les comptes qu’il doit rendre à ceux qui le financent mais aussi le contexte dans lequel l’œuvre se trouve dès lors insérée – les financements et les partenaires donnent une couleur aux Å“uvres et aux gestes » (p. 51)

L’argent est donc constamment au cœur de ce livre, que ce soit le problème de l’auteur ou de l’un de ses interlocuteurs. Mais il y a un monde qui est un peu plus touché, raconté que les autres, c’est le monde littéraire.

Page 148 : « […] selon lui, ce qui constitue le cœur véritable du livre, qu’il définit devant moi comme la manière dont le champ littéraire s’institue avec les médiations de l’argent. »

Et ce sera pour moi mon appréhension favorite de ce livre (celle qui m’intéresse le plus, aussi en ma qualité de poète moi-même). C’est le niveau « institutionnel ».
Car chacun devrait le savoir : la littérature est un sport (de combat) collectif (où tout le monde est en relation avec tout le monde et où chacun peut être le « personnel de renfort », selon l’expression d’Howard Becker, de quelqu’un).

Petit aparté. J’écris ces lignes alors qu’hier et avant-hier, il y a eu le premier week-end de mobilisation des « Gilets Jaunes ». Je comprends ce mouvement car moi-même je vis chichement, frugalement, avec des fins de mois difficiles (qui commencent de plus en plus tôt) et un sacré manque de considération (que j’essaie d’enrayer par l’écriture). Cette « France Périphérique », qui ne se sent pas vraiment représentée, ni écoutée, qui se sent surtout déclassée, j’en viens et je dirai que même j’en suis toujours (malgré mes grandes espérances — Charles Peguy dans les premières phrases de L’argent n’écrit-il pas : « tout est joué avant que nous ayons douze ans »). Et même si on pourra toujours arguer que c’est un mouvement « poujadiste », « réac’ », « arriéré », etc. (les grands médias s’en donnent à cœur joie avec ces éléments de langage), parce que je crois, moi, à un « populisme de gauche », il me semblait important de faire le lien.

En lisant Argent, puisque je le lis comme un livre sur « l’argent dans l’écriture » (p.204), sur la façon dont des créateurs (des écrivains pour une grande part, des poètes – Hanna, lui-même) négocient leur travail, l’envisagent, le produisent, via l’argent qu’ils gagnent ou qu’ils peuvent gagner, on ne trouve pas beaucoup de potentiels « gilets jaunes » dans ce milieu (surtout dans le versant « contemporain »). Mais Christophe Hanna le sait bien : il y a beaucoup de pauvres dans notre milieu poétique. Hanna le sait très bien puisqu’il a dédié 21 % du livre (si on prend le nombre de pages) aux gens qui ont des revenus inférieurs à 1000 euros (je rappelle que le « seuil de pauvreté relative » en France, chiffre de 2014, est de 1008 euros et qu’il concerne 14,1 % de la population). Ce différentiel pourrait être la preuve que dans les (nos) professions « intellectuelles », il y a beaucoup de précarité et de pauvreté, sans doute proportionnellement plus que dans la population française globale.

Si l’argent est une écriture alors l’écriture est de l’argent. Elle est de l’argent quand Hanna essaie de négocier le paiement d’une intervention ou quand il discute de son contrat avec son futur éditeur ou bien encore quand il discute a posteriori d’une intervention publique avec ses proches. Le travail de l’écrivain, et de l’écrivain Hanna, ses activités de renfort, sont partout dans le livre.

