Libr-critique

6 août 2019

[Livres – News] Libr-vacance (3)

Redisons-le pour tous ceux qui nous ont rejoints depuis peu : Libr-vacance ne propose nullement une sélection « cool » de livres-de-vacances : c’est une invitation à méditer-rêver-pester de façon libr&critique… En ce début août, dans nos Libr-brèves, une spéciale BEURARD-VALDOYE et un retour en vidéos sur « Les Écrits numériques #4 » ; après avoir lu en zigzaguant, des Libr-lectures les plus diverses (livres intéressants dont nous n’avons pu rendre compte jusqu’à présent, parus entre le printemps 2018 et l’été 2019)… [Libr-vacance 2]

Libr-brèves

► Patrick Beurard-Valdoye, À travers Le Cycle des exils : Lectures / Rencontres le vendredi 13 septembre à 20h30, au Vélo Théâtre, à Apt / tarif : 5 €
Les cris poétiques (hors série) de Patrick Beurard-Valdoye
Une invitation de Alt(r)a Voce / Florence Pazzottu

Le samedi 14 septembre à 17h, au cipm : Le Cycle des exils : qu’est-ce que c’est que cette histoire ? [tarif : 3€ | soutien : 5 €]

Autour de Patrick Beurard-Valdoye : Jaqueline Merville(écrivain et dramaturge) et Jean de Breyne (écrivain et fondateur des Cris poétiques) qui introduiront la soirée ainsi que Florence Pazzottu (poète et cinéaste) et Michaël Batalla (poète et directeur du Cipm) qui liront quelques extraits des premiers volumes du Cycle. Patrick Beurard-Valdoye donnera ensuite une performance intitulée Artaud chez les Irlandais (extrait du huitième livre, en chantier).

Patrick Beurard-Valdoye donne forme depuis les années 1980 à l’une des œuvres majeures de la poésie contemporaine, que Libr-critique suit depuis sa création (entretien avec Philippe Boisnard). Vaste épopée de la construction européenne, Le Cycle des exils compte aujourd’hui 7 volumes publiés. Le dernier en date, Flache d’Europe aimants garde-fous, a paru en mars 2019 aux éditions Flammarion.

♦ Dans l’attente des projections en festivals, voici le teaser d’un magnifique portrait du poète Patrick Beurard-Valdoye, film d’Isabelle Vorle projeté à la Maison de la poésie le 23 mars dernier : Vibes & Scribes

â–º En ligne, les communications des Écrits du numérique #4 (21 mars 2019), parmi lesquelles : « Arts, littératures et formes numériques du livre » par Lucile Haute, artiste et enseignante-chercheuse.

En lisant, en zigzaguant

â–º « Je cherche au long de mes plages la différence entre l’écrit et le lisible, entre le lisible et le visible. »
« La différence entre le poème et le reste n’est pas une différence linguistique. De prétendus poèmes ne sont pas des poèmes. […] De bons, voire d’excellents poèmes n’ont ni l’allure ni la facture de ce que l’on appelle, faute d’avoir accepté mille réflexions passées et présentes, ou d’avoir opté passionnément pour l’ignorance, un poème » (Dominique Meens, L’ÃŽle lisible, P.O.L, hiver 2018, p. 76).

â–º « Nous voulons du chaud. Que l’on crève de chaud. Qu’il n’y ait plus que ça. La chaleur. […] Plus ça viendra et plus la chaleur nous couvrira de toute part. C’est nous qui le voulons. Nous et nous seuls. Nous voulons vivre où ça chauffe. Où ça bouillonne. […] Nous voulons cuire. Nous voulons la cuisson des corps. Que ça nous brûle au-dehors et aussi en dedans. […] Que l’on ne soit plus que des générations de têtes brûlées » (Charles Pennequin, Gabineau-les-bobines, pp. 200-201 : cf. ci-dessous).

Libr-lectures

► Marianne Simon-Oikawa, Les Poètes spatialistes et le cinéma, Nouvelles éditions Place, printemps 2019, 112 pages, 10 €, ISBN : 978-2-376280460.

Pour le couple renommé Ilse (née en 1927) et Pierre Garnier (1928-2014), le cinéma constitue « un des possibles de la poésie » (p. 12), dans la mesure où « les mots doivent être vus » (Å’uvres poétiques, éditions des Vanneaux, t. 1, 2008, p. 78) ; d’autre part, ces chefs de file du spatialisme conçoivent la poésie comme une pratique cinétique. D’où l’incursion de Pierre dans les domaines de la vidéo et du dessin animé, et les deux « ciné-poèmes » créés par Ilse en 1996, Voyage cosmique et Poème cinématographique.

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Dans ses Déplacements, recueil d’énoncés dénonciateurs, Claude Favre rappelle  « l’expérience d’Énée, rêve d’une ville ouverte à tous les étrangers » (p. 35)… Hélas, nous sommes bien loin de l’hospitalité inconditionnelle que préconisait Derrida : nous assistons bien au contraire à l' »accélération des déplacements » (37)… Les chiffres dépassent l’entendement : « fin 2015, on compte 65,3 millions de déracinés » (39) , « déplacés de force ou migrants, 48 millions d’enfants, dans le monde »… La mondialisation produit en séries des millions d’exclus, qu’ils soient « réfugiés, migrants, exilés, demandeurs d’asile » (38)… D’où cette litanie de la misère que propose Claude Favre en 1672 assertions/respirations.

Le monde de la mondialisation est un monde ouvert, disent-ils. Or, peu de temps après la Chute-du-Mur (Berlin, 1989), c’est l’Occident qui fait dans le mur, qui s’emmure : « on finance la sécurisation de la frontière » (Carnets de murs, p. 51).

Que veut-on protéger ? Les Intérêts des dominants.
Que veut-on sécuriser ? Les Propriétés – toutes sortes de propriétés.
Logique : les ex-colonisateurs ne veulent pas être colonisés ; l’impérialisme n’est pas un humanisme.

Quel horizon s’en dégage-t-il ? Aucun autre horizon que celui de l’ostracisme et du différentialisme : « Une frontière, c’est ce qui permet de séparer une chose d’une autre chose, il faut séparer pour pouvoir faire une différence, pour pouvoir dire que l’un est l’un et que l’autre est l’autre », peut-on lire dans Exploration du flux de Marina Skalova, apologue critique qui traite la crise migratoire en télescopant les isotopies pour faire déraper les significations. Voici un exemple de la façon dont elle expose l’implacable logique d’exclusion immondialisée : « Il y a les migrations provoquées par les guerres, on appelle ça des exodes. Et il y a les migrations des barbares, on appelle ça des invasions. Les exodes, c’est quand beaucoup de gens partent en exil, et l’exil, c’est quand on peut demander l’asile. Pour demander l’asile, il faut un papier, une carte de vÅ“ux, une invitation. Sans invitation, on appelle ça une invasion » (16)…
« Bienvenue au Mirador, dernier-né d’une idée d’avenir », tel pourrait être le message délivré aux indésirables – emprunté à la toute récente dystopie de François Bizet, Dans les miradors, parue aux bien nommées Presses du réel.

♦ Claude FAVRE, Crever les toits, etc., suivi de Déplacements, Presses du réel/al dante, hiver 2018, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-034-6.
♦ Emmanuèle JAWAD, [carnets de murs], Lanskine, automne 2018, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-70-0. [Sur cette poésie qui fait le mur : ici]
♦ Marina SKALOVA, Exploration du flux, Seuil, printemps 2018, 70 pages, 12 €, ISBN : 978-2-02-139401-6. [Extrait LC]
♦ François BIZET, Dans le mirador, Presses du réel/al dante, hiver 2018, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-033-9.

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► Attaques, #2, Les Presses du réel/al dante, printemps 2019, 544 pages, 27 €, ISBN : 978-2-37896-089-6.

« La poésie est-elle une forme de résistance ? » (p.  127).

« C’est quand on va au tribunal
qu’on sait dans quel pays on vit »
(Jérémy Gravayat, p. 232).

À l’âge de la post- (histoire, vérité, politique, littérature, critique) qui croît sur un compost d’imposture, cette deuxième salve d’Attaques est la bienvenue parce que rare. Tous azimuts, bien entendu : de l’Europe à l’Amérique latine (Brésil, Argentine, Mexique, Vénézuela), en passant par l’Algérie, le Mozambique, la Palestine ou l’Iran… Et de convoquer tous moyens et tous domaines : textes théoriques/manifestaires, satiriques, polémiques, didactiques ou lyriques, entretiens, photographies et photomontages ; sphères poétique, politique, philosophique, socioculturelle, artistique…

Entre autres et brièvement, sont interrogés / analysés / dénoncés :
– la violence de l’État, au service des dominants ;
– le concept de « nation », dont Rada Ivekovic nous invite à nous méfier (chimérique, elle « fonctionne à coups d’identifications et d’imaginaires commu-nautaires naturalisés ») ;
– le français comme langue de la domination : « Cette langue hautaine, arrogante, aveugle et coloniale qui fabrique une littérature subalterne autochtone au service des instituts français locaux » (Jalal El Haknaoui, p. 16) ;
– l’art de la rue, pas forcément subversif (Clemente Padin) ;
– la situation du Brésil : « nous sommes sortis du cycle du populisme de gauche rien que pour nous installer dans celui, dit « nouveau », du populisme de droite » (Horácio Costa, p. 111) ; au Brésil, « les institutions fonctionnent bien et mieux »Â â€“ mais le texte sérié par André Valias est contaminé par un processus viral…
– l’art de perruquer, c’est-à-dire, en milieu professionnel, de détourner les moyens de production à des fins personnelles (Jan Middelbos)…

Au plan politique, saluons l’article de Laurent Cauwet sur le phénomène des Gilets jaunes, fustigeant la violence étatique comme le mépris de classe, y compris dans les milieux artistique et intellectuel – où, du reste, peu se sont exprimés sur le sujet. On regrettera seulement l’amalgame, courant à gauche, entre totalitarisme et fascisme – lequel correspond à une idéologie et des pratiques bien définies. Sans compter qu’il faut être vigilant et rigoureux dans l’usage d’une certaine terminologie : pour se faire l’auxiliaire d’un totalitarisme ultra-libéral ou propre au capitalisme financier, au plan des institutions politiques l’état français ne saurait encore être taxé de « totalitaire »Â â€“ autoritaire, policier, voire illibéral plutôt. Au plan poétique, signalons le lyrique agencement répétitif de Claude Favre : sa « Caravane » est un chant universel en faveur des exilés et des exclus. Quant à Sylvain Courtoux, c’est le seul poète français à inventer des formes originales à partir de la sociologie critique : nourri des théories de Pierre Bourdieu, Bernard Lahire et de Howard Becker, en suivant les modèles du Jeu de l’oie et du Monopoly, il met à jour de façon ludique et subtile les fondements du Jeu littéraire.

► Véronique BERGEN, Tous doivent être sauvés ou aucun, éditions ONLIT, Bruxelles, automne 2018, 272 pages, 18 €, ISBN : 978-2-87560-102-5.

Toujours différente et toujours la même, avec la verve et l’inventivité verbale qui la caractérisent, cette fois Véronique Bergen nous fait vivre la folle histoire – dite « moderne » – de l’humanité à travers le regard lucidement halluciné de chiens célèbres, de la Révolution Française à l’austérité capitaliste en Grèce, en passant par l’extermination des Indiens, la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la conquête spatiale (mémorable Laïka !)… Dans cet univers où l’on s’exprime en canidien standard, le regard porté sur les humains – dont s’avère consternante « la pauvreté spinocortico-connective » (116) – ne peut être que distancié (drôle, ironique, sarcastique, satirique) : « Quelle aberration de sacrifier deux pattes pour bipéder comme des autruches… De toutes les lubies, de toutes les tocades des humains, regarder des heures durant des images qui défilent sur un écran, se tartiner le visage de confit de bananes, courir sur place sur un tapis volant qui ne décolle jamais, manger avec des ustensiles qui blessent les aliments sont celles qui me darwinent à l’envers » (p. 9). Les translations concourent à l’effet d’étrangeté : à « bipéder » et « darwiner », ajoutons que le chien statistique, waf waf, etc. Homoncules, prenons en pour notre grade : « J’ai honte de votre manie narcissique, immature des autoportraits, de vos défécations de selfies » (10) ; « Ce n’est qu’au prix de la mort de l’homme que la planète aura chance de survivre ; la sélection naturelle cosmique exige son éradication » (35)…

â–º Grégoire CABANNE, Michel, Leïla (Lui, Elle, Toi), éditions MF, coll. « Inventions », printemps 2019, 224 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37804-013-0.

Dans sa préface qui multiplie les références au discours savant, l’auteur présente ainsi son projet : « Le pari de Michel, Leïla est de raconter une histoire sans aucune narration, uniquement thématisée par le titre […], et la détermination quasi-arbitraire de deux pronoms » – le pronom étant du reste « la marque de l’homme dans le langage ». Ainsi : Lui, Elle, Toi, qui font parfois Eux : « Et ils se marièrent / et n’eurent qu’autant /   d’enfants » (139). C’est dire qu’il s’agit ici de parodier et détourner les clichés romanesques, de redonner vie aux lieux communs au moyen de dérapages plus ou moins contrôlés : « Il est / capitaine / de désindustrialisation » ; « Il voit la vie / par le bout d’une / sornette » ; « Il a les poings suspensifs »… Et parfois, au passage, des clins d’Å“il appuyés à ce que l’on appelle des références littéraires : « Il a six trous bleus / au côté gauche / de l’arme droite » (Rimbaud) ; « Elle écrit / ton nom / sur des murs de nuages » (Éluard)… Et, bien entendu, les diverses variations de ces micropoèmes demandent à être prolongées ad libitum.

â–º Christophe ESNAULT, Mordre l’essentiel, éditions Tinbad, printemps 2018, 336 pages, 26 €, ISBN : 979-10-96415-13-7.

Une bien belle invitation, même s’il est moins question ici de cul que de culot : l’écrivain invisible qui moud l’essence-ciel – par ailleurs homme-surnuméraire – s’attaque à notre monde lisse : « Comme vous avez besoin de vous rassurer ! Vous vous jetez sur vos rasoirs et votre savon à peine sorti du lit. Ça en dit long… Vous ne supportez pas votre propre odeur. Une femme ne se déshabille jamais devant qui que ce soit sans avoir préalablement gommé sa pilosité » (p. 29). Monde du simulacre et du Tout-à-l’Ego : « Savonne ton ego avec tes propres vomissures » (11)… L’écrivain contemporain n’est pas épargné, vu les actuelles « règles du Je » : « Le Moi s’éparpille s’immisce dégouline sur la tartine de sa création littéraire » (71)… Qu’à cela ne tienne, optimisons notre pouvoir de séduction et prenons soin de notre névrose (fiches pratiques offertes !).

De culot et d’humour, celui qui n’aurait « pas voulu être un écrivain raté ordinaire » (chap. VIII) n’en manque pas. Il en faut pour nous donner à mordre l’essentiel de ses publications les plus diverses en revues entre 2004 et 2018 : ce « livre résolument post-Dada » (4e de couverture) va jusqu’à nous livrer des « quatrièmes d’imposture » et des couvertures fantaisistes (Naître et autres domaines dans lesquels j’aurais dû m’abstenir ; Respirer c’est déjà cautionner un système ; Démantèlement de la structure paradisiaque en vue de satisfaire les actionnaires…).

Mais que cela ne vous empêche pas de répondre à cette question cruciale : « L’homme libre dont personne ne peut prouver scientifiquement l’existence, est-il lui aussi répertorié dans des bases de données informatiques ? » (310).

