Robert Menasse, La Capitale (2017), traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éditions Verdier, 2019 pour la traduction française, 448 pages, 24 €, ISBN : 978-2-37856-010-2.
Présentation éditoriale
Un cochon sème la panique dans le centre de Bruxelles. Autour de la place de la Bourse, un Turc de passage est renversé par l’animal. Un vieux monsieur lui tend la main pour l’aider à se relever : « Gouda Mustafa prit la main et se releva. Son père l’avait mis en garde contre l’Europe. » C’est sur cette scène symbolique que débute le roman de Robert Menasse, 448 pages haletantes et débordant d’imagination qui nous emmènent dans le monde ubuesque de « l’Europe ».
L’agression du cochon fou n’est pas la seule péripétie du
début de ce livre : dans le même quartier, un homme est tué d’une balle de revolver. Qui est-il, pourquoi a-t-il été tué ? La question sous-tendra le récit jusqu’à sa fin, sans qu’on y apporte de véritables réponses. Le coup de feu a été entendu par un voisin, le Dr Martin Susman, qui travaille à la Commission européenne et sera l’un des personnages principaux d’une autre branche du récit. Ainsi commence à tourner un incroyable manège sur lequel Menasse dispose ses personnages avec une inventivité sans borne et une joie créative aussi sardonique que communicative.
Dans cette atmosphère tantôt spectrale, tantôt burlesque, mais toujours d’une drôlerie aussi fine qu’irrésistible, Menasse s’amuse alors à entremêler la trame de ses récits et à provoquer des croisements entre tous ses personnages. Bruxelles est la scène de son théâtre, il y déroule son récit comme un metteur en scène de talent : le rythme est précis, l’humour sec et omniprésent, le fond pensé et solidement charpenté.
Cet ouvrage a reçu le Prix du Livre allemand 2017.
L’Europe… « une véritable cochonnerie »… /Fabrice Thumerel/
« L’Histoire n’est qu’un mouvement de balancier entre pathos et banalité.
Et le mortel est projeté tantôt d’un côté, tantôt de l’autre » (p. 188).
« … à Bruxelles on ne comptait pas le temps en années, mais en kilos » (233).
« Comment peut-on donc aider les gens de ce continent à prendre
conscience qu’ils sont des citoyens européens ? On pourrait
par exemple remplacer tous les passeports nationaux
par un passeport européen » (376).
Menace sur la ville… Et comme cette ville est Bruxelles, menace sur l’Europe !
Panique dans la célèbre capitale européenne : y fait irruption un cochon, avec un je ne sais quoi de fou, grotesque et menaçant… Un seul ou plusieurs ? D’où vient-il ? Existe-t-il seulement ? Peut-on interpeller un cochon ? Et au fait… comment l’appeler ?
Un cochon, ce n’est pas rien : sa symbolique est des plus riches (cf. p. 306)… et puis, quel enjeu économique, au sein de l’Europe comme dans les tractations avec la Chine ! Rien d’étonnant, donc, à ce que le syndicat des producteurs de porcs européens puisse se nommer « TEPP » (« débile », en allemand)… Rien d’étonnant non plus à ce que cette apparition engendre une vague porcine sans précédent : objets dérivés, « costume grotesque » à des fins publicitaires…
Cet animal incongru sert de fil rose à une fable bouffonne et satirique qui nous conduit d’un assassinat dans lequel est impliqué l’OTAN à « l’enterrement silencieux d’une époque » (435) après la mort accidentelle du professeur David De Vriendt, l’un des derniers rescapés d’Auschwitz encore vivants, dans un attentat particulièrement meurtrier ; entretemps, suicide près de Lodz d’Adam Goldfarb, dernier survivant du camp de Lodz…
Cette fresque caustique et drolatique se situe en droite ligne du chef-d’Å“uvre signé Musil, L’Homme sans qualités, assurément le livre de chevet des politiciens autrichiens : onze chapitres dont le caractère énigmatique est poussé à l’extrême dans le titre du dixième, écrit en polonais sans aucune traduction… Au reste, pas plus incompréhensible que le jargon et les us de cette vénérable institution que constitue la Commission Européenne. Celle-là même dont le narrateur nous donne un aperçu du fonctionnement : « Pour tout membre de la Commission désireux de faire avancer un projet, constater que personne ne s’y intéressait était un grand soulagement. On pouvait ainsi, sans se coltiner d’innombrables opinions et opinions contraires, propositions improductives et critiques mesquines, avancer immédiatement et à grands pas, et créer des faits accomplis sur lesquels il ne serait plus possible de revenir » (275).
