Libr-critique

26 mai 2016

[Entretien] Valeur du politique, politique des valeurs. Entretien avec Sylvain Courtoux (Critique et création 3, par Emmanuèle Jawad)

C’est avec un immense plaisir que nous publions ce troisième entretien avec Sylvain COURTOUX, qui vient enrichir les précédents grâce à la problématique retenue par Emmanuèle Jawad. [Lire le dernier]

La seule chose dont on est sûr,
c’est que l’on perd toujours à la fin.

Jérôme Bertin

Emmanuèle Jawad : Le travail sur le sample qui prélève des énoncés dans le flux des textes contemporains et les agence dans un montage à la fois serré et fluide semble contenir dans les choix opérés et le montage de ces échantillonnages une dimension critique. La technique des samples ne participe-t-elle pas ainsi au sein du travail de création d’une recherche critique ? Les pratiques d’écritures « inventives » ne se développent-elles pas dans et par le geste critique ?

 

Sylvain Courtoux : Est-ce que l’échantillonnage à lui seul, comme sampler une liste de noms de rues dans un plan, suffit-il à lui seul pour placer un point de vue critique sur le monde ? Je ne suis pas sûr de pouvoir répondre positivement à cette question… Cela dépend de deux choses : ce que l’on échantillonne et comment on le « monte ». Pour moi « sampler », plagier, ne se dépare pas d’un travail de montage… C’est la totalité du geste qui en fait un instrument critique. Plus votre visée discursive. Cela peut sembler paradoxal mais le sample m’intéresse moins pour sa visée plasticienne que pour ce qu’il « m’aide » à (pouvoir) dire… J’ai l’habitude de me dire, d’après Frédéric Lordon, qu’un texte, c’est d’un côté les « structures », et, de l’autre, les « affects » : les structures – ce qu’est ontologiquement un sample (l’Autre qui nous structure, fait de nous ce que l’on est…), les affects – ce qui me pousse à utiliser ce sample-là. Le sample, l’échantillon ne me sert que pour autant qu’il dit mieux mon « je » que "je" ne pourrai jamais le faire… Les pratiques d’aujourd’hui qui m’intéressent le plus ont toutes à faire et à voir avec la théorie ou/et la critique. Je ne peux même pas concevoir, pour n’importe quel type d’écrivain, que l’on puisse ne pas s’intéresser au politique, au social, à la théorie littéraire, etc. L’« art pour l’art », qui, soit dit en passant, est toujours défendu par tout un pan des poésies plutôt lyriques (mais aussi par des « modernes » et des « contemporains »), est, en ce sens, une ineptie… Non seulement une défaite de la pensée, mais une méconnaissance, une in-connaissance sciemment revendiquée des enjeux (culturels, sociaux, politiques, économiques, symboliques) de la pratique scripturale. Les avant-gardes comme Dada, ou plus tard les Lettristes, ou la triade Tel Quel-Change-TXT avaient bien compris cela. La présence de discours « spéculatif » ne vient pas asseoir l’activité créatrice mais en est la concomitance même. Je sais qu’une œuvre « intéressante », de mon point de vue, ne peut se passer de théorie, ne peut pas se passer de réfléchir à la fois sur sa propre pratique, sur celle des autres, et sur le « pourquoi » et le « comment » de ce que nous faisons face au réel. Le « sample » est un marchepied parfait pour le méta-littéraire et la théorie littéraire ou philosophique. C’est parce que je sample que la théorie ne peut que me sauter constamment à la figure (si le sample est du côté de la « structure », qu’est-ce cela qui nous structure, et si nous sommes bien dans un « monde toujours-déjà légendé » comme dit Prigent, et si nous sommes bien façonnés par les multiples discours qui nous entourent, comment on fait pour s’en extirper, qu’est-ce que la « novation », qu’est-ce qu’un « sujet », … Vous voyez ! Les questions théoriques, philosophiques, ne peuvent que s’enchaîner à la vitesse du clavier…). Par ailleurs, il y a une forme de « responsabilité » de l’écrivain à laquelle je crois ; à ajouter au reste. La justesse de l’adresse.

