Libr-critique

11 septembre 2020

[Chronique] Antoine Hummel, Est-ce qu’il se passe quelque chose ?, par Ahmed Slama

Antoine Hummel, Est-ce qu’il se passe quelque chose ?, Éric Pesty Éditeur, collection « 8 clos », juillet 2020, 112 pages, 10 €, ISBN : 978-2-9573340-0-1.

Au cours du confinement avaient essaimé, un peu partout, sur les réseaux dits sociaux, des publications ironiques – voire sarcastiques – d’écrivain·es, poètes ou éditrices s’inquiétant d’une vague à venir de manuscrits et de livres traitant dudit confinement. Ça se comprenait, il y avait alors pléthore de journaux de confinement, multisupports : vidéo, blogs ou presse – pour cette dernière catégorie, mention spéciale aux textes de Leïla Slimani et Marie Darrieussecq qui, chacune à sa manière, ont fait preuve d’un égotisme à toute épreuve ; mention honorable à l’infect Sylvain Tesson pour sa saillie à l’encontre des gilets jaunes. Le confinement achevé, errant du côté de Marseille, voici pour la première fois je crois, un ouvrage – recueil de poésie – traitant de ce qui s’est passé, fait partie d’un certain passé, d’un avenir peut-être, incertain.

Des usages de « (se) passer »

Confinement et poésie. Écrire dans et par le confinement au sujet du confinement, notamment. On l’aura compris, nous avons affaire ici à un exercice périlleux, publié si tôt ou sitôt après la fin du confinement ; ce livre, Est-ce qu’il se passe quelque chose ?

Pour cela, Antoine Hummel recourt à une composition particulière, emboîtement de plusieurs lignes qui se passent (se déroulent) au fil du recueil, de page en page, ça alterne : entre ce flux qui pense ce qui se passe (ou ne se passe pas), l’histoire d’un employé d’EHPAD à qui une pensionnaire, atteinte d’Alzheimer, pose chaque jour, à la même heure, la même question : « Est-ce qu’il se passe quelque chose ? » Le confinement moelleux et petit-bourgeois du narrateur et ses soucis de santé, de posture. Il va consulter un ostéopathe aux opinions validistes [discrimination envers les personnes considérées comme invalides] et fascisantes – les deux allant de pair.

L’alternance de ces flux ponctuée par ce ressac persistant : Est-ce qu’il se passe quelque chose ?

Tout est contenu dans ce verbe, « passer », sa polysémie, ses usages multiples, temporels – le temps qui passe –, la succession – passer de l’un à l’autre – puis la forme pronominale qu’on retrouve donc dans ce titre : non pas dans le sens de « se passer de » – ne pas utiliser – mais en indiquant le moment présent : « il se passe quelque chose » : c’est maintenant, tout de suite, que ça se déroule, quelque chose se déroule et engloutit le temps. Ainsi affleure, de page en page, la question centrale :

 « Est-ce qu’on peut décrire ce qui se passe depuis ce qui se passe – comme voir la lumière dans la lumière ? Et, de là, est-ce qu’on peut en venir à penser que ce qui se passe a un sens, veut dire quelque chose qu’il faudrait comprendre parce que ce qui se passe est le signe que quelque chose produit ou que quelque chose arrive et dit ce que je suis en montrant où j’en suis dans ce qui se passe ? Est-ce que ce qui se passe laisse des traînées, des références pour la pensée, des cailloux pour le retour (à la normal, chez soi, à soi) – comme la lenteur des nuages à se déliter, à se dissiper, à se recomposer, laisse des traces à penser sur la célérité des sphères ?

« Faites ce qu’il y a à faire et tout se passera rien. »

Dans et par ce qu’il se passe

Loin d’être simplement un relevé du déroulement (passage) des événements, de tout ce qui, loin d’être advenu par le coronavirus et le covid 19, n’a été qu’intensifié. Cette chose qui s’est passée, se passe encore, est variable et multiple, c’est avant tout d’un rapport qu’il s’agit, avec nous, avec chaque groupe social, ça résonne avec ce que nous avons dit (écrit) des usages du verbe (se) passer :

« On l’appelle « guerre » quand elle sévit. « Vacances » quand elle s’oublie. « Atmosphère » quand elle s’installe et détermine un orbe, un ordre. « Vie » quand elle dure et fait cesser des vies. « Romance » quand elle dépayse. « Crise » quand elle divise. « Ambiance » quand elle diffuse et plombe et détermine un milieu, un bain. « Ã‰tat » quand elle gère. « Souci » quand elle sollicite. Tous ces noms ne lui reviennent pas à cause d’une pluralité dans son essence mais seulement à cause de la multiplicité de ses effets et de son activité même. »