Il n’est alors, dans ma lecture, plus seulement question d’argent mais de « cartographie ».
Ce livre, je le lis aussi comme une cartographie de l’influence de Christophe Hanna. D’abord parce que nous avons à peu près, dans ce livre, tous les auteurs proches de Hanna (à tous les sens du mot « proches », personnellement et/ou intellectuellement). Les gens qui s’occupent des éditions Questions Théoriques (qu’Hanna a co-fondées) comme de ceux qui y publient. Y compris votre serviteur (qui n’y publie malheureusement pas). Les informations (qui émanent de Hanna ou d’un de ses interlocuteurs écrivains) circonscrivent, en quelque sorte, le périmètre « artistique » et « symbolique » de Christophe Hanna (encore une preuve de son autobiographisme). Elles donnent un aperçu de son « capital symbolique » (sa renommée, sa réputation) et, singulièrement, de son « capital social » (son carnet d’adresses, ses relations). Une cartographie des dispositions de Christophe Hanna en somme, dispositions autant esthétiques que sociales, qui se traduit par les gens qu’il côtoie. Ces capitaux (social + symbolique) sont fortement liés et reliés dans un milieu aussi numériquement petit que le nôtre. Même si la présence de ses interlocuteurs n’a pour but que de servir au récit de l’argent, elle dit aussi, par ricochet, l’importance « auratique » de Hanna dans ce monde-là.
A un moment donné, Hanna raconte comment il s’est retrouvé à dîner avec l’éminent philosophe Axel Honneth (un philosophe que j’aime bien). Je me suis dit : ce n’est pas à moi que ça arriverait ça. Du coup, il y a quelque chose de déprimant, quand on est comme moi wannabe-poète, de voir qu’on n’arrivera sans doute jamais à dîner avec Axel Honneth (ça pourrait devenir le titre d’une chanson). Déprimant aussi de voir qu’il y a tant de poètes qui s’en sortent bien mieux que moi (je n’ai pas pu m’empêcher de constamment me comparer en lisant ce livre – et pas seulement parce que je suis présent dans le livre…).

Ces informations émanant du Hanna autobiographe ou de certaines personnes interrogées (je parle des écrivains que je connais – il n’y a certes pas que des écrivains dans le livre et il y a, en outre, des écrivains que je ne connais pas) sont, avant tout, pour moi, et dans le prolongement de la « cartographie », des informations stratégiques.
« Stratégiques » au sens où les informations qui touchent les différents écrivains du livre (ceux qui ont un alias sont, quand on les connait, tout à fait reconnaissables – c’est un problème que n’auront pas les lecteurs non-impliqués dans ce monde) disent beaucoup d’une trajectoire et donc d’un positionnement (esthétique comme artistique) ; au sens où elles disent beaucoup de la personne même de l’écrivain, de son milieu social, de son niveau et style de vie et donc de ses dispositions et donc de son esthétique et de ses textes (toujours l’argent comme écriture). Je ne dis pas qu’un style de vie renseigne toujours sur la forme d’un texte, mais en bon marxien que je suis qui ne craint pas le « biographisme », cela donne souvent des infos pertinentes pour comprendre l’œuvre ou pour l’appréhender dans une trajectoire. Ce qu’on voit, ce sont des formes de vie plus ou moins attachantes, plus ou moins attrayantes, plus ou moins raccord avec l’œuvre, et ce que l’on est nous-mêmes.

Et ces informations, elles peuvent bien sûr nous servir. D’abord parce qu’elles nous donnent parfois du grain à moudre quand on aime (personnellement et/ou artistiquement) un écrivain ou, à l’inverse, quand on le déteste — et ces renseignements, il faut quand même avoir en tête que les gens peuvent donner des infos qui les avantagent, peuvent nous aider, nous, à former (in-former) notre propre trajectoire d’écrivain – Comment ? D’abord parce que ce livre nous fait discuter entre-nous – plusieurs fois j’ai parlé de certaines informations du livre avec mes amis Emmanuel Reymond, Emmanuel Rabu et Jérôme Bertin, pour les commenter et, bien sûr, se comparer. Parce que, dans un monde médiatique comme le nôtre, où le public et le privé ne cessent de s’entremêler, y compris dans le monde littéraire (les affects qui fondent nos jugements et vice-versa), l’information (qu’elle soit de l’ordre du « gossip » façon Gala ou d’un vrai dévoilement) est un capital dont on pourra se nourrir et se servir, dans un texte, dans une conversation, en exemple, en contre-exemple, voire devenir une aide dans une future négociation, si l’on a en face de nous l’une des personnes du livre, que ce soit un éditeur pour négocier un a-valoir, un « curateur » pour se faire inviter, un directeur de revue pour qu’il puisse nous publier, un membre du CNL pour qu’il puisse nous aider etc. Ces informations sont fortement nécessaires (comme dans la vie en général), et passablement dans un écosystème artistique où le jeu diplomatico-politique est basé sur la « fama », la réputation, le « capital symbolique », car elles nous donnent des armes pour la « diffamation », c’est-à-dire, au sens littéral, l’attaque de la réputation, que l’on jugerait selon nos critères et nos valeurs injustifiée, d’un auteur.