 

EJ : La dimension critique au sein de votre travail de création semble se référer conjointement à la technique donc même du sample (le travail de montage élaboré sur la réappropriation de références) et à un regard politique (porté sur le milieu poétique lui même et dans une position d’avant-garde). La critique prend-elle en charge des affinités ou des liens qui pourraient être à la fois d’ordre individuel, intellectuel et littéraire, ou doit-elle s’en écarter dans une visée descriptive ? La dimension politique de votre travail n’est-elle pas ce qui fait le lien entre critique, théorie et pratique ?

 

SC : Il ne peut jamais y avoir d’analytique pur, tout est axiologique, tout discours, même s’il se veut le plus « neutre » possible, descriptif comme vous dites, est toujours chargé d’affects et de jugements de valeurs. On n’y échappe pas. Il y a toujours du « normatif » quelque part, même quand c’est, dans un livre de sociologie, sous des couches de précautions oratoires ou sur une tentative de désamorçage des problèmes liée au « normatif ». Quand je lis un livre de philosophie ou de sociologie, je préfère toujours quand l’auteur est en accord (même précaire + dissonant) avec ses arrière-pensées. C’est le B.A.ba de la sincérité pour moi. Après, c’est une question de positionnement. Car si la question est la lutte des points de vue et donc des valeurs liées à ces points de vue (comme il y a lutte des classes), c’est le positionnement de votre travail, au sein du champ poétique, positionnement autant artistique qu’esthétique, qui importe. Et ce positionnement est autant choisi que subi, pourrait-on dire. « Subi », car on est tous le jeu d’influences et de ce que notre socialisation a fait de nous (par le biais des capitaux : économiques, culturels, sociaux) ; « choisi » car c’est à partir de cette « donne » de départ que nous mettons en œuvre les valeurs artistiques, esthétiques, philosophiques, que nous mettons en jeu dans nos œuvres. Valeurs et « influences », affects et structures, est ce qui fait le lien entre l’individuel, le littéraire, le socio-politique. Et nous revenons au « tout axiologique » du début… Question de valeurs et donc de positionnement sur un échiquier de luttes. Les valeurs que je défends ne me sont aucunement personnelles : l’autobiographie et la question du champ littéraire, le montage, le travail de sample, l’expérimentation visuelle – c’est sans doute par ce mélange, qu’on pourra dire énergumène, ou en tout cas peu usité dans le champ littéraire (quelques-uns m’ont précédé, d’une façon ou d’une autre, appuyant sur un point ou sur un autre, Michel Leiris, le Michel Vachey de Toil, Manuel Joseph, Jean-Marie Gleize, Kathy Acker, Raymond Federman, le Michel Deguy du Comité, Chloé Delaume) que la dimension politique affleure ou déborde… Ou plutôt disons qu’elle est présente deux fois, l’une à cause de ce mix, l’autre grâce à mon "habitus" de rebelle… Car, certes, le positionnement implique des valeurs (certaines plutôt que d’autres), mais on ne joue ces valeurs au maximum que si on est prêt à se battre contre celles que nous trouvons dangereuses et putassières…

 

EJ : L’émission radio POETES/VESTIAIRES dresse un panorama de la Nouvelle Poésie Française que vous situez entre 1989 et 2004-2008. Vous en formulez ainsi les caractéristiques : travail sur la frontière poésie/ non poésie, réappropriation de la Pop culture (BD, musique, cinéma), plasticité des textes (dimension visuelle/conceptuelle avec rôle des logiciels informatiques dans le travail de création), ancrage performatif, influence de la musique (notamment électronique), filiation avec le cut-up. Si certains travaux poétiques semblent relever transversalement de plusieurs de ces caractéristiques (ainsi votre propre travail, ou celui encore de Sandra Moussempès associant références au cinéma et ancrage performatif notamment, ou le travail de Jérôme Game), comment inscrivez-vous au regard de ces marquages caractéristiques de la Nouvelle Poésie Française les travaux poétiques des années plus récentes (2008-2016) ? Quels axes actuellement privilégiés (performatif, plastique, etc.) dans votre propre travail et dans ce que vous percevez des travaux poétiques d’aujourd’hui ?