â–º Alain MARC, Actes d’une recherche. Carnet 1986-2019, Z4 éditions, coll. « La Diagonale de l’écrivain », juin 2019, 306 pages, 14,50 €, ISBN : 978-2-490595-47-1. [Écouter un extrait]

Au fil des décennies, le poète du cri cherche sa voie/voix, la renforce, l’améliore, portant son attention à « l’organisation de la voix intérieure » (p. 139), au rythme, au « jeu phonique et sonique » (149), à la posture… Un exemple : « Lire la tête en bas, ou renversée à l’arrière, gosier écrasé. Et voir comment le corps réagit, comment le geste influe sur la voix, sur la lecture » (179). L’auteur/le noteur s’interroge sur l’articulation entre poétique et politique, développe une poésie existentielle qui doit beaucoup à la poésie spatiale et concrète, et s’oppose au formalisme : « C’est une poésie du dit et non du dire, une poésie du sens et non de la forme. C’est le sens, des mots même, qui fait rythme, et non les syllabes voyelles et consonnes… » (131). L’ensemble est stimulant ; on lui pardonnera juste l’aspect disparate ou redondant de certains passages, tout comme son rapport traditionnel à la langue : « La langue de Christian Prigent est une sorte d’argot anglophonisé » (225).

► Charles PENNEQUIN, Gabineau-les-bobines, P.O.L, novembre 2018, 208 pages, 18 €, ISBN : 978-2-8180-4631-9. [Un extrait]

« l’écrit est  un bruit prolétaire. un bruit prolétaire
est un son qui ne cherche pas à reprendre les discours  »
(Les Exozomes, P.O.L, 2016, p. 71).

Si, à la fin surtout, on retrouve celui qui fait merdRer la langue avec son oralité syncopée et ses Agencements Répétitifs Névralgiques (ARN), toutefois le dépaysement est  grand pour les lecteurs de Charles Pennequin : exit l’emmerdReur que l’on connaît, celui qui fulmine contre les grands-écrivains, les foulosophes et zinzintellectuels, les graveurs de marbre et penseurs à majuscules… Cette fois le discursif a cédé le pas au narratif : la retrempe aux origines permet à celui qui merdRe de laisser émerger avec une certaine tendresse tout un monde populaire, celui des années 70 et 80 − et par là même affleurer un « nous » possible, celui d’une communauté authentique.

Comme un lointain écho à Jésus la Caille de Carco, Gabineau-les-bobines fait ainsi revivre des personnages hauts en couleur aux savoureux sobriquets (Momo, Lulu, Gégène, Peigne-Cul, le Grand- et le Petit-séquin, Nono, la Tchitchette, Avec-plaisir, etc.), avec le parler et les habitudes sociales de ce microcosme du Cambraisis : le « maroilles arrosé de grands Picon » (30), les jardins ouvriers et leurs pigeons, les blagues de Cafougnette, les virées en 4L, le « toubaque à Gégène » (198)…

14 avril 2019

[Livre] José Vicente Anaya, Hikuri, par Emmanuèle Jawad

José Vicente Anaya, Híkuri (1978), traduction et présentation de Florence Malfatto, Les Presses du réel, collection « Al dante », 2019, 72 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-054-4.

José Vicente Anaya est un poète mexicain né dans l’Etat de Chihuahua. Il est l’un des membres fondateurs du mouvement d’avant-garde infra-réaliste fondé en 1975 et écrit Híkuri en 1978 après qu’il s’est séparé du mouvement. Le texte reste néanmoins marqué par celui-ci. Híkuri peut être lu en amont du Manifeste écrit par Anaya situé en fin de volume ou à la suite ou encore dans une mise en parallèle, de l’un à l’autre. Le texte traduit et présenté par Florence Malfatto reste en effet traversé par les différentes notions qui fondent les trois sections du Manifeste intitulées respectivement « De la beauté et de l’art » (section 1), « Situation présente » (section 2), « Infrarréalisme et infrarréalistes » (section 3). On notera que le Manifeste infrarréaliste est précédé de la mention « Pour un art d’une vitalité sans limite ». A l’encontre des conceptions traditionnelles de la beauté, celle-ci est actualisée dans un espace-temps « ici et maintenant » qui s’inscrit dès l’intitulé de la seconde section de ce manifeste. « Le seul infini véritable est le présent » (p. 10). L’infrarréalisme s’ancre dans le réel sous un mode éminemment critique et recouvre un double caractère : spontanéité et immédiateté. Dans une dimension politique, l’infrarréalisme s’apparente à ce qui pourrait être une forme de résistance et de contestation dans une configuration singulière (« nous formons un groupe nongroupe », p.71).

Le titre du livre renvoie à la langue maternelle de l’auteur – langue rarámuri. Au cours du texte et lors de la clôture du livre s’immiscent plusieurs langues. Le titre se réfère quant à lui à une plante du Mexique dont on extrait la mescaline aux pouvoirs hallucinogènes (peyotl). Dans une perspective à la fois littéraire, artistique, sociale et ethnologique, le texte rassemble une multiplicité de références où convergent mythes, rites du peyotl mais également les éléments d’un milieu social et familial, ouvrier en l’occurrence. Les références dans Híkuri sont littéraires et plus généralement artistiques (Hölderlin, Rimbaud, Artaud, Pound, Ginsberg, Charlie Parker, Charlie Chaplin…). Dans des procédés de cut-up, de collage, pouvant par endroits se référer à une poésie narrative et marquée par une forme de spiritualité, les approches philosophiques et politiques semblent rejoindre la pluralité des positionnements du mouvement infrarréaliste. L’expérimentation formelle dans Híkuri reste centrale avec une prégnance des éléments graphiques dans le poème qui s’articule sur deux sections (flèches, signe de ponctuation qui fait suite, slashs, schémas et dans la seconde section du texte, mots indicés dont les lettres sur deux niveaux s’assemblent dans la constitution du mot). C’est dans le renouvellement de propositions formelles et des capacités critiques du texte poétique que s’inscrit le travail de José Vicente Anaya.

3 janvier 2019

[Entretien] MASSERA, guide de l’utilisateur (Entretien de Jean-Charles Massera avec Fabrice Thumerel, 2/2)

Impressionné depuis longtemps par le projet artistique de Jean-Charles Massera – des plus libr&critiques ! -, comme toujours dans ces cas-là, j’ai pris le temps de le laisser me hanter… Le moment est venu – et j’en suis ému – de m’entretenir directement avec son auteur… Entretien dont voici la seconde partie, centrée sur la posture critique. /FT/ [Première partie]
[Pour les amateurs de biographie : ici]
[Regarder « Tu sais j’crois que j’vais pas pouvoir ».]

FT. Quels que soient les sujets traités, les formes et les supports choisis, ce qui est frappant c’est ta posture critique, et souvent même politique – sans vouloir évidemment ici reparler d’ « art engagé »… En fait, l’évolution esthétique que tu viens de retracer n’a-t-elle pas quelque chose à voir avec la volonté de mieux saisir ton objet ?
Dans un monde postpolitique où les effets politiques sont annexés par la sphère spectaculaire, quelle marge de manœuvre reste-t-il au créateur ?
Quel regard portes-tu sur le retour progressif du politique dans le microcosme poétique, notamment au travers de la déconstruction du discours médiatique, des problématiques de la guerre, de la domination économique, des flux migratoires, etc. ? (Que l’on songe à des auteurs d’âge et de poétiques différents comme Patrick Bouvet, Jean-Michel Espitallier, Claude Favre, Christophe Hanna, Emmanuèle Jawad, Sébastien Lespinasse, Juliette Mezenc, Marina Skalova, Frank Smith…).

JCM. Je me souviens d’une table ronde avec Paul Otchakovsky-Laurens, Jean-Jacques Viton, Marie Darrieussecq et Jean Rolin à Marseille organisée à l’occasion des vingt ans des éditions P.O.L. Pour présenter une des particularités de mon travail (je cite de mémoire, ce ne sont pas les termes exacts), il disait (en substance donc) que ce qui l’avait intéressé dans mes livres, c’était ma manière de saisir le politique avec une forme singulière, la relation entre la forme et le politique… En gros 🙂 Une fois la table ronde terminée, il m’avait demandé si ça m’avait ennuyé qu’il ait présenté mon travail sous cet angle en évoquant cette dimension politique (il savait que je commençais à être agacé par le fait qu’on m’invite souvent à la radio pour parler de cette seule dimension en gommant ce qui faisait l’essentiel du travail… Ce qui me fera dire des années après que pour We Are L’Europe, j’avais plus été invité pour l’Europe que pour « We Are »). Je lui avais répondu qu’à partir du moment où l’on soulignait ce qui constituait la dimension majeure du processus d’écriture, ça ne me dérangeait évidemment pas. Au début des années 2000, à ces questions tournant autour de mon supposé engagement politique, je répondais en insistant sur trois aspects : D’abord si les écrivain(e)s avaient encore quelque chose à dire et si elles et ils avaient (encore) les moyens d’être entendu(e)s comme ça pouvait être le cas dans la première partie du vingtième siècle, ça se saurait. J’avançais ensuite l’argument que grosso modo mes livres n’apprenaient rien à personne d’un point de vue politique, que tout lecteur, toute lectrice de gauche lambda ne pouvait qu’être d’accord avec ce qui était raconté dans France guide de l’utilisateur ou United Emmerdements of New Order, que le travail se situait ailleurs, dans le dispositif de mise à distance de l’objet raconté, dans la manière de faire – vivre – avec, de le remettre à sa place, de représenter les mécanismes et les logiques qui le produisent, etc. Je travaillais (enfin j’essayais) les processus, les logiques de production de ce sens visé, de ces instrumentalisations mises en Å“uvre par des logiques économiques, financières, politiques, idéologiques… un travail au cÅ“ur du langage donc, mais au sens large, pas au seul sens littéraire (le paradigme de celui-ci m’intéressant au fond assez peu dans le sens où le littéraire n’est qu’un outil pour Å“uvrer sur quelque chose qui l’excède). Enfin et surtout, je répondais en disant que si l’un des enjeux du travail consistait à représenter les conditions d’être ici et maintenant, à travailler ce qui nous anime et nous constitue, à représenter, à critiquer, à mettre à distance et en perspective le sens de nos existences, alors il fallait opérer avec les logiques, les conditions, les dimensions, etc. qui sont à l’œuvre dans ces mêmes existences, ces mêmes conditions… qu’on ne les choisissait pas, elles étaient là… c’est une donnée, point (et là d’utiliser la fameuse image du « miroir qui se promène sur une grande route » de Stendhal).

Mais il y a quand même d’autres raisons, plus lointaines, moins intellectuelles qui sont certainement à l’origine, non pas de l’importance que j’ai souvent accordée au politique dans mon travail, mais au moins à l’origine de certaines obsessions qui touchent à des questions politiques… Ces raisons sont familiales et elles remontent à mon enfance. Déjà, je passais presque tous mes mercredis après-midi et une grande partie de mes vacances d’été entre une grand-mère ultra-catho et une grande tante qui avait été proche des Croix-de-Feu et qui avait une idée assez particulière de l’éducation qu’il fallait dispenser aux enfants, comme celle qui consistait à me confisquer mes jouets pour me mettre en main des récits illustrés des exploits coloniaux de Lyautey afin que j’apprenne à lire tout en apprenant l’histoire de « la France » (le tout en ayant pris soin de me briefer quelques jours avant mon entrée au CE2 où les enseignants sont « tous cocos » que si plus tard j’étais comme elle ça serait bien, mais que si j’étais « coco », elle me « mettrai[t] en tôle »… Parfois, le samedi, mon père me ramenait à la réalité contemporaine en m’emmenant sur des chantiers de terrassement pour le voir tutoyer « ses » ouvriers nord-africains en bon paternaliste blanc occidental sûr de l’évidente supériorité de sa culture (alors que depuis que j’étais entré au collège du Val Fourré (Mantes-la-Jolie) mes potes étaient majoritairement les enfants de ceux à qui mon père parlait mal ou que ma grand-tante nostalgique de la France telle que la concevait Lyautey désignait par des termes immondes)… Dans ces mêmes années, j’ai également progressivement pris conscience que ma mère remplissait toutes les cases de la non-existence et du refus de toute conscience de soi et de ses désirs pour répondre à la seule loi de l’effacement, de la soumission et du sacrifice à (la carrière de) son mari et à (l’éducation de) ses enfants (mâles) voulue par l’Église. Dans la foulée, vous commencez à comprendre que l’absence de sentiments dans votre vie familiale tient uniquement à et par des codes, des choses qu’il faut faire et des choses qu’il ne faut pas faire, que tout ce qui occupe une journée est une succession de devoirs… que « c’est comme ça parce que c’est comme ça »… Et aussi, quand vous avez douze ans, en plus de voir ses ami(e)s du collège traité(e)s comme des moins que rien par votre grand-tante et grand-oncle d’extrême droite, c’est très dur d’observer chaque dimanche ses grands-parents maternels condamnés au silence et à des postures d’humilité en bout de table parce qu’ils viennent d’un milieu populaire où l’on quitte l’école à 14 ans pour aller travailler et que par conséquent ces deux grands-parents doivent être déjà contents d’être là et que de toute façon il et elle ne peuvent rien à avoir à raconter ou à dire qui puisse être digne d’intérêt pour des gens qui jusqu’à ce mariage problématique auraient au mieux pu être à leur service… Et que dire de ce jour où, jeune homme j’ai vu mon père parler « de » « sa femme » à un ami devant elle comme si elle n’était pas là et surtout n’était pas un sujet puisque la conversation tournait autour du fait que la femme de l’autre ami et « sa » femme à lui pourraient éventuellement se rendre visite… Au-delà de la honte et de la colère d’assister impuissant à ces scènes très représentatives d’un certain ordre du monde et de la connerie de la culture et des croyances qui ont failli vous former, cette accumulation d’expériences familiales vous forge très vite et sur un mode totalement épidermique une conscience politique de petit résistant certes, pas encore très équipé, mais fermement convaincu de l’urgence et de la nécessité d’en finir avec cet ordre et cette culture là…

Enfin, quand malgré certaines paroles et certains actes (commis par la faction d’extrême-droite de la famille) que vous jugez odieux à l’endroit de vos proches, de vos amis ou de vous-même alors que vous n’étiez encore qu’un enfant votre père vous demande de « respecter » la famille et faire profil bas parce que « la famille, c’est sacré », c’est clair que quand vous êtes en âge d’envoyer balader la famille et de vous barrer… vous vous barrez. Je me suis ainsi brouillé très jeune (avant le moment « normal » de la crise de l’adolescence on va dire) avec mes parents et une partie de ma famille pour des raisons essentiellement politiques, des raisons de forte opposition à leur idéologie catholique romaine, bourgeoise postcoloniale paternaliste que mon père incarnait terriblement et bêtement dans la transmission de la loi et ma mère dans son exécution sans la moindre conscience critique. Je les ai surtout vus comme pris dans des logiques, une culture qui les agissaient, les parlaient, écrivaient leur vie ; plus que comme des parents avec lesquels on entre en conflit sur des motifs intimes, familiaux, etc. En même temps, je peux être reconnaissant à cette famille de m’avoir évité quinze ans de psychanalyse… Et la lecture de Bourdieu…

FT. Mais tu viens là de parler en bourdieusien élémentaire, agi par sa langue… (rire)

JCM. Exact ! Disons que j’ai senti Bourdieu avant de le lire… 🙂 Bref, la nécessité d’intégrer dans mon travail la conscientisation de ces dimensions constitutives de l’aliénation ordinaire, de ce qu’elles produisent et ont produit sur nos imaginaires et nos pratiques de vie, vient certainement plus de ce que j’ai vécu enfant que de ma fréquentation des milieux militants d’extrême-gauche pendant mes années étudiantes.

