Libr-critique

21 mars 2014

[Chronique] Eric Chevillard ou le désordre autobiographique

Le diptyque d’Eric Chevillard sème le désordre en territoire autobiographique…

â–º Éric CHEVILLARD, L’Autofictif en vie sous les décombres, L’Arbre vengeur, janvier 2014, 234 pages, 15 €, ISBN : 979-10-91504-10-2.

 Eric CHEVILLARD, Le Désordre AZERTY, Minuit, janvier 2014, 202 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-7073-2336-1.

 

« Que changerais-je à ma vie, si je pouvais la recommencer ? Les idées me vinrent par dizaines, et je me lançai confiant dans la rédaction de mon autobiographie. » C’est sur ces mots que s’achève le sixième tome d’un journal singulier qu’il nomme Autofictif, histoire de souligner qu’il importe moins de raconter sa vie que de la réinventer : toute autobiographie, en somme, ne serait qu’une autofiction. Et l’auteur de rejoindre ces piliers de l’écriture de soi contemporaine que sont Serge Doubrovsky et Alain Robbe-Grillet.

Seulement, ce serait oublier qu’Éric Chevillard s’attaque à « l’hystérique impudeur de l’autofiction » dont Christine Angot est le parangon (L’Autofictif, 2009, p. 214). Mais comment échapper à ce genre honni de l’autofiction ? Par l’excellente tenue de la réflexion, qui nous vaut ce genre d’analyse littéraire : « Il y a les écrivains qui se complaisent dans le réel, qui fourrent leurs phrases dedans, qui en rajoutent une couche ; et les écrivains qui prennent le réel dans les rets tranchants de leurs phrases afin de le retailler à leur guise » (p. 14).
Par la tenue d’une véritable revue satirique de notre temps. Dans L’Autofictif en vie sous les décombres, sont visés la vanité de l’écrivain, les clichés et topos journalistiques ou littéraires… Dans Le Désordre Azerty, l’anthropocentrisme littéraire : « L’ennui de ces pages où jamais ça ne rugit ni ne hennit ni ne barrit ni ne cacarde – où ça ne fait au contraire que déblatérer » (21) ; la pantinisation de l’écrivain actuel et le ridicule phénomène de la rentrée littéraire : « Les écrivains sont rentrés. Dans le rang »…
Par une fictionnalisation de soi qui débouche sur l’autodérision ou l’inattendu. L’autodérision fait partie intégrante de la démarche chevillardienne : « Voici donc la deux millième page de L’Autofictif. La formule est aujourd’hui un peu usée et j’ai résolu de lui substituer dès la rentrée trois motets quotidiens dédiés à la Vierge Marie » (p. 216)… Inutile, donc, d’essayer de le prendre en flagrant délit d’auto-aveuglement : « L’écrivain ne doit pas s’y tromper. Il travaille aujourd’hui pour les ménagères de plus de 50 ans » (p. 85). Au reste, dans Le Désordre Azerty, on trouve ce paradoxal autoportrait en humoriste : « L’humoriste n’est pas un joyeux drille. […] L’humoriste n’est pas très sensible non plus à la poésie burlesque du clown. […] L’humoriste a pris son corps dans la langue. […] l’humoriste est un rabat-joie » (119-120). Quant à l’inattendu… Un fait incongru : « J’introduisis le rhinocéros dans la pièce où j’exposais ma collection de toiles d’araignées en prenant bien garde à ne pas laisser entrer la mouche » (33). Une déclaration loufoque : « Je suis la réincarnation de Jules Laforgue, mais personne ne veut le croire » (88)…

