Libr-critique

21 mai 2009

[Entretiens] avec Nicolas Baudouin

Filed under: entretiens,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 12:55

   Nicolas Baudouin est au carrefour entre écriture, photographie numérique et e-poetry. Son travail que l’on peut retrouver sur son site, interroge la question des traces, aussi bien la carte postale, que la photographie, que le souvenir, que l’architecture, que la dimension du web. Afin de mieux comprendre sa démarche, nous lui avons posé quelques questions. [Prochain entretien avec Fanette Melliez, à propos de son travail graphique lié à l’écriture].

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16 mai 2008

[Manières de critiquer] Critique et poésie (2) : Christian Prigent, de TXT à Fusées (entretien)

  Après le point de vue de Lionel Destremau sur Prétexte (1994-1999), voici celui de Christian Prigent sur sa trajectoire de TXT [voir le site : http://www.le-terrier.net/TxT] à Fusées [voir le site : http://mathiasperez.com][1]Sur la revue TXT (1969-1993), en plus du site mentionné ci-dessus, qui renvoie à l’article de François Lacire "L’Histoire de TXT par ses textes théoriques et critiques", on pourra consulter Jacques Poirier, "Au carnaval des mots : Christian Prigent, Jean-Pierre Verheggen et la revue TXT", dans Bruno Curatolo et Jacques Poirier dir., Les Revues littéraires au XXe siècle, Editions Universitaires de Dijon, 2002, p. 129-139, et le chapitre 4 de mon Champ littéraire au XXe siècle, Armand Colin, 2002, p. 103-112. Sur Fusées (fondée en 1997), mon article "Fusées, une revue moderne" (La Revue des revues, Paris, n° 34, mars 2004, p. 99-106) et mon entretien avec Mathias Pérez, "Mathias Pérez : Carte Blanche à Fusées" – réalisé lors du colloque Critique et poésie : les revues comme lieux de la valeur, mais publié dans le dossier qu’a consacré au peintre et directeur de Fusées la revue Il particolare (n° 15 & 16, décembre 2006, p. 191-195). .

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2 mars 2008

[Manières de critiquer : Bernard Desportes autrement] Roman (et) critique. Entretien de Bernard Desportes avec Fabrice Thumerel (2)

  La seconde partie de l’entretien (lire la 1ère partie) propose un dialogue sur la critique qui succède à la réaction de Bernard Desportes au volume collectif qui va paraître sur son oeuvre : Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, 120 pages, 15 €.

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26 janvier 2008

[Manières de critiquer : Bernard Desportes autrement] Roman (et) critique. Entretien de Bernard Desportes avec Fabrice Thumerel (1)

Filed under: manières de critiquer,UNE — Étiquettes : , , , , , , — Fabrice Thumerel @ 15:24

  [Première partie de l’entretien de Fabrice Thumerel avec Bernard Desportes, à propos de la sortie d’Irritation. Bernard Desportes expose, en liaison à une analyse de l’époque, en quel sens selon lui, l’écriture est faire "l’expérience vivante de l’impossible"]

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19 décembre 2007

[entretien] Alain Jugnon, de La soeur des anges à Contr’Un

Filed under: entretiens,UNE — Étiquettes : , , , , , , — rédaction @ 7:56

[Entretien avec Alain Jugnon, qui dirige la revue Contr’Un dont nous avons parlé ici-même il y a peu. Cet entretien vise à comprendre non seulement l’articulation entre La soeur des anges qu’il a codirigé avec Matthieu Baumier et Contr’Un, mais aussi en quel sens il y aurait une forme de nécessité à la revue philosophico-politique en cette période, à l’instar d’autres revues, auquel d’ailleurs il participe comme Lignes qui a fêté ses vingt ans.]

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24 novembre 2007

[Entretien écrit] Giney Ayme, à propos de la vidéopoésie

  Alors que la collection Le point sur le i, sort ses cinq nouveaux DVD[+] L’EXP. TOT. de Dominiq Jenvrey
[+] Inside Dance de Roselyne Frick
[+] Des unis vers de Franck Laroze
[+] L’A-Venue de Louis-Michel de Vaulchier
[+] Ceci n’est pas une légende ipe pe ce de Jérôme Game
, nous vous proposons un entretien avec Giney Ayme, qui est l’un des seuls en France à se préoccuper de la diffusion de la création de la vidéo-poésie sous la forme de DVD, avec les éditions son@rt de Jacques Donguy et la revue Doc(K)s de Philippe Castellin.

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14 septembre 2007

[Entretien] Léo Scheer

Filed under: entretiens,UNE — Étiquettes : , — Philippe Boisnard @ 9:30

leo_scheer.jpg [Entretien qui a été réalisé fin aout, début septembre. Cet entretien permet d’éclairer le parcours de Léo Scheer et d’apercevoir les enjeux qui sont les siens à travers les éditions qui portent son nom. Site des éditions]

1. Vous avez fait des études de sociologie (doctorat en 1972), et quand on observe votre parcours, vous vous êtes spécialisé dans la question des médias aussi bien professionnellement (groupe Havas, développement du projet canal+ et TV6 entre autres), qu’au niveau de vos propres recherches qui apparaissent dans vos essais (La démocratie virtuelle, ed Flammarion 1994, Pour en finir avec la société de l’information ed. sens & Tonka 1998 entre autres). En quel sens cet axe de recherche relié à la sociologie et aux médias ont-ils préparé, sous-tendu, initié, la création des éditions Léo Scheer (2000) ? Qu’est-ce qui a déclenché pour vous cette nécessité d’en venir à l’édition et de sortir des médias télévisuels auxquels vous avez à de nombreuses reprises participé, par exemple en produisant pendant 2 ans l’émission Haute Curiosité en collaboration avec Nathalie Rheims ?

[Léo Scheer] Pour comprendre mon entrée en édition en 2000 il faut remonter plus loin. Quand je suis nommé Directeur du développement du Groupe Havas en 81, j’ai 33 ans et je travaille déjà depuis 12 ans dans la fonction publique. Durant cette période très riche des années 70 j’ai dirigé un programme de recherche en sciences humaines qui a été le point de départ de ce qui m’a conduit à l’édition. En 69, avec ma licence de sociologie je suis entré comme chargé de mission au Commissariat Général du Plan. Une des retombée du rapide passage de Chaban Delmas à Matignon et de son projet de « Nouvelle Société » a été de dégager des fonds importants pour financer la recherche et aider les grands corps de l’état à s’adapter à l’évolution de la société. J’avais obtenu une dérogation à la Sorbonne pour que Gilles Deleuze, qui enseignait à Vincenne, soit mon directeur de thèse. Avec lui, je découvrais les activités du Cerfi animé par Felix Guattari qui regroupait une centaine de chercheurs. Durant cette dizaine d’années j’ai financé des groupes tels que le Cerfi et d’autres mouvances des penseurs qui ont marqué cette époque, Foucault, Lyotard, Baudrillard etc. Mon rôle était d’être un intermédiaire entre ces mouvements de pensée et tout ce qui pouvait leur permettre de s’encrer dans la réalité, soit par l’action de l’état (J’enseignais à l’époque à l’ENA,à Polytechnique et à l’Ecole des Ponts et chaussées, et j’animais des séminaires pour les grands corps), soit par une diffusion plus large, ce qui m’a conduit à aider l’édition de leurs ouvrages et à fréquenter des éditeurs comme Actes Sud ou Galilée.
C’est là que j’ai commencé à m’intéresser à l’édition dans la mesure où mon métier consistait, d’une certaine façon à financer des à-valoir pour des publications futures. J’ai gardé de cette période des relations et des amitiés (par exemple Baudrillard ou Lyotard) qui m’ont accompagnées durant la période 80/90 ou j’étais dans des fonctions d’entreprise. J’ai toujours continué à animer des groupes de réflexion qui débouchaient souvent sur des publications. (Par exemple ce séminaire à la Maison Européenne de la Photographie avec Pierre Klossowski autour de la Monnaie Vivante et avec Baudrillard sur L’échange impossible.)
D’autre part mes activités chez Havas ne sont connues que pour l’audiovisuel (cf. Canal+) alors qu’en fait j’avais élaboré un plan de développement qui concernait bien d’autres domaines comme la CEP, qui pendant cette période a racheté Nathan et Larousse, point de départ de ce qui deviendra le groupe d’édition Vivendi. Mais il me faudrait trop de place pour expliquer tout ça, mais pour résumer, c’est plutôt l’audiovisuel qui est un détour dans mon itinéraire, né sous l’impulsion des recherches que je menais avec mon ami Yves Stourdzé sur la dérégulation des télécom, l’édition et la recherche étant mes axes professionnels permanents.

2. Quel constat faîtes-vous sur le monde médiatique actuel ? En quel sens sa logique de constitution (multipolaire, mais pourtant hyper-homogénéisé quant à certains de ses formats) s’oppose-t-elle aux exigences d’une certaine forme d’hétérogénéité et de singularité expérimentale liée à la littérature ? Je pense que nous avons connu une première période de la vie du monde médiatique que je qualifie de « Mcluhanienne » parce que son analyse y est opérationnelle (le médium c’est le message, média froids/média chauds etc.).

[LS] L’homogénéisation dont vous parlez est le fruit de cette relative disparition du message et de son mode de prolifération dans ce système. Les journaux, la radio, la télévision, dans leurs relations avec les productions de messages (textes, musiques, images) et des industries qui les accompagnent : édition, disque, cinéma etc., ont fonctionné pendant un siècle dans un système mcluhanien qui tendait à les vider de leur message au profit de la mise en circulation optimum.
L’arrivée d’internet bouleverse complètement ce système, puisque ce nouveau média devient l’infrastructure sur laquelle se construit la nouvelle économie, et où le message devient la matière première.
Ainsi, pour ce qui vous intéresse de près, c’est à dire les « singularité expérimentales liées à la littérature » cela change tout, car vous avez la possibilité de court-circuiter l’ensemble du dispositif de distribution et de circulation qui maintenait les anciennes avant-gardes dans un ghetto. On le voit depuis pas mal d’années dans le domaine de la musique dont la vie a été réactivée par Internet tandis que les structures anciennes de distribution étaient en train de mourir. Mais le message est plus ou moins soluble dans le Net avec, par ordre de rigidité croissante: la musique, l’image et enfin, le texte.

3. Si en effet, comme vous le précisez, le message au sens de Mc Luhan a été dissous par la structure techno-capitaliste de l’information (au sens de Lucien Sfez, à savoir par le caractère de redondance propre au dispositif informatif qui ne cherche pas d’abord à diffuser un contenu, mais à se constituer comme sa propre forme diffusée ), en quel sens avez-vous initié les Éditions Léo Scheer ? Quelle en est la visée, du point de vue justement du « message », face à un monde éditorial qui est en voie d’ultra-polarisation capitaliste (comme nous le voyons par le rachat des maisons d’éditions par 3 acteurs majeurs) ?

