Libr-critique

10 juin 2017

[Chronique] Babil de Jacques Brou : un livre politique, par Guillaume Basquin

Jacques Brou, Babil, éditions Tituli, mars 2017, 152 pages, 16 €, ISBN : 978-2-37365-065-5. [Écouter]

 

Il faut un peu de temps pour s’acclimater à l’écriture de Jacques Brou, quand on ne la connaît pas (ce qui est mon cas). Ce n’est que rendu au milieu de son dernier livre en date, Babil, qu’on « comprend » ses « tics » d’écriture (simplification de l’écriture (« Moins le homme en fait, + a du espace, + se agite, + étouffe ») ; omission de nombreux articles (« Si ne y a désir, homme ne peut même respirer. Désire chaque bouffée d’air. Majorité étouffe ») ; refus de la plupart des apostrophes : « c’est » devient « ce est », « l’apaise » mute en « le apaise », « lui-même » en « il-même », etc.) : sa langue très particulière (qui fait un peu penser à celle de Pierre Guyotat) est née de son besoin de se défaire de la langue de la mère qui est aussi celle du pouvoir et de la nation. Page 68, on lit : « Homme tète discours au sein de mère. Mère le abreuve de phrases. Homme ne vit que empêtré dans parole de mère puis dans celle de nation. Faut à homme toute une vie pour se défaire de langue de mère. » On comprend, un peu plus loin, page 70, qu’il s’agit de « tomber hors d’emprise de mère-matrie » pour que « phrases montent en il & que pensées passent ». Être comme un étranger dans sa propre langue. Inventer une langue « mineure ». En cela, Babil est un livre hautement politique (et deleuzien) : Jacques Brou refuse tout autant le babil maternel que le sabir technocratique du pouvoir ; il établit des lignes de fuite, en se mettant « à la écoute » de son corps ; et son corps pense comme « ça » : « Ruines sur lesquelles urine furtivement : voilà à peu près désormais état humain. »

On a touché à la syntaxe ! Oui, mais c’est pour essayer de mieux rythmer la phrase (Guyotat ne disait-il pas : « la poésie, c’est le rythme » ?) : « Pensée […] ne se embarrasse pas de méthode, ne se préoccupe que de rythme. Pensée ne se soucie que de rythmer son flux. ». Rater encore : « Êtres naissent & meurent comme peuvent, le + souvent dans débâcle. » Rater mieux : « Premier arrivé nulle part a gagné ! »

Babil est tout entier un livre du refus : refus de la belle langue, de la norme, de l’homme unidimensionnel et étriqué (« Homme écrasé. À peine individu »), de la communauté (« Communauté affreuse en vérité, comme sont à peu près toutes communautés & appartenances »), de l’école (cet espace pour « garer enfants », ce « dernier sas avant le enfermement dans monde »), de la patrie dite ici « nation » : « moyenne de monde ». Brou would prefer not to

Un livre sur le souffle (« Ne respire pas qui veut. […] Ne parvient à respirer que à terme de apprentissage exigeant. Faut, de toute urgence, ouvrir écoles de respiration. » Sur la marche : « Rien de autre à faire pour home que de marcher & rêver vie. » En marchant, l’homme apprend à penser (autre pensée commune avec Guyotat) : « Homme qui marche peut loger dans homme qui pense. » En marchant, il fait circuler sang, air et idées – c’est un « mouvement de houle dans corps », un « phénomène ondulatoire dans cerveau ». Tout sauf l’homme-automobile : « vie » ne peut « consister qu’à marcher » : « Vies + entravées, + barricadées, se dénouent en marche. »

Un livre qui dit que la « nation », c’est-à-dire la France, ne va pas bien : « Nation produit encore. Produit icelle souffrance. En produit telles quantités que doit en exporter ¾. Alors que désormais ne exporte presque plus rien. […] Presque tout ce qui sort de nation ne sort que piteux, que pantois, que reconduit à frontière. » Avait-on déjà résumé, en si peu de mots, tous les problèmes de la France : son manque d’audace, de créativité, de confiance en soi ? Français ! encore un effort si vous voulez apprendre à marcher/penser…

Je n’ai pas encore dit que, comme tout bon livre, Babil est aussi une « prophétie » ; comme les paroles des prophètes, il a probablement été écrit dans une grande tension nerveuse : « Temps a été privatisé. Grands groupes se le sont partagé. […] Ce est finalement à complète colonisation du être que homme a affaire. » Hommes ! marchez ! « Fuyez vies nouées ! » N’attendez par, pour lire Babil, « que le autre temps », « + favorable à vie que premier », « vienne ».

17 juin 2016

[Chronique] Céline Walter, L’Inconnue de la Seine, par Jean-Paul Gavard-Perret

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Céline Walter, L’inconnue de la Seine, Editions Tituli, Paris, mai 2016, 79 pages, 14 €, ISBN : 978-2-37365-032-7.

S’il s’agit, pour l’être, de tenter de tenir dans la hantise de l’air et du monde, il arrive que des silhouettes errantes (de pierre, de chair ou imaginées) s’éloignent des berges pour plonger dans un fleuve afin que leur mémoire ne les garde plus en otage. Fantômes que fantômes, masses mouvantes englouties. Qui donc au fond d’elles peut se reconnaître ? Céline Walter sans doute.