Voici un petit florilège des choses qui m’ont marqué ou m’ont fait sourire ou m’ont attristé chez les écrivains que je connais (et qui disent ce dont je parle, quoique pas toujours au même niveau et que je prends comme du grain à moudre…) :
– Anne-James Chaton se fait faire, depuis le début, des costumes par Agnès B.
– Nathalie Quintane paye un loyer de 600 euros à son ex-compagnon Stéphane Bérard.
– Christophe Hanna est un vrai bourreau des cÅ“urs (j’aimerais bien avoir son mojo).
– Frank Leibovici est quasiment l’exécuteur testamentaire de Henri Michaux.
– Stéphanie Eligert a un très gros trac, limite incapacitant, avant une intervention (et je comprends très bien cela moi qui ai besoin d’adjuvant chimique avant chaque « lecture »).
– Je ne savais pas qu’Eric Loret n’officiait plus à Libération mais au Monde (il faudra donc changer l’adresse quand on enverra un livre).
– Cyrille Martinez s’est vu refuser une Bourse de création du CNL (ce qui est assez dingue).
– Manuel Joseph a une vie qui ressemble beaucoup à la mienne (mais il a une plus belle trajectoire que la mienne).
– On peut être à la commission poésie du CNL et juger non sur dossier mais purement sur affects.
– Je ne savais pas que Vannina Maestri s’appelait en fait Michelle et que c’est elle qui loue les bureaux aux éditions Questions Théoriques.
– Je ne savais pas que Pierre Alféri avait besoin d’un bureau pour écrire, un bureau qu’il loue hors de chez lui.
Et il y en a beaucoup d’autres (et certaines que je ne garde que pour moi).

Page 208, Alexandra3200 donne (peut-être alias « piratage » par Hanna) cette phrase sans guillemets qui résume bien ma lecture du livre et le fonctionnement de ce foutu monde :
« L’impression un peu cynique que tout est déjà biaisé et foutu ».

*****

[1] Page 204-205 : « La seule nécessité était d’avoir un salaire, des revenus et d’accepter d’en parler librement avec moi ».

[2] Page 147 : « Allan [le directeur de collection] cherche des ouvrages qui décrivent la vie familière du capital, la manière dont il façonne les sociétés, s’immisce dans les corps privés et dans le corps social ». Ce résumé pourrait tout aussi bien être le résumé du livre.

[3] Page 130 : « La discussion d’argent peut servir au démarrage d’un amour, encore que bref (Astrid860), d’une relation de séduction qui s’interrompt d’elle-même quand s’achève l’écriture (Alexandra3200). »

[4] Page 117 : « Le problème du travail, c’est celui de la vie en entreprise, dit Amélie1850 : l’entreprise vous oblige à manifester de l’intérêt pour des choses qui ne peuvent en aucun cas être centrales dans une existence. La vie s’en trouve comme totalement fictionnalisée ».
Dans cet extrait, on a un exemple de cette énonciation flottante dont je parle. On imagine que c’est « Amélie1850 » qui la dit, mais sans guillemets, je ne peux pas être certain qu’Hanna n’ai pu mettre son grain de sel.

[5] Ce qui n’est d’ailleurs pas l’apanage de Christophe Hanna. Nathalie Quintane représente aussi très bien pour moi cette volonté de produire une écriture pour TOUS, lisible, compréhensible et qui nous parle du monde réel et de notre quotidien.