[LS] En 1993 j’ai participé à la Mission des Autoroutes de l’Information avec Gérard Théry au terme de laquelle nous avons remis un rapport au Premier Ministre de l’époque, pour lui proposer une politique ambitieuse dans ce domaine. Nous n’avons pas été suivis, et je me suis rendu compte au moment de la publication de « La Démocratie Virtuelle », l’année d’après, à quel point cet enjeu n’était pas compris. Durant les six années qui ont suivi, ça ne s’est pas arrangé, car je travaillais avec l’Aérospatiale, sur les nouveaux services Internet à haut débit par satellite. Là, il s’agissait d’imaginer ce que seraient les industries du disque, du cinéma, de la télévision etc. à l’horizon 2020/2030. C’est durant cette période que je me suis penché sur la prospective du secteur de l’édition et de la distribution du livre. Le livre m’est apparu comme un refuge, un îlot de civilisation, dans l’océan numérique.
En même temps j’avais l’intuition que l’Internet -nouvelle génération- devait créer une véritable opportunité pour la distribution du livre tel qu’il nous intéresse. Je crois que c’est à ce moment là que j’ai eu envie de passer aux travaux pratiques et de créer ma propre maison d’édition. Je pense que votre vision de l’ultra-polarisation capitaliste qui lamine les « messages » est un peu simpliste. Mettre sur le compte du capitalisme triomphant l’appauvrissement de la pensée ou de la création me semble être un bon prétexte cache misère. Tout ce que je connais de grand, dans ce domaine, s’est fait en dehors ou malgré des lois du marché.
Ce sont souvent les médiocres qui se réfugient derrière cette excuse, en essayant de se persuader et de convaincre les autres que le marché les empêche de penser ou de créer. Un grand livre peut sortir à 100 exemplaires, il finira toujours par s’imposer, même si la concentration capitaliste a produit 3 groupes d’édition dominant. C’est justement cette porosité du système dans laquelle vient s’insinuer le réseau numérique. Créer une maison d’édition est un acte souverain, peut-être un des derniers possibles. Je ne vois pas en quoi les groupes Hachette ou Editis peuvent être un obstacle. Que les libraires aient besoin de gagner leur vie en vendant des best-sellers ne les empêche pas, s’ils se passionnent pour d’autres livres, de les aider à se vendre aussi. C’est le rôle des éditeurs de leur transmettre cette passion. Les années 70 n’étaient pas moins capitalistes que la période actuelle et l’édition n’était pas moins concentrée, si Deleuze, Foucault, Derrida, Lyotard, Baudrillard etc…ont écrit, à cette époque là, des livres importants, si les vingt années qui ont suivi ressemblent à une traversée du désert pour la pensée en France, c’est certainement pour d’autres raisons qu’une soi-disant dictature du marché.
J’ai créé ma maison d’édition en 2000 parce que j’ai eu le sentiment qu’il y avait une véritable régénération de la création et de la pensée.

4. Consécutivement, comment avez-vous créé La Fédération et la Fédération-Diffusion et comment avez-vous choisi les éditions qui y ont été liées, celles-ci témoignant quand on es observe de parcours singuliers, que cela soit Al dante, Lignes, Farrago, Comp’act, Via Valeriano (si je me trompe sur certaines maisons d’éditions, rectifiez surtout) ? Etait-ce dans une logique de résistance et de création d’un plan parallèle de création-diffusion ?

[LS] Non. Ce n’était pas une logique de résistance. Les Éditions de Minuit ont été lancées dans une logique de résistance qui avait un sens à l’époque.
En 2000 ce n’était pas l’enjeu, je parlerais plutôt d’une logique de renaissance. L’enjeu, pour moi, ce n’est pas la Fédération, qui n’est qu’une métaphore de la résistance, l’enjeu, pour moi, ce sont les Éditions Léo Scheer comme signe d’une nouvelle dynamique. Ceux qui m’ont accompagné durant cette première période sont les héritiers de divers courants intellectuels et artistiques du passé. Ce que nous avons réalisé avec Michel Surya, Jean-Paul Curnier, Laurent Cauwet etc… est, me semble-t-il, remarquable, il suffit de regarder le catalogue de prés de 500 titres publiés en six ans, pour mesurer le phénomène surprenant qui s’est produit là. J’ai créé la Fédération-Diffusion pour permettre à ces titres d’exister dans les librairies. Aucun réseau de diffusion existant ne pouvait réaliser ce miracle, il a fallu le créer. Mais à partir du moment où cette première phase avait réussi, il fallait passer à la seconde, sortir de la transition, passer à de nouvelles générations d’auteurs, de créateurs, d’éditeurs, renforcer le dispositif de vente, affiner la pointe. C’est ce que nous sommes en train de faire avec Florent Georgesco, Laure Limongi, Mathieu Terence, Catherine Malabou, Mark Alizart etc… Pour moi, « Fresh Théorie » a plus de sens aujourd’hui que « Lignes » qui me semble d’arrière garde, empêtré dans la glue idéologique, « LaureLi » est plus pertinent pour l’avenir que « Al Dante » qui tourne en rond, bref, en tournant la page, j’ai le sentiment d’aller dans le sens de ma recherche de renaissance. Je pense qu’entre les années 70 et aujourd’hui, il y a une génération sacrifiée, qui n’a pas su rebondir.

5. Comment jugez-vous rétrospectivement cette expérience ? Pensez- vous que cela était possible au vue de la transformation (saturation et hégémonie capitalistique des circuits de diffusion) du monde littéraire ?

[LS] Votre question relève du contre-sens. D’abord, ce n’est pas une expérience, c’est une étape concrète obligatoire. Je n’ai rien expérimenté. J’ai juste doté un ensemble éditorial d’une force de vente dédiée pour faire vivre une marque. Ce n’est pas de la révolution culturelle, c’est du management et de la gestion commerciale. Pour moi, ça a marché (cf notre catalogue.) et si vous regardez notre structure actuelle et ce que nous publions, vous découvrirez que nous n’avons rien abandonné de nos objectifs. Il faut une vingtaine d’années pour construire une maison d’édition.

6. Si vous précisez, avec justesse il me semble, qu’internet est la possibilité d’une forme de surgissement d’une hétérogénéité de plus en plus effacée dans les circuits commerciaux traditionnels, est-ce que ce que vous aviez imaginé ne devrait pas rencontré de plus en plus ce type de dimension et de développement ?

[LS] C’est pour moi une évidence et notre site va dans cette direction. Si je m’étais entouré de gens plus jeunes, la Fédération, aujourd’hui, fonctionnerait sur le Net, mais essayez d’expliquer ça à Claude Galli. J’ai créé notre site en 2000, mais cela ne les a pas intéressé, en fait, ils ne comprenaient pas, et ceux, comme Chloé Delaume, qui comprenaient un peu, n’y voyaient qu’un outil de pouvoir personnel et de règlement de compte. Mais aujourd’hui, la question ne se pose même plus, notre développement se confond avec celui d’Internet, mais aussi avec le renforcement des librairies de premier niveau. C’est la nouvelle équation que nous devons résoudre.

7. Résoudre cette équation, dont vous parlez, cela passe-t-il — entre autres — par la création de LéoscheerTV ? Qu’envisagez-vous à travers cette initiative et comment pensez-vous développer ce projet ? Corrélativement, pourriez vous précisé, quel est – selon vous – l’impact de l’image et e la vidéo par rapport à la littérature, sachant que si certains par exemples y son très réfractaires (comme sitaudis de Pierre Lepillouer qui ne supporte pas le format vidéo) d’autres comme nous sur libr-critique avons toujours associé la textualité et la vidéo ?

[LS] Le projet de “leoscheerTV” peut, en effet, nous aider à résoudre l’équation. Le milieu de l’édition fait actuellement le constat de la perte d’influence du media télévision sur la vente des livres. Depuis la disparition des “grandes messes” comme “Bouillon de culture” de Bernard Pivot, rien ne va plus de ce côté là. Il existe une opportunité de “faire de la télé” autrement sur le web pour les livres. Je vais prendre un exemple concret pour que ce soit compréhensible. Vous avez retransmis, ce matin, 2 septembre 2007 à 11h un “live” d’une heure avec Hortense Gauthier. L’idée de leoscheerTV est de reprendre en “syndication” un direct comme celui ci. Je vous propose d’ailleurs de le faire concrètement pour votre prochain “live”. Dans ce concept, il y aurait d’autres sites qui participeraient à la discussion, chacun étant l’équivalent d’une caméra dans les émissions en direct de la télévision. C’est cette nouvelle forme de syndication que j’aimerais développer.

12 septembre 2007

[Entretien écrit] Eric Arlix à propos des éditions è®e

Filed under: entretiens,UNE — Étiquettes : , , , — Hortense Gauthier @ 7:20

arlix.gif Eric Arlix est écrivainil a publié [Et Hop] en 2002 et [Mise à jour] en 2003 aux éditions aldante et [le monde jou]en 2005 aux éditions verticales , il dirige les éditions è®e qu’il a créées et la collection Et hop aux éditions IMHO.

[HG] De quoi est né ton désir d’édition, ton désir d’éditeur ? Quelle envie, quel impératif, quelle nécessité t’a poussé à te lancer dans cette aventure ?
[EA] C’est juste contextuel, une sorte d’occasion, une envie et un désir aussi évidemment de voir en librairie les bons livres et pas que les mauvais. Je n’ai pas une vision professionnelle et carriéristes du métier d’auteur ou d’éditeur que j’exerce en ce moment, je suis avant tout artiste, un chercheur qui utilise des outils d’agencements de symboles pour lire, critiquer, découvrir le monde.

[HG] Qu’entends-tu par ce tire ère ? une réflexion sur l’époque, une manière de positionner dans le contemporain et en même temps dans un temps long ?
[EA] Oui c’est ça.

[HG] Le r entouré, est-ce une façon de créer non seulement un titre, mais un label, une marque ? Mais c’est aussi une façon de souligner l‘importance de la question économique, en faisant un clin d’œil à la logique marchande qui est censée fonder toute entreprise commerciale, et éditoriale ?
[EA] Trouver un titre ce n’est pas simple, oui c’est une marque, un label, une entité intellectuelle et commerciale, une manière d’assumer l’aspect commercial mais avec une certaine éthique.

[HG] Comment envisages-tu ce rapport entre l’économie et le littéraire dans le contexte actuel de l’édition, mais aussi de façon plus générale ? Il me semble que tu as trouvé une formule intéressante au niveau des supports de publication, à la fois papier et numérique, à la fois sur CD et DVD, mais aussi sur le net, avec bientôt des podcasts et des mp3 à télécharger sur le site, que représente pour toi ce rapport à l’économie matérielle de la création et des supports de diffusion ?
[EA] La marchandisation de la culture entamée au début des années 1980 est maintenant totalement opérationnelle. Seule l’activité hyper rentable et commerciale est tolérée dans l’édition aujourd’hui. Les gros éditeurs ne font de « l’expé » ou de la « littérature contemporaine critique » que s’ils ont des financements du CNL ou si ces livres ne dépassent pas 1% de leur catalogue. Pour internet ou d’autres supports (matériels ou immatériels) l’édition française est carrément moyen-âgeuse et totalement réactionnaire, les grands éditeurs ne peuvent tolérer plus de 3 lignes d’extraits de leurs livres sur leur site alors des fichiers numériques gratuits ça les faits bondir. Un grand éditeur de « gauche » (d’une certaine gauche) me disait récemment qu’un papier dans Elle est un pur bonheur pour un éditeur, ça en dit long sur le niveau de désenchantement d’une profession qui est passé d’Intellectuel à Épicier. S’intéresser à l’art c’est forcément partager des idées, d’une manière ou d’une autre, et le « payant » et le « gratuit » ne s’oppose pas, ils sont hyper complémentaires, peu de personnes le comprennent actuellement, qu’elles soient grosses ou petites, les communautés artistiques restent sectaires, corporatistes et prétentieuses.