Celle-là même dont il convient de célébrer le jubilé, tâche qui revient à son « parent pauvre », le secteur de la culture : c’est ainsi que Martin Susman, celui qui sue comme un cochon, propose l’organisation d’un événement qui rappelle l’idéal européen défini ainsi par Jean Monnet : « Tous nos efforts découlent de la leçon de notre expérience politique : le nationalisme mène au racisme et à la guerre, et dans sa conséquence radicale à Auschwitz » (255). C’est pourquoi l’incorrigible professeur Alois Ehrart, au sein même du think tank « New Pact for Europe » – refuge de lobbyistes vénaux dont le credo est « Il nous faut plus de croissance ! » (« aux ongles incarnés » également, rétorque-t-il !) -, propose « une économie transnationale », « une démocratie postnationale » dont la capitale serait… Auschwitz !
Faute de quoi, cette Europe régie par des Experts Nationaux Détachés (END) pourrait connaître sa fin – the END.






Au réel aristocratique dé-figuré succède un réel impressionniste, bien que post-einsteinien : « La matière avait renoncé au jeu subtil des apparences, tout n’était qu’exhalaison, brouillard, vapeur, vains simulacres, tout suintait et transpirait, tout se dissolvait. Dieu avait dû bifurquer ou s’était égaré dans quelque recoin sordide du réel […] » (17)… Ce monde sensible en fusion, dans lequel les êtres et leurs passions sont portés à l’incandescence, ce monde sans Dieu est celui du Chaos : « Les flux de molécules circulaient librement et s’entrechoquaient sans finalité. L’énergie n’obéissait plus aux principes élémentaires de la physique et le centre avait rejoint la périphérie. Des puissances aveugles et impitoyables étaient à la manÅ“uvre sans se soucier des causes ni des effets et toutefois elles convergeaient vers un même point invariable et pourtant fluctuant. Le visible et l’invisible refusaient de se dissocier et s’attelaient à l’édification d’un ordre sensible inédit, régi par des forces redoutables » (11-12). Et si c’était ici une mise en abyme textuelle ? Car, de quel « ordre sensible inédit » pourrait-il s’agir sinon celui de l’écriture, ce monde chaotique dans lequel nous sommes d’emblée irrésistiblement entraînés, régi par Éros et Thanatos ? Qu’est-ce que l’écriture, pour Christophe Manon, si ce n’est un univers du télescopage, une fission lexicale et grammaticale, « un immense tumulte de figures et de formes inachevées » (56) ? En témoigne tout particulièrement la seconde partie, dans laquelle la cella du sujet scriptural, « aussi instable qu’un mélange de matières explosives » (86), devenue « le théâtre d’un combat de spectres » (69), est saisie par un maelström de vertigineuses visions : « Je vois des villes en ruines abandonnées par les belligérants puis livrées aux pillards et aux hordes de sauterelles. Je vois des corbeaux au blanc plumage et des agneaux carnassiers » (64)…
finissant par former une série de répétitions-variations : « il y a une saison pour toute chose, un temps pour tout, temps de détruire et temps de bâtir, temps de rire, temps de pleurer, un temps pour danser et un temps pour se recueillir, temps d’aimer, temps de haïr, temps de naître et temps de mourir, toute chose vient à son heure, chaque chose l’une après l’autre, tout n’est que vapeur et pâture de vent sous le ciel immobile […] » (40-41)… Ce relativisme fataliste est une façon pour le poète de prendre du recul, de transformer une/des vie(s) en destin(s), à commencer par celle du petit frère mort-né. Son rêve : « avoir un destin non pas plus accompli, car cela ne signifie rigoureusement rien, mais bien plein comme un gros galet et chargé d’intensité » (86) – en somme être en-soi-pour-soi, dynamisé et magnifié par l’écriture. Mais 
« C’est ainsi que tout a commencé »… Quoi ? L’Éternité… C’est la mer allée avec le soleil… Car « l’écriture permet de rendre grâce, c’est à la fois une célébration et une révolte contre l’oubli, c’est une chose vivante que la mort n’a pas encore figée et qui permet de témoigner de l’intensité des événements, de la beauté des êtres et de la vie, qui permet de saisir avec d’infinies précautions le cÅ“ur palpitant des hommes et d’en observer les complications, l’émouvante profondeur, la noirceur et la noblesse, la grandeur et la faiblesse » (41). Une écriture salvatrice et/parce que lyrique, même si l’auteur avoue détester son « lyrisme grandiloquent » et son « sentimentalisme exacerbé » (97)… Contrairement au premier volume, Extrêmes et lumineux, celui-ci débouche sur la confession, car nous entrons dans l’oeil du cyclone autopoéfictif : cette fois, celui qui a « vécu dans la fureur et dans l’excès » (85) remonte à des origines qui expliquent sa duplicité et sa culpabilité.