10 juin 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier jour du 36e Marché de la poésie, tout d’abord le Libr-20 des volumes (dont une revue) de/sur la poésie ; suivent quatre Libr-événements : RV autour de Bernard Noël et de Laurent Grisel à Paris, avec Griot/Manon dans la région parisienne, sans oublier Poésie civile #15…

Poésie : en ce dernier semestre, LC a reçu, a lu et recommande

♦ Olivier Penot-Lacassagne dir., Beat Generation. L’Inservitude volontaire, CNRS éditions, 2018, 392 pages, 25 €.

REV(u)E : 17, Un thé chez les fous, 2018, 230 pages, 30 €. [Un superbe collectif, avec pour exergue : "Tous ceux qui manquent d’imagination se réfugient dans la réalité"]

♦ Nikola Akileus, Éreintique, éditions Vermifuge, hiver 2017-2018, 140 pages, 15 €.

♦ Édith Azam, Le Temps si long, éditions Atelier de l’Agneau, Limoges, printemps 2018, 78 pages, 15 €.

♦ Gilles Bonnet, Pour une poétique numérique, Hermann, hiver 2017, 376 pages,  €. [Essai très stimulant !]

♦ Didier Bourda, Galerie montagnaise, Lanskine, 2018, 152 pages, 14 €.

♦ Patrick Bouvet, Trip machine, éditions de l’Attente, automne 2017, 132 pages,14 €.

♦ Sophie Coiffier, Paysage zéro, éditions de l’Attente, automne 2017, 144 pages, 14 €.

♦ Bernard Desportes, Le Cri muet, Al Manar, printemps 2018, 96 pages, 18 €.

♦ Dominique Fourcade, Improvisations et arrangements, P.O.L, mai 2018, 464 pages, 24 €.

♦ Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise, édition établie par David Lespiau, P.O.L, mars 2018, 624 pages, 23,90 €.

♦ Christine Jeanney, Yono Oko dans le texte, Publie.net, 2018, 176 pages, 16 €.

♦ Christophe Manon (avec Frédéric D. Oberland), Jours redoutables , Les Inaperçus, 2017, 72 pages, 14 €.

♦ Christophe Manon, Vie & opinions de Gottfried Gröll, Dernier Télégramme, hiver 2017-2018, 120 pages, 13 €.

♦ Véronique Pittolo, Monomère & maxiplace, éditions de l’Attente, automne 2017, 104 pages, 11 €.

♦ Daniel Pozner, À Lurelure, PROPOS2 éditions, 2017, 114 pages, 13 €.

♦ Dominique Quélen, Revers, Flammarion, 2018, 124 pages, 16 €.

♦ Olivier Quintyn, Implémentations/implantations : pragmatisme et théorie critique, Questions théoriques, 2018, 320 pages, 18 €. [Essentiel pour qui veut comprendre la poésie contemporaine]

♦ François Rannou, La Pierre à 3 visages (d’Irlande), Lanskine, printemps 2018, 48 pages, 12 €.

♦ Pierre Vinclair, Terre inculte. Penser dans l’illisible : The Waste Land, Hermann, 2018, 204 pages, 22 €. [Une réflexion fondamentale sur l’illisibilité poétique à partir du célèbre poème de T. S. Eliot]

Libr-événements

â–º Lundi 11 juin 2018, Maison de la poésie Paris, 20H : Carte blanche à Bernard Noël. Avec Bernard Noël, Jean-Luc Bayard, Léonard Novarina-Parant, Jean-Luc Parant, Laurine Rousselet & Esther Tellermann.