[HG] La question du numérique semble en effet incontournable, quelles en sont les implications, les enjeux à la fois économiques, littéraires et politiques ?
[EA] Sans même parler des enjeux économiques, littéraires et politiques, je dirais qu’il s’agit juste de bon sens, d’une cascade d’évidences, partager des données quoi de plus évident ?

[HG] Comment pourrais-tu définir la ligne éditoriale de è®e ? Tu publies à la fois des écrivains, des universitaires, des chercheurs, des artistes… croiser, confronter des disciplines, des horizons de réflexions hétérogènes, c’est pour toi une façon de s’attaquer au réel par tous ses côtés ?
[EA] Oui. La ligne éditoriale est généraliste mais chaque projet est sélectionné pour son aspect critique ou inattendu ou décalé. Nous nous intéressons par exemple aux révoltes ouvrières mais il n’y avait aucun intérêt à publier le 48eme livre sur les Canuts, par contre il n’existait aucun livre en français sur les Luddites il semblait donc indispensable d’en publier un. Oui è®e à pour ambition d’être un outil au croisement de plusieurs disciplines, d’horizons de réflexions hétérogènes. Outil parce que nous attendons des auteurs qui travaillent avec nous qu’il s’appuie sur è®e pour travailler et non qu’ils attendent de nous une simple commercialisation de leurs projets. C’est pour cela que certaines collaborations s’arrêtent vite alors que d’autres continuent.

[HG] Mais c’est aussi une façon de décloisonner la pensée, et de créer un espace de réflexion ouvert, qui ne se situe pas dans les arènes officielles, médiatiques, universitaires, etc… ?
[EA] Oui.

[HG] Tu as crée une collection « chercheurs d’ère » de recherche en philosophie et en sciences sociales, animée par Vincent BOURDEAU, François JARRIGE et Julien VINCENT, que signifie pour toi le fait de s’emparer de ce champ, ou de pénétrer dans ce champ de la recherche, bien trop confinée à des spécialistes, à des cénacles ? Pourrais-tu nous présenter ces trois animateurs ?
[EA] Des milliers de livres passionnant en sciences humaines et sociales sont publiés chaque année à travers le monde et la France est un pays totalement à la ramasse incapable de traduire ce flux, juste les quelques stars incontournables. Ces trois jeunes chercheurs (histoire et philosophie politique) lisent ces livres, voyagent, collaborent et vont « profiter de l’outil è®e » pour publier de 2 à 4 livres par an et une bulletin numérique assurant un travail de veille en sciences humaines et sociales.

[HG] Les genres et les formats sont variés, fictions, essais, narration collective, revue, projets multimédias, et cinématographiques, DVD, créations sonores, è®e est à la fois dans une dynamique transdisciplinaire, tout en étant très pointue dans ses choix, comment parviens-tu à être dans cette ouverture en même temps que dans cette exigence ? Comment sélectionnes-tu les travaux ? Qu’est-ce qui fait le lien pour toi entre tous les créateurs, penseurs, écrivains que tu soutiens ?
[EA] Il n’y a pas de « casting » ou de plan précis mais une situation générale de la marchandisation de la culture qui exclue les projets les plus critiques ou atypiques des circuits de diffusion et de commercialisation. Dans ce contexte improbable et « totalitaire » ou les « marques » dictent leurs lois mieux vaut savoir ce que l’on fait vraiment. Pour è®e il n’y a pas pour l’instant de « manifeste », de lignes clairement définies, juste l’envie de maintenir un outil critique en état de marche au milieu des ruines (de l’art, du monde). Un outil qui se perfectionne et dont les utilisateurs amènent de nouveaux schémas à redéployer.

[HG] Une œuvre d’art, un texte littéraire, un texte philosophique ou de sciences humaines sont tous au même titre des vecteurs d’investigation du réel qu’il faut rassembler, confronter pour pouvoir être vraiment en prise avec l’époque ?
[EA] Oui

6 septembre 2007

[Dossier] Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux (2)

ernauxentr.gif Seconde partie du dossier Annie Ernaux. Succédant à l’extrait de son journal, un entretien exclusif avec Fabrice Thumerel. Ce dossier fait suite à la réédition du livre Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux [bon de commande]
☛ ÉTATS CRITIQUES / ÉCRITS CRITIQUES. ENTRETIEN AVEC ANNIE ERNAUX.
(Propos recueillis par Fabrice THUMEREL)

ae.jpgSuite à la réédition de ce premier colloque international, intitulé Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux (Artois Presses Université, 2004), j’ai d’abord envie de revenir sur ton rapport à la critique. D’une part, si je mets en regard certaines phrases de Se perdre (2001), de L’Écriture comme un couteau. Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet (2003) et de la préface à ce volume, il apparaît que tu n’accordes de pouvoir heuristique qu’à l’écriture de l’écrivain, les travaux critiques n’ayant de plus aucune prise sur ta pratique autosociobiographique ; d’autre part, toi qui as toujours manifesté un vif intérêt pour les publications critiques, qu’elles portent ou non sur ton oeuvre, tu déclares avoir beaucoup appris lors de ce colloque, certaines interprétations ayant même touché « la vérité de l’écriture ».
En somme, est-ce à dire que la réception de ton oeuvre n’affecte en rien le projet en cours ? que la critique te porte plus qu’elle ne te transporte ? Parce qu’intransitive, l’écriture critique n’est-elle porteuse d’aucune vérité sur le monde au travers et au delà du monde même de l’écrivain ?
Plus précisément ici, en quoi ce volume a-t-il changé ton propre rapport à l’oeuvre ? Selon toi, a-t-il modifié la réception critique de l’oeuvre ?

– Cela ne m’apparaît pas contradictoire de dire que j’ai beaucoup appris lors du colloque, mais que les travaux critiques, même ceux qui touchent profondément à la « vérité » de mon écriture – peut-être ceux-là plus que d’autres d’ailleurs -, n’ont aucune prise sur ma façon d’écrire. Tout ce qui est mis au jour sur mes textes, sur le processus d’écriture, les interprétations, au fur et à mesure que je l’entends, le découvre, je le vois tantôt comme un agrandissement de mon travail tantôt comme une effraction (heureuse). Mais comment écrire en ayant à l’esprit la somme des interprétations et des regards sur mes textes, ma démarche ? C’est une vision insensée, horrible même. Je suis amnésique de tout ce qui a été découvert sur mes thèmes, la visée de mon écriture, etc., quand je suis dans le livre à faire. Peut-être suis-je effectivement en train d’accomplir des intuitions critiques, de donner raison une nouvelle fois à une interprétation qui a été faite sur ma démarche, mais je n’en suis pas consciente et il ne me servirait à rien de l’être : il y a comme une impossibilité d’ajuster l’idée, le désir que j’ai d’un texte à faire, d’une forme, à des connaissances « antérieures ». Je ressens toujours avec force la phrase de Flaubert, chaque oeuvre porte en elle sa poétique qu’il faut trouver, et je ne peux pas plus la trouver dans mes livres derrière moi que dans les éclairages sur eux.

Cela dit, la critique – je parle évidemment de celle qui est pratiquée par toi et les intervenants du colloque – a un rôle important dans la perception que j’ai de mon travail, de ses dimensions, de sa situation, et lorsque j’ai à en parler, il m’arrive de reprendre, d’utiliser, ce que la critique m’a appris. Ainsi, j’explique ce que j’ai voulu faire dans La Honte, L’Événement ou Passion simple par exemple, en ajoutant certaines des significations que la critique a découvertes. L’enrichissement de mes textes par la critique, au travers du dialogue que j’entretiens avec elle, est quelque chose que j’éprouve de plus en plus. Qui me donne plus de force et de liberté.

Il m’est difficile de définir mon rapport à ce que j’écris, que je vois comme des livres séparés les uns des autres par les années, par les choses de ma vie. Les deux jours du colloque, ce volume qui rassemble ce qui y a été dit, « solidifie » en une totalité, en « oeuvre », l’ensemble disjoint de mes textes. Une totalité traversée de lignes, de sens multiples. Je pense que la réception critique de mon travail sera modifiée justement dans la mesure où celui-ci apparaît comme tel, à la fois un et complexe, et non plus réductible, par exemple, à la littérature de confession ou à l’autofiction.

Je voudrais revenir sur un point important : en ne reconnaissant pas à la critique le pouvoir d’agir sur ma pratique d’écriture, je ne lui dénie pas, loin de là, un rôle dans l’évolution de la littérature, non plus qu’un pouvoir heuristique. Non seulement elle est créatrice de sens, mais aussi de formes – ce serait un long sujet à développer, je citerai seulement l’exemple désormais célèbre de Doubrovsky relevant un défi de Philippe Lejeune -, et, au-delà, elle participe, toutefois différemment de l’oeuvre première, d’une transformation du monde par son langage et ses outils d’analyse. Si je me retourne sur mon parcours d’écriture, je constate une action globale, diffuse, de la critique, mais je dirais que celle-ci agit d’autant plus sur moi que je n’en suis pas l’objet…

– Depuis cet ouvrage collectif, quels sont les essais ou articles qui t’ont marquée ?

tjae.jpg– Je n’ai pas connaissance de tout ce qui a été publié depuis ce volume-ci. Dans ce que j’ai lu, j’ai tendance à me souvenir de ce qui m’a donné une émotion, un remuement de choses affectives. En font partie, par exemple, ce qu’a écrit Pierre-Louis Fort dans Ma mère, la morte (Imago, 2007) et Dominique Barbéris dans la revue Tra-jectoires (n° 3, juin 2006) sur la parataxe dans La Place.

7 juin 2007

[ENTRETIEN] Mathias & François Richard, à propos de Raison Basse

Filed under: entretiens,UNE — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 9:09

raison_basse.jpg[Mathias et François Richard dirigent la maison d’édition Caméras Animales, dont nous avons déjà parlé à propos du livre de Thierry Théolier Crevard baise Sollers. Ils viennent de publier Raison basse, que nous avons déjà présenté sur Libr-critique [ici]. Cet entretien tente de montrer certains enjeux littéraires et critiques de ce livre collectif [30 auteurs], qui entrecroise une diversité d’expériences littéraires.]