Se crée une sorte de distance que la négation initie. Le lieu n’est refermé ni par des portes ni des impasses. L’écriture multiplie les points de fuite et d’achoppement. La langue devient panique et folie et où le lieu est un mot qui n’est plus vraiment un mot.
Les événements se dérouleront entre La Boutique, Le Cercle de La Renaissance, la Place Gauthier, La Librairie "Au Poivre d’Âne" et l’angle de la Rue Foch (Arnoux).






Mais bon sang… Mais enfin comment ?… Mais où… Mais qu’est-ce qu…, etc. Ces interrogations syncopées qui constituent un leitmotiv structurent une mémoire personnelle et familiale "fragmentaire ainsi qu’un livre dont des pages entières auraient été inexorablement arrachées ou effacées" (p. 120). La question est plus que jamais cruciale : quel sens donner au "maelström de voix, de paroles, de visages, de corps, d’objets" (162) qui nous emporte, au ‘tumultueux flot de souvenirs s’emmêlant, se confondant, se télescopant sans cohérence" en nous (107), au "magma confus et nauséeux de sensations" (137), à la "sempiternelle litanie" des médias (45) ?
souterrain décrit un peu à la manière du Nouveau Roman -, dans cet "espace abstrait et infini, sans issue ni direction" que constitue la galerie temporelle (12) ; d’où le lecteur finit par sortir quelque deux cents pages plus loin : exit "êtres et choses non pas s’avançant mais se bousculant, se piétinant, pris de panique, cette accumulation d’images, d’adjectifs, d’adverbes, de souvenirs, d’instants"… Entre les deux, comme l’indique l’un des passages réflexifs : "une série de moments sans cohérence chronologique, sans lien logique entre eux, comme morcelés et suspendus dans le vide, arbitrairement reconstitués […], oscillant dans un espace intermédiaire entre la réalité et la fiction" (140).
où se réfractent de multiples éléments narratifs mis en valeur par divers jeux typographiques. C’est dire qu’une telle esthétique se situe dans le droit fil de la modernité : la parole comme l’écriture se heurtant à l’irreprésentable, le texte se présente comme fragmentaire et lacunaire ; l’esthétique réaliste étant remise en question, l’accent est mis sur l’impossible reconstitution autobiographique, vu les limites de la mémoire comme du langage. Prime la "puissance fictionnelle" du langage (81), même si Manon ne se fait aucune illusion sur les pouvoirs de l’écriture (cf. p. 109). Moderne encore cette façon de considérer des photos dont il veut saisir l’"aura fantomatique et irréelle" (64) comme des "opérateurs textuels", des "matières permettant de déclencher la machine verbale" (142). Plus précisément, une telle poétique ne peut que rappeler celle de Claude Simon, qui déclarait dans un entretien avec Claude Sarraute : "J’étais hanté par deux choses : la discontinuité, l’aspect fragmentaire des émotions que l’on éprouve et qui ne sont jamais reliées les unes aux autres, et en même temps leur contiguïté dans la conscience. Ma phrase cherche à traduire cette contiguïté. L’emploi du participe présent me permet de me placer hors du temps conventionnel" (Le Monde, 8 octobre 1960, p. 9).
"fulgurantes sidérations" (102), l’instant suspendu, la "seconde d’éternité en apesanteur" (31). Des procédés comme l’énumération/accélération, le flux déterminatif et métaphorique, l’apposition de participes présents ou d’infinitifs, ou encore l’emploi récurrent de "comme" et/ou "comme si" participent d’un même art de la suggestion par contraction spatio-temporelle, condensation elliptique, et seule compte la visée poétique : l’agencement d’affects et de percepts, la transformation intensive des matériaux sensibles, l’émergence de l’image-cristal (Deleuze) dont la puissance hypnotique est maximale… Et bien entendu de telles visions pures ne peuvent que susciter un ravissement absolu.