Ensuite, pour revenir à l’évolution esthétique que j’ai retracée à grands (voire gros 🙂 traits, elle a effectivement à voir avec la volonté de mieux saisir mon objet, c’est même sa seule raison, son seul moteur. Je n’ai pas décidé de devenir artiste ou réalisateur ou je ne sais quoi… J’essaye toujours de trouver une forme juste, une forme nécessaire… C’est la visée qui justifie la forme, qui donne telle ou telle forme. C’est le rapport de nécessité qui fait art (ou « Å“uvre » pour reprendre un terme qui renvoie à une conception prémoderne de l’art, mot que je n’emploie évidemment pas, mais ça c’est une autre question). Une forme n’est jamais donnée, elle est toujours à trouver, non pas dans une logique qui consiste à trouver de l’inédit, de l’inconnu, de l’inouï ou je ne sais quel cliché de cette conception de l’écriture qui réduit une démarche artistique ou littéraire à une démarche formelle et décorative sans autre objet que sa propre apparition. Même lorsqu’au début des années 90 j’écris mon premier livre, en l’occurrence Gangue son, initialement publié par feu les éditions Méréal et récemment réédité par La Ville Brûle, alors que tout dans ce texte tend vers la volonté de faire des phrases inédites où le rythme et le son composent des fondamentaux, la visée consistait à trouver la forme la plus juste pour transmettre les sensations, les expériences et les idées formulées à propos de ce qui pouvait poser question dans certaines caractéristiques intimes, culturelles, sociales ou politiques de nos existences. Ce qui fera dire à Marcelin Pleynet à qui j’avais envoyé le manuscrit qu’il y avait trop de sociologie dans mon texte, que la littérature c’était des montagnes qui se parlaient, comme Heidegger et Céline [je cite de mémoire]… Si mon but n’a jamais été de dialoguer avec les géants (mâles) de l’histoire de la littérature (masculine) occidentale, j’avoue avoir cherché dans ce livre à travailler la langue, la sculpter… j’avoue avoir rêvé de phrases inédites taillées dans une gangue sonore… Sorte de naïveté certainement, mais qui me poursuit encore, surtout quand certains de mes proches ou ami(e)s découvrant ce texte des années après, me disent que c’était peut-être là un livre où j’inventais une langue… Je me demande toujours s’ils ou elles me disent ça par sympathie, provocation ou volonté de me dire que j’ai peut-être fait fausse route. En tout cas, Gangue son est un peu ma mauvaise conscience, mon Å“il de Caïn.

FT. Avec Gangue son, en quelque sorte, tu commences par où TXT finissait…

JCM. Je ne sais pas, je n’en avais pas la prétention en tout cas, même si Gangue son est alimenté ça et là d’extraits de textes ou d’idées de TXT – qu’il s’agisse de Christian Prigent ou de Jean-Pierre Verheggen. Ce qui reste certain pour moi, et j’ai toujours travaillé en ce sens : il n’y a pas de formes, de médiums ou de genres permanents, inscrits dans l’Histoire for ever. Pour reprendre Walter Benjamin que je cite souvent quand j’interviens dans des écoles d’art ou des universités, « À de grands intervalles dans l’histoire, se transforme en même temps que leur mode d’existence le mode de perception des sociétés humaines. La façon dont le mode de perception s’élabore (le médium dans lequel elle s’accomplit) n’est pas seulement déterminé par la nature humaine, mais par les circonstances historiques » [1]. De fait, une forme (de représentation, de questionnement ou une forme visant à la mise en Å“uvre d’un autrement) se construit – se cherche – dans une relation de nécessité avec le moment, la réalité qu’elle se donne pour objet (qu’elle travaille), le contexte, les conditions historiques dans lesquels elle s’inscrit. La première et seule question est donc de savoir ce qui peut constituer un enjeu sur le plan littéraire et esthétique aujourd’hui (qu’est-ce qui peut faire sens ici et maintenant en 2018 dans nos contrées et sociétés contemporaines ?). Après le travail commence.

Maintenant, pour répondre à la question « quelle marge de manœuvre reste-t-il au créateur ? », et même si comme je viens de le dire au sujet de mes travaux dans l’espace public, je rêve de questionnements critiques à visée émancipatrice que l’on emporte chez soi après avoir fait l’expérience de ces propositions… je crois en fait qu’il ne nous reste plus (beaucoup ?) de marge de manœuvre. Et je pense même que la plupart des passant(e)s sont passé(e)s… devant mes affiches sans les voir, sans vraiment « imprimer »… Pareil pour l’installation sonore à Auchan. Le principe de la masse d’informations noyant tout dans le bruit a gagné la partie contre l’art (critique) depuis longtemps. On peut toujours dire que l’on opère dans les interstices de la machine de l’ennemi, qu’on grippe un peu cette même machine le temps d’une intervention, mais bon… « dans tes rêves »:). D’abord ça n’a aucune efficace et ensuite, ça ne « touche » que celles et ceux qui sont déjà convaincu(e)s de la chose et vont chercher ce type de propositions critiques. Once again, si l’art pouvait changer le monde, ça se saurait.

Alors évidemment je continue à être particulièrement sensible au travail d’auteur(e)s que je suis depuis longtemps comme Espitallier, Bouvet, Pireyre, Brossard, Cadiot, Arlix, Lefebvre, Adely, Quintane, Jallon ou encore à ceux et celles que je découvre aujourd’hui, comme Skalova. Curieux aussi de ce que tentent, dans des registres auxquels je n’arrive pourtant plus à adhérer, mais qui me posent question quand même, des auteurs comme Desbrusses, Coupland, Bertina, DeLillo, Fiat, Ostende (d’autres encore, mais je ne cite là que ceux et celles dont je me sens proche dans certaines visées). Et je suis surtout heureux que ce type de travail existe et se poursuive encore (déjà parce que nous partageons souvent beaucoup de choses dans nos travaux respectifs… parfois à des années d’intervalle). Mais bon, ce que je vois c’est que nous sommes toujours peu nombreux et nombreuses en termes de lecteurs et de lectrices de nos travaux respectifs, que les « grands livres » français restent les livres des prix littéraires et vendus dans et par les médias (le nouveau P.A.F), que ce sont ces mêmes productions qui sont traduites et vendues à l’étranger comme « la littérature » française… Bref, que nous n’avons aucune force, aucune puissance… aucun respect surtout – et à terme aucun sens reconnu d’utilité publique 🙂 Nous sommes des clowns sympathiques et tristes (remplacés depuis longtemps par des « personnalités » qui parlent d’elles-mêmes entre elles et du monde au monde sans autres compétences que celle d’être connues) à qui l’on offre ici un coin pour exposer à l’ombre des regards qui pourraient être concernés, là un éditeur pour publier des livres qui se vendront à quelques lecteurs et lectrices assidu(e)s de nos pages Facebook ou des quelques rares pages critiques que les principaux journaux daignent encore accorder aux journalistes qui essayent de faire le job, mais qui doivent se battre pour placer un papier sur un travail pertinent au milieu du tout-venant commercial (spéciale dédicace aux très bon(ne)s essayistes, critiques, journalistes qui se reconnaîtront et que j’admire pour leur ténacité… Déjà parce qu’ils et elles liront peut-être cet entretien 😉
Reste que quand j’interviens dans une école ou une université et que je lis d’une traite sur le mode d’une quasi performance un passage d’un texte d’Emmanuel Adely ou la totalité d’un livre de Patrick Bouvet, que je donne à lire, à voir, quelques pages d’un livre de Nathalie Quintane ou d’Emanuelle Pireyre ou que je donne à voir une vidéo de Noémi Lefebvre dans le cadre d’un atelier d’écriture ou de théâtre et que je vois des regards soudain s’allumer, comme si quelque chose était passé (pour la suite de leur existence ?), ça me fait un bien fou… et ça me procure un plaisir bien plus fort que celui que j’essayais de repérer dans l’assistance quand je lisais mes propres textes à la fin des années 90 ou au tout début des années 2000.

FT. Le problème, c’est que dans le champ littéraire français l’étiquetage a la vie dure… Derechef, il est encore difficile pour un créateur de varier les formes, ça nuit à sa « visibilité »… Quelles que soient les formes choisies – livres, films, pièces sonores, performances, ou encore campagnes d’affichage -, je vois dans ton travail deux lignes de force, la première étant pour l’instant majoritaire : d’une part, la déconstruction des discours et représentations dominants ; d’autre part, la monstration de la parole des dominés à partir de prélèvements bruts, comme dans Under The Resultats. En tant que monteur/montreur, ton travail critique – souvent ironique – me semble plus proche des Modernes que des postmodernes, non ? (Cela dit, sans vouloir tomber dans des classifications et taxinomies rigides…).

JCM. Jusqu’à a cauchemar is born en 2007, la « déconstruction » des discours et représentations dominants est effectivement une tendance forte dans mon travail, mais ensuite – et on en revient à ce moment de rupture dont je parle plus haut – la question devient plutôt, « comment faire avec » ici et maintenant, dans les conditions qui nous sont données, imposées ou proposées (et non continuer à dire et redire que ça craint)… Il a donc fallu laisser de l’espace aux possibles, aux autres aussi… laisser de l’espace à l’usage… aux points de suspension… (ces questions à emporter dont je parle plus haut par exemple). Depuis We Are L’Europe (2009), cette déconstruction n’apparaît plus. Idem pour les prélèvements bruts (de paroles) que je rapporte effectivement dans une campagne d’affichage comme celle de la Biennale de Rennes en 2008, dans des documentaires fictions radio comme celui que nous réalisons en 1997 avec Vincent Labaume (La Vie qui va avec, France Inter 1997) et où nous mixons des paroles rapportées sur des expériences et pratiques de vie avec la maison individuelle, la voiture, l’alimentation, les animaux, les plantes vertes avec des paroles prélevées dans les représentations-projections publicitaires ou cinématographiques, les chansons, les reportages et bulletins d’informations, etc. J’ai retravaillé cette dimension une fois dans un film « documentaire de création », Call Me Dominik, film (qui je ne sais pas s’il sortira un jour en salles dans sa forme finalisée comme il en fut question à un moment donné) où je laisse parler de leur vie, de leurs rêves si elles en ont encore, les personnes travaillant dans des centres d’appel en France et au Maroc. Mais hormis ce film, là non plus je ne travaille plus cette dimension de la parole brute rapportée.

En fait, depuis la fin des années 2000, ce que j’essaye de travailler a plus à voir avec une esthétique du faire avec, une esthétique des possibles (ouvertures, appropriations, détournements à des fins d’émancipation, etc.). Comment on fait dans telle ou telle situation donnée pour vivre mieux la, les chose(s). Le tout, doublé – évidemment – de protocoles, de fictions (ou plutôt de reconstitution) de situations de mises à distance critiques des conditions et des logiques d’aliénation, des forces contraires de l’épanouissement possible on va dire. Par exemple, l’installation vidéo Ad Valorem Ratio (2015) – montrée pour la première fois au MAC VAL dans l’exposition « Chercher le garçon » – rejoue la manière dont les corps de cadres hommes et femmes se mouvant dans l’espace des bureaux, des couloirs d’entreprises et des salles de réunions, peuvent exercer, imposer, assouplir, jouer avec l’exercice du pouvoir. Cette double projection nous mettant face à une salle de travail ou de déplacement d’une entreprise où l’on voit évoluer un ou plusieurs cadres pendant qu’un autre écran sur le côté nous montre un hors champ, un « ce qui se passe ailleurs dans un autre endroit de l’entreprise pendant que… », tente par la manière dont elle dilate le temps de travail, d’insérer un temps de pause, ou plutôt de ralentissement du temps de production pour reprendre du temps à soi et pour soi (sur celui de l’entreprise). Le travail des quatre pistes sonores qui accompagnent la double projection amplifiant ou assourdissant certains bruits de bureaux, certaines rumeurs de paroles provenant des bureaux voisins, certains pas, certains rythmes de pas masculins ou féminins, des pas de décideurs ou décideuses, des pas d’exécutant(e)s, permet d’intérioriser cette appropriation, on va dire déformante, de l’expérience du temps de travail en entreprise. La possibilité de la sensualité et de la séduction entre deux temps de stress, de moments de production est également très présente dans cette installation. L’autre facette de cette proposition artistique étant l’usage de la métaphore des jouets « de petits garçons » (camions, tractopelles) et des attitudes de jeux de ces mêmes petits garçons transposés dans la vie professionnelle adulte où le rapport enfants maman vient troubler le rapport managers (hommes) N+1 femme… etc.


Ad Valorem Ratio, installation sonore et vidéo – 17 mn loop (Avec Emmanuelle Lafon, Emmanuelle Vérité et Pierric Plathier)

Si l’on prend l’exemple des dessins vectoriels (pensés pour la salle d’exposition ou l’affichage public), ceux-ci tentent de représenter des situations de vie, de travail où soudain, au milieu d’un moment où notre corps et notre concentration sont occupés par une occupation professionnelle ou une activité sociale, une phrase, un éclair de conscience viennent faire un trou dans la manière dont on vit habituellement ce moment en énonçant (conscientisant ?) une pensée philosophique critique (de base :), une pensée qui permettrait de vivre autrement ce moment, ou de le mettre à une place qui permette d’ouvrir d’autres places, d’autres rapports au monde auquel soit l’on n’avait jamais pensé, soit qu’on avait jamais osé envisager, etc. Ce travail qu’on pourrait appeler du trou critique dans un moment professionnel ou social (ou plus intime) est très présent dans ce que j’essaye de fabriquer actuellement.
Dans mes récentes séries de photographies (notamment Less Men is More – Le protocole de Pierric – 2016), la possibilité de se construire un corps moins projeté par les logiques et les besoins de l’entreprise, un corps plus « approprié » quand bien même il est en complet noir ou en veste de tailleur est également très présent. Ou encore ce mélange d’espoir et d’inquiétude d’une mère cadre voyant sa petite fille fascinée par les tours de verre de la Défense dans la série de photos Don’t tell me she… (the Child and the Towers), 2017 où l’espoir d’une émancipation (la petite fille plus intéressée par les tours de verre d’un quartier d’affaires que les tours d’un château de Princesse) laisse progressivement apparaître sur les traits du visage de la mère la peur d’une nouvelle forme de soumission à d’autres logiques.


Less Men is More (Le Protocole de Pierric) – MAC/VAL 2016

FT. Tu évoques parfaitement l’évolution concrète de tes pratiques, mais avec un certain refus du théorique… Moderne / antimoderne : ces concepts te paraissent-ils pertinents pour rendre compte de l’évolution de ton travail ?

JCM. Je crois surtout à la dimension d’historicité, c’est-à-dire à ce qui peut constituer un enjeu ici et maintenant. En fait, l’histoire et la succession, l’enchaînement logique ou non, des pratiques, des écoles, etc. je m’en fous totalement… dans la mesure où je suis fermement convaincu qu’une démarche artistique (littéraire, poétique or whatever) se mesure à sa pertinence au moment où elle essaye de s’énoncer et dans les conditions (historiques) de son énonciation, dans son rapport aux questions, aux objets (et à leur pertinence) et non par rapport à une histoire de l’art et de la littérature. Donc, le rapport anciens/modernes… I don’t know… ça ne me parle pas du tout. Tout comme la croyance dans un art intemporel et universel, relève me semble-t-il de la plus grande naïveté ou de la volonté gentiment réactionnaire de conserver le même ordre du monde, toujours, croire que les questions sont toujours les mêmes (au-delà des grandes questions de la mort et du sens de nos existences)… Ce rapport maladif au « grand art », aux « grands textes », c’est non seulement faire l’économie de la difficile question du qu’est-ce qui peut constituer un enjeu littéraire et esthétique aujourd’hui en rêvant de représentations de mondes et de manières d’être qui ne sont plus, qui n’existent plus que dans les mémoires (nostalgiques), mais c’est surtout manquer totalement l’époque, c’est refuser de voir que les conditions d’expérience du monde ne cessent de changer et qu’il faut à chaque fois chercher des formes et des outils ad hoc pour les appréhender… Pour prendre un exemple très simple ; m’intéresse plus ce que sont en train de produire dans ma conscience la modification de nos rapports aux animaux ou la prise en compte de ce que signifie être un homme cis blanc que ce que mon prochain opus pourrait apporter de plus par rapport à la poésie ou à la littéraire contemporaine. J’aime bien le bricolage et la technique, mais pour moi ce ne sont que des moyens pour… pas des fins.