1/ De quelle manière vous est venue l’idée d’explorer les variations possibles de l’écriture en rapport aux variations psychiques humaines ?
François : Je crois qu’il y a deux niveaux de réponse : par rapport à la création des éditions Caméras Animales, et par rapport à la nouveauté en particulier, Raison basse.
Pour la création des éditions, je ne sais pas si on peut appeler « une idée » quelque chose d’aussi viscéral. C’était une envie qui ressemblait fort à un besoin. Quelque chose qui semble être arrivé dans l’ordre des choses. En 2003 cela faisait des années que Mathias et moi, après avoir pris des chemins de traverse différents à partir de l’adolescence, cheminions parallèlement dans les recoins sombres de la vie créative du pays, du côté des musiciens et du côté de ceux qui écrivent. C’était aussi bien sûr les années d’initiation, et les années où nous sommes chacun rentrés dans nos voix d’écriture propres (la mienne, au début, était influencée par celle de Mathias, que je suivais lointainement, qui me fit entrer dans l’immensité de l’univers lecteur), des voix qui pour nous deux avaient le point commun d’être très sismogrammiques, très différentes tant d’aspects mais tendant toutes deux spontanément vers une pulsation des entrailles, tractile et ductile en séquences inconnues, laquelle nous est apparue a posteriori, intuitivement, comme la marque d’une voix de vérité nue transconsciente. Impossible de dialectiser davantage quelles traces sont d’elle et quelles traces ne sont pas d’elle, ce que nous savons, c’est que lorsque nous la rencontrons nous la reconnaissons, nous nous reconnaissons sous d’autres visages. Sa particularité est d’être insituable, de se développer sous tous les modes connus et possibles. Elle est l’adn de l’intensité térébrante, de la mise en abyme soudaine du corpus.
Notre projet d’éditions, c’est de montrer la pluralité et la dissemblance apparente des corps porteurs de cette trace, et de dégager en même temps l’essence magmatique commune.
Le projet de Raison basse, c’est de condenser le projet des éditions en un seul livre, une conjugaison à tous les corps, à tous les états et humeurs de son infrascience, « vision de paysage de voix en reliefs, prises d’airs et plongées en profondeur, en fondu-enchaîné ».
Mathias : L’espèce humaine a exploré les terres, les mers, le ciel, et attendant de pouvoir mieux explorer le cosmos (comme beaucoup j’attends de pouvoir voyager dans l’espace), nous explorons les pensées, les subjectivités. C’est notre « Go, West ! » intérieur, notre bois sacré, notre mystère à percer et notre « toujours plus loin ».
Pour paraphraser Punish Yourself, si l’avant-garde est morte alors nous sommes les zombies ! D’ailleurs certains, comme Charles Pennequin, explorent brillamment l’écriture-zombie.
Et qui dit zombie dit vaudou.
Et qui dit vaudou dit sacré, créolisation, magie, doubles en soi, mort, vie jusque dans la mort, résistance à l’oppression par déplacement et subversion de codes inculqués, langues mêlées, recréées, rituels, transe, rétablissement impossible d’une tradition coupée (détruite) par la violence du monde (en l’occurrence la traite et l’esclavage), mais portée par la vitalité du sacré, bref, hybridation, mutation.
Qui dit zombie dit aussi machine, machinisme, robot, androïde. Et non loin du zombie gît métonymiquement la figure du vampire.
Ce n’est pas un hasard si les figures privilégiées de ce que j’appelle le « mutantisme » sont le robot, le golem, le mutant, l’androïde, le métamorphe, l’alien, l’extra-terrestre, le mal-formé, le surdoué, l’inadapté, le freak, le monstre, le super-héros/vilain, le réplicant, le cyborg, l’ordinateur, la bête, les différents règnes vivants (animal, végétal, fongique, bactériologique… bientôt informatique, peut-être), le vampire, le lycanthrope, le zombie, le caméléon, l’hybride, le frankenstein, le cobaye. Toutes formes expérimentant des sèmes différentiels, par soustraction, addition, mélange, émulsion, réaction, cristallisation de devenirs contemporains.
Au moins autant que le résultat, au moins autant que la résolution en une figure, ce qui m’intéresse est le processus, l’anomalie, le différentiel d’un point à l’autre, l’« entre » (le santre : l’antre, le ventre, l’entre et le centre) et le « vers » (nexus : l’Entre des Vers (rires)). On peut imaginer 2 directions parmi les Å“uvres mutantistes : l’œuvre hétérogène dans laquelle on voit la mutation opérer à l’intérieur de l’œuvre (Å“uvre en plusieurs temps), et l’œuvre-bloc issue de la mutation.
L’un de nos mots-clé, effectivement, est l’exploration. La volonté d’exploration du possible, de l’exprimable, du pensable, du dicible, du sensible, du pensible, du poussable, du langageable. La connaissance comme plaisir pur ; et la lectriture, la lecture-écriture, comme moyen/outil de connaissance, de voyage, de traversée. (Ces activités me font entrevoir l’étendue de l’intelligence possible, et la faiblesse de mon cerveau.) L’exploration de tous les angles possibles, la connaissance de l’humain, du non-humain, de la pensée possible, de toutes les formes de pensée possible, a toujours été un aspect de la littérature (le dérèglement de tous les sens de Rimbaud, par exemple), c’est ce qui la sauvera de tout. La littérature n’est pas qu’un générateur de fictions, d’« histoires », de scénarios, même si beaucoup la cantonnent à ça, ce qui la tue. Cette spécialisation la tue, car le cinéma (et bientôt le virtuel) fait ça mieux qu’elle, avec plus de moyens, de puissance.
Ce qui sauvera ce qu’on appelle la littérature est qu’elle peut être un relevé sismique des pensées, des états nerveux, des pulsions humaines : un moyen de connaissance. Son intérêt est autant littéraire que scientifique. Elle constitue un moyen biotechnologique de témoignage et connaissance du vivant, de la pensée humaine sous forme langage.
Issue de la théologie, la littérature devient ainsi une subdivision de la neurobiologie.

16 février 2007

[Entretien] Spécial 22(M)DP : entre(2)tiens avec Franck Doyen

Filed under: entretiens,UNE — Étiquettes : , , , , , , — rédaction @ 20:55

22mdp179.jpgentre(deux)tiens
exclusif et interactif

avec
franck doyen
Devant le nombre incalculable de questions soulevées par la formidable revue “22(Montée)des Poètes” – “22(M)dP” et l’extraordinaire diversité des ses actions/activités, dans notre absolue mensuétude nous avons décidé de proposer à nos lecteurs chéris (notre lecteur chéri ?) un interview exclusif et interactif avec notre Rédacteur en Chef adoré et vénéré, Franck Doyen.
Dans cet entre(deux)tien exclusif, vous pourrez, non seulement choisir vos questions posées à Franck Doyen mais, de plus, choisir les réponses de celui-ci. Votre tendance idéologique, politique, poétique ou sexuelle n’importe guère, faîtes dire à Franck Doyen ce qui plaira le plus à vos lecteurs, à votre directeur, à votre boulangère.

Amorce (soulignez votre choix) :
Après de longues tractations et plusieurs jours de marche nous avons enfin pénétré en territoire…
…rural / rebelle / d’outre-Grosne / poétique / viticole / sportif. Nous sommes arrivés…
…dans une forêt / une vallée / au bord d’une rivière / au lieu-dit La tuilerie d’Ouroux / dans un bar / une clairière / une cave / sur un terrain de tennis.
Là, nous avons trouvé…
…un poète / un emmerdeur / un coureur de fond / un buveur de café / de vin rouge / Franck Doyen.
En plus de mesurer 1,74 m au garrot, Franck Doyen est un homme… …blanc / noir / gris / marron / jaune / rouge / bleu / vert. Il est imberbe comme papa / il a peu de barbe comme papa / il est très barbu comme papa / il a une barbe éparse comme papa, ses yeux sont…
…noirs / marrons / verts / bleus / rouges / jaunes. Il se verse un café / un verre de Chirouble / de Morgon / de Brouilly / un Rhum-coco-gingembre en s’asseyant sur…
…un trône / une chaise / une cuvette de WC / une balançoire / le sol / un canapé
en moleskine / un tabouret de bar / un fauteuil de direction et après avoir…
…salué / menacé / embrassé / demandé l’heure / fait payer l’interview / proféré un chapelet d’injures / idem, mais avec d’autres insultes / baillé,

nous avons commencé l’entretien :
Journaliste (mettez vos initiales ou le nom complet ou celui de quelqu’un d’autre) : Franck Doyen, quelle est votre opinion sur Cuba ?
Franck Doyen : C’est…
…un paradis / une dictature / le ciel / l’enfer / les quatres choses à la fois / aucune de ces choses-là.

(initiales ou non) : Et quelle est votre opinion sur la poésie actuelle ?
F.D. : …mêmes réponses possibles.

(initiales ou non : ça y est vous commencez à comprendre, c’est bien) : Franck doyen, vous dirigez la revue “22(M)dP”, comment avez-vous choisi son nom ?
F.D. : par hasard / par erreur / en hommage à la Section 22 d’Oaxaca / un 22 septembre / j’ai toujours adoré la page 22 (particulièrement à Barjols) / Benoit XVI, c’était déjà pris.

( ) : Depuis quand existe le “22(M)dP” / “IdP éditeur” / depuis quand existez-vous ?
F.D. : Depuis toujours / Depuis le 19 mars 1970 / le 22 septembre 1998 / le 1er avril dernier / le 1er janvier 1994, à l’aube / à l’heure où blanchit la campagne.
( ) : A l’heure du numérique, vous tenez une revue papier. Pourquoi ?
F.D. : J’aime le papier / Je déteste les forêts / C’est quoi le numérique ? / Parce que le papier est un lieu (voir plus loin) / Parce que.

( ) : Franck Doyen, comment rencontrez-vous vos auteurs ?
F.D. : Au bar / au bordel / sur le net
(www.publiezmoisilvousplait.com, ndlr) / dans les grands magasins / dans les salons parisiens / dans les bouchons lyonnais / dans la jungle lacandone / dans les vestiaires / sous la douche.

( ) : Que pensez-vous de la recrudescence des festivals, foires et autres salons ?
F.D. : Il est grand temps que notre société devienne vraiment une société de spectacle / Il est grand temps que notre société devienne vraiment une société de vente / Il est grand temps que notre société devienne vraiment une société de tourisme / Il est grand temps que notre société devienne vraiment une société / une S.A. / une S.A.R.L.

( ) : Que pensez-vous plus particulièrement des nombreuses lectures publiques d’auteurs de poésies contemporaines ?
F.D. : C’est chouette, on se marre bien / une vaste bouffonnerie / une manière agréable d’allier mégalomanie, égocentrisme et onanisme / une nécessité dans la volonté de faire connaître les travaux actuels / une idée tellement contemporaine (et spectaculaire!!) / je préfère de loin les lectes et ures !

( ) : Franck Doyen, selon vous, quel est le support primordial de tout travail de poésie / de poésie sonore / de poésie lyrique / de poésie blanche / de poésie concrète / de poésie révolutionnaire / de poésie numérique / de poésie totale / de poésie totalement totale ?
F.D. : le livre / le disque / l’écran / l’exposition / la situation / la performance / la scène / le tiroir / la poubelle / les chiottes dames / les chiottes messieurs / le support total / le support totalement total.