Le traitement réservé à celles et ceux qui n’ont d’autre choix que de s’employer et travailler pour subsister : « La guerre est déclarée, tout travail devient dévouement, prolongement de la vocation professionnelle dans la vocation nationale. »

Nationalisme et « Darwinisme social »

Cet élan nationaliste qui a affleuré, partout et tout le temps, renforcement de la conception nationaliste du travail, on travaille pour son pays, la croissance qui fait la fortune des mêmes. On se crève pour son pays comme on crève à la guerre. Pas nouveau tout ça, ancien, très ancien, le travail comme concept a aussi son histoire ; pandémie et autres crises venant simplement mettre un coup de projecteur sur cet impensé du travail, de l’emploi – même face d’une même pièce quoi qu’en disent les amateurs de distinctions fades.

En filigrane, tout doucement et patiemment, le lien se trace, sibyllin, cet ostéopathe qui nous vante et nous vend sa vision décliniste de l’être humain, être fait pour chasser et cueillir et qui, depuis, mène une vie désadaptée.

« Que l’anthropopathe se soit fait ostéo – comme un nazi vendeur de piscines – ou que sa pratique de l’ostéopathie lui ait progressivement rendu dégoûtantes les postures de son temps, la réalisation de son programme – positivement (redresser l’espèce en butant les inviables) ou négativement (sauver la race en laissant crouler ceux ne savent plus se tenir) – »

Comment ne pas penser dès lors au renforcement de ce qu’on appelle le « darwinisme social » (expression erronée car il résulte d’une mauvaise interprétation des travaux de Charles Darwin) ; conception du monde social consubstantielle au capitalisme. Que le virus circule ! la sélection reconnaîtra les siens. Le capitalisme s’est toujours construit sur cette donnée ; cette notion de l’exploitable, si tel n’est pas le cas, qu’on crève ! Mais cette question du « darwinisme social » s’est en quelque sorte posée dans ce qui s’est passé et se passe encore avec moins d’atours, plus directe en somme. Avec les sorties d’André Comte-Sponville ou les questions, encore posées, d’une soi-disant immunité collective. Ensemble de questions réflexions qui trouvent pour figure allégorique cet anthropopathe ostéo.

Il y aurait encore tant à dire au sujet de ce recueil singulier, regretter peut-être la comparaison avec les Grandes Pandémies passées, quelques facilités parfois quand Antoine Hummel glisse des références qu’on qualifiera rapidement de politiciennes. Quelques détails auxquels il ne faudrait pas prêter plus d’attention tant le recueil réussit à enjamber ce qui semblait être, au départ, une gageure des plus hasardeuses.

28 avril 2019

[Libr-retour] Pot-pourri exquisite, par Christophe Stolowicki

Lyn Hejinian, Gesualdo, traduit par Martin Richet, Éric Pesty, 2009, non paginé, 9 €.
Marie-louise Chapelle, Tu (maniériste), Éric Pesty, 2017, 48 pages, 12 €.

Un madrigal à quatre voix, maniériste, coupant court, bel écho, déployée. Carlo Gesualdo, ou Don Carlo Gesualdo di Venosa (1566 – 1613), aristocratique compositeur de la fin de la renaissance italienne et meurtrier présumé, prétexte à Lyn Hejinian, 1978, que traduit Martin Richet, 2009, dont se nourrit longuement Marie-louise Chapelle, 2017. Lire à trois voix (de garage, toutes, voire de jardin de curé), brièvement imprégné de la quatrième (ou première), pur tremplin.

De Lyn Hejinian l’écriture lacunaire, ajourée, que ne lâche pas le fil rouge d’une télégraphie. Abolis, surinvestis des pans entiers du discours. On comprend vite que cette liberté, cette désinvolture relèvent de l’ultra-syntaxe. Gertrude Stein omniprésente, avec un tour de vis. Compressé d’intellect, des abysses d’une virgule remontent cinquante vies en une. Sa phrase scorpion, sa phrase croupion. Les croupes qu’elle taille dans la langue dont rejaillissent des bribes de pur intellect. Un convulsé de la raison pure. Un taille-layon, à cru. Les sentiers de l’amour maniériste, ses scalps, ses palpes, ses tentacules. Ses références musicales, ses harmoniques, ses meurtrières, ses hallebardes comme une éthique de l’inconnaissance. Rarement, quelques spropositi regroupés dans une clairière de pur sens. Le nerf à neuf, ce qui innerve, ce qui dénerve, synapses relaps à électro-chocs.