Elle retrouve pour le dire le rythme de son premier livre et celui d’un pas antérieur. Tout reste à l’écart d’un qui je suis dont la poétesse avait réincarné le prélude en un voyage dans le dédale des âges premiers. La noirceur rôde au sein d’une alchimie poétique qui ne donne pas forcément les clés du secret de l’existence intime approchée par l’auteur dans son « Petite / C’est la fête, tu voudrais mourir. »

Saisissant à nouveau sa propre enfance mais la portant vers d’autres évocations à travers trois images diffractées, la poétesse tente de renoncer à l’oxymorique « joie immonde » du passé plutôt que de céder à la modulation de la nostalgie. Dans de sourdes tonalités, l’évocation résonne selon la musique marginale d’un corne de brume annonçant la dérive tandis que sur l’asphalte tombe les dernières feuilles en symbole d’une absence augurale.

Demeure toujours le souvenir d’une enfance lourde d’avoir été vécue sous le sceau de l’inexprimable. Le fleuve peu à peu devient abstrait comme s’il se perdait entre des terrains vagues. Un pigeon passe encore dans le creux de l’enfance. Hier et demain croisent leurs solitudes.

Que retenir encore de ces présages en suspens dans le blanc de la page ? Il faut juste écouter la nostalgie de l’irréel lorsque la pluie fait gicler en fièvres charnelles les battements d’un corps immémorial. Il est de nulle part ou d’ici, il reste en chute libre au fil des âges tandis que dans la Seine les inconnues boivent l’eau grise et deviennent des revenantes. Le cœur hérisson se noie bien plus que dans des flaques. Il revient du loin des larmes et des angoisses. Saga et élégie. Orgue à brouillard. Pressentiment du seul instant primitif vécu sur le ballast de l’existence jadis et maintenant.

8 mai 2016

[News] News du dimanche

En mai, va où il te plaît : RV avec Julien Blaine ; autour de Bernard Heidsieck à la SDGL ; avec AnnaO, Mathias Richard… et au Salon du livre de Narbonne.

 

â–º Les RV de Julien BLAINE :

En  mai                                                                                                            

La nuit des musées – La  notte del museo di Gap – The night in the Gap museum
au Musée-Muséum de  Gap : inoubliable r’assemblement !
le 21 mai  2016
Julien Blaine :
Une  girafe dans la neige
Spermato zoo  !

En juin
22° Festival Internazionale di Poesia di Genova Parole spalancate
Adriano Spatola, un poeta scomodo – omaggio all’alfiere della Poesia totale.
Le samedi 11 juin à 18h00 dans le Cortile Maggiore du Palazzo Ducale a Gênes.

â–º Mardi 10 mai,19h30, Jean-Michel Espitallier, Sébastien Lespinasse, Emmanuel Rabu et Lucas Siribil participeront à une lecture et table-ronde autour de Bernard Heidsieck animée par Laure Limongi, Hôtel de Massa, SGDL, Paris.

â–º Jeudi 12 mai, 19H à la Maison rouge (10, Bd de la Bastille 75012 Paris)

Inédits #8 : Lumière absolument par AnnaO
dans le cadre de la programmation d’Aurélie Djian

Pour Lumière absolument, AnnaO propose un concert/installation qui revisitera dans une version inédite (piano/guitare/voix & autres sons) les compositions de son album « She was a Princess » (Kwaidan Records 2012) et de son nouvel album à paraître « Trash-Beauty ».

AnnaO sera accompagnée par María León Petit (piano) et par Eric Michel (installation/lumière). Un vidéogramme AnnaO/Eric Michel viendra compléter le dispositif scène/hors-scène.

Musicienne, poète et plasticienne, AnnaO (Anne-Olivia Belzidsky) vit et travaille à Paris.
Son oeuvre musicale et sa recherche plastique (peinture, sculpture, vidéo) se rejoignent toujours sur scène – où projections et installations viennent scander une proposition tout à la fois musicale et théâtrale.

10 euros / 7 euros tarif réduit
sur réservation: reservation@lamaisonrouge.org

 

â–º Vendredi 13 mai à 19H, lecture-performance de Mathias Richard à l’occasion de la sortie de son syn – t. ext chez Tituli (142 rue de Rennes à Paris / code 1469 B).


â–º LC vous donne RV au Salon du livre du Grand Narbonne, en particulier le samedi 14 mai 2016.

Performance : « Hommage à Emmanuel Darley, auteur narbonnais »

Les élèves de l’Ecole d’Arts Plastiques du Grand Narbonne vous invitent à les rejoindre pour participer à la performance collective « Mon ami le banc » sur le Salon. Un temps de création et d’échanges autour de l’œuvre d’Emmanuel Darley, qui restera « gravé » sur ces bancs publics ensuite installés dans la cour du Conservatoire de Musique et d’Art Dramatique du Grand Narbonne.

14h – 14h45 : rencontre « Trois femmes écrivains durant l’année 2015 »

Avec Sonia Bressler, Claude Favre, Sophie Mousset et Franck-Olivier Laferrère des éditions E-Fraction.
Fidèle à son engagement pionnier de donner accès à tous ses publics à l’édition numérique de littérature contemporaine, Le Grand Narbonne a souhaité franchir un pas supplémentaire lors l’édition 2016 de son Salon du livre et de la jeunesse, en soutenant la création contemporaine à sa source.
Ce projet innovant et unique en France a donné naissance à trois textes originaux écrits par trois femmes écrivains durant l’année 2015. Trois textes de Sonia Bressler, Claude Favre et Sophie Mousset, trois visions littéraires de cette année terrible, parus en numérique et en papier dans la collection Fugit XXI, collection de journaux d’écrivains créée par les éditions E-FRACTIONS et que les publics narbonnais sont invités à venir découvrir en avant-première et en présence de leurs auteures.

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