 

SC : Nous sommes dans un « trou » qui a dû ressembler pour pas mal d’auteurs expérimentaux des années 70 au « trou » des années 80. C’est ce que je ressens en tout cas. La révolution symbolique de la NPF est passé… Certes, institutionnellement (éditorialement), nous en sentons encore les à-coups, et il y a une grande partie du public qui en est encore à découvrir ses auteurs, mais artistiquement, je trouve qu’il n’y a pas encore de relève, aussi importante symboliquement et démographiquement (puisque c’est aussi bêtement une question démographique)… Nous sommes bien peu en 2016 … Même s’il y a des « jeunes » dont j’aime et dont j’ai envie de suivre le travail futur, comme Marie de Quatrebarbes, Amandine André, Emmanuel Reymond, Caroline Zekri (dans le Nioques 15), Elodie Petit, Justin Delareux, Noémie Lothe (dans le Nioques 15), le travail sonore/musical de Thomas Dejeammes, par exemple. Ce que je vois tout de même, c’est l’arrivée d’un certain paradigme « contemporain » dans les poésies expérimentales. Je dois cette sorte d’« analyse » (un peu sauvage) à Nathalie Heinich (dans Le paradigme de l’art contemporain, Gallimard, 2014) qui, elle, parle d’un paradigme « contemporain » dans le champ des arts plastiques, mais je pense que maintenant il commence à pointer son nez dans les pratiques d’écritures… Paradigme né certes à la faveur de la NPF mais qui re-questionne plus radicalement peut-être le rapport clé de la tradition avant-gardiste : la question art/non-art, dans un jeu constant de subversion de l’acte d’écriture au nom d’une dé-définition de cette acte d’écriture… C’est le sens du travail récent d’un Christophe Hanna, par exemple, qui m’influence beaucoup (même si je reste plus « moderne » que lui)… Mais on trouvait déjà des prémices de ce questionnement chez Vanina Maestri, Manuel Joseph, Jacques-Henri Michot, Nathalie Quintane, ou Jean-Michel Espitallier – tous ceux qui déjà travaillaient sur l’échantillon et dans une certaine envie de dépersonnaliser le sujet de l’écriture… On voit aussi ça dans le renouveau de la thématique du « ready-made » chez Gaëlle Théval, l’arrivée de ce concept de « factographies » créée par Marie-Jeanne Zenetti, comme dans le domaine du roman, la reconnaissance importante dont commence à jouir, chez le grand-public, l’œuvre de Annie Ernaux, ou dans le domaine poétique, l’œuvre de quelqu’un comme Jean-Marie Gleize, le fait (enfin) que le Pragmatisme philosophique (à travers les notions de « document » et d’« enquête ») se fasse de plus en plus commun dans les milieux expérimentaux (remplaçant peu ou prou le « deleuzisme » qui était à la mode à la fin des années 90)… Tout cela est le signe que ça théorise encore, même si par ailleurs nous sommes dans un « trou » qui a des allures de champ de mines … Même si, l’ultime limite (paradoxale) de l’incursion de ce paradigme « contemporain » dans le champ poétique reste le mur de l’« objet-livre » (dans l’art « contemporain », l’œuvre ne réside quasiment plus dans l’objet, alors que dans le cas de l’écriture, impossible de se départir du texte) et reste aussi le mur du « nom de l’auteur »… Tout cela mériterait sans doute d’être détaillé ou d’être, plus avant, analysé, je ne fais ici qu’un rapide état des lieux…

 

EJ : La question du politique présente ou non au sein des pratiques d’écritures, des ouvrages théoriques (vous évoquez J.-M. Gleize …), des lieux également où la poésie se rend visible, la question de l’engagement plus ou moins prégnante selon les périodes, pourrait-elle contribuer d’une façon ou d’une autre à combler cet écart (« trou ») que vous notez présent depuis la Nouvelle Poésie Française des années 1989-2004/2008 ?

