Libr-critique

21 décembre 2014

[News] News du dimanche

Avant que de poursuivre notre sélection de livres (Libr-7 en deux livraisons au moins) et de proposer un programme 2015 très riche (dossier J. BLAINE, suite de Libr-Java – spécial Espitallier – ; suite de DREAMDRUM, créations de D. Cabanis, Cuhel, M. Perrin, M. Richard, N. Zurstrassen, etc. ; entretiens avec Philippe Jaffeux, Jean-Michel Espitallier, etc. ; chroniques de J.-P. Gavard-Perret, E. Jawad, P. Pichon, B. Fern, F. Thumerel, etc.), voici un nouvel aperçu des nombreux livres reçus ces derniers mois (Libr-2014) : H. Antoine, J.-C. Bailly, B. Fern, M. de Quatrebarbes, J.-L. Schefer, Solirenne, R. di Stefano, L. Vazquez.

â–º Hubert ANTOINE, Comment je ne suis pas devenu poète, La Lettre volée, Bruxelles, printemps 2014, 160 pages, 20 €, ISBN : 978-2-87317-428-6.

"Un grand style serait de tout comprendre de travers et puis cracher"… Écrivain, ça fait rire aujourd’hui, non ? Pourquoi encore écrire aujourd’hui ? Pour qui ? Qu’écrit-on quand on ne sait pas écrire ? Voici quelques-unes des questions traitées avec humour et intelligence dans cet essai plutôt original.

 

â–º Jean-Christophe BAILLY, Passer définir connecter infinir, dialogue avec Philippe Roux, éditions Argol, coll. "Les Singuliers", automne 2014, 196 pages, 29 €, ISBN : 978-2-37069-001-2.

Cet entretien très intéressant nous livre la quintessence – en cinq parties, donc – de l’univers du polygraphe : itinéraire, Bibliothèque, parcours de l’œuvre (théâtre, peinture, ville, etc.)… Le tout s’appuyant sur une abondante documentation (textuelle et iconographique).

 

â–º Bruno FERN, [Carnet de voyage], … / points de suspension 6 (revue trimestrielle de silence : ettore.labbate@gmail.com), Caen, décembre 2014, 16 pages, 10 € [édition élégante].

À l’heure du tourisme industriel, qu’est-ce que bourlinguer ? Que reste-t-il de l’aventure ? Rien, répond Bruno Fern dans une phrase en vers à ressorts très critiques, qui offre des clins d’œil à Cervantès ou Rimbaud : aujourd’hui, on balise/parcourt un inconnu pas trop méconnu.

 

â–º Marie de QUATREBARBES, La Vie moins une minute, Lanskine, automne 2014, 96 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-15-1.

L’auteure maîtrise le conte en vers, en verve et tout en humour. Invitation : "Vivez l’amour ! Voyez les fantômes !" Questions : " Comment dois-je faire pour vivre en France ?" "Comment être une femme fontaine ?" Photo-synthétisons à foison et entrons dans cet univers ludique…

 

â–º Jean-Louis SCHEFER, Pour un traité des corps imaginaires, P.O.L, automne 2014, 144 pages, 11,90 €, ISBN : 978-2-8180-2143-9.

À partir de deux tableaux (Berthe Morisot et William Turner), avec un détour par le roman (Balzac), une méditation passionnante sur nos images, remémorées ou construites (mémoire et imagination)…

 

â–º SOLIRENNE, MédéA copyright, suivi de Hallali Guermantes, Rougier V. éditeur, Soligny la Trappe, décembre 2014, 42 pages, 13 €, ISBN : 979-10-93019-07-9.

Pitié pour les filles… dans une écriture au couteau – filles-fardeaux toujours en trop et vite en moins…

 

â–º Rudolf di STEFANO, Vive le cinématographe !, Al dante, 200 pages, 17 €, automne 2014, ISBN : 978-2-84761-756-6.

Le cinématographe ne se réduit pas au cinéma, surtout aujourd’hui qu’il n’est plus que positif… Quinze séquences organisées autour de Bresson, Godard, Straub/Huillet : de lumineux montages critiques !

 

â–º Laura VAZQUEZ, La Main de la main, Cheyne éditeur, Le Chambon-sur-Lignon, automne 2014, 64 pages, 16 €, ISBN : 978-2-84116-209-3. [Prix de la Vocation 2014 ; photo en arrière-plan]

Apparemment plus lyrique que d’habitude… mais toujours : images éclairs, agencements répétitifs et dissonances pour dire le corps-paysage, les choses invisibles

 

 

19 avril 2014

[Chronique] Philippe Jaffeux, Courants blancs, par Emmanuèle Jawad

On ne manquera pas cette nouvelle expérimentation de Philippe Jaffeux.