( ) : Mais vous même et autour de la revue, vous organisez…
…des lectes et ures / des couscous géants / des dégustations de spiruline / des projections vidéo / bals folks / des tournois de tennis / des matchs de water-polo. Pourquoi ?
F.D. : Pour affirmer l’expérience humaine de la spacialité / Pour affirmer l’expérience humaine de la temporalité / pour la prolifération de l’hétérogène / afin d’endiguer la destruction des lieux en tant que lieux (trait pourtant fondamental de l’expérience humaine) / pour me faire des amis / pour me faire des ennemis / pour me faire bien voir / pour me faire inviter à mon tour / pour (re)créer une communauté virtuelle / invisible / temporaire / communautaire.

( ) : Comment parvenez-vous à faire venir des auteurs / rauteurs / mauteurs / plauteurs / etc… aussi talentueux / beaux / intelligents / modestes / souples sur jambes ?
F.D. : Je leur promets d’être publiés / Ils viennent parce qu’ils m’aiment (et je les comprends) / parce que je les paie grassement / par gentillesse / parce que la bouffe est bonne / pour boire un coup (ou plusieurs).

( ) : D’ailleurs, Franck Doyen, en tant qu’auteur / rauteur / etc…, vous courez aussi après les cachets / les filles / les garçons / les engagements / les dégagements / les ballons ronds / les ballons ovales / les petites baballes jaunes fluo…
F.D. : Je tiens à dire pour ma défense (pas chassés + orientation du buste + prise western de coup droit = passing-shot court, croisé et lifté) que j’ai des enfants à nourir / une femme à satisfaire / un chien à battre / et inversement.

( ) : Franck Doyen, après avoir dit les pires choses sur… …le C.N.L. / l’ARALD et la Région Rhône-Alpes / Thierry Renard / les organismes culturels dans leur ensemble, cela certainement par…
…sentiment de supériorité / par aigreur/ par inadvertance, voilà t’y pas que l’association éditrice recommence à… …démarcher ces organismes / faire des dossiers auprès du C.N.L. / traîner du côté de la Maison du Passage à Lyon / toucher des aides grâce à l’ARALD. Est-ce par schizophrénie / opportunisme / par mercantilisme / par erreur ?
F.D. : Je n’ai qu’un mot à dire / que deux mots à dire : merci / merci beaucoup.

( ) : Quels sont les projets du “22(M)dP” pour cette année 2007 ?
Franck Doyen : un site internet / une ligne de lingerie fine / une manifestation d’écritures et d’art contemporains en zone rurale / des lectes et ures à tous les étages / l’isolation du grenier / conduire un entrainement régulier en vue du semi-Marathon du Lac des Sapins / un Marché de la Poésie à Lyon / des parutions régulières (enfin : ndlr).

PS en forme de communiqué aux journaux du monde entier : ceux qui ont (encore) une culture internationaliste ne seront pas surpris d’apprendre que j’ai pompé l’idée de cet entre(deux)tiens interactif, et même une ou deux questions-réponses, à un certain Raphael Sebastiàn Guillén.

6 décembre 2006

[Entretien] Christian Prigent avec Fabrice Thumerel

[Cet entretien de Christian Prigent avec Fabrice Thumerel peut être retrouvé en téléchargement dans la section des PDF. Il constitue aussi un des éléments du dossier Prigent que nous sommes en train de former sur Libr-critique.com.]

L’Incontenable Avant-Garde

Des Modernes aux Anciens…

Fabrice Thumerel : Bien que l’avant-garde se définisse avant tout par une éthique et une esthétique de la rupture, tu refuses d’opposer arbitrairement et simplistement Anciens et Modernes : avant même que tu ne publies Salut les anciens, dans les derniers numéros de TXT, tu as inclus une rubrique qui portait déjà ce titre. On peut caractériser doublement ta démarche. D’une part, tu cherches à éviter le rapport de succession pour inventer un réenfantement-réenchantement critique : «Les modernes ne sont pas les enfants des anciens. C’est plutôt le contraire : la perplexité et le savoir vivant qui nous viennent des modernes nous font regarder les anciens d’un œil moins tué d’indifférence ; ainsi nous pouvons les réenfanter à chaque fois : les rendre à l’inquiétude de la vie» (Salut les anciens, P.O.L, 2000, p. 60). D’autre part, tu t’efforces de ne pas tomber dans le travers de la projection anachronique. Par exemple, dans la relecture de Scarron que tu proposes précisément dans la collection «anciens modernes» des éditions 1:1 (poésie), tu précises : «Bien sûr on ne peut jusqu’au bout rabattre sur le cas Scarron ce à quoi nous a habitués la modernité anti-poétique (de Rimbaud à l’avant-gardisme des années 1970). A sa façon, Scarron est entièrement de son temps. […] il n’y a pas d’autre forme de résistance, d’autre percée, d’autre tracement de la négativité poétique que ce qui se joue dans le renversement symétrique ("carnavalesque", "burlesque") d’un plein d’expression idéalisée et d’affirmation positivée. Scarron traite son propre cas dans les formes d’époque : comme comédie "travestie", certes dia-bolique et triviale — mais assignée aux normes oratoires et prosodiques d’époque» (La Défiguration, 2002, pp. 15-16 ; repris dans Ce qui fait tenir, P.O.L, 2005, pp. 43-44).
J’aimerais que tu reviennes sur ce parti pris dialogique plutôt que diachronique, dans l’exacte mesure où tes essais manifestent une volonté généalogique, établissant des filiations avec des figures fondatrices et emblématiques de la modernité dont tu te réclames (Baudelaire, Rimbaud, Jarry, Joyce, Artaud, Khlebnikov, Maïakovski, Cummings, G. Stein…). Et il est un Ancien que tu ne considères pas comme un auteur à réenfanter, mais un modèle pour ceux qui merdRent — «ces fous de la langue» —, une pierre de touche à laquelle doivent se frotter tous les contemporains qui prétendent écrire : Rabelais, auquel TXT a consacré un dossier (n° 21 : «La Dégelée-Rabelais», 1987), et que, dans Ceux qui merdRent (P.O.L, 1991), tu qualifies d’«absolument contemporain». Mais au fait, quelle différence fais-tu entre «absolument contemporain» et «absolument moderne» ?

Christian Prigent : Je ne suis pas bien sûr de distinguer les deux (de les avoir distingués, en tout cas). Le dernier chapitre de Ceux qui merdRent dessine une sorte de bibliothèque fondatrice (Rimbaud, Jarry). J’y ai donc parlé de Rabelais. Je voulais montrer que le geste carnavalesque de Rabelais sur la matière de langue, sur la composition de la fiction, sur la satire de l’idéologie de son temps restait vivant : que, de ce fait, Rabelais était notre contemporain et que la compréhension du sens de son entreprise pouvait éclairer le projet des modernes que nous tentons d’être (où tentions : je rappelle que Ceux qui merdRent a été écrit en 1989/90, ça fait déjà plus de quinze ans !). Rabelais : absolument contemporain des modernes (nous), donc.

FT : Établis-tu un réel lien généalogique, via Bakhtine, entre le carnavalesque du groupe (Verheggen, Novarina et toi-même) et «celui qui carnaval» ?

CP : Rabelais a toujours été plus un emblème qu’autre chose. Plus que l’œuvre elle-même (dont je ne suis pas sûr qu’aucun de ceux du «groupe» dont tu parles l’ait lu bien en détail !), ce nom fixe symboliquement un excès de langue et de pensée critique sans équivalent dans l’histoire de la littérature française. Si lien généalogique il y a, ce n’est pas tant parce que les auteurs que tu évoques doivent formellement quelque chose à ce qu’ils ont effectivement lu de Rabelais. C’est plutôt que Rabelais (l’emblème légendé par ce nom) a constitué (constitue) un exemple, un défi. Et que, d’une manière plus ou moins explicite (la lecture, au début des années 1970, de l’essai de Bakhtine aura sans doute suffi à ce que ce défi se formule), quelques-uns (dont moi) se sont posés la question de savoir ce que cela voudrait dire que de relever ce défi : quel geste littéraire faire qui, dans les années 70/80, opèrerait sur la langue et les représentations du monde qu’elle véhicule, quelque chose d’équivalent à ce que fit Rabelais au temps de l’humanisme renaissant.

FT : En outre, quelles sont pour nous les limites de Rabelais, à savoir en quoi, à sa façon, est-il bien de son temps ?

CP : «Limites de Rabelais» ne convient évidemment pas. Par contre, limites de l’usage que nous pouvons en faire, oui, certainement. Rabelais est de son temps, c’est d’évidence (par sa langue, par sa vision du monde, par son débat avec l’idéologie dominante de son époque : la Sorbonne, etc.) ; et ce temps n’est plus le nôtre, autre évidence. Pourquoi, cependant, l’impression, à le lire, qu’il y a là, persistant, du vivant, une étrange actualité intempestive ? C’est toute la question. Elle est vaste (c’est, au fond, la question de savoir pourquoi on peut continuer à lire les anciens autrement que dans une perspective universitaire archéologique, dans un monde qui tend à tout périmer à cadence accélérée). C’est cette question-là que tentait de traiter, vite fait, le chapitre de Ceux qui merdRent consacré à Rabelais. Et c’est l’enjeu même de Salut les anciens. Je ne peux que renvoyer à ces livres.

FT : Par ailleurs, ce dialogue avec les Anciens est aussi pour toi un moyen de fustiger «la myopie narcissique d’un XXe siècle extasié par son propre nombril» (Ceux qui merdRent, p. 160). Dans cette même page, tu ranges Denis Roche parmi les Modernes qui n’ont pas oublié les Anciens : «La force de Denis Roche n’est pas l’affirmation avant-gardiste. Elle n’est pas non plus dans l’exploitation érudite du fond poétique ancien. Elle est dans l’annulation de l’une par l’autre». Dans quelle mesure cette affirmation concernerait-elle ton propre travail ?

CP : Je ne suis pas universitaire, ni savant spécialiste de quoi que ce soit. Le «fond poétique ancien» ne m’intéresse donc pas comme réserve muséale, archives, témoin d’un passé caduc. Je vais, parfois, y chercher la trace d’une inquiétude et d’une suspicion quant aux représentations dominantes d’époque qui ont généré de l’invention — et qui me semblent voisines de mes propres démêlés avec la réalité de mon temps (la manière dont le monde où je vis se représente à lui-même). Disons que ça m’aide à rester… éveillé (intranquille et créatif).
Une version particulièrement insomniaque de cette intranquillité s’est appelée, à diverses époques, «avant-gardisme». Mais l’affirmation «avant-gardiste» ne consiste pas à faire table rase de la bibliothèque. Elle consiste plutôt à tendre une sorte d’arc électrique entre le plus vivant dans l’ancien (Rabelais, par ex., donc) et le moins apaisé du contemporain (soi-même écrivant dans l’espace encore non balisé) — pour enjamber le tas toujours moribond et mortifère de la production académique récente. Breton va à Lautréamont, à Sade, à Swift, à Forneret pour oublier les fadeurs du post-symbolisme et les pesanteurs rances du romanesque façon années 20. A la fin des années 1960, Denis Roche, pour maintenir vivante sa passion de mécriture, va voir du côté des Grands Rhétoriqueurs du XVème ou s’attarde aux Amériques chez Ezra Pound, Olson et Cummings : c’est surtout pour éviter la poisse éreintée de ce qu’on appelle «poésie moderne» dans les collections poétiques et les revues de la France des années cinquante. Non ?