Ad valorem Ratio

FT. Dans tes fictions, ton texte avait du corps – comme l’on dit d’un vin ! – grâce à la performance de l’écrivain. De tes performances et autres créations, quelle(s) fiction(s) se dégagent-elles ? Quelle pensée critique ?

JCM. Des performances, si on s’en tient à la définition, disons historique (celle du début des années 70 dans le champ des arts dits « visuels », avec les figures également historiques comme Marina Abramović, Chris Burden, Vito Acconci (cf. photo à gauche), Barbara Smith, Michel Journiac, etc.), il s’agit d’une forme basée sur la présence face ou avec un public qui ne se produit qu’une seule fois et qui se joue souvent sur le mode de l’improvisation… Donc, sauf à prendre l’aventure fictionnelle de Jean de La Ciotat dans l’espace réel (et l’imaginaire tout aussi réel) du cyclosport français et européen, je n’ai jamais fait de performances. En revanche, oui j’ai fait quelques solos ou duos écrits et joués avec ma propre voix préenregistrée ou exceptionnellement avec un partenaire (Pascal Sangla ou Yves Pagès)… Mais ces prestations scéniques sont rares et ce sont plutôt des minis spectacles où je chante aussi parfois… Bref, des plages de détente et d’émotion dans ma trajectoire, pas plus… Je ne mets donc pas cette partie de mon travail au même niveau que le reste. Seules les « performances » de mon corps de fiction, Jean de La Ciotat peuvent-être placées au niveau des propositions que je revendique comme faisant pleinement partie intégrante de mon travail. À l’origine, la reprise de la pratique cycliste de manière ludique et littéraire était une tentative de mise en crise de ce en quoi je croyais en tant qu’auteur dans les années 90 par une pratique critique en actes, physique et opérant dans un espace et une communauté non artistique, une communauté de pratique de loisir très éloignée des questionnements qui m’animaient en tant qu’écrivain. La première mise en crise était celle d’une croyance qui m’occupait beaucoup dans les années 90, celle qui considère qu’il n’y a plus d’expériences possibles en dehors des expériences de pensée, que le corps s’est déporté du côté de ses représentations spectaculaires… Mais quand vous êtes à la limite de la rupture avec une nuée de moucherons dans la gueule sur les derniers kilomètres du troisième col à plus de 2000 mètres d’altitude sur une pente à plus de 12 % de dénivelé dans une épreuve de 200 km avec la menace d’être repris par la voiture balais, c’est clair que le retour du corps dans votre vie, vous le prenez en pleine tronche. Plus sérieusement, toute cette aventure avait aussi à voir avec l’exploration d’une pratique et des imaginaires qui s’y agglomèrent dans un moment où la réalisation de soi et l’épanouissement dans le travail salarié sont désormais souvent perçus comme une fiction dans laquelle peu de personnes marchent, l’investissement se faisant alors ailleurs, notamment dans des pratiques de loisir.

Mais pour répondre plus précisément à ta question concernant la ou les fiction(s) qui se dégage(nt), il me semble qu’aujourd’hui l’un des enjeux d’un travail artistique, littéraire, cinématographique, whatever, est de travailler contre les fictions dont nous sommes saturés : fictions politiques, religieuses, idéologiques, collectives ou conçues à l’échelle de nos habitudes de vie ou de consommation, etc. Il s’agit donc surtout de ne pas produire une fiction de plus ou même de « contre-fiction » ! Dans le cours de notre entretien, je crois que j’ai trouvé, ou plutôt retrouvé le terme qui me convient le mieux… « retrouver » car je l’avais déjà employé quand j’avais réécrit une partie de La Société du Spectacle de Guy Debord dans La Leçon de Stains, le petit livre qui accompagnait l’exposition de l’installation The Third Memory de Pierre Huyghe en 2000 au Centre Georges Pompidou à Paris et à la Renaissance Society à Chicago, ce mot c’était « reconstitution », comme je parle plus haut de « reconstitution de situations ». Dire ici au passage que la fréquentation de Pierre Huyghe [2] et de son travail dans ces mêmes années est un moment très stimulant dans ma démarche et mon rapport à certains protocoles d’expérience du monde que lui travaille alors à merveille, avec une liberté que je ne me donne pas encore pleinement à l’époque. D’ailleurs dans The Third Memory, tout l’enjeu du travail proposé par Pierre à John Wojtowicz – l’auteur du premier casse médiatisé et suivi en direct à la télévision – dont s’était inspiré Sidney Lumet pour réaliser son Après-midi de chien, était de reconstituer une scène clé du film dans laquelle l’homme explique ses motivations que Sydney Lumet avait totalement occulté dans le film (John Wojtowicz avait fait ce casse pour que son compagnon d’alors puisse réaliser son rêve : se faire opérer pour changer de sexe). À l’époque du casse, des militants homosexuels étaient même venu soutenir John Wojtowicz, voyant en lui un porte-drapeau médiatique. En l’occurrence Pierre Huyghe lui offrait la possibilité de reconstituer la personne et une partie de son existence dont la fiction de Sydney Lumet (et le jeu de l’acteur jouant son rôle, Al Pacino) l’avait dépossédé. Donc là aussi, la fiction était plutôt la forme à combattre ! Aujourd’hui, la fiction – toutes les formes de fiction – sont des instruments d’aliénation auxquels il faut opposer des outils (d’émancipation) résolument autres.
Donc écrire, penser, imaginer, construire des formes, des moyens d’échapper à ce sempiternel besoin de fiction, de projection dans des croyances, des partitions, des projets, des trajectoires de vie qui nous dépossèdent de nos capacités à nous projeter ailleurs que dans des logiques servant des intérêts pensés à des échelles qui ne sont pas les nôtres et qui ne penchent en tout cas pas du côté de l’émancipation et de l’épanouissement, oui ! La fiction est certainement le pire ennemi de l’émancipation, de l’épanouissement, de la pensée de possibles autres que ce qui nous arrivent. On a besoin d’outils, pas de récits de sorties de soi (d’instruments de divertissement et de diversion), de fictions de prêt-à-vivre et penser sans passer par la case qu’est-ce qu’on peut faire ensemble, ici… qu’est-ce qui peut nous modifier dans nos croyances, dans ce qui continue de nous arriver, ce qui continue de faire en sorte que ce qui (nous) arrive est cet état du monde que nous combattons (les logiques de guerre ou de haines ; l’inégalité des sexes, les fonctions et les manières d’être genrées, etc.) ou qui se révèle soudain problématique (exploiter, tuer, manger les animaux)… Ce ne sont là que quelques exemples, mais ce sont là des enjeux d’être autrement plus signifiants que le confort (de la conservation de ce qui est) des fictions. Les pensées de l’amélioration, de la modification, de la possibilité d’autrement passent par des opérations de prise de conscience, de changements de paradigmes, de mises en crise de ce qui arrive, pas par des plages d’occupation du temps (libre) pour ne plus y penser (l’aliénation).

FT. Que cherchais-tu en reprenant le vélo avec la plume pour un diptyque sur les aventures de ton double, Jean de La Ciotat ? De ton point de vue, quelles interactions dynamiques perçois-tu entre écriture et performance, corps et plume, théorie et pratique, Moi et Autre ?

JCM. Certainement une réconciliation. Déjà d’un point de vue personnel et peu intéressant pour les lecteurs et lectrices (d’ailleurs ce point de vue n’apparaît que sous la forme de quelques détails dans les deux livres), c’est peut-être une mini – et très relative – réconciliation avec, disons, la part « sauvable » de mon père après sa mort, père avec qui je n’ai rien partagé ou ne voulais rien partager depuis l’âge de onze ans pour les raisons évoquées précédemment. Enfant, il avait été passionné par le Tour de France, ses mythes, ses coureurs de légendes… Ce rapport au mythe du Tour de France, nous le partagions. Aussi, autant il ne m’a pas soutenu dans mes études et mes choix de vie privés et professionnels qu’il méprisait, autant, adolescent il m’a accompagné et encouragé à pratiquer le cyclisme au niveau où je cherchais à le pratiquer. Mais c’est surtout une réconciliation avec ma part « non intellectuelle » qui est en jeu dans ces « aventures » de Jean de La Ciotat, cette part que j’avais délaissée au sortir du lycée pour vivre exclusivement dans une sphère sociale et professionnelle qui, pour le dire simplement, dénigre souvent ou ne considère pas du tout les pratiques de vie, les pratiques culturelles qui constituent le cadre de ce que vit et raconte Jean de La Ciotat. Au premier degré, c’était une façon de passer du côté de ou plutôt dans les posters qui ont décoré nos chambres d’adolescents… Au second degré, il y avait la volonté, à la fois de participer à une fiction collective (la vivre plutôt que l’écrire) et ensuite de la penser, de penser ce que cette participation modifiait. J’aimais aussi les ponts qui pouvaient se construire entre des imaginaires, des projets de vie aussi différents que ceux qui peuvent se croiser sur les routes un dimanche matin. Faire entrer Guy Debord aux côtés d’Antoine Blondin, écrire des devenirs-autres sur les routes du Tour de France, travailler la question de l’être-ici-et-maintenant-pleinement sur l’asphalte et de l’en-commun dans un moment de perdition sur des pentes très raides d’un col italien pour cause de fringale, c’était déjà quelque chose, mais aussi et peut-être surtout, avant de devenir un puis deux livres, ça a commencé à s’écrire sur un mode d’échanges collectifs sur des forums de discussion dédiés au cyclosport et au cyclisme (certains de ces échanges constituent des passages entiers du livre). Ce que j’écris ensuite dans Jean de La Ciotat confirme et Jean de La Ciotat, la légende c’est un peu la consignation (par écrit) de ces quatre années vécues en milieu cyclosportif, de ce que ce temps vécu différemment (à faire des milliers de kilomètres d’entraînement par an pour être capable d’arriver dans les délais à défaut d’être compétitif, à avoir une certaine hygiène alimentaire, à traverser la France et une partie de l’Italie, de l’Espagne ou de la Suisse pour aller finir souvent dans les profondeurs du classement, à aménager sa vie en fonction de ces « objectifs » relativement dérisoires en regard de ce qui m’animait dans ma vie d’écrivain, puis par la suite d’artiste). Mais la grande différence entre cette fiction à échelle 1/1 dans l’espace-temps « réel » et celles représentées, projetées et condensées dans les pages de l’espace littéraire, c’est effectivement d’abord une expérience de corps, et une tentative d’écrire des états de corps dans l’effort, des sensations… autres que celles que peut généralement nous offrir la littérature, plus tournée vers ce que ses auteur(e)s connaissent… donc des états de corps liés au sexe, au travail, à l’usage des drogues, à la déambulation, à la vie pratique mondaine, etc. En clair : le vélo et ce qui se joue dans le corps sur un vélo, c’est pas un sujet en littérature.

FT. Le corps comme support de pensée critique, c’est plus limité, non ? J’aime l’expression « trou critique »… N’y avait-il aucune trouée critique dans tes agencements répétitifs ?

JCM. Le « corps » qui a beaucoup occupé les écrivains mâles français (de Bataille à Sollers ou à Prigent) ne m’a jamais paru véritablement critique de quoi que ce soit de majeur. C’est un « standard » au sens d’un standard de Jazz qui a donné lieu à de belles compositions, mais pour la dimension critique je préfère l’usage véritablement critique qu’en ont fait des artistes dans le champ de la performance au début des années 70, notamment le corps féminin objectivé et assigné à résidence par le « male gaze » pendant des siècles d’histoire de l’art et de la littérature non émancipés. Là, le corps devient un espace, une forme, un organisme potentiellement et politiquement support d’une critique des plus pertinentes. Mais pour mon modeste Jean de La Ciotat, non, évidemment. Le corps est juste un médium (entre le réel et la conscience écrivante) et une forme d’expérience : celle qui consiste à repousser les limites de ce même corps et surtout les limites mentales. Il s’agissait pour moi de transcrire des expériences de corps et de mental, de raconter ce qu’elles modifient en nous, des expériences de corps et de mental que seul le sport pratiqué à une certaine intensité peut procurer. Nulle visée ou prétention critique ici ; simplement un médium ou un support au sens artistique du terme… l’interface entre un contexte et une conscience qui me manquait pour raconter « ça ». C’était aussi une façon de vivre aux côtés d’am(i)es rencontré(e)s sur les routes pendant quatre années. J’ai vécu de formidables moments, parfois très intenses sur les épreuves. Évidemment, au départ, penser qu’on va éprouver un grand bonheur dans une Pasta Party d’après course, c’est sûr que c’est pas gagné quand on est plus habitué aux dîners d’après vernissages. 🙂

FT. Même si tu ne te sens pas concerné au premier chef, quel regard portes-tu sur l’espace contemporain de la performance ?

JCM. Encore une fois, ma fréquentation du champ de l’art dit contemporain et mes rencontres avec des artistes majeurs de la scène nord-américaine du début des années 70 font que je n’arrive pas à nommer « performance » ce que je vois nommé comme « performance » sur la scène littéraire contemporaine, mais disons que j’ai pu prendre et prends encore un immense plaisir à écouter Noémi Lefebvre, Anne-James Chaton, Louise Desbrusses, Antoine Boute, Jean-Pierre Ostende, Emmanuel Adely, Thibault Croisy, Yves Pagès ou tout dernièrement Yoann Thommerel – dont j’ai découvert le travail à Nantes dans le cadre du festival MidiMinuitPoésie #18 – lire à voix haute des textes adaptés ou conçus spécifiquement pour l’exercice… peut-être parce qu’elles et ils nous disent à voix haute quelque chose sur certaines caractéristiques, certains aspects de notre aujourd’hui de manière drôle, avec une pertinence et une distance critiques qui « me parlent » et que je ne sais pas ou plus porter moi-même de manière aussi forte.

FT. Jean-Charles, et maintenant ? Des projets, des intuitions sur le devenir de ton travail en relation avec le devenir de notre monde ?

JCM. Ouais, mon producteur et moi attendons que les hautes instances du cinéma français acceptent de déplacer légèrement leur regard et leurs attentes quant à ce que doit être un film d’auteur(e) et nous donnent enfin une chance pour que je puisse tourner mon projet de long métrage Le verre et le sable (une sorte de comédie d’anticipation portée – entre autres – par deux petites filles qui tentent de faire ce que leurs prédécesseurs mâles n’ont jamais voulu, pu ou su faire… En attendant, je travaille sur Les personnes renouvelables (un film plus court avec Emmanuelle Lafont) ; Transition attentionnelle – Volet 1 L’enfouissement de la puissance (une exposition monographique au centre de la photographie de Genève), une installation vidéo pour « 100 artistes dans la ville » organisée par Nicolas Bourriaud à Montpellier. L’année théâtrale 2019 verra également la reformation de notre team avec Benoît Lambert pour une collaboration sur l’écriture et la mise en scène de How Deep is Your Usage de l’Art ?… Et puisqu’on en est au stade des confidences, cher Fabrice, disons que mon éditeur va peut-être (ten years after) pouvoir ouvrir sa boîte de réception avec des sortes de phrases assez courtes, isolées et posées sur et entre beaucoup d’espaces blancs, à assembler dans un livre…


Ad Valorem Ratio (vue d’installation) – 2017. Casino Luxembourg / Forum d’art contemporain

[1] « L’Å“uvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée », in Écrits français, Bibliothèque des idées, Gallimard, p. 143.

[2] Jean-Charles Massera avec Pierre Huyghe sur le tournage de The Third Memory dans les studios de Stains en 2000. © Christine Van Assche (Alors commissaire de l’exposition au Centre Georges Pompidou).