Philippe Jaffeux, Courants blancs, éditions Atelier de l’Agneau, St-Quentin-de-Caplong, printemps 2014, 80 pages, 16 €, ISBN : 978-2-930440-72-9.

 

Philippe Jaffeux, recourant à un dictaphone numérique, transmute la contrainte en une prodigieuse fabrique à formes nouvelles.

Se soustrayant aux expérimentations formelles et visuelles de ses précédents livres, retrouvant la linéarité, Philippe Jaffeux n’en explore pas moins la phrase dans sa construction, l’interrogeant dans les associations qu’elle met en place et ses significations, la hissant du côté du paradoxe et de l’absurde.

1820 phrases structurent ces courants blancs rassemblés en 26 propositions (autant que les lettres de l’alphabet) formant ainsi 70 ensembles. Chaque phrase est portée par une seule ligne. Il s’agit ici de composer avec des suites de propositions paradoxales.

« Des nombres consomment des lettres afin de nourrir le scandale d’une écriture abstraite. »

 

Alors que son Alphabet (O L’AN/ et N) relevait du geste (le geste même de l’écriture mais aussi celui de la trace et de l’éclosion de ses possibilités visuelles), ses Courants blancs s’établissent résolument du côté de l’oralité, le recours à un dictaphone et à un logiciel de reconnaissance vocale induisant, par leur pratique, de nouvelles formes d’écriture, renouant ainsi avec « la magie de la parole » selon les propres mots de l’auteur.

De cette parole travaillée, Philippe Jaffeux produit des associations de mots intempestives, sans rapport apparent (certaines phrases se suffisant à elles-mêmes pourraient se détacher de leur ensemble et occuper seules, dans leur densité, l’espace de la page).

Chacune des propositions s’agence dans une superposition de deux segments syntaxiques coordonnés mais déterminant le plus souvent de faux rapports de causalité, suscitant un renversement de la proposition elle-même. La phrase, dans sa structure et son procédé de superposition, évoque la notion du contrepoint dans l’écriture musicale qui, superposant deux thèmes musicaux, en provoque un troisième (à noter la proximité qu’entretient l’auteur avec la musique et plus précisément pour ces Courants blancs avec celle de Bach).

 

Les propositions, indépendantes les unes des autres, tentent d’opérer, dans leur articulation, une résolution des contraires qu’elles mettent en place. Toutefois les paradoxes mis ainsi en relation provoquent par là-même leur annulation.

« La forme des nuages donnait un sens au hasart s’il corrigeait son but en marchant à l’aveuglette. »

 

Ces suites de phrases percutantes retrouvent les caractères de certaines formes brèves (densité d’un aphorisme, pensée…) mais s’en différencient par leurs particularités (recours à l’imaginaire, à une durée, au paradoxe…), se situant du côté des Koan zen dans le caractère énigmatique que recouvrent ces objets de méditation pour déclencher l’éveil.

 

L’écho ou davantage la réponse qui se donne d’un mot à l’autre de la phrase, d’un début à une fin de phrase, crée un dynamisme, un courant, provoque le mouvement.

Les phrases non ponctuées (uniquement par un point de clôture), martelées, recouvrent, pour chacune d’elles, un champ lexical qui leur est propre, d’une même famille sémantique.

 

Des thématiques transversales néanmoins se dégagent de ces Courants blancs et de l’ensemble des livres de Philippe Jaffeux. Le titre du livre en appelle ainsi à l’espace de la page blanche (dans l’impossibilité d’écrire et l’effacement) en même temps qu’à l’électricité (dans ce qu’elle permet et notamment l’alimentation d’un ordinateur), thématiques récurrentes associées à la question du silence, de l’animal et de façon emblématique à la mise en espace de l’alphabet et du nombre.

 

Au travail sur le mot, dans son lien, en association avec d’autres, d’une même proposition, se poursuit également celui, formel, de sa construction, dans son irrégularité.

« Il se contentait de souffrire pour reconnaître l’orthographe exacte de sa joie tourmentée. »

Mais là encore la « bizarrerie » orthographique d’un mot pouvant se trouver dans une partie de la phrase surgit en réponse à un autre situé dans une autre segmentation de la même proposition. Un mouvement interne dans l’unité du mot s’opère alors au regard de la phrase.

 

« Les animaux s’arrêtèrent de parler pour donner aux hommes la chance d’obéir à leurs cris. »

Le renversement des propositions ainsi opéré par la mise en adéquation des paradoxes, l’incongruité des associations et la perte d’un ordonnancement habituel du monde produisent une déstabilisation des sens de lecture.

Là réside sans doute la puissance des Courants blancs de Philippe Jaffeux.

 

On notera également la publication concomitante de 505 courants de Philippe Jaffeux sous le titre Courants 505 : le vide (revue Ficelle, Rougier V. éditeur, Soligny la Trappe, mars 2014, 46 pages, 9 €, ISBN : 979-10-93019-02-4).

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