FT : Oui, mais ta bibliothèque des Anciens n’a pas de commune mesure avec celle de Jarry, de Breton ou de Denis Roche. D’où, sans doute, cet impérieux désir d’écrire tant d’essais…

CP : J’écris des essais tout simplement parce que j’aime comprendre et faire comprendre. Analyser (des textes), théoriser (des questions littéraires), interroger par ce biais la bibliothèque, ça ne relève pas d’un sacerdoce pédagogique et ce n’est pas pour moi une corvée. C’est d’abord un plaisir. Cela relève ensuite de mon intérêt pour tout ce qui cherche à fonder le rôle civique de la littérature : son rapport aux questions idéologiques et politiques, sa posture ambivalente dans ce qu’on appelle «culture», ses dispositifs à la fois révolutionnaires et patrimoniaux, etc. À l’inverse, tout ce qui tire l’activité d’écriture vers l’irresponsabilité «artiste», ses veuleries narcissiques et ses coquetteries anti-intellectuelles me dégoûte autant que ce qui la soumet à la demande mercantile. Si l’exercice de la littérature ne nous rend pas plus «humains» (je veux dire : plus cruellement lucides, plus impitoyablement réticents à l’assentiment communautaire, plus définitivement instables quant à nos représentations du monde où nous vivons), il ne mérite aucun intérêt. Ce que je cherche dans la bibliothèque, c’est tout ce qui nous aide à accéder à cette sorte d’humanité violente. Je n’y accède bien sûr qu’à ma façon (différente, donc, en partie, de la façon qui fut celle de Jarry, de Breton ou de Roche) mais en pariant que cette façon-là peut ouvrir, pour d’autres, des fenêtres respiratoires.

Itinéraire d’un avant-gardiste

FT : Après avoir distingué deux logiques d’avant-garde, la logique identitaire et la logique du virtuel, et rattaché à cette dernière le groupe TXT — qui, pour lui, est «l’une des très rares avant-gardes à ne pas s’être fait reterritorialiser dans la téléologie désabusée (i.e. gestion d’une gloire rétrospective + à-quoi-bonisme en ce qui concerne demain)» —, Jérôme Game synthétise ainsi ton itinéraire : «de l’aventure militante de TXT à l’épuration d’un style poétique qui se rassemble et se compose à chaque ouvrage davantage pour dire le décentré, le démembré, avec à la verticale du poétique un didactisme engagé dans les essais, de cette vie, donc, ressort le geste intense et remarquable d’une virtualité dans son temps, à la façon de l’intempestif nietzschéen : simultanément au faîte de la lucidité historique et dans le radical ailleurs, incomparablement instruit de la généalogie et pourtant hors-arbre, hors-cadre, radicalement autre et imprévu — avec constance» («Le Virtuel deleuzien, ou Cogito pour un moi dissous», Barca !, n° 15, nov. 2000, p. 76). Quelles réflexions ces propos t’inspirent-ils ?

CP : Ceci, seulement (outre un bref rosissement narcissique) : si quelques-uns (dont j’apprécie le travail, intellectuel et littéraire, et l’engagement éthique — c’est le cas pour Jérôme Game) peuvent dire cela de mon activité, c’est qu’elle sera allée où elle voulait sans doute dès le départ aller, sans trop concéder à la demande d’époque ni trop céder aux faciles fatigues de la pensée et du style. «Intempestif» me va, oui. J’ai aimé cette posture en travers : être comme une arête dans la gorge bavarde de l’époque (sans ignorer cependant que de ce genre d’arête, l’époque n’est que fort peu incommodée). Mais ce n’est évidemment pas à moi de juger de l’efficace de la posture intellectuelle que tant bien que mal j’ai occupée et essaie encore de tenir.

FT : Pour ma part, je perçois deux principales étapes dans cette trajectoire : d’abord, un moment radical correspondant à peu près aux années TXT (1969-1993), où, dans un premier temps — c’est-à-dire la deuxième décennie glorieuse —, il s’agissait d’imposer un type particulier d’avant-garde, avant de proposer une résistance à la restauration qui a fini par terrasser l’esprit avant-gardiste dans les années quatre-vingt ; ensuite, depuis une quinzaine d’années, une période, non pas de revirement ni même de reconversion, mais de conservation et de redéfinition du moderne après inventaire (auto)critique de la position avant-gardiste — et donc liquidation des «alibis idéologiques et politiques».
On peut rappeler quelques jalons de ce passage critique à une posture de porte-étendard d’un moderne qui, nourri de l’expérience avant-gardiste, se ressource aux désormais classiques Baudelaire et Mallarmé.
1) Moment (auto)critique. Outre, dans Une erreur de la nature (P.O.L, 1996), le rejet de quelques expériences avant-gardistes qui t’ont plus ou moins marqué («Plus jamais ça», pp. 192-193), on retiendra ce bilan lapidaire : «Les avant-gardes artistiques des années soixante-dix ont tartiné des pages désormais illisibles. Elles ont vécu de visions binaires un peu simplistes. Elles ont brodé sur un assez grossier pathos du "corps" ou de la pulsion". Elles ont fantasmé en épopée sulpicienne la barbarie de la Révolution culturelle chinoise (je retiens les faits les plus voyants)». D’où l’aveu d’un double sentiment de honte : celui d’«avoir erré», et celui «de devoir avoir honte d’avoir erré» (Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, respectivement pp. 90 et 87).
2) Moment de redéfinition du moderne. Dans A quoi bon encore des poètes ? notamment : «J’appelle moderne cette passion qui vient mettre sous tension contradictoire, d’un côté la leçon pacifiée des bibliothèques et des musées, de l’autre le troublant tumulte du présent» (P.O.L, 1996, p. 11). Et d’en référer à Baudelaire, dont la définition du moderne, quatre ans plus tard, sert de point d’appui à Salut les modernes (cf. p. 24). Quant à l’innommable mallarméen, il transparaît dans ce parti pris théorique martelé dès le début de l’avant-dernier essai : «J’appelle poésie la symbolisation d’un trou. Ce trou, je le nomme réel. Réel s’entend ici au sens lacanien : ce qui commence là où le sens s’arrête» (L’Incontenable, P.O.L, 2004, p. 17).
La première page de l’un des premiers essais, paru peu avant la fin de TXT, opère la conjonction de ces deux moments en proclamant et la disparition et le renouveau de l’avant-garde (dans le genre: «L’avant-garde est morte, vive l’avant-garde !»). Peut-être n’est-il pas inutile de la citer presque entièrement :

Les «avant-gardes» de ce siècle (le futurisme russe, le surréalisme, le telquelisme des années 70) ont vécu dans une sorte de fascination pour cet aboutissement pervers de leur propre stratégie que synthétisait la formule : «Il n’est d’avant-garde que politique». L’ajustement idéologique qui servait de couverture intellectuelle et morale à la production de formes «nouvelles» ne pouvait alors se penser en dehors de l’horizon «révolutionnaire», de la croyance en l’Histoire, de la politique comme dernier mot sur tout, du marxisme comme vision totalisante. La débâcle des idéologies progressistes a aujourd’hui retiré à l’aventure littéraire ces alibis qui justifiaient (mais en même temps annulaient ?) ses excentricités esthétiques. Du coup, plus personne ne saurait, sans faire rire, s’affirmer «d’avant-garde» ; plus personne, même, ne saurait traiter à partir de cette donnée la question de ce que Georges Bataille appelait les «grandes irrégularités de langage».
Et heureusement. Parce qu’ainsi se trouve plus que jamais posée la question de «l’invention» : la question de cette «vérité» à chaque fois reformulée qui hante lesdites «irrégularités». Car il y a bien, toujours, une posture qui consiste à tenter de toucher au fond de ce qui nous parle et nous assujettit ; une posture de langue et de pensée, dont l’obtuse obstination est de vouloir faire trou dans les croyances d’époque et l’académisme stylistique (La Langue et ses monstres, Cadex, 1989, p. 9).

En ce début de siècle, on retrouve une variation de cette stratégie du «qui perd gagne» : après avoir affirmé qu’ « on n’en finit pas, et on n’en finira jamais, de tuer les avant-gardes», dans le n° 5 de Fusées (2001), tu célèbres la naissance de nouveaux talents (F. Bothereau, S. Courtoux, A. Dufeu, J. Game et J. Gontier), qui, selon toi, assurent la renaissance du modèle avant-gardiste des années 60/70, dans la mesure où ils témoignent un goût certain pour la théorie et le travail de/sur la langue, tout en «ramenant dans l’écrit des pans entiers de références explicites au réel économique, social, politique contemporain» («Phénix ! Phénix ! (de quelques oiseaux nouveaux)», p. 10).
Ainsi, du point de vue stratégique, on pourrait soutenir l’hypothèse que, sans doute conscient qu’il ne saurait y avoir d’avant-garde qui dure , tu proposes dans tes travaux théoriques et critiques des prolongements de l’avant-garde façon TXT. Ce repositionnement te permet d’apparaître comme un classique de la modernité, c’est-à-dire un avant-gardiste inactuel. C’est pourquoi, d’une part, conformément au titre choisi, l’avant-garde poétique est doublement incontenable, au sens où elle est à la fois irrésistible et insaisissable puisque polymorphique ; d’autre part, je proposerais de condenser cette trajectoire dans la formule suivante : «Du MerdRe à la poésie à l’ode au phénix».
Après m’être excusé d’avoir été un peu long, mais il était indispensable de savoir de quoi exactement nous parlions, j’aimerais tout d’abord te demander tes réactions, et ensuite comment tu analyses la manière dont cet itinéraire s’est infléchi dans les années quatre-vingt pour traiter une question centrale du champ recomposé, celle du sujet (auto)biographique : pour toi le porteur de trous, l’ empêcheur de fabuler en rond, était-ce une façon de bien marquer ta différence par rapport à la nouvelle écriture de soi triomphante, ou bien rattaches-tu à des préoccupations antérieures des textes comme Journal de l’Œuvide (1984), Une phrase pour ma mère (1996), Album du Commencement (1997), Le Professeur (1999) et Grand-Mère Quéquette (2003), qui offrent «une symbolisation de l’existence-en-tant-qu’elle-n’a-pas-de-sens», «un dépassement du subjectif» ? Enfin, penses-tu vraiment qu’on puisse encore aujourd’hui, non sans faire rire mais s’enferrer, s’affirmer «d’avant-garde»
[3]?