 

SC : Vous avez raison de parler de la question de l’engagement… Puisque c’est bien de cela dont il s’agit. Je trouve que le « créer, c’est résister » de Deleuze a fait beaucoup de mal à l’engagement critique explicite. Car si toute œuvre est une résistance, alors pourquoi ne pas bénir directement le plus putassier des romans ou des positionnements artistiques, puisque à ce régime-là, on sera toujours (dans le) politique !? 90% de ce qui se publie sous le nom de poésie aujourd’hui n’a rien à voir avec une critique du monde explicite. Et, à cause de ce « trou », on ne peut plus se permettre de louvoyer avec le système. Il faut explicitement revendiquer nos valeurs. Prenons un poète comme Anne-James Chaton qui appartient de plein fouet au paradigme « contemporain » dont je parlais ci-dessus1 : effacement de la notion d’auteur, renoncement à l’expressivité, écriture qui n’aurait pu exister sans les logiciels de traitement de texte, prédominance du « conceptuel », eh bien je peux dire que c’est parce que son travail a fini par nier toute expression, qu’il peut aujourd’hui frayer, sans que ça lui pose de problèmes de conscience, avec le pire du capitalisme le plus outrancier représenté par LVMH, le « leader mondial des produits de luxe », faisant ainsi (je reprends la critique de Pierre Alféri) de la « poésie contemporaine » un produit de luxe pour dominants. L’assomption de sa « critique » des signes du capitalisme (dans les Evénements) dans un dispositif formel plastique a, avec le temps et la notoriété aidant, tout simplement produit un désengagement face à la question du réel : à force de critique « effacée » ou au « second degré », ne reste évidemment plus qu’un simulacre de critique. Je n’attaque évidemment pas le paradigme « contemporain » en tant que tel puisque je fais partie, par mes « outils », de ce paradigme-là, et qu’à l’inverse des poètes très « contemporains » comme Christophe Hanna, Manuel Joseph, Jacques-Henri Michot, Olivier Quintyn, Emmanuel Rabu, Stéphanie Eligert, Nathalie Quintane, Pierre Alféri, Stéphane Bérard, eux, sont explicitement politiques et n’ont pas peur de dire quelles sont leurs options. Disons que c’est le « formalisme », allié à la dissolution de toute expression et donc de toute sincérité, du paradigme « contemporain », qui est ici le problème : certains auteurs en viennent simplement à oublier qu’ils sont dans un « réel » qui demande in fine de prendre position, surtout si on vient des « marges » de ce réel comme Chaton. Quand je revendique la notion de « post-poésie » dans Consume Rouge, je revendique un expérimentalisme qui n’oublie pas l’expression et la mimesis (c’est ma différence avec la critériologie gleizienne, même si chez moi ça se joue avec les phrases, les propositions, les énoncés plagiés dans le texte des autres). Au moins, le paradigme « contemporain » a eu quelque chose de bon dans sa "volonté" de « dé-subjectivisation » : déplacer le regard des gens non plus seulement sur l’œuvre, mais sur la personne même de l’auteur, dans un genre de paradoxe dont est friand l’histoire de l’art, c’est maintenant l’attitude entière, complète, de l’artiste qui fait œuvre, et non plus uniquement et/ou intrinsèquement l’œuvre en elle-même. Dans un même geste, ça donne, au pire, le triomphe du « nom » de l’artiste sur son œuvre, et tout ce que le show-business médiatique peut impliquer : autour du « nom de l’auteur » comme « marque », mais, au mieux, ça nous permet de nous interroger sur une trajectoire et le positionnement conséquent ou non, « éthique » ou non, cohérent au regard de ce que nous dit l’œuvre ou non, de l’artiste…

 