18 novembre 2018

[News] News du dimanche

Vos RV pour terminer novembre en beauté : Cabaud & Favre, Espitallier, Emmanuèle Jawad et les éditions Lanskine, lancement d’une nouvelle collection aux éditions Vanloo, « Poésie et musique »…

â–º mercredi 21 novembre 2018 à 18h30, Jean-Baptiste Cabaud & Claude Favre, Salle Kantor de l’ENS Lyon (15, parvis Descartes, sur l’avenue Jean Jaures – en face du 249).

â–º

â–º

â–º Jeudi 29 novembre, 20h, théâtre Jean-Vilar, Vitry/Seine : Jean-Michel Espitallier, « She Was Dancing » (chorégraphie Valeria Giuga).

► Vendredi 30 novembre à 19H, Maison de la poésie Paris, « POÉSIE & MUSIQUE » : DOMINIQUE QUÉLEN, PHILIPPE BECK, LAURENT COLOMB, AURÉLIEN DUMONT, ARIELLE BECK & LUCAS BELKHIRI. Rencontre animée par Laure Gauthier & Sébastien Rongier.

Tarif : 10 € / adhérent : 5 €

Comment renouer les liens distendus entre poètes et compositeurs de musique écrite afin d’inventer de nouvelles voies de réflexion et de collaboration ?
La soirée donne la parole à trois poètes et un compositeur qui proposent de nouvelles façons de faire dialoguer poésie et musique contemporaines et repensent la question du lyrisme ou encore de la voix. Lectures, performance et musique sont au programme de cette soirée qui sera suivie d’une discussion.

15 novembre 2018

[Livre – News] Emmanuèle Jawad, [Carnets de murs], par Fabrice Thumerel

Après Faire le mur (2015) et En vigilance extérieure (2017), voici le dernier volet de la trilogie géopoétique publié aux mêmes éditions Lanskine, que l’auteure présentait ainsi en proposant un extrait : « Il y est donc questions des frontières, des murs, des contrôles et de la question du rapport texte/image photographique. Ce répertoire de photographies blanches a été écrit à partir de photographies (quasi blanches) de Bruno Boudjelal ».

► Emmanuèle Jawad, [Carnets de murs], éditions Lanskine, octobre 2018, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-70-0.

► Rencontres avec Emmanuèle JAWAD :
* vendredi 16 novembre au salon de L’Autre livre, 19h à 20h stand C29 des éditions Lanskine (Halle des Blancs-Manteaux : 48, rue Vieille-du-Temple 75 004).

* Lecture à la Librairie Texture le vendredi 23 novembre à 19h (94, avenue Jean Jaurès 75019 Paris).

« La nation n’est pas un titre de propriété,
c’est un ensemble de réfugiés déjà là« 
(Frédéric Leichter-Flack, Libération, 12/2015).

Il y a eu Sabra et Chatila, il y a aujourd’hui Ceuta et Melilla – clôtures sur lesquelles, depuis une vingtaine d’années, viennent se heurter des dizaines de milliers de migrants, ces nouvelles figures de l’Exclusion (trois dizaines depuis le début de l’année). Pour être moins visible que d’autres événements tragiques de l’Histoire, la situation dans cette zone de démarcation entre le continent africain et le mirage européen est toutefois innommable (les nombreuses victimes trouvent parfois un écho dans l’actualité occidentale)…

La mondialisation : passage des flux capitalistes / barrage aux flux migratoires. La société des flux sait se faire société de contrôle : « il est interdit de sortir il est interdit d’entrer une logique unilatérale sécuritaire et renforcée de nouveaux murs » (p. 15). Cette folie « muraliste » qui s’inscrit en droite ligne d’un réflexe sécuritaire vieux comme le monde est mondialement partagée : « 1998 Ceuta Mellila Espagne / Maroc 1953 Corée du Sud / Corée du Nord 248 km 1974 République Turque de Chypre du nord / République de Chypre 1975 Afrique du Sud / Mozambique 120 km 1991 Koweït / Irak 193 km 1999 Ouzbékistan / Kirghizistan 870 km 2001 Turkménistan / Ouzbékistan 1700 km Ouzbékistan / Afghanistan 209 km Israël / Territoires occupés 700 km 2004 Inde / Cachemire 550 km »… Cette énumération va, au fil des pages des Carnets, atteindre 26 références, pour quelque 15 000 km de murs.
Comme de bien entendu, pas plus que les autres, la Patrie-des-Droits-de-l’Homme n’a pas vocation à accueillir toute-la-Misère-du-Monde. L’hospitalité, c’est bon pour les humbles.

Contre un tel dispositif politique, un dispositif poétique efficace : dans cet Agencement Répétitif Neutralisant (ARN) constitué de télescopages singuliers, les effets de neutralisation sont liés à une écriture insidieusement objective, savoir à la façon dont les perceptions sont rendues dans leur immédiateté avec une froide objectivité qui fait songer aux objectivistes américains.

4 mars 2018

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de mars, RV avec deux festivals importants, EXPOÉSIE + "Camouflages" (organisé par Pan! à Limoges)… Mais tout d’abord, l’agenda printanier de Christian Prigent… Mais aussi : Mathieu Brosseau, Sandra Moussempès, François Rannou…

AGENDA printanier de Christian PRIGENT

â–º À lire, de Christian PRIGENT : "Sonnets Les Mâtines", revue Catastrophes ; "La Poésie sur place" (entretien avec Olivier Penot-Lacassagne), dans Olivier Penot-Lacassagne & Gaëlle Théval dir., Poésie & performance, éditions Cécile Defaut, février 2018, p. 175-187.

â–º A Dunkerque : le dimanche 18 mars, à 15 h, à lmoussema Halle aux Sucres, route du Quai Freycinet, Dunkerque (03 28 64 60 63). Lecture, avec Vanda Benes. Dans le cadre des « Dimanches des Arts Urbains ». www.halleauxsucres.fr  

â–º A Strasbourg : le vendredi 23 mars, à 17 h, à la librairie Kleber, 1, rue des Francs-Bourgeois, Strasbourg. Autour de Chino aime le sport (P.O.L, 2017). Lecture et discussion. Avec Vanda Benes. Dans le cadre du festival POEMA (03 83 25 26 45, cieescalier@free.fr)

â–º A Paris : le samedi 24 mars, à 17 h, à la bibliothèque universitaire Sainte-Barbe, 4 rue Vallette, 75005-Paris (01 56 81 76 00.) Lecture et discussion. Avec Vanda Benes. Dans le cadre de « La Poésie au corps ». Réservations : bsb-invit@liste.univ-paris3.fr

â–º A Binic : le samedi 31 mars et le dimanche 1er avril, au Festival « Les Escales », 2 Quai de Courcy, 22520-Binic (secretariatdesescales@gmail.com). Signature, lecture, discussion.

â–º A Paris : le samedi 07 avril, à 18 h, à la Maison de la Poésie de Paris, 157 Rue Saint-Martin, 75003 Paris (01 44 54 53 00). Autour de Christian Prigent, Trou(v)er sa langue, actes du colloque de Cerisy « Christian Prigent ». Table ronde avec Alain Frontier, Bénédicte Gorrillot, Christophe Kantcheff, Fabrice Thumerel. Lectures avec Vanda Benes et Charles Pennequin. Réservation : www.maisondelapoesieparis.com

 

â–º A Caen : le samedi 14 avril à 17 h, à l’Artothèque, Palais Ducal, Impasse Duc Rollon, 14000-Caen (02 31 85 69 73). Lecture et discussion. Avec Vanda Benes.

Libr-événements

â–º Du 7 au 24 mars 2018, 17e Festival EXPOÉSIE à Périgueux, dont vous trouverez ci-dessous l’essentiel du programme. Pour plus d’infos : ici.

07/03/2018
11 h 30
Lecture de Tita Reut
Librairie les Ruelles, Périgueux
07/03/2018
14 h 00
Cinéma jeune public : « Paul Éluard – 13 films-poèmes »
Cap Cinéma, Périgueux
07/03/2018
18 h 30
Conférence d’Emmanuèle Jawad + documentaire de Laurence Garret
Médiathèque de Trélissac, Trélissac
08/03/2018
12 h 30
« Jeudi du Musée » : rencontre avec Joël Ducorroy,
Musée d’art et d’archéologie du Périgord, Périgueux
08/03/2018
18 h 00
Vernissage de Carole Lataste + performance
Galerie L’App’Art, Périgueux
08/03/2018
19 h 00
Vernissage de Fred Lagarde + expo « créations poético-plastiques »
Centre culturel de la Visitation, Périgueux
08/03/2018
20 h 00
Soirée de créations poético-gastronomiques
Préfecture de la Dordogne, Périgueux
09/03/2018
10 h 00
« Cinexpoésie »
Lycée Jay de Beaufort, Périgueux
09/03/2018
14 h 00 – 19 h 30
Salon des Revues et des petits Éditeurs de Création + performances et animations
Musée d’art et d’archéologie du Périgord, Périgueux
10/03/2018
11 h 00 – 18 h 00
Salon des Revues et des petits Éditeurs de Création + performances et animations
Musée d’art et d’archéologie du Périgord, Périgueux
10/03/2018
19 h 30
« Bouche à oreille », cabaret de poésie gourmande
Guinguette de Barnabé, Boulazac
13/03/2018
20 h 00
« Paterson », film de Jim Jarmusch
Cap Cinéma, Périgueux
14/03/2018
17 h 30
Remise des prix Expoésie Jeunesse + lecture + vernissage
Médiathèque Pierre Fanlac, Périgueux
15/03/2018
19 h 00
« Noir », d’après Christophe Tarkos, par Flore Audebeau et David Chiesa
Galerie verbale Le Paradis, Périgueux
16/03/2018
16 h 30
Dédicace de Jean-Pierre Bobillot
Libraire la Mandragore, Périgueux
16/03/2018
18 h 30
Film : Bernard Heidsieck, la poésie en action
L’Arche, Périgueux
16/03/2018
21 h 00
Concert de Forever Pavot
Le Sans Réserve, Périgueux
17/03/2018
10 h 00
Rencontre avec Véronique Vassiliou
Château des Izards, Coulounieix-Chamiers
17/03/2018
14 h 00
« Poésie ville secrète »
Couloir de bus face à la Tour Mataguerre, Périgueux
17/03/2018
16 h 45
« Le journal du brise-lames » + vernissage de Hey!
Espace culturel François Miterrand, Périgueux

â–º Jeudi 8 mars à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012 Paris) : rencontre avec Mathieu Brosseau pour son dernier livre, CHAOS.

â–º Du 9 au 31 mars à Limoges : Camouflages

â–º Dimanche 18 mars à 16H : lecture de Sandra Moussempès, organisée par la Kunsthalle Centre d’art contemporain de Mulhouse. Réservations : 03 69 77 66 47. La Fonderie | 16 rue de la Fonderie – Mulhouse

â–º Samedi 24 mars, 17H, à l’occasion de la sortie du prochain livre de François Rannou, La Pierre à trois visages (d’Irlande), RV à L’Anachronique :

8 février 2018

[Chronique] Emmanuèle Jawad, Anecdotes et statut du poète

Le poète insupportable rassemble 24 anecdotes prélevées dans le milieu poétique. Elles en mettent ainsi en évidence certains caractères propres, ouvrant, par ce répertoire, à la réflexion critique et à une perspective théorique. Christophe Hanna, dans une préface éclairante intitulée Logique de l’anecdote, définit notamment l’anecdote sous l’angle d’un « rituel de reconnaissance ». Il relève la rigueur de la démarche de Cyrille Martinez dans son travail (« faits auxquels il a lui-même assisté ou dont il a été un des protagonistes »). Une première version de ce texte a été publiée en 2016 (éditions D-Fiction). Si la circulation des anecdotes permet une « reconnaissance entre pairs », les procédés mis en place dans le traitement poétique des anecdotes et les opérations effectuées sur le matériau même des anecdotes renvoient à des pratiques et des processus de littérarisation (ainsi procédé d’anonymation). On notera la présence d’une des anecdotes (« erreur sur la biographie »), d’un livre à l’autre, celle-ci faisant poème dans le dernier livre également de Patrick Beurard-Valdoye (Le vocaluscrit section Le métier de poète). La mise en circulation des anecdotes s’opère ainsi en marge des lectures publiques jusqu’aux livres eux-mêmes de façon transversale. Plusieurs publications récentes ouvrent à une dimension réflexive et critique du milieu poétique, dans des approches néanmoins très différentes : analyse des rapports de la culture, d’un milieu poétique en particulier avec les lieux de pouvoir et un système de domination, dans un rapport de classes (La domestication de l’art de Laurent Cauwet), critique acerbe des conditions matérielles dans les manifestations poétiques et lectures publiques (Le vocaluscrit dans sa seconde section). Dans La domestication de l’art, la culture, en tant qu’entreprise, se trouve redéfinie prioritairement sous l’angle de la coercition. Le questionnement concernant le statut du poète traverse les livres et l’actualité d’un milieu poétique. L’approche sociale et politique rejoint les préoccupations et les enjeux d’une reconnaissance.

â–º Cyrille Martinez, Le Poète insupportable et autres anecdotes, préface de Christophe Hanna, éditions Questions théoriques, décembre 2017, 128 pages, 8 €.

â–º Patrick Beurard-Valdoye, Le Vocaluscrit, éditions Lanskine, automne 2017, 102 pages, 14 €.

â–º Laurent Cauwet, La Domestication de l’art. Politique et mécénat, La Fabrique éditions, automne 2017, 168 pages, 12 €.

21 janvier 2018

[Livres] Libr-kaléidoscope (2), par Fabrice Thumerel

Le principe du Libr-kaléidoscope : revenir de façon essentielle sur des livres importants parus dans les quinze derniers mois mais qu’on n’a pu présenter jusqu’ici… Ce soir, on appréciera les écritures critiques de Véronique Bergen, Béatrice Brérot, Laure Gauthier, Emmanuèle Jawad ; Vincent Tholomé / Xavier Dubois… [Libr-kaléisdoscope 1]

â–º Véronique BERGEN, Jamais, éditions Tinbad, automne 2017, 124 pages, 16 €.

Jamais est constitué d’une heure de logorrhée qui s’achève ainsi : « Le seul vocable que je tiendrai en réserve et calerai entre mes joues, c’est "jamais" »… Jamais ne s’arrête la narratrice, qui, d’emblée, s’inscrit dans le sillage de Beckett : dépeupleuse, cette polyglotte dont le prénom est révélateur (« "Sarah" et "ça rate" sont logés à la même enseigne ») laisse débonder un discours marqué par les déraillements isotopiques et les télescopages. Entre cette folle de mère enfermée entre les murs de l’hôpital et une fille maniaque du Verbe vogue la galère d’un babil solipsiste qui nous emporte sans que jamais l’on puisse résister.

â–º Béatrice BRÉROT, splAtch !, Color Gang, Saint-Génis-des-Fontaines, été 2017, 48 pages, 20 €.

Voici, dans un superbe livre grand format aux couleurs vives, un agencement répétitif critique (ARC) qui explore avec fracas (splAtch !) et tout en glissements phonétiques et sémantiques les chutes et bévues de notre monde immondialisé. Tandis que nous tripaliumons, d’autres gèrent les flux et pratiquent "le terrorisme du flouze"… Ainsi sommes-nous emportés par la tempête TINA : "tina c’est l’argent roi pour les puissants de ce monde / tina c’est la production de richesses par les pauvres pour les riches /tina c’est un programme où la misère le chômage sont nécessaires"…

â–º Laure GAUTHIER, Kaspar de pierre, éditions La Lettre volée, 52 pages, 14 €.

Kaspar Hauser (vers 1812 – 1833), "l’enfant placard", enfant trouvé / "enfant troué", ne peut qu’intéresser la poésie : "Muré = sans expérience = cœur pur = verbe premier = poésie !"…
Kaspar Hauser, "l’enfant sans source et sans delta" : "Combien d’autopsies poétiquement menées, peau douce et œil pur ?"