CP : Difficile pour moi de revenir, une fois de plus, sur ce qu’auront été les étapes de l’aventure TXT : j’ai dit à plusieurs reprises déjà ce que je croyais pouvoir en dire. Sur mon propre travail, c’est un peu différent. Je crois que depuis «le début» (disons : La Belle Journée, chez Chambelland, en 1969), j’écris toujours la même chose. Et cette chose relève d’un traitement du matériau autobiographique. Mais jamais dans l’ordre d’une reconstruction narrative positivée de ce matériau. Toujours dans l’ordre d’une opération musicale stylisée qui consiste pour l’essentiel à épuiser ce matériau. Je veux dire à l’arracher à sa chair mêlée d’expériences, de culture et de fantasmes pour le désincarner de cette chair-là et le réincarner, stylisé (calculé, composé, sonorisé et rythmé) dans l’autre matière : la langue. Un livre est pour moi ce vase communicant où l’insensé de l’expérience se vide, s’oublie et meurt pour ressusciter, réifié en pur morceau de langue vivante — et dépasser par ce vecteur, oui, sa propre subjectivité. C’est cela que j’ai toujours cherché, plus ou moins confusément. D’abord dans la naïve distraction poétique (avant TXT). Ensuite d’une façon assez crispée par les attendus théoriques (linguistiques, psychanalytiques..) qui me servaient de garde-fou dans les années 1970. Puis de manière, j’espère, de plus en plus libre, décomplexée et acharnée à la fois. C’est-à-dire aussi avec de moins en moins de souci de se démarquer de quoi que ce soit d’autre («l’écriture de soi triomphante», soit : mais qu’en ai-je désormais à faire ?). Il n’y a plus rien de réactif au champ, plus guère, même, de métapoétique polémique, dans mes textes de fiction. Et peu m’importe aujourd’hui qu’il s’agisse d’avant-garde (ou pas), de modernité (ou non). Ce qui ne veut pas dire que j’ai abandonné le goût de penser théoriquement ce qui s’y produit : L’Incontenable (en entier) et Ce qui fait tenir (en partie) sont des livres traversés par cette volonté de continuer à penser les opérations de fiction — dont les miennes.

De quelques paradoxes et critiques…

Pourrais-tu éclaircir ces quelques paradoxes ?
Bien que, dans Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, tu constates que «
le positivisme enthousiaste (linguistique, sémiotique, psychanalytique) s’est largement figé en vulgate» (p. 86), dans ce livre comme dans L’Incontenable, tu revendiques l’héritage lacanien ; en outre, un essai comme Salut les anciens révèle ce que ton analyse formelle doit à la linguistique ; au reste, n’aurais-tu pas ajouté une corde sociologique à ton arc critique, vu les quelques références à P. Bourdieu (aux Règles de l’art comme à son lexique théorique) et, dans Salut les modernes, ta démarche de positionner dans le champ les Néo-Modernes ?

CP : Quelques propositions (peut-être même simplement quelques formules) de Jacques Lacan m’ont frappé violemment dans les années où je lisais cet auteur (les années 1970, surtout). Quatre ou cinq phrases, en fait, guère plus (ainsi la définition lacanienne du «réel» comme «ce qui commence là où le sens s’arrête»). Mais ces formules (leur énigmatique clarté) ont généré de l’écriture et modelé la vision que j’ai depuis de ce qu’est et peut la littérature. Si c’est cela «revendiquer un héritage», alors je le revendique. Plus généralement : comme bien des gens de ma génération, je dois l’essentiel de mon outillage théorique (une panoplie de bricoleur, en fait — et qui a tendance à rouiller dans son coin depuis quelque temps) aux lectures linguistiques, psychanalytiques et sémiotiques que j’ai faites à partir de 1967 et, grosso modo, jusqu’au début des années 1980. Je ne renie rien de cela. Ni de quelques excursions dans Bourdieu — comme tout le monde, si j’ose dire. Je dis simplement que ces blocs de pensée et de savoir n’ont plus, c’est l’évidence, l’illuminante puissance d’entraînement qu’ils ont eue dans les années, déjà lointaines, que je dis. L’usage les a beaucoup usés, ils se sont affadis au fur et à mesure de leur vulgarisation cependant que la même vulgarisation (universitaire, entre autres) disposait, autour de leurs quelques propositions encore mal digérables par elle, un cordon sanitaire qui les a désamorcées ou, en tout cas, marginalisées. Subjectivement, je n’en ai plus besoin, ils ne nourrissent plus mon travail que comme traces (parfois actives encore, cependant) de cette lointaine explosion qui, à la fin des années 60, fissura ses noyaux et décida des formes spécifiques de son énergie.

FT : Doit-on encore parler d’avant-garde à propos de jeunes gens qui ressusciteraient le modèle TXT ? Ou alors ne s’agirait-il pas plutôt d’une nouvelle avant-garde qui se serait construite avec notamment TXT pour horizon à dépasser ?

CP : Quand je lis Jérôme Game, Philippe Boisnard ou Sylvain Courtoux (si différents l’un de l’autre, par ailleurs !), je vois quoi ? Un violent souci de donner corps matériel à la langue poétique qu’ils travaillent (un traitement rythmique, sonore, respiré, etc. du signifiant) ; l’intrication, dans ce corps matériel, de constantes références (jouées, défigurées) au discours politique du temps, à la vulgate idéologique, aux chromos médiatiques ; un besoin de penser (d’une part métapoétiquement dans le corps même des textes de fiction et d’autre part dans des écrits à caractère théorique) les effets de ce travail, leur articulation à la philosophie et à la sociologie, leur mode d’action idéologique ou politique. Tout cela, c’est ce qui a toujours spécifié le modèle artistique dit «avant-gardiste». Ce que je dis ce n’est pas que ces jeunes gens ressuscitent le modèle TXT (ou un autre modèle avant-gardiste). Encore moins qu’ils font «du TXT». Je ne dis même pas qu’ils auraient TXT comme horizon à dépasser (car cet horizon, qui n’en était d’ailleurs pas un, est forcément dépassé depuis longtemps déjà, du simple fait que les conditions historiques dans lesquelles il se constitua se sont modifiées de part en part dans les vingt dernières années). Je dis seulement que l’activité des poètes dont je parle relève, dans un tout autre contexte socio-politique, des composantes (trans-historiques) d’une pratique artistique de la langue et de la pensée des opérations de langue qui a pu, à l’occasion, s’incarner dans ce qu’on a appelé les «avant-gardes». Comme TXT est la plus récente, ça fait repère historique, c’est tout. Et j’ajoute que ces postures «avant-gardistes», telles qu’en elles-mêmes enfin l’éternité de l’invention artistique les change, ne sont donc pas si «mortes» qu’on le dit souvent.

FT : Comment une avant-garde peut-elle prétendre être révolutionnaire, ou simplement contestataire ou subversive, en demeurant confinée dans un cercle restreint ? Comment concilier l’élitisme, voire l’ésotérisme avant-gardiste, et la volonté d’agir sur le monde ? Faut-il, avec Jean-Claude Pinson, parler d’utopie littéraire ?

CP : Ceux qui persistent à enfoncer la porte béante selon laquelle l’invention artistique n’agirait pas sur le monde au prétexte de sa nature même (d’être inventive — et donc difficile, marginale, élitaire, coupée, sic, des «masses») révèlent simplement le désir profond que nourrit leur propre incapacité à inventer : qu’il n’y ait d’irrégularités de langage que moyennes, possibles, faciles, vulgarisables — qu’en somme on évite de sortir du lieu dit commun. Ce pourquoi il n’y a jamais, là, de pensée — mais, au mieux, un scepticisme désespéré ; au pire, une aigreur réactionnaire. La question ne s’aborde que si on en accepte les tensions, l’impossible. C’est-à-dire si on ne censure pas par avance la puissance de l’irrégularité : elle fait symptôme de ce que les représentations disponibles à telle ou telle époque sont désormais caduques, insipides, fausses et aliénantes. Après, mais seulement après, tout commence de l’interrogation sur l’impact civique desdites irrégularités. Par exemple en pensant pragmatiquement l’efficace des relais (critique, pédagogie, devenir scénique des textes) qui visent à socialiser l’excentricité formelle (comme faisceau de questions plus que comme catalogue de réponses).

FT : Par ailleurs, même si tu considères Henri Meschonnic plus comme un révélateur de notre époque que comme un véritable auteur, pourrais-tu répondre sans ambages aux critiques qu’il t’adresse dans Célébration de la poésie (Verdier, 2001) — critiques qu’on qualifiera d’étayées pour rester neutre ? Emboîtant le pas à Jean-Claude Pinson, qui, dans A quoi bon encore la poésie ?, parle de «mystique grammaticale» (Périgois, 1999, p. 26), il réprouve l’hypostase de la lettre et réfute la distinction entre la poésie et la prose qu’il voit dans un entretien que la revue Prétexte a publié en juin 1998 (hors-série intitulé La Poésie contemporaine en question). Au reste, ne peut-on voir un écho à ces critiques dans ces deux passages de L’Incontenable :

La prose est comprise dans la poésie. La poésie est un patron qui peut engendrer le costume de la prose (p. 16).

Ce qu’on lit majoritairement dans les collections et les revues de poésie est toujours de l’ordre de cette belle poésie qui, comme le disait encore Bataille, «a sa place dans la nature, la justifie, accepte de l’embellir». […] ils positivent la poésie, qu’ils l’identifient à une plénitude esthétisée qui nous retire la vérité du monde à force de prétendre nous le livrer dans une authenticité plus grande et un rendu plus beau (p. 195) ?

En outre, rejetant l’avant-gardisme des années 60/70, il tourne en dérision les oppositions binaires entre langue et réel, son et sens, et condamne une pensée-langue prisonnière d’une théorie du signe engendrant un nominalisme qui est un poétisme… C’est que, contre la célébration de la poésie, il défend une conception du poème comme création d’un sujet spécifique qui met en œuvre un art de la suggestion.

CP : Henri Meschonnic porte sur la tête un grand chapeau de mandarin universitaire mégalomane et banalement tyrannique. Aux pieds, il a les escarpins inconfortables du piètre poète qu’il sait bien qu’il est (par exemple : ce que Meschonnic sait du rythme — ce qu’il nous dit savoir, en tout cas —, sa poésie, elle, n’en sait rien).
Entre le chapeau et les souliers, ça pense comme ça peut. Mais ça ne pense qu’entre volonté de pouvoir et blessure narcissique. D’où malaise. De ce malaise, classiquement converti en agressivité, Meschonnic s’est fait un fonds de commerce de pourfendeur du «moderne» et de redresseur des torts théoriques. C’est un rôle, celui du polémiste réac. Chaque époque à son histrion pour le jouer. Il s’appelle aujourd’hui Henri Meschonnic. Sa performance est ecclésiastique, hallucinée et grincheuse. Il tire, on le sait, sur tous ceux qui bougent. Sa fébrilité, forcément, croît à proportion du plouf ! que font dans la mare des indifférences ses tonitruantes prises de position. Plus guère de théoricien de la poésie qui échappe à ses fulminations. On note même quelques trous de balles dans ses propres pieds.
Ça peut faire rire. Ça peut aussi faire saliver quelques professeurs nostalgiques des éclats de la Querelle littéraire. Je ne crois pas que ça fasse beaucoup penser. Rien, en tout cas, dans ce mixte d’ergotages scientistes et d’imprécations vétérotestamentaires, qui puisse nous aider à comprendre ce qui apparaît dans l’invention écrite du temps (de cette apparition, d’ailleurs, Meschonnic n’a cure). Si la faconde polémique de Meschonnic doit aboutir à cet enfoncement de porte ouverte qu’est sa définition de la poésie comme «art de la suggestion» (Verlaine is back home), on ne voit pas bien le bénéfice intellectuel de l’opération — ni les raisons qu’on aurait de discuter avec un théoricien aussi rafraîchissant.
[1] De ce point de vue, la trajectoire de C. Prigent suit le même mouvement que celle de la collection de TXT : «l’esprit avant-gardiste des années soixante-dix (première époque), la résistance à la liquidation de cet esprit (deuxième époque), le projet de refonder une "modernité" débarrassée de ses alibis idéologiques et politiques (troisième époque)» (Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas. Entretiens avec Hervé Castanet, Cadex, 2004, p. 105).
[2] Réel : point zéro, Berlin, Weidler Buchverlag, 2001, p. 17.
[3] Une erreur de la nature, pp. 214, 32 et 186.