EJ : Dans un texte intitulé « Actions politiques/actions littéraires »2, Christophe Hanna (se référant au livre de Jacques Sivan Le bazar de l’hôtel de ville, ed. Al Dante, 2006) affirme « Quand j’essaie d’imaginer un autre espace littéraire, qui ne serait plus un lieu replié sur ses valeurs esthétiques, capable d’assujettir toute forme de fonctionnalités qui lui seraient étrangères, me vient l’image d’un BHV textuel-politique, un endroit où de nouveaux objets verbaux seraient proposés à expérimenter pour changer nos façons d’être exposés ou disposés au pouvoir. » Dans quelle mesure vous rapprochez-vous de cette conception d’« un autre espace littéraire » ?

 

SC : 1. La « prophétie » de Christophe Hanna a bien eu lieu ou plutôt on est en plein dedans, du moins dans le versant « expérimentaliste » des poésies. Ça s’appelle le paradigme « contemporain ». Le « contemporain » a tellement joué avec les frontières (entre les différents genres de l’écrit et entre les différents arts) et les cadres d’appréhension & d’appréciation qui leur sont liés, dans une mixité et une dilution, dont, du reste, je me réclame, que je ne suis pas totalement d’accord pour abandonner in fine toute « valeur esthétique » comme le dit Hanna. Je vois bien ce qu’il met "dedans" : les valeurs esthétiques traditionnelles (« classiques » ou « modernes »). Si on prend aujourd’hui la globalité de ce qui se publie sous le nom de « poésie », ce qui est donc symboliquement dominant, il a absolument raison et il faut continuer à subvertir les cadres dominants (l’histoire de l’avant-garde est aussi l’histoire de cette dilution des catégories esthétiques, artistiques). Mon commentaire de cette citation, je ne l’oublie pas, est le commentaire de quelqu’un qui essaie de penser son travail comme en connexion constante avec tout ce qui n’est pas « poésie », ou tout ce qui n’est pas « littéraire », donc, d’entrée de jeu « hannaienne » si l’on veut… Je l’ai dit plus haut, une œuvre, une trajectoire, un positionnement, c’est, de toute façon, quoi qu’on y fasse, des « valeurs ». Esthétiques, artistiques, politiques, même quand on feint de s’en écarter ou de les mettre à distance. Et même un auteur qui se voudrait hors des valeurs les plus communément admises par tel ou tel groupe serait quand même un auteur qui, de fait, défend des valeurs minoritaires. Donc autant revendiquer à plein ce que sont les valeurs à défendre (je les récapitule) : l’autobiographie, le sample, le montage, le mix entre pratique et théorie, la visée mimétique, la sincérité, l’autonomie éthique via l’hétéronomie formelle, etc. C’est pour ça que je me bats. Une grande partie de ces valeurs sont tout à fait communes et même traditionnelles, mais c’est leur métissage qui rend problématique leur ancrage générique/génétique.

 