Pour Kaspar Hauser, cette ballade musicale, cette magnifique "incantation sans liturgie" par un je/il (jl) "sans mots"… Un agencement répétitif névralgique (ARN) troué d’"abnormités de langage" lexicales et syntaxiques. Pour notre plus grande sidération !

â–º Emmanuèle JAWAD, En vigilance extérieure, Lanskine, automne 2016, 84 pages, 12 €.

Selon Emmanuèle Jawad, la poésie doit faire le mur… pour mieux voir – dans la mesure et la démesure… Depuis Faire le mur, précisément, et aussi Plans d’ensemble, volumes parus en 2015, elle allie poétique et politique : montages et télescopages dénoncent une société de flux qui n’est libérale que pour les capitaux ; pour les dominés et déclassés, ce ne sont que murs, barrières et frontières… Son écriture insidieusement objective est un dispositif poétique érigé contre un dispositif politique : "dispositif de filtre restrictif permis / de circulations reconduites de biens et / de personnes barrière sécuritaire barrière / électronique mur-béton barrière de sable / fossés d’eau sel obstacle barrière mur" (p. 36)…

â–º Vincent THOLOMÉ (textes et voix), Xavier DUBOIS (guitare) et Klervi BOURSEUL (guitare), KAAPSHLJMURSLIS, éditions Tétras Lyre, Liège, livre de 56 pages + CD, 14 €.

"+ + +  nous vivotons hallucinotons petites loupiotes petits fanaux dans le jour hallucinant jour et nuit perdus perdus dans nos rêves"…
Écriture sismographique, étrangeté électro-acoustique, bégaiements et babil enfantinesque se conjuguent dans cette descente en deça du bon-sens. Infantivité et animalité caractérisent ces "fictions déglinguées mi-tragiques et mi-comiques" dont le titre, censé être emprunté à la langue lettonne, est imprononçable : "KAAPSHLJMURSLIS signifie la sensation d’enfermement que l’on peut parfois ressentir dans les transports en commun bondés. Mot parfaitement approprié, à nos yeux, pour désigner notre travail en hôpital psychiatrique" (p. 6).

31 décembre 2017

[Livres] Libr-kaléidoscope (1), par Fabrice Thumerel

Le mieux, pour bien franchir le cap de 2018, est de lire/commander ces ouvrages incontournables parus depuis un an : La Poésie motléculaire de Jacques Sivan ; le numéro de NU(e) consacré à Jean-Claude Pinson ; le Dictionnaire de l’autobiographie.

 

â–º La Poésie motléculaire de Jacques Sivan, Al dante, 456 pages, 25 €. [Un inédit de Jacques Sivan vient d’être mis en ligne sur Remue.net]

Éditer un tel volume pour saluer une œuvre importante de ces trois dernières décennies (Jacques Sivan : 1955-2016) est tout à l’honneur des éditions Al dante, à nouveau pilotées par son fondateur Laurent Cauwet : de la belle ouvrage, pour les yeux comme pour les oreilles ! Mais nulle folie : ce ne sont point des œuvres complètes, mais un choix de textes parus en revues et/ou en volumes entre 1983 et 2016 (textes intégraux ou extraits : Album photos, Le Bazar de l’Hôtel de ville, Sadexpress, Similijake, Des vies sur deuil polaire, Alias Jacques Bonhomme, Pendant Smara…).

Les textes liminaires, signés Vannina Maestri, Emmanuèle Jawad, Jennifer K. Dick, Gaëlle Théval, Luigi Magno et Jean-Michel Espitallier, constituent une excellente ouverture sur la poétique de Jacques Sivan : l’écriture motléculaire ressortit à un art du montage, à une poésie du dispositif, au ready-made duchampien (G. Théval). Ni complètement phonétique, ni complètement glossolalique, c’est un idiolecte qui remet en question la lisibilité ambiante, se veut critique jusqu’à revêtir une dimension politique évidente, comme dans Le Bazar de l’Hôtel de ville. Des "blocs d’écritures" pour exprimer "des fragments de réalités" (V. Maestri) : c’est dire que cette écriture pose la question de la "difficile appréhension" du monde (cf. E. Jawad).

 

â–º NU(e), n° 61 : "Jean-Claude Pinson" (numéro coordonné par Laure Michel), automne 2016, 218 pages, 20 €.

Ce somptueux numéro de l’élégante revue NU(e), tout en papier glacé, est consacré à un poète-philosophe dont on gagnerait à (re)découvrir l’œuvre : Jean-Claude Pinson, celui-là même grâce auquel "nos vies sont poétiques" (Jean-Pierre Martin). Aux inédits de l’auteur et à l’entretien d’abord publié sur Libr-critique ("Jean-Claude Pinson : poéthiquement impur"), s’ajoutent les témoignages et réflexions de Jean-Pierre Martin, Pierre Bergounioux ("Mon camarade chinois"), Yoann Barbereau ("Le Petit Maquisard des pins") et d’Arnaud Buchs ("Une écriture pour la vie"). Tandis que Renée Ventresque retrace le long cheminement que constitue son "devenir-écrivain", James Sacré reparcourt l’œuvre, de J’habite ici (1990) à Alphabet cyrillique (2015), à la lumière d’un motif élémentaire pour qui entend habiter le monde en poète, la cabane. Michel Deguy met en regard la poéthique de Pinson et la poétique de Leopardi. Pour Philippe Forest, cette poéthique a le mérite, contre les postmodernes, de redonner toute son importance à la notion d’"expérience" ; Alexander Dickow étudie ce concept avec beaucoup de pertinence dans une étude fouillée ("Les Poéthiques de Jean-Claude Pinson"). Stéphane Bouquet explore les "géographies" de l’écrivain ; Michel Collot interroge son lyrisme ("Sentimental et naïf ?") – lequel fait l’objet de deux articles fort intéressants pour clore le volume : Michael Bischop, "Jean-Claude Pinson et les mots de la tribu" ; Laure Michel, "Un lyrisme free jazz".

 

â–º Dictionnaire de l’autobiographie. Écritures de soi de langue française, sous la direction de Françoise Simonet-Tenant, Honoré Champion, 848 pages, 65 €.

Cette somme élaborée par près de deux cents spécialistes n’est pas seulement un dictionnaire des auteurs et des œuvres de Christine de Pizan (1365-1429) à Chloé Delaume (née en 1973) : c’est aussi et surtout "un instrument de réflexion sur les écritures de soi, sur leurs formes, leurs fonctions, leur histoire, leur poétique, mais aussi sur le rapport des auteurs aux écritures de soi quand bien même ce rapport est redouté, dénié, refusé" (p. 9). On y trouve ainsi des synthèses par pays : Afrique centrale (et la problématique du "sujet postcolonial"), Europe centrale, histoire du genre en France par périodes, Maghreb, Moyen-Orient, Québec, Russie… Par thèmes plus ou moins attendus : aveu, avortement, camps, clandestinité, corps, deuil, éducation, érotisme, exil, famille, folie, guerre, handicap, homosexualité, identité, narcissisme, nom propre, rêves, secret, sincérité, suicide, vieillesse… Par formes et concepts : antiautobiographie, antimémoires, aphorisme, autofiction, autosociobiographie, BD, biographème, blog, confessions, CV, journaux intimes et extimes, fragment, liste, mémoires, roman autobiographique, témoignage (même sur Facebook)… Au jeu des oublis : exobiographie (René de Obaldia)…

19 novembre 2017

[News] News du dimanche

En cet avant-dernier dimanche de novembre, vos RV de la semaine : Emmanuèle Jawad et Tracie Morris à Paris ; Laurent de Sutter à Lille ; autour de Pierre-Yves Soucy à Paris ; Vincent Kaufmann et Gisèle Sapiro à la Maison de la poésie Paris ; le Festival des Non-Alignés à La Générale (Paris 11e)…

â–º A l’occasion de la parution Hard Korè, Poèmes de Tracie Morris aux éditions Joca Seria, et dans le cadre du colloque « Le corps du traducteur », Double Change et la Fondation des Etats-Unis vous invitent à une lecture de Emmanuèle Jawad &Tracie Morris : jeudi 23 novembre à 19h
Grand Salon de la Fondation des Etats-Unis
15 Boulevard Jourdan
75015 Paris
(RER Cité Universitaire / tram cité universitaire)

Entrée libre

Tracie Morris sera traduite en français par Abigail Lang, Vincent Broqua et les étudiants de Master de traduction littéraire de Paris Diderot

Emmanuèle Jawad sera traduite en anglais par Barbara Beck

La lecture est organisée par Double Change (www.doublechange.org) dans le cadre du colloque « Le corps du traducteur » (programme ci-dessous)

Tracie Morris lira également dans le cadre du festival MidiMinuitPoésie à Nantes, le 25 novembre 2017.

â–º Samedi 25 novembre : rencontres à Paris (15H-17H) et à Lille (17H30)

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â–º Samedi 25 novembre, Maison de la poésie Paris à 17H30 : Vincent Kaufmann et Gisèle Sapiro, Profession écrivain : ce que les médias font à la littérature

« Profession écrivain : ce que les médias font à la littérature »Dans son essai, Vincent Kaufmann développe une approche volontairement corrosive : si l’écrivain veut exister sur la scène littéraire, sommé de se conformer aux impératifs du spectacle, il doit accepter de comparaître devant les médias, d’avouer ce qu’il est, d’attester son authenticité. Or, ce choc culturel intervient au moment même où l’auteur se trouve « déprofessionnalisé » par l’émergence des réseaux sociaux et l’injonction qui lui est faite de se soumettre au jeu de l’interactivité. En contrepoint, la vaste enquête dirigée par Gisèle Sapiro et Cécile Rabot apporte une somme de renseignements sur les conditions d’exercice du métier d’écrivain aujourd’hui en France. Alors même que l’activité d’écrivain tend à se professionnaliser, les auteurs connaissent une précarisation. Pour subvenir à leurs besoins certains exercent un autre métier, d’autres multiplient les activités connexes : lectures, débats, résidences, ateliers… Ces activités impliquent des échanges avec d’autres médias, théâtre, cinéma, musique… Quel est le rôle de ces interactions dans le processus de reconnaissance littéraire ?

À lire – Vincent Kaufmann, Dernières nouvelles du spectacle – (Ce que les médias font à la littérature), Seuil 2017. Profession ? Ecrivain, sous la direction de Gisèle Sapiro et Cécile Rabot, CNRS éditions, 2017.

â–º Samedi 25 et dimanche 26 novembre : salon, discussions, débats, présentations, exposition, happening autour des pratiques artistiques non alignées.

  • La Générale, 14 avenue Parmentier 75011 Paris. A partir de 14h le samedi, jusqu’à 23h. Le dimanche de 10h à 21h.
  • Entrée libre
L’AN 0 du festival non-aligné(e)s [FNA] sous-titré Cellule(s) dormante(s), lève un coin du voile sur une partie immergée ou sous-exposée des pratiques symboliques contemporaines, pour autant qu’en effet, « seul peut se dire contemporain celui qui ne se laisse pas aveugler par les lumières du siècle et parvient à saisir en elles la part de l’ombre, leur sombre intimité et reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. »
Ergo, poursuit Giorgio Agamben, la « voie d’accès au présent a nécessairement la forme d’une archéologie » qui, détourne intempestivement « la lumière, hors de sa fonction d’illumination du présent, vers l’assignation de l’infini, de l’invisible, de l’inatteignable », comme Jean-Luc Marion en convient lui aussi.Le [FNA] prend acte de ce que les institutions (et le marché dont elles dépendent sous peine de mort désormais), sont respectivement l’arbre et son ombre qui cachent la forêt. Le festival inventorie donc, dans un lieu coopératif par excellence, des pratiques artistiques, symboliques ou savantes, minoritaires ou dissidentes qui, inscrites à la limite de la lisibilité institutionnelle et/ou de la solvabilité marchande, s’avèrent indifféremment :
alternatives (an)alphabètes anaparachroniques – autonomes – émancipatrices – expérimentales – (im)personnelles marginales – singulières, &c.Le [FNA] veut ainsi rendre possibles des :
 agencements – complicités – dé(con)structions – perruques – sabotages – rhizomes – solidarités – subversions – &c.
qui, inactuels, inédits & cosmopolites, s’étendent à perte de vue quelque part dans l’inachevé ou dans l’ineffectué…

Une proposition mise en scène
par Jean-Charles Agboton-Jumeau, critique d’art,
& Laurent Marissal, peintre.

Aucun texte alternatif disponible.

avec :

Carla Adra
Amicale franco-chinoise Echanges
et développement (AFCED)
Edith Azam
Alexandre Balcaen
Luc Bénazet
Hervé Binet
Laurent Buffet
Markus Butkereit
Benoit Casas
Laurent Cauwet
Sandrine-Malika Charlemagne
Guillaume Clermont
Melissa Correia
Davyctoire
Pierre Déléage
Alain Deneault
Christian Edziré Déquesnes
Damien Dion
Pierre-Olivier Dittmar
Pierre-Evariste Douaire
Bruno Elble
Anais Enjalbert
Epos257
Et n’est-ce* &/et
Emmanuel Ferrand
Jérome Fino & Antoine Rivière
Free Fermentology Foundation (FFF)
Steve Giasson
Jérôme Gontier
Grosso Modo
AC Hello
Cathy Heyden
Isidore Isou
January 5-31, 2009
Benjamin Jean
Laurent Lacotte
Liu Jin’an
Djamel Kokene
Clara Lecadet
antoine lefebvre éditions
Lefevre Jean Claude

les lemms
Sébastien Levassort
Patrice Loubier
Christophe Manon
Tom Marioni
André Marissal
Carole Marissal & David Foucaud
Richard Martel
Emo de Medeiros
Antoine Moreau
Laura Morsch-Kihn
Muscle
Olivier Nourisson
Aurélie Noury
Joseph Paris
Pierre Phillibert
François Potier
François Poyet
Anne Querrien
Claude Queyrel & Pascale Stauth
Hubert Renard
David Renault
Research and Destroy
Alexandre Rolla
Evan Roth
Roland Sabatier
Aurore Scotet
Zalia Sékai
Marie Sénat
Bagayogo Souleymane
karen elaine spencer
Jean-Marie Straub & Danièle Huillet
Myriam Suchet
Tai-Luc & C°
Tian Hua
Mathieu Tremblin
Vladimir Turner & OndÅ™ej Mladý
David Vasse
Vincent & Feria
Moo-Chew Wong
Benjamin Chaignon Zariel

(liste non exhaustive à ce jour…)

4 juin 2017

[Création] Emmanuèle Jawad, Poésie brutale (extrait des Carnets de murs)

En lien avec son dernier livre, En vigilance extérieure (Lanskine, 2017) – que nous présenterons bientôt -, Emmanuèle Jawad nous a donné cet extrait de ses Carnets de murs : "Ce travail en cours prolonge En vigilance extérieure paru il y a quelques mois chez Lanskine. Il y est donc questions des frontières, des murs, des contrôles et  de la question du rapport texte/image photographique. Ce répertoire de photographies blanches a été écrit à partir de photographies (quasi blanches) de Bruno Boudjelal".

à mesure des formes neuves l’endroit politique des écritures la question pose y aurait-il une distance où s’équivaut l’onde de choc initiale d’un point l’autre ligne d’un corps l’autre où la distance permet à mesure que les écritures rendent à distance égale toutes politiques y aurait-il qu’un point ligne ouvre à forme neuve ou qu’à mesure signale  comme neuf à mesure la table des auteurs un manifeste une contre-anthologie

la poésie brutale dure à mesure l’endroit des écritures plus politique

                            un plan fixe la durée au fur clair de l’ouverture l’image sonorisée un paysage sous hautes températures un désert la mer remonte les morts la distance à l’image mesure la distance du texte à l’image au texte remonte l’image sans un  paysage sans image les ajustements optiques règlent les écarts du texte une condensation visuelle un agencement de mesures les réglages écartent encore les distances ils ne sont pas là-bas ni ici

                            par la loi la mission de contrôle tous les flux par le mandat conféré par la loi le contrôle à l’entrée par des points non autorisés le contrôle de manière réglementée en des points autorisés la frontière est un demi-cercle 4 ports frontaliers terrestres on doit entrer par les points prévus il est interdit d’entrer irrégulièrement par des points non autorisés

                            la pâle empêche de se serrer contre car elle se rabat le système est anti-intrusion le contrôle s’effectue à l’entrée par des points non autorisés le contrôle s’effectue de manière réglementée en des points autorisés     

 

 

                répertoire de photographies blanches

 

 1.