Martin Richet s’approprie le secret de cette langue en haut croisé de la traduction, portant double bannière. Ouvrant, refermant le ban du littéral et de l’abscons. En son français qu’un pèse-nerfs absout, de résolution ultime, homonyme de l’américain second. Un pot pourri que l’appeau lève.

La lecture déliée de Marie-louise Chapelle fait ressortir de Lyn Hejinian le zeugme seconde nature, mais pont ici suspendu, pantalon à pont d’appoint qui tombe à nos genoux. Entre zeugme et anacoluthe, la rupture syntaxique à bout touchant. Rarement cadavre exquis n’a rendu cette fragrance de pot-pourri exquisite.

Les trois débuts :

« Gesualdo d rests his life faithful, his, in pieces, / are discontinuous and harm the use, who did / not lack intensity. c and highly individual the / murder which was married between instances of / workmanship and reduction. Their dramatic / exclamations push the basic scale a time of the / more true. b whose fame rests on her lover and / between. The first vocal in the first four in the / last two are discontinuous and harmonic to an / introduction ».

« Gesualdo, désormais disparu, d, gît sa vie / loyale, sienne, en morceaux, sont discontinus / et nuisent à l’usage, lui qui ne manquait / d’intensité. Circa, c, et hautement singulier le / meurtre marié entre instances de métier et de / réduction. Leurs exclamations dramatiques / repoussent l’échelle fondamentale une époque / du plus vrai. Apparu, a, dont la gloire porte / sur l’amant et au milieu. Les voix initiales aux / quatre premières aux deux dernières sont / discontinues et harmoniques à une / introduction. »

« Tu arrêtes ton vers fini, et ta, ensemble, sont étalés et / dupent la manière, qui n’enlève pas une signification/      Et volontairement équivalente la fiancée qui était / retenue là une manufacture entre la jambe et ici / réplique      Leurs voix expertes déplacent la gamme / une fois sur plus d’émotion    La note arrête / l’exécution sur elle et entre     La première main dans la dernière à deux sont étalées et dissonantes comme / commencement. »

Par quelle alchimie la traduction, le commentaire (ce comment taire évasé par Chapelle) tournebrochent-ils le cadavre encore fumant de ses notes premières (en américain la, do et ré s’écrivent a, c et d) en ce délice, ce dé lissé dévissé de son compositeur initial. De quadruple Renaissance, la composition pose et repose, expose, l’implosion fait long feu.

« though he lived most of his life » traduit par Richet par « quoiqu’il eût vécu la plupart de sa vie », d’une littéralité qui rend l’accent américain comme « le gros » l’eût grasseyé. Il saute des phrases quand cela casse son rythme, condense et apparie. De la romance tournant à meurtre il conserve de préférence la catalyse, la mise en abyme cou coupé à la manière de Gertude Stein.

Après les trois premières strophes, Chapelle s’émancipe du texte premier et second, digresse à longs traits, s’approprie matière et manière, explicite à tâtons – à l’opposé de Richet, développe le tragique de la romance. Ses blancs dénouent les compressions abruptes de Hejinian. Son Tu est tu pour taire mais davantage s’adresse, tantôt à Gesualdo, tantôt à Hejinian, entre le compositeur au long cours et l’interprète coupant court, tresse le conte fatal. Récit tout en reprises, fugues et contrepoints, parfois un dialogue. Est une fois comme il était, comme il neigeait, « comme il savait de savoir ». Comme un coup de luette sur l’arrière-pays des choses, à tu la narratrice à soi à même s’adresse, en l’héroïne transplantée, vers à vers critiques se disperse le contrepoint final.

Encadrant un livre dans le livre, fable sertie assortie – la couverture à l’unisson.