Né en 1930, Bernard Noël signe son premier livre Les Yeux chimères, en 1953 et en 1958, Extraits du corps. Ce n’est que dix ans plus tard qu’il publie son troisième ouvrage, La Face de silenc. La publication de ces poèmes lui ouvre alors les portes de l’édition où il travaille comme lecteur, correcteur et traducteur.  À partir de 1971, Bernard Noël prend la décision de se consacrer entièrement à l’écriture. Il compose ainsi une œuvre majeure, (…)

â–º Climats de Laurent Grisel a été écrit sur une proposition de Cécile Wajsbrot, de janvier 2014, bien avant que la future « COP21 » de novembre-décembre fasse parler d’elle, à octobre 2015, et ses lecteurs eurent et ont de quoi déchiffrer le théâtre de cet accord international. Mais ce poème, cette épopée, vient de plus loin et va au-delà, ses  héros sont des ouragans, des peuples en lutte, des arbres, des scientifiques qui brisent les conventions de la décence académique, des montagnes et leurs glaciers, des galaxies, des paysans et des semences libres… 

La comédienne, diseuse, musicienne et chanteuse Anna Desreaux en donne son interprétation, qui est forte et belle, au café-théâtre de La Vieille Grille lundi prochain : le lundi 11 juin à 20h30, 1, rue du Puits de l’ermite 75005 PARIS / Métro Monge [Il est important de réserver au 01 47 07 22 11. Vous trouverez toutes sortes d’informations pratiques sur le site du lieu : https://www.vieillegrille.fr/tiki-view_articles.php?topic=13]

â–º Lundi 18 juin à 19H30, DOC (26, rue du docteur Potain 75019 Paris), Poésie civile #15 : où ça avance…

â–º Vendredi 22 juin à 20H, Parc de Rentilly (1 rue de l’étang 77600 Bussy-Saint-Martin) : Griot/Manon.

8 février 2018

[Chronique] Emmanuèle Jawad, Anecdotes et statut du poète

Le poète insupportable rassemble 24 anecdotes prélevées dans le milieu poétique. Elles en mettent ainsi en évidence certains caractères propres, ouvrant, par ce répertoire, à la réflexion critique et à une perspective théorique. Christophe Hanna, dans une préface éclairante intitulée Logique de l’anecdote, définit notamment l’anecdote sous l’angle d’un « rituel de reconnaissance ». Il relève la rigueur de la démarche de Cyrille Martinez dans son travail (« faits auxquels il a lui-même assisté ou dont il a été un des protagonistes »). Une première version de ce texte a été publiée en 2016 (éditions D-Fiction). Si la circulation des anecdotes permet une « reconnaissance entre pairs », les procédés mis en place dans le traitement poétique des anecdotes et les opérations effectuées sur le matériau même des anecdotes renvoient à des pratiques et des processus de littérarisation (ainsi procédé d’anonymation). On notera la présence d’une des anecdotes (« erreur sur la biographie »), d’un livre à l’autre, celle-ci faisant poème dans le dernier livre également de Patrick Beurard-Valdoye (Le vocaluscrit section Le métier de poète). La mise en circulation des anecdotes s’opère ainsi en marge des lectures publiques jusqu’aux livres eux-mêmes de façon transversale. Plusieurs publications récentes ouvrent à une dimension réflexive et critique du milieu poétique, dans des approches néanmoins très différentes : analyse des rapports de la culture, d’un milieu poétique en particulier avec les lieux de pouvoir et un système de domination, dans un rapport de classes (La domestication de l’art de Laurent Cauwet), critique acerbe des conditions matérielles dans les manifestations poétiques et lectures publiques (Le vocaluscrit dans sa seconde section). Dans La domestication de l’art, la culture, en tant qu’entreprise, se trouve redéfinie prioritairement sous l’angle de la coercition. Le questionnement concernant le statut du poète traverse les livres et l’actualité d’un milieu poétique. L’approche sociale et politique rejoint les préoccupations et les enjeux d’une reconnaissance.

â–º Cyrille Martinez, Le Poète insupportable et autres anecdotes, préface de Christophe Hanna, éditions Questions théoriques, décembre 2017, 128 pages, 8 €.

â–º Patrick Beurard-Valdoye, Le Vocaluscrit, éditions Lanskine, automne 2017, 102 pages, 14 €.

â–º Laurent Cauwet, La Domestication de l’art. Politique et mécénat, La Fabrique éditions, automne 2017, 168 pages, 12 €.

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