 

1 écran d’où l’image rupture

 

 

: un brûlis blanc

 

 

des Harragas brûlent leurs papiers dans la zone intermédiaire

 

 

que tient pour défait on cherche le fond de l’image

 

 

La Harga = brûle des frontières

 

 

=

enfonce par excès très blanc (des paysages)

 

 

 

grille le Visa

 

 

               8. / 9.

 

une forme photographique  =  une situation sécuritaire il est impossible de filmer à l’arrêt on photographie en marchant on ne peut pas s’arrêter THE HARD WAY, THE ONLY WAY il faut marcher ne jamais s’arrêter un espace public compliqué la mer le désert : 2 barrières THE HARD WAY, THE ONLY WAY on voit du mastic sur l’embarcation la cartographie les tracés un carnet de route l’injonction des gardes côtes il faut s’arrêter il faut continuer à marcher il est impossible c’est flou le mouvement s’est décadré tout est blanc deux dispositifs *photographies au boitier **photographies au téléphone portable transférer le fuel photographier des captures de vidéos sur des territoires de transit transférer le fuel dans les bases 12 000 kilomètres 4 mois 132 jours les murs de ceuta et melilla les hélicoptères survolent loin la ville et répandent le parfum comme une pluie de parfum à Paris de là de Kaboul un parfum une pluie au matin chaque matin une croyance si fuel si parfum petit boitier petite caméra une lumière rouge à l’enregistrement le pouce dessus pour ne pas être repérés  remis sans moteur dans la mer Egée

16 mai 2017

[News] Libr-news

Les agendas sont bien remplis en ce mois de mai : RV à Nantes autour des éditions de l’Attente ; avec Aden Ellias pour son dernier roman ; avec Marie-José Mondzain à Aix-en-Provence ; à Bordeaux pour la soirée série Discrète / revue Muscle ; à Paris autour de Perec et pour la fameuse Nuit remue (#11 !)…

 

â–º Jeudi 18 mai 2017 à 19H30, Le Lieu unique à Nantes (Quai Ferdinand Favre) : les 25 ans de l’Attente, avec Juliette Mézenc et Stéphane Gantelet.

Nourris de la rencontre avec la littérature et la micro-édition américaine des années 90, Franck Pruja et Françoise Valéry fondent en 1992 les éditions de l’Attente. Attentifs à déverrouiller les a priori, voilà 25 ans qu’ils œuvrent à publier des livres à la limite de la poésie, de la philosophie, des écrits d’artistes, des essais, des traductions. Installée à Bordeaux, la maison produit avec grand soin divers formats (livres, livrets, plaquettes dépliantes, livres audio) traduisant la passion des éditeurs.

Entretien avec l’éditeur animé par Alain Girard-Daudon, suivi de Journal du brise-lames, jeu vidéo littéraire avec Juliette Mézenc (poète) et Stéphane Gantelet (sculpteur numérique)

Juliette Mézenc est une auteure en mouvement, son moteur étant à la fois son paysage, ses ressentis, ses vibrations, et aussi les ressorts qu’offre le numérique en matière de publication évolutive et d’écriture multi-média. L’écriture immersive de Juliette Mézenc s’apparente souvent à une géographie intime, un voyage à l’intérieur. Le lecteur visite, découvre, au fil des mots tantôt sautillants, flottants ou pointus et graves. Elle a publié aux éditions de l’Attente « Elles en chambre » (2014) et « Laissez-passer » (2016).
Stéphane Gantelet est un artiste qui explore la modélisation 3D. Ses réalisations sont souvent inspirées de motifs naturels, végétaux, organiques, et prennent corps dans des matériaux comme le papier, le bronze ou les résines, ou virtuellement dans ses réalisations numériques comme les jeux vidéos.

â–º Jeudi 18 mai à 20H, Librairie L’Éternel Retour (77, rue de Lamarck 75018 Paris) : rencontre avec Aden Ellias pour son roman Hyperrectangle.

Soirée cuboïde avec Albert Camus, alias Aden Ellias, l’auteur d’un roman qui parodie les procédés de l’"autofiction" : invention formelle et comédie sociale eu rendez-vous…

Plus d’infos : http://www.editions-mf.com/livres/hyperrectangle/

â–ºMardi 30 mai à 18H, Institut de l’image d’Aix-en-Provence : rencontre avec Marie-Josée Mondzain.

En 2015, Alphabetville, l’Ina Méditerranée et l’Institut de l’Image invitaient la philosophe Marie-José Mondzain à partager un temps de travail, fait de réflexions et d’échanges, autour du thème « L’image entre guerre et paix » : face au choc et aux questions que nous posèrent les premiers attentats de Paris en janvier de cette année-là, et qui furent suivis de plus terribles en novembre. Puis d’autres, en France, en Europe, dans le monde…

 

 

A l’occasion de la publication de son livre « Confiscation des mots, des images et du temps. Pour une autre radicalité » (Les liens qui libèrent, 2017), Marie-José Mondzain donnera une conférence, suivie de la projection du film L’anabase de Eric Baudelaire.

 

Nous vous remercions de votre attention et de bien vouloir informer votre public :

Le 30 mai à l’Institut de l’Image d’Aix-en-Provence

 

18h00

Conférence à partir de son livre Confiscation des mots, des images et du temps. Pour une autre radicalité, éditions Les liens qui libèrent, 2017

20h00

Projection de L’anabase de Eric Baudelaire

 

â–º Dimanche 21 mai, 14H-20H : La séance d’écoute #1 Georges Perec lit La Vie mode d’emploi.

 

Le 7 décembre 1977, Georges Perec (1936-1982) est venu lire au Centre Pompidou, avant publication, des extraits de La Vie mode d’emploi. Œuvre majeure dans l’histoire de la littérature, ce roman-puzzle qui se déroule dans un immeuble parisien et raconte les aventures de ses divers occupants, sera publié l’année suivante, en 1978, chez Hachette. Ce document exceptionnel est issu du fonds d’archives sonores du Centre Pompidou.

La durée de sa lecture est de 48 minutes.
Diffusion de l’archive sonore, en continu de 14h à 20h, dans Petite salle du Centre Pompidou, Forum -1

Contact : Aurélie Olivier / aurelie.olivier@centrepompidou.fr

 

â–º Dimanche 21 mai, 18H : soirée série Discrète / revue Muscle à Bordeaux.

â–º  La Nuit Remue #11, samedi 10 juin à 18h30,

Bibliothèque Marguerite Audoux, 10 rue Portefoin, Paris 75003 
Accès : Métro : Temple, République, Arts et Métiers  [
La Nuit remue 11 a été imaginée par Emmanuèle Jawad et Marie de Quatrebarbes, avec l’aide amicale de Mathieu Brosseau.]

Programme

18h30 Accueil du public

19h00 Premier round :

Stéphane Bouquet
Frédérique Iledefonse 
Emmanuel Laugier
Vannina Maestri
Jennifer k Dick
Franck Leibovici

20h00 - 20h30 Pause

 

20h30 Deuxième round :

Philippe Jaffeux
Emilie Notéris
Olivier Quintyn
Hortense Gauthier
Florence Pazzottu
Benoit Casas

21h30 Fin des réjouissances.

 

18 janvier 2017

[Entretien] À propos de Janis Joplin, entretien de Véronique Bergen avec Emmanuèle Jawad (2/2)

Suite à la chronique de Fabrice Thumerel sur Janis Joplin, voix noire sur fond blanc, voici l’entretien passionnant que Véronique Bergen a bien voulu accorder à Emmanuèle Jawad pour Libr-critique – et nous la remercions chaleureusement.

Emmanuèle Jawad : Janis Joplin est ton quatrième livre publié aux Editions Al Dante après Edie. La danse d’Icare (2013), Marilyn. Naissance année 0 (2014) et Le Cri de la poupée (2015). Un autre livre Gang blues ecchymoses sur des photographies de Sadie von Paris est prévu. Le choix thématique s’est opéré sur un personnage féminin comme dans les précédents livres, d’une icône également. Comment précisément ce choix d’un livre sur Janis Joplin s’est-il effectué et s’insère-t-il dans ton parcours d’écriture ?

Véronique Bergen : Mon élection d’un personnage vient de très loin. Certains personnages me fascinent, m’accompagnent depuis l’adolescence, d’autres surgissent au fil des années. Choc en miroir, phénomène d’échos entre eux et moi, appel, envoûtement. Ils frappent à ma porte comme si leur existence appelait leur mise en mots, en voix. Le mouvement de genèse est composite. La présence du personnage me taraude selon des coordonnées qui lui sont propres (Edie Sedgwick, Marilyn, Unica Zürn, Janis Joplin en ce qui concerne mes fictions publiées par Laurent Cauwet chez Al Dante, mais aussi Kaspar Hauser, Ulrike Meinhof, Louis II de Bavière…), je lui donne un abri langagier, je plonge dans un travail d’archivage. À partir de cette collecte de documents déjà orientée par la mise en forme que je vois se dessiner, je greffe ma création, mes inventions, j’opère une ventriloquie de l’époque à laquelle appartient le personnage, j’injecte des questions métaphysiques, des blocs de sensations, des rugissements poétiques, la sève d’une langue qui cherche de nouveaux espaces. Le personnage que je choisis est souvent féminin, mais pas exclusivement, parfois une icône, une anti-icône, mais ce n’est guère un parti pris. Je ne choisis pas ceux et celles qui me raptent. Un souci de leur rendre justice me poursuit, me guide. Dans mon parcours d’écriture, je pense que je vais bifurquer vers d’autres modalités de création fictionnelle. Ne plus faire fond sur un personnage donnant lieu à ce qu’on appelle la biofiction (même si je ne me reconnais pas dans cette dénomination ; toute création faisant éclater les catégories, subvertissant les genres, les codes de l’écrire). Dans mes deux dernières fictions inédites, une autre forme s’est imposée, qui ne congédie pas entièrement l’appui sur des êtres ayant existé mais le porte à ébullition sous d’autres guises. Cela se fera viscéralement, sans passer par une réflexion théorique dictant la modalité de l’écriture, laquelle réflexion édulcorerait le sentiment d’urgence, le largage des amarres.

Emmanuèle Jawad : La contre-culture est très présente dans tes livres. Dans Janis Joplin : « Et si je n’avais pas envie de quitter les sixties, de vivre dans une décennie qui enterra tout ce que les années soixante ont expérimenté ? La contre-culture commence à rentrer dans le rang (…) ». Peut-on dire que ton livre s’apparente autant à un texte sur une période historique – les années 60 – que sur un personnage, Janis Joplin ? Certains énoncés semblent relever quasi du documentaire, bien qu’il s’agisse d’une fiction. Quelle documentation est-elle nécessaire en amont de l’écriture ? Quels rapports fiction/ document ?

Véronique Bergen : Le questionnement de l’époque, ici en l’occurrence les Sixties, m’importe autant que la focalisation sur Janis. Comme Deleuze parle, en art, d’une conversion des perceptions (vécues, intimes) en percepts (impersonnels, non humains), des affections en affects, le personnage de Janis Joplin que je construis excède le référent « Janis » résumé par un ensemble de paramètres identitaires. La construction du personnage implique son devenir impersonnel au sens d’extra-personnel, l’érosion de la division entre agencement privé et agencement public, entre flux de désirs individuels et flux de désirs collectifs. Chez Proust, les personnages sont pris dans des paysages, dans une nébuleuse nominale, un fond géographique dont ils se décollent peu, bien qu’ils soient sondés dans les plis d’une psychologie aiguisée. C’est ce que Julien Gracq relève magnifiquement dans Proust considéré comme terminus en parlant de l’art proustien du bas-relief : « frappé que je suis, que j’ai toujours été, de l’écart minimum de densité et de relief qui sépare les personnages de son livre de la masse foisonnante vivante dont le livre est fait, et dont ils émergent tout juste. Ils sont comme des bas-reliefs de faible saillie, pris dans l’épaisseur, et qui se détacheraient à peine, non d’une paroi lisse, mais d’un grouillement déjà animé, comme celui des murs des temples hindous ». Merveille de la phrase gracquienne et de ses visions inouïes qui percent les couches cachées, captent le souffle de la création littéraire…

Exhumer Janis Joplin, sa formidable soif de vie, c’est exhumer les mouvements de contestation des Sixties, de libération sexuelle, socio-politique, esthétique, l’aventure du Flower Power, la sécession par rapport au système, le refus du consumérisme, le grand élan d’optimisme, le pari pour un autre vivre ensemble lancé par les hippies. S’est imposée à moi la nécessité d’établir, de réfléchir à un jeu de contrastes entre les promesses de liberté des Sixties et les nouvelles formes du biopouvoir mondial actuel, les nouveaux dispositifs répressifs qui, sous le signe de TINA (« There Is No Alternative », « il n’y a pas d’alternative » au capitalisme déchaîné, dévastateur des corps, des puissances de pensées, des écosystèmes, de la planète) signent la mort des utopies hippies et tendent de mettre à quia les mouvements alternatifs, les luttes, les propositions d’autres formes de société. Comme je le mentionne ci-dessus, le nouage entre documentation et fiction est placé sous le signe de la liberté : à partir d’une fidélité à la matière historique, aux faits, aux données biographiques, politiques, je lance mon imaginaire qui a peut-être besoin, pour ne pas s’hyperboliser, de se resserrer sur un ancrage précis, de se donner un périmètre. Le choix de partir d’Edie Sedgwick, Marilyn, Unica Zürn, Janis Joplin… me permet aussi un jeu quasi-borgésien de masques, de mixer, au sens musical du terme, des pans de mes sensations, de mes obsessions, de mes fêlures aux voix des personnages, de brouiller les frontières entre autofiction, biofiction, exofiction. D’illimiter le « je » (celui de Janis Joplin, de l’auteure…) par son évanouissement dans une matière langagière où il n’y a plus de propre.

Emmanuèle Jawad : Des sections intitulées « interludes », graphiquement marquées (en italique), s’insèrent dans le récit proposant une approche plus précise du contexte social, politique, historique dans lequel a vécu Janis Joplin. Quel est le statut précisément de ces différents interludes entrant dans la composition ? Comment la construction du livre s’est-elle effectuée ?

Véronique Bergen : La partition du livre s’est imposée d’emblée au niveau de sa construction : alterner les voix de Janis Joplin, la mise en fiction de sa vie, de ses rencontres, de ses espoirs, de ses dévastations, de son manque abyssal, de sa voix noire, de sa faim d’intensités vitales, de ses pulsions destructrices avec des interludes rompant la fiction, où montent les voix de la guerre du Vietnam, de l’héroïne, de Jim Morrison, des guitares électriques, des écrivains de la Beat Generation, des punks, des personnages des romans qui fascinaient Janis… Non pas à proprement parler un opéra rock, non pas une cathédrale psychédélique mais un agencement vocal qui soit comme la lanterne magique de La Recherche : proposant les facettes du cristal des Sixties, de la contre-culture, disposant une descente dans le monde des sensations, des lignes de faille (privées, publiques, cosmiques), une exploration de tous les funambulismes, des régions des excès où, l’air se raréfiant, la griserie déferle. Au niveau du contenu comme de la forme, je ne puis expérimenter que ce qui se déterritorialise, ce qui danse sur les crêtes, ce qui sort des rails, ce qui trace des lignes de fuite qui font fuir l’ordre aliénant, qui dynamitent le conformisme.