25 février 2018

[News] News du dimanche

Avant vos Libr-événements de mars (RV à la Maison de la poésie Paris, Maïsetti/Koltès, Virginie Gautier, les 10 ans de Publie.net), en UNE : Laurent Cauwet, ou Le pavé dans la mare artistique… Et des passages égrenés en lisant/zigzaguant/méditant…

UNE : Laurent Cauwet, ou Le pavé dans la mare artistique… /Fabrice Thumerel/

â–º Rencontres avec Laurent Cauwet pour son livre La Domestication de l’art. Politique et mécénat (La Fabrique éditions, 2017) : jeudi 1er mars à 19H, Librairie Texture (94, Avenue Jean Jaurès 75019 Paris) avec Véronique Pittolo ; le vendredi 2 mars à 19H, Librairie Transit (45 boulevard de la Libération, 13001 Marseille) ; samedi 3 mars, 19H, à La Boutique de La Ciotat (8, rue des Frères Blanchard).

En avant-première, le début de ma chronique à venir tout bientôt :
Le point de départ de Laurent Cauwet, qui se situe en droite ligne de la pensée debordienne, est le constat que la société du spectacle a phagocyté la sphère artistique, dont l’autonomie est par conséquent en voie de disparition. Le champ artistique est annexé par ce que l’éditeur/auteur nomme l’"entreprise culture" : les institutions publiques comme privées n’ont de cesse de domestiquer en le divertissant un public le plus large possible et une foule de créateurs de tous poils en obtenant leur servitude volontaire. Cette dernière formule nous fait songer à Pierre Bourdieu, dont l’un des derniers travaux portait sur la révolution conservatrice dans l’édition : à la bipolarisation du champ littéraire (espace autonome versus espace commercial) succède la domination d’une vaste zone interlope où se recyclent les formes et les thèmes propres à la modernité ; d’où l’avènement de bricoleurs géniaux devenus experts dans l’art de récupérer, voire de subvertir des valeurs consacrées de l’art moderne comme la notion même de "subversion", la "liberté créatrice", la "bohème"…

En lisant, en zigzaguant…

♦ "au-dehors des humanolisses glissent et broutent la pelouse pendant la pause déjeuner ils ascenseurisent en troupeau terne et se merguezent et se moquettent grise frites froides. rapidement leurs cerveaux glacés se creusent par habitude ou se pizzagrillent d’autres bureautent seuls leur sandwich parcellisés dans un coin. au-dedans un suicidinformaticien s’agrippe à une table il tente vainement de tapoter sur son clavier xanaxé intranquille" (Beurk, Le Salariat pue, Caméras animales, 2018, p. 37).

♦ "Petite vie
passée au simple" (p. 66).

"Fibrée à l’intérieur et lisse à l’extérieur" (p. 11) : la meilleure parade, non ?

"Des comédies, je mâche prudemment
le rose putride" (p. 45).

Le poète n’est-il pas celui qui "réside où la chose se dit moindre" ?  (Marie de Quatrebarbes, Gommage de tête, Éric Pesty éditeur).

Libr-événements

â–º Trois RV à ne pas manquer en mars à la Maison de la Poésie :

â–º Vendredi 2 mars à 18H, rencontre avec Arnaud Maïsetti pour sa biographie de Bernard-Marie Koltès (éditions de Minuit) au Coupe-Papier (19, rue de l’Odéon 75006 Paris).

â–º Jeudi 8 mars, lecture-projection de Virginie Gautier :

â–º Pour les 10 ans des éditions Publie.net, RV mardi 20 mars à 19H à la Médiathèque François Sagan :
8 rue Léon Schwartzenberg – 75010 Paris
Métro : Gare de l’Est, lignes 4, 5, 7 (Sortie 8 Bld de Magenta)
Bus : Gare de l’est, lignes 30, 31, 32, 35, 47

LECTURES ET PERFOMANCES
– Nadine Agostini
– Julien Boutonnier
– Virginie Gautier
– Fred Griot
– Anne Savelli
– Joachim Séné

22 mars 2012

[Dossier] Feuilleton(s) Roger Giroux III : L’Arbre le Temps, par Jean-Nicolas Clamanges

Le précédent feuilleton se terminait par la citation de la mystérieuse séquence d’ouverture du premier recueil publié de Roger Giroux : L’arbre le temps. On voudra bien la relire avant de s’engager dans l’étape finale de ce parcours de lecture engagé à partir des dernières œuvres aujourd’hui publiées, comme une déclinaison à rebours d’un mouvement d’écriture incessant – quoiqu’en un sens parfaitement immobile. En effet, dès le départ (qui est un bond définitif vers la mesure pour rien qui précède tout commencement), la poésie de Roger Giroux se rêve comme un espace infini dont le centre serait partout en chacun de ses points, car le temps – par hypothèse – n’y aurait plus cours :

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