26 septembre 2006

[Entretien] Bernard Desportes avec Fabrice Thumerel

Filed under: entretiens,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 19:45

Cet entretien est une introduction au colloque Bernard Desportes qui aura lieu à l’Université d’Artois. C’est une véritable exploration de la littérature du XXème siècle qui s’y instaure, à partir des questions de Fabrice Thumerel.

Bernard Desportes : Pour qu’il y ait bilan sans doute faudrait-il que j’aie le sentiment d’avoir affaire à quelque chose d’achevé… Or je ne considère pas les 15 volumes de Ralentir travaux comme une entité, mais plutôt comme une «oeuvre» morcelée, éclatée, fragmentaire, en quelque sorte un élément hybride que je revendique néanmoins comme prenant place au sein du travail publié sous mon seul nom. Fragment de mon propre travail donc, mais «oeuvre» de compromis. Celui très précisément qu’il m’a fallu passer entre l’action et l’écriture. Compromis issu d’une histoire et d’un engagement social et littéraire singuliers..

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21 septembre 2006

[entretien] Loïc Robin avec Philippe Boisnard

Filed under: entretiens — Étiquettes : , , , — Philippe Boisnard @ 3:42

Cet entretien s’est décidé suite à l’envoi par Loïc Robin de son Cd-rom Eaux Fortes. Ayant trouvé sa démarche intéressante, celle-ci allant je crois dans le sens d’une interrogation tant linguistique qu’esthétique de ce qui se produit avec certaines nouvelles poésies, je lui ai proposé de répondre à mes questions.

Début de l’entretien :

Philippe Boisnard : Tout d’abord, avant de parler de ton CD-Rom, d’où provient pour toi l’intérêt pour le verbi-visuel ?
Loïc Robin : Le verbi-visuel, c’est quand même l’histoire de la poésie. Il faut la connaître et la regarder pour la comprendre. C’est une question d’héritage. Après, il y a le goût pour les arts visuels et en particulier pour l’art conceptuel. L’image comme « représentation visuelle d’une idée » : cette expression me convient, enfin, je veux dire que j’essaie d’utiliser l’image comme cela.
Et puis le verbi-visuel, c’est avant tout les inscriptions, les affiches, les publicités, les panneaux, tous ces mots qui, dans l’espace public, sont devenus les véritables objets de nos sensations. La relation au paysage fait office d’exception. En exagérant un peu, on peut dire que le reste de la perception est régie par la langue. La langue se regarde elle-même.

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4 avril 2006

un entre(deux)tien avec Maïté Kessler de la revue Broch# par Franck Doyen

Filed under: entretiens — Étiquettes : , , — franck doyen @ 4:58

Dans le cadre du partenariat avec 22 (Montée) des poètes, nous publions l’entretien qu’a consacré Franck Doyen à Maïté Kessler dans le n°46

22(M)dP : « Maïté Kessler, depuis quand existe broch. # ? Et quelles y sont vos intentions?
Maïté Kessler : Ce projet est né en septembre 2004 et, au départ, je voulais faire quelque chose d’informatif surtout ( d’où la matière de la revue : photocop’, noir & blanc, de simples agrafes, du A4, brut de décoffrage !). Le rythme de publication idéal aurait été celui des semestres universitaires. Comme un enseignant, j’aurais fourni la matière première première, au lecteur ensuite de faire son travail, comme l’étudiant « traduit » les polycopes qu’il reçoit quotidiennement. L’autre chose importante dans ce projet est d’essayer de mixer : des auteurs connus, d’autres moins, d’autre nullement ; et mixer les médias, le texte et l’image notamment.
22(M)dP : Comment diffusez-vous broch. # ?
Maïté Kessler : Je n’arrive pas à prendre le temps et à m’organiser mieux pour la diffuser davantage. Il faut que cela change ! Pour l’instant je profite des événements existant comme le Salon des Revues, le Printemps des Poètes, etc, pour la diffuser, mais je dois arranger cela. Une autre chose intéressante était sa présentation lors du festival vidéo au Centre d’Art Contemporain d’Hérouville Saint-Clair. Hors contexte ou en tous cas confrontée à d’autres média, elle prenait une dimension toute autre, enrichissante ; telle un virus qui arrive à pénétrer plusieurs corps, à s’étendre à plusieurs champs. Et voilà d’ailleurs le texte qui accompagnait les brochures, imprimé en parallèle :
«Riche d’un ôte-agrafes horizontal, de plusieurs chargeurs de documents automatiques & manuels, d’une agrafeuse intégrée, exécutant plus de 50 photocopies à la minute, autant de recto/verso s’il le faut, le copieur Océ 3165 est le partenaire idéal des structures, petites ou grandes, dont le but est d’informer et de diffuser largement et pour un moindre coût tout type de connaissance.Riche de personnalités du monde de l’art, de personnalités évoluant dans des univers poétique et de boucherie, d’une extrême rigidité ou d’une souplesse sans bornes, doté d’un militaire, d’une pâtissière, d’un électricien, …, mon carnet d’adresse est mon partenaire idéal lors des moments de grande lassitude que je connais en ne fréquentant qu’un seul et même corps, ne labourant qu’un seul et même champ.Fatiguée de tourner en rond et, tel un mixeur Bosch, j’ai à élaborer un plat homogène, un tout, un même où se rencontrent mineurs & majeurs, bons, bruts, et truands, chacun restant bien dans son camp à tout prix; car c’est dans ce Même composé d’individus autonomes que vont se créer les différences qui en feront la richesse.Le résultat étant à la hauteur des moyens investis.»
22(M)dP : Vous souhaitez passer du support papier à l’événementiel. Où en êtes-vous?
Maïté Kessler : J’ai réussi pour le premier n° à organiser dans un atelier à Paris une soirée avec quelques participants, uniquement parisiens. Mais la chose devient compliquée ensuite lorsqu’il s’agit de faire venir des gens de province et de leur financer au moins leurs déplacements, logements, etc… Quand je reste seule à travailler là-dessus sans m’organiser pour recevoir des subventions; chose à laquelle je pense sans pour autant prendre le temps d’y travailler encore.
22(M)dP : Comment rencontrez-vous vos auteurs (et récipoquement) ?
Maïté Kessler : Les participants à la brochure font parti de mes environnements sonore,
visuel et gustatif. Il s’agit de personnes rencontrées lors de manifestations de poésie, d’expositions pour la plupart ; d’autres, trouvées en chemin pendant mes 6 années passées dans des écoles des Beaux-Arts ; des autres encore, vus, lus & entendus, sur disque & sur papier auxquelles j’ai dans un second temps envoyées des propositions de participations, comme celle-ci, à Serge Pey :
« Bonjour,
Nous ne nous sommes jamais parlé de vive voix mais je vous avais dejà ecrit il y a quelques années, pour un projet de bras de fer, d’un répertoire de poète ; je fabrique aujourd’hui une brochure en photocopie à laquelle a participé Georges Hassoméris ; il me semble qu’il vous l’a montré au dernier Marché de la Poésie, place Saint-Sulpice. Et je vous envoie aujourd’hui ce mail pour
1 – vous demander une adresse postale à laquelle vous envoyer un exemplaire
2 – vous proposer de participer au n° 3, cet automne.
J’espère que cela vous ira.
Maïté Kessler »
22(M)dP : Pouvez-vous nous en dire plus sur le prochain broch# (numéro 2 ettroisième du nom) ?
Maïté Kessler : Dans le troisième numéro, très en retard, il y a plusieurs éléments nouveaux : Laurence Dénimal, éditée chez Al Dante et rencontrée au Salon des Revues par l’intermédiaire de Georges Hassoméris ; Serge Pey donc, et une personne complètement extérieure aux autres, rencontrée ni dans un salon ni dans un festival mais lors d’un goûter et autour d’un verre de vin un dimanche après-midi, Jérôme Laperruque, musicien et auteur d’une chronique dans le magasine Chronicart, qui ne connait pas les autres participants, et la réciprocité doit pouvoir se vérifier. Je me dis qu’il participe bien à la richesse de l’ensemble, par sa nature d’étranger à tout cela ; ou peut-être pas et, cela ne réside peut-être qu’uniquement dans mon fantasme d’arriver à une mixité totale et assumée et perceptible.
22(M)dP : Avez-vous de l’événementiel en prévision pour 2006 ?
Maïté Kessler : Toujours cette volonté d’organiser quelque chose dans les locaux de l’Université de la Sorbonne; un possible qui engendrerait sans doute une confrontation intéressante entre le public et les auteurs. D’autres endroits seraient évidemment accessibles mais, comme je l’ai dis plus haut, je dois d’abord me résoudre à trouver les moyens financiers pour le faire au mieux.
Voilà. »

26 janvier 2006

[Entretien] Charles Pennequin par Sylvain Courtoux

Filed under: entretiens — Étiquettes : , , — rédaction @ 18:33

Long et passionnant entretien de Charles Pennequin par Sylvain Courtoux. [extrait 1ère question] : "1. Charles, pourrais-tu te présenter pour ceux qui ne te connaissent pas ? Je suis né à Cambrai dans le Nord en 1965. J’écris des textes qui ressemblent parfois à ceux publiés par P.O.L (bibi) ou par Al Dante (Dedans). Il m’arrive d’écrire des poèmes en vers (Bine, chez le Corridor Bleu, ou Le père ce matin, chez Carte Blanche). Beaucoup disent qu’ils ont du mal à lire mes poèmes. Cela m’étonne, parce que pour moi c’est comme ça que je vois l’écriture. Je pense qu’il faut lire Céline, les proses de Beckett, le journal de Nijinski, la graphomanie de Parant, le verbe de Novarina, et on comprendra peut-être un peu mieux après. Mais il faut faire ce travail là, cette traversée (Rabelais ! Proust ! – que j’ai pas encore lu cela dit !), et on ne peut guère la faire pour lui (le lecteur). Faudrait-il lire ce que j’ai lu pour me lire (les écrits bruts, un peu d’Ernst Jandl, de Maurice Roche, du Corbière, beaucoup de Prigent, une pincée de Gertrude Stein…), ce qui m’a intrigué, attiré, repoussé, laissé sur le carreau (l’effet Cadiot, époque « Art poétic’ », l’épaisseur feuilletée d’un Hubert Lucot, la beauté complexe d’un vers de Philippe Beck, le cut-up de Burroughs…) ? Et comment lire ça ? Comment j’ai touché ça de la vue ? Comment j’ai senti physiquement le corps écrit d’Artaud, par exemple ? Qu’est-ce qu’on fait comme expérience, quand on découvre tout ce petit monde ?" Lire la suite

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