Bernard Lamarche-Vadel, État stationnaire, édition du Faisan, 1985 ; rééd. Editions Unes, Nice, août 2019, 48 pages, 12 €, ISBN : 978-2-87704-206-2.
Dans la famille de Larmarche-Vadel (1949-2000), on était vétérinaires de pères en fils selon une
« décision implacable voulue par tous et décidée par personne ». Et l’auteur d’ajouter : « D’informations dans les collèges et les lycées, sur les métiers, il n’y en a pas, et d’orientation professionnelle, pas plus ; et chacun selon le hasard de sa condition de naissance ou ses goûts superficiels est doucement mené à embrasser une carrière pour laquelle il n’a pas de goût, et peu de capacité ». Bref, l’auteur n’a pas eu le moindre choix.
Et c’est le point de départ d’État stationnaire, bref récit de 1985 repris en partie enÂ
1994 en ouverture de son premier roman, Vétérinaires, suite de tableaux hallucinatoires où se mélangent drame et farce. Ce texte est apparemment plus calme. Néanmoins, entre la violence et la douleur, le rythme du livre épouse le fil d’un temps qui s’éternise en bord de Marne. Entre deux visites à des animaux malades, l’auteur tente de s’accrocher aux arbres du bord du fleuve. Un plus habile que lui pourrait jouer la sociabilisation dans « la politesse comme l’altitude la plus efficace protection de soi-même ».
Mais rien n’y fait. Ne reste qu’un soliloque avec soi-même. Preuve que l’auteur est déjà tout dans ce livre. Il « tient » tant et comme il peut dans un monde où les mots des autres mitraillent et où le meilleur moyen de se sauver est de les regarder filer. En réponse, il s’agit de parler peu et de bouger le moins possible pour préserver un « état stationnaire ».
La littérature et la pulsion de mort sont – et si l’on peut dire – déjà en accord et comme dans le premier recueil de l’auteur  Du chien les bonbonnes (1976, chez Bourgois). Un
temps, il trouvera dans l’art un divertissement pascalien en créant la revue Artistes et en défendant Arman, Beuys, Giacometti, Pincemin, Villeglé, etc.. Suivront aussi trois romans, avant qu’il ne se donne la mort en 2000 dans son château de la Rongère en Mayenne.
Ce texte révèle une manière passive et indifférente de vivre dans un croire-entrevoir sans que ceux que rencontrent le narrateur ne soient – pour et comme lui – que des fantômes à la destinée indéchiffrable. L’aphasique scripteur les affronte du regard et les interroge en silence. Il ne subsiste plus de point de fuite. Aucun indice ne permet de sortir du forclos.

Esther Tellermann aux réponses admises préfère des interrogations là où elle feint de n’offrir que des états de constatation. Voulant tordre l’image du monde où l’Histoire ne joue que sous les effets de répétitions dans, la poétesse creuse ce qu’il en est des mirages de l’oubli, du sexe – mais pas seulement. Pour beaucoup, achever le roman de l’histoire c’est pour « se pardonner sinon quoi ? ». Mais Esther Tellermann refuse un tel état et prouve qu’avec les vieilles images des livres il est encore possible de réinventer une dernière histoire où ce qui fut si mal raconté trouve un nouveau sens là où beaucoup ont achoppé sur le silence.
Bureau de Tabac – œuvre majeure et reprise plusieurs fois par l’auteur même quelques mois avant sa mort – rappelle à chaque instant que l’être est à personne. Et pas même à lui-même. C’est donc peut dire qu’il n’y a jamais rien d’acquis. Et l’auteur le prouve dans l’évidence d’un poème qui souligne le plus extrême dénuement qui nous guette – pour peu que nous soyons lucides – à tout instant de notre vie. Il suffit pour s’en convaincre de faire comme Pessoa : se mettre à la fenêtre ou regarder dans la rue, voire se déplacer jusqu’au bureau de tabac du coin telle une moindre semence poussée par le vent.