En fait, si Eric Chevillard se met en scène dans la plupart de ses écrits, c’est pour subvertir l’actuelle spectacularisation de l’écrivain. Et quand enfin on croit qu’il va se livrer, c’est sous la forme d’un carnet pseudo-autobiographique qui doit son nom à sa méthode de composition : Le Désordre Azerty (2014) est un texte réflexif qui s’ordonne selon la logique du clavier. Ainsi, AZERTY comme : « Aspe », « Zoo », « Ennemi », « Rentrée », « Théorie », « Yeux ». Ensuite, de « Utilité » à « Nuit Neige Noël », en passant par « Quinquagénaire », « Style », « Genre », « Humour », « Journal », « Littérature », ou encore « Chevillard », zigzague le cheminement scriptural. Qu’il retrace son demi-siècle ou le récit arbitrairement journalier qu’il rédige depuis 2007, l’auteur suit la même logique paradoxale : refusant tout principe chrono-logique, toute hiérarchie, il procède au télescopage de micro-événements plus ou moins insignifiants, le court-circuitage des signifiés comme des signifiants confinant à l’incongruité et générant « des effets de surprise ou de reprise, de coïncidence ou de dissonance » (p. 127). Le décousu et l’incongru comme principes d’écriture autobiographique.
On terminera en soulignant que cet autoportrait oblique aborde avec humour la cruciale question du portement du nom. A considérer l’étymologie de son patronyme, rien d’étonnant à ce que l’on se torde souvent la cheville dans son univers… Et quand on songe qu’est un « chevillard » celui qui maîtrise l’art de planter à la cheville, le voici « rendu au sol »… « Paysan ! » (174). D’où la nécessité pour lui de se faire un nom, et pour cela, de se démarquer du label Minuit ; ce qui explique sa charge contre l’écriture blanche : chevillé au style, il fustige cette « littérature de miroitier bègue à l’usage des singes et des perroquets » (92).

31 octobre 2013

[Livre] Eric Chevillard, Péloponnèse, par Jean-Paul Gavard-Perret

D’abord parus sur le site associé au Théâtre du Rond-Point, Vents contraires, ces textes irrésistibles qui constituent un parti pris des choses chevillardien viennent d’être publiés par les éditions Fata Morgana : balai, escalier, miroir, pierre, porte, ou encore poêle à frire vous attendent pour le meilleur et pour le rire…

 

Eric Chevillard, Péloponnèse, dessins de Jan Voss, éditions Fata Morgana, Fontfroide le haut, octobre 2013, 104 pages, 19 €, ISBN : 978-2-85194-879-3.

Les chroniques de Chevillard sont une suite de résonances intempestives au conditionnement du réel. Elles permettent de le rendre absurde par effet de drôlerie au sein des actions et réflexions inattendues qu’elles distillent. Quittant le roman où il excelle, Chevillard trouve dans la chronique un autre champ fabuleux d’exploration. Car si le roman peut isoler un individu, l’éclairer, il reste ici célibataire de tout, même de son visage lorsqu’il se regarde dans le miroir le matin. A l’inverse du héros romanesque, il se fond dans l’anonyme en dépit de son penchant pour l’éternité. Tout est bon pour souligner la « misère » de l’être, et avant tout celle de l’auteur lui-même. Il reconnaît qu’à sa grande honte et en dépit de sa « sa vaste et pointilleuse érudition  », il n’a jamais pu lire Les Guerres du Péloponnèse de Thucydide, ce livre lui tombant des mains…. Ce n’est là qu’un des avatars des nombreux jouets de nos illusions dont Chevillard devient le « dépeupleur », en fidèle descendant des thuriféraires des Editions de Minuit où il publie ses romans.

Au temps présent douloureux et flou, Chevillard accorde moins une trêve qu’un regard sarcastique en traitant l’absurde par l’absurde. Ses chroniques intempestives sont un délice. Manies et tics s’y trouvent décodés avec une espièglerie incisive. Par exemple, lorsqu’il va dans un musée, l’auteur n’a qu’une curiosité : à l’insu des gardiens, soulever les toiles pour voir ce qui est inscrit derrière… Il piste de la sorte tous les lapins que le réel nous pose. D’une chronique à l’autre, le temps devient un sable émouvant. Les choses telles qu’elles sont deviennent (presque) des choses en « soie ». Tout cela ne fait pas un pli. Même aux  pantalons dont, pour l’écrivain, le pluriel est douteux, voire incompréhensible, puisqu’on n’en met toujours qu’un. Il rappelle soudain Beckett, qui se plaignait de la lenteur de son tailleur en lui rappelant qu’il lui fallait un mois pour la couper à façon, alors que Dieu avait fait le monde en huit jours. Ce qui lui valut la réponse cinglante et imparable : « Tu as vu le monde ? Regarde mon pantalon ». Dans la même veine, Chevillard – comme il le professe  – « déblaye, plafonne, chauffe et suspend le temps à une patère ». Avec l’auteur, cette patère n’est jamais austère.

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