Emmanuèle Jawad : La voix de Janis Joplin est qualifiée de « militante, politique, aphrodisiaque, chamanique » (p. 87). Aussi dans l’avancement du livre « j’ai ouvert dans un monde d’hommes une place pour les femmes, une autre manière de chanter ». Pour faire lien avec notre précédent entretien (cycle « création et politique »), ce livre Janis Joplin couvre-t-il des enjeux politiques ? D’autre part, quels sont tes projets d’écriture ?

Véronique Bergen : L’acte d’écriture tel que je le pose et le vis est porteur d’un enjeu politique. Un enjeu de résistance, d’insistance des luttes comme le dit Dork Zabunyan, de contre-pouvoir, de sécrétion de lignes d’indiscipline, de transversalité, de lignes de fuite minant, à leur très modeste échelle, le Léviathan, le système broyant nos puissances de vie. Le geste est politique dans son désir d’opposer un contre-feu. Parmi mes projets d’écriture, un essai sur Horses de Patti Smith qui sortira dans la collection Discogonie des Éditions Densités. Au printemps 2017, je sors un essai sur Hélène Cixous, Hélène Cixous. La langue plus-que-vive aux Éd. Honoré Champion et un essai sur Visconti, Luchino Visconti. Les promesses du crépuscule aux Éditions Impressions nouvelles. J’espère que le livre Gang blues ecchymoses, composé de mes textes poétiques et des sidérantes photos de Sadie von Paris verra le jour également au printemps, je lance ici un appel à tous les amis, donateurs, aficionados de l’art de Sadie von Paris, de mes textes afin que le livre voie le jour…

Je suis plongée dans une fiction romanesque dont je préfère ne rien dire, viens de terminer un roman autour de la Renaissance italienne et j’entame un recueil poétique. Je vais peut-être peaufiner, revoir quelques romans inédits qui montent la garde dans mes tiroirs. Laisser aussi à jamais inédits bon nombre de fictions, de recueils de poèmes, de textes divers achevés. Ne pas les faire circuler dans un monde où l’excroissance des informations, leur médiatisation, leur publicité les égalise dans un « inférieur clapotis quelconque ». L’opération de soustraction par rapport à une époque dopée à la multiplication métastasique et frappée d’idiotie me requiert de plus en plus. Il est devenu de plus en plus difficile de croire en l’espace littéraire au sens d’accorder une valeur au geste de publier. Il y a une schize entre l’urgence de créer, d’écrire qui m’habite, qui ne fait qu’un avec mon existence, et le monde du dehors, l’espace public, l’échiquier de la production-consommation des biens (livres, etc.). Le geste de publier me paraît de plus en plus problématique. Au niveau de sa place. De ses puissances dans un monde régi par le non-esprit d’une centrifugeuse-broyeuse. Écume de surface, clapotis médiocre d’egos bouffis, miroirs de vanités, jeu de dupes, abdication et règne de la littérature-marketing, de la non-littérature produite par les histrions de service composent le visage dominant du présent. Mais je conserve aussi la confiance en une « littérature mineure », séditieuse, inventive, en des passeurs de créations sauvages, en des communautés de lecteurs, en des archipels d’écritures, d’éditeurs exploratoires, de pensées, de musiques, d’événements qui font barrage à la ruine. Je rêve de livres qui déferlent comme des forêts en marche. Au clan des capitaines de navires prenant un aquarium pour un océan, à côté des écrivains-Ulysse qui, se bouchant les oreilles de cire afin de ne pas entendre le chant des sirènes, ne prennent aucun risque esthétique, existentiel, il y a le clan frère de Boutès comme l’a écrit Pascal Quignard (dans Boutès), ceux qui plongent, sautent au milieu de flots, pour rejoindre les sirènes, sans jamais les domestiquer, laissant les filles-fleurs à leurs danses échevelées.

19 décembre 2016

[Livres] Libr-kaléidoscope de fin d’année (2)

En ce moment où ce n’est tout de même pas encore totalement has been d’offrir des livres, Libr-retour sur des œuvres remarquables que nous n’avons pas encore eu le temps, hélas, de recenser – ou que nous n’avons pu que signaler… Et comme ces deux dernières années ont été foisonnantes, nous vous offrons plusieurs livraisons d’invitations au voyage livresque (ordre chronologique). Voici la deuxième : lire la première.

â–º Emmanuèle JAWAD, Plans d’ensemble, PROPOS2ÉDITIONS, printemps 2015, 76 pages, 13 €, ISBN : 978-2-912144-95-9.

D’emblée, le texte affirme ce qu’il est : "l’épuisement d’un lieu par ajouts, superpositions de fragments". Le creuset textuel est agencement de plusieurs lieux (Berlin, Leipzig, Dresde, Prague), de photographies et de références filmiques (Jim Jarmusch, Alfred Hitchcock), de micro-récits autour de la figure centrale d’Anna… Hantés par Berlin Alexanderplatz et Anna Karénine, oscillant entre Histoire et histoires, les poèmes de 13 vers nous saisissent dans ce qu’il faut bien appeler leur fascinant objectivisme.

 

â–º David SILLANOLI, Courir après Ouma Kapal, Al dante, automne 2015, 216 pages, 17 €, ISBN : 978-2-84761-743-6.

Voici un livre que l’auteur a écrit comme il lit : à saute-moutons, en toute désinvolture. Un "roman d’aventure sf gothique et un peu gore" (p. 83) écrit depuis le monde des fantômes. Où l’on fait la connaissance de la Ferance, qui "joue un rôle important dans l’histoire mondiale post-régé par l’influence de sa culture et de ses valeurs démocratiques, racistes et gastronomiques" (35).

 

â–º Charles PENNEQUIN, Les Exozomes, P.O.L, mars 2016, 224 pages, 13 €, ISBN : 978-2-8180-3866-6.

"la poésie est une épingle à nourrice sur la bedaine de l’humanité" (70).

"le nouveau, c’est pas forcément du côté des forces de l’art, si l’art
sert au pouvoir et aux politiques. si l’art est une façon d’écraser l’autre" (201).

Quoi de neuneuf du côté des zumins ? Il y a de l’autre dans les autres comme dans moi… Les exozautres comme les exo-moi sont des exozomes "nourris aux certitudes"… Chacun en prend pour son grade : "combien de lecteurs-crapauds se pensent près de tel auteur ? combien sont-ils comme ça à penser que c’est eux qui ont ainsi pensé, alors qu’ils n’ont rien pensé du tout ?" (46)… Et de l’autre côté, ce n’est guère mieux : "écrivain est un gros mot. écrivain c’est déjà se la péter un peu cénacle" (165)… Il faut lire ce roman-poème plein de foulosophie carnavalesque sur "la race humaine" et son histoire…

 

â–º Frank SMITH, Le Film des visages, éditions Plaine page, coll. "Connexions", printemps 2016, 112 pages, 10 €, ISBN : 978-2-910775-92-6.

qu’est-ce enfin
que de
"donner la parole
à la minorité en nous-mêmes" ? (p. 60).

"La poésie rythme l’action" (p. 20). Quelle action ? Celle d’un peuple tout entier, lors du printemps égyptien, un peuple qui s’ouvre les possibles. Même si "le processus échoue toujours sur la terre" (45), il reste toujours "le visage réfléchissant des peuples" (62)…

TOUT VISAGE
EST
UNE POLITIQUE (81).

Cet Agencement Répétitif Névralgique (ARN) qui zoome sur les visages rythme le souffle épique/lyrique/pathétique d’un peuple en devenir. Et NOUS sommes avec eux !

 

â–º Laura VAZQUEZ, Oui, éditions Plaine page, coll. ‘Les Oublies", printemps 2016, 82 pages, 5 €, ISBN : 978-2-910775-95-7.

"Ma poésie ne décrit pas les impressions" (p. 40).

Que voit-on de la vie "à travers une vitre" ? Un trou ? Un mur ?

"Je suis une bête dans l’histoire", dit-elle…

Dans cet Agencement Répétitif Déréalisant (ARD), tout tombe, y compris sous le sens – ou hors du sens d’ailleurs. Inexorable chute universelle.

Tempus fugit.

 

â–º Thomas Déjeammes, Et faire à partir de l’explosion, Plaine page, coll. "Les Oublies", printemps 2016, dépliant, 5 €, ISBN : 978-2-910775-94-0.

Tu te lèves, le haut se déplie.
Tu lis dans le tournoiement de l’explosion.

"le monde n’a pas changé le 11 septembre 2001 Olga
le monde t’a changée chaque jour
dans ta répétition et ta reprise
pour toujours beau pour toujours bleu tu penses Olga
non
ton monde n’a pas changé le 11 septembre Olga".

Et de lien en lien tu passes d’une performo(t)sonance à une autre de Kraums Notho : vimeo.com/165849032, https://vimeo.com/165850553

 

â–º Christophe MANON, Au nord du futur, NOUS, été 2016, 112 pages, 15 €, ISBN : 978-2-370840-35-6.

"ÉTRANGERS DANS LA LANGUE écartelés
entre deux siècles les pieds au nord du futur nous savons
le goût du désastre où quelque chose de stellaire a disparu" (p. 19)…

Cette nouvelle utopographie est écrite au futur antérieur par et pour un NOUS – l’emploi de cette personne étant chose devenue suffisamment rare pour qu’on la signale. Et la constante invention verbale et/ou graphique nous emporte…

4 décembre 2016

[News] News du dimanche

Avant que de lancer en plusieurs posts un Libr-kaléidoscope de fin d’année des plus riches, voici des RV à ne pas manquer : le duo Jacquet/Jawad (Ivy writers) et Jean-Christophe Bailly.

â–º IVY WRITERS PARIS vous invite à une soirée dédiée à l’écriture française, avec des traductions inédites des poètes français en anglais
A BERKELEY BOOKS OF PARIS (8, rue Casimir Delavigne 75006 Paris)
le 6 décembre 2016 à 19h30 avec les poètes :
Elisabeth Jacquet et Emmanuèle Jawad
Traductions par Barbara Beck et Jennifer K Dick

 

â–º Rencontre avec Jean-Christophe Bailly pour son image mobile de Marseille : Jeudi 8 décembre à 19h00 à la librairie l’Odeur du temps (Marseille).
 
« Le portrait urbain que j’ai tenté puise d’abord sa raison d’être dans le plaisir que j’ai eu à divaguer dans les rues de cette ville à la fois imprévisible et fidèle à ses clichés, qui jamais en tout cas ne m’a déçu, même s’il a pu arriver qu’elle me soit hostile, chaque arrivée à la gare Saint-Charles ayant toujours eu le sens – peut-être parce qu’alors, du haut des escaliers qui rejoignent le boulevard d’Athènes, on domine la ville – d’un atterrissage dans la réalité : comme si à Marseille, la réalité ou l’épaisseur qui s’y attache, via les choses et les êtres, était un peu plus réelle ou plus dense qu’ailleurs. »
                                                                                                                                          
Une image mobile de Marseille est un texte de Jean-Christophe Bailly écrit à l’issue d’une micro-résidence proposée par Alphabetville, en octobre 2014, réalisée en partenariat avec le cipM, la Friche Belle de Mai et les Bancs publics.
 
Aux références littéraires et philosophiques de l’auteur sur la ville (Benjamin, Seghers, Artaud…), antérieures à sa découverte réelle, et arpentée notamment par des promenades, se superposent souvenirs, d’ici et d’ailleurs – Marseille est comparée à d’autres métropoles -, et nouveaux points de vue. Mais aussi, rencontres heureuses, .anecdotes, noms de rue y racontent son Histoire.
Présentation sur le site des éditions Arléa : http://www.arlea.fr/Une-image-mobile-de-Marseille
Cette rencontre sera aussi l’occasion de la présentation du catalogue de l’exposition dont Jean-Christophe Bailly est le commissaire : L’ineffacé, brouillons, fragments, éclats, actuellement présentée à l’Imec (Institut mémoire de l’édition contemporaine) à Caen jusqu’au 2 avril 2017.
Informations :
Le livre : http://www.imec-archives.com/editions/linefface/
L’exposition : http://www.imec-archives.com/agenda/exposition-linefface/
 
A NOTER : dans le cadre des mercredis de montévidéo // Mercredi 7 décembre 2016
20h15 : Lecture de Jean-Christophe Bailly, suivie d’un échange avec Emmanuel Moreira

POUR LA DICTION
Informations : http://www.montevideo-marseille.com/montevideo/LES_MERCREDIS_DE_MONTEVIDEO___7_dec.html

24 juillet 2016

[News] Libr-vacance (3)

On profitera de la pause pour remonter la UNE (LC, c’est environ un post tous les deux jours – plus de 2 000 depuis 2006 !)… En attendant la reprise 2e quinzaine d’août, au sommaire de ce troisième LIBR-VACANCE : Jean-Charles Massera et Emmanuèle Jawad dans Libr-brèves ; F. RANNOU, A. DICKOW et M. RICHARD dans Libr-parcours d’auteurs.

 

Libr-brèves

â–º On découvrira le site de l’inventif Jean-Charles Massera, avec lequel nous préparons un Grand entretien afin de mieux faire connaître une œuvre multiforme : ici.

â–º Lecture passionnante sur Diacritik : le cycle d’entretiens lancé par Emmanuèle Jawad sur "création et politique", qui fait pendant à celui déjà publié sur Libr-critique.

 Libr-parcours d’auteurs

â–º Alexander DICKOW (écrivain et chercheur)

https://vimeo.com/157737960

plusieurs autres clips de la même soirée l’année dernière à la Maison de la Poésie de Rennes en compagnie d’Henri Droguet et de François Rannou, soirée d’ailleurs annoncée pour les dernières “Libr-vacance”: https://www.youtube.com/results?search_query=%22alexander+dickow%22$`

Rhapsodie curieuse (diospyros kaki), une oeuvre hybride, est à paraître chez Louise Bottu.

Un nouveau recueil, Appétits, est achevé et à la recherche d’un éditeur.

La traduction de la Horde du contrevent est en cours, avec bien d’autres projets.

♦ Passage d’un roman en cours: "Au passage de la Brume l’érosion délayait les rebords, étalait son fard suspect en brouillant la netteté, ôtait aux pas l’illusion d’un sol loyal ; elle flouait les sens, amuïssait les couleurs. Ses progrès imprévisibles exténuaient tantôt par la disparition subite, tantôt par touches à peine sensibles, par une imprécision d’abord introuvable de regard. Ici un monument avéré, un repère se voit en un jour biffé, ailleurs s’éternise l’effacement d’une fragilité déjà presque rendue au néant. Les corps exposés à la Brume souffraient de même, des corps de plus en plus ombrés, visibles à travers une cataracte de plus en plus opaque, un éloignement de moins en moins guérissable. Mais qu’untel soit fugitivement entouré de Brume, et il arrivait que cela suffise à le soustraire."

 

â–º Mathias RICHARD (écrivain, très présent sur Libr-critique)

En vrac :

La "reprise" de Muerto coco d’un de mes textes : https://soundcloud.com/muerto-coco/rien-ne-nous-empechera-detre-malheureux-page-volante

Cette "prenssée" récente : http://mutantisme.blogspot.com/2016/07/prenssee-k-ici-cest-loin.html

Une errance sur la corniche : https://www.youtube.com/watch?v=8V76T8nqXw0

Un bout de "concert" de "Sexport" : https://youtu.be/rEH2hLBMgPI

Ma lecture d’1h à France Culture : http://www.franceculture.fr/emissions/creation-air/mathias-richard-la-vie-n-attend-pas

 

â–º François RANNOU (poète ; directeur de revue et de collection)

Prépare une longue prose critique ("Le Nom est un geste"), le prochain numéro de la revue L’Étrangère (42), un entretien pour Le Français d’aujourd’hui

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