2. Dans la seconde partie de la citation on reconnait bien le tropisme « pragmatiste » de Hanna. Que je ne peux que faire mien (rires). Ce qui m’intéresse le plus dans la philosophie de l’art pragmatique, c’est l’« intégration du contexte » de production. En cela, ça rejoint mes recherches actuelles sociobiographiques sur le champ littéraire, la façon dont « se fabrique » un poète (en l’occurrence, puisque je suis autobiographe, moi-même)… Un poète, c’est certes un texte mais c’est également tout un ensemble de médiations matérielles (capital économique) comme symboliques (capital social, capital culturel) qui permette au texte non seulement d’être « écrit », mais d’être publié, puis d’être reconnu et enfin d’être reçu – cette réception engendrant une nouvelle façon d’écrire, etc. Il ne faut pas se mentir, le projet d’un auteur, comme de n’importe quel être humain, c’est d’abord de se faire « reconnaître », et « reconnaître » par le/les groupe/s auquel/s il veut appartenir : ici, dans mon cas, les autres poètes. Ensuite, dans un second temps (premier et second temps sont certainement enchâssés) de produire des objets « intéressants » en fonction de notre complexion, de nos valeurs, de nos possibilités (cognitives, matérielles, institutionnelles). En sachant tout de même qu’il y a autant de publics différents, en fonction de l’origine sociale et du diplôme, que de manières de trouver un texte « intéressant ». Et, même si j’en reste à ma seule expérience, qui est évidemment partiale et partielle, « intégrer le contexte » veut dire parler, du moins autant que faire se peut, de ce qui se passe derrière le rideau de la couverture d’un livre. Evidemment, le sujet est tellement complexe, que chez moi ça se fait de manière tout à fait hétérodoxe et pas très « sociologiquement correct ». C’est une sorte de justice : nous n’écrivons que ce qu’on est capable d’écrire, non ? Et faire un texte « intéressant » de mon point de vue, c’est se rebeller contre les normes communes, les catégories dominantes dans le champ littéraire en général. Se rebeller contre les valeurs dominantes, c’est « subvertir », tout en faisant en sorte que je sois conséquent avec ce que j’écris, que le texte dise, montre, la même chose que ce que je fais, que ce que je suis (le principe de sincérité est un principe d’identité, au double sens du terme). Ça nécessite une bonne dose d’indestructibilité contre l’implémentation de toutes ces logiques (hétéronomes) économiques et marchandes qu’on retrouve dans le champ littéraire comme dans le champ de la vie ordinaire. Ça nécessite une lutte constante, ça nécessite des principes et une position. Et je ne pose pas des questions de lecture, mais des questions de vie ou de mort sociale…

 

EJ : L’hétérogénéité dans la construction des textes et le montage restent des préoccupations centrales et structurantes dans votre travail. Comment situez-vous les écritures aujourd’hui au regard de cet axe ainsi défini ?

 

SC : Quelque chose qui n’en finit pas de m’étonner : c’est la minorité (voire la défection), dans le champ poétique "versant" expérimentaliste, et d’un point de vue institutionnel, des « écritures de montage » se revendiquant comme telles. Cette question du « montage » est revenue à la mode dans les années 90 ― avec non seulement la Revue de Littérature Générale (L’Art poétic’ de Cadiot est l’un des premiers livres de montage de la Nouvelle Poésie Française) mais aussi les travaux de M. Joseph, J-H Michot, C. Hanna, R. Federman, Thibaud Baldacci, C.Fiat, E. Sadin (qui avait théorisé brillamment tout cela dans Poésie_atomique, éc/artS, 2004), Olivier Quintyn, Jacques Sivan ― et j’ai appris à écrire, à « sampler » et à « monter » en lisant ces auteurs comme certains autres, Joseph Guglielmi et son génial La préparation des titres, Rolf Dieter Brinkmann avec son Rome, regards, Kathy Acker, Hubert Lucot, Terminal de Jean-Jacques Viton, les deux Roche (Denis et Maurice), Alain Jouffroy, le Biographies de Mathieu Bénézet, Liliane Giraudon, tous plus ou moins en connexion avec une pratique de montage et/ou de cadrage. C’était aussi le développement grand public de l’informatique, du traitement de texte, la question de l’hypertexte, l’étendue virtuelle et interactive du web, j’ai eu mon premier ordinateur personnel en 1999 et ça a eu un fort impact sur ma pratique (Action-Writing est né comme ça)… Ce qui ne cesse de m’étonner (donc) c’est pourquoi, malgré le développement domestique des logiciels de montage (son, vidéo, image) et leur utilisation de plus en plus facile, n’y a-t-il pas plus de poètes-monteurs – y compris dans la « jeune génération » ? Alors même que le roman a déjà une sorte de tradition avec le « roman postmoderne » américain apparu dans les années 1960 (c’est Malraux qui "inventa" l’expression « Littérature de Montage » dans les années 30, soit juste après qu‘ont paru les romans « montés » de Alfred Döblin ou de John Dos Passos). Aujourd’hui, en 2016, je serai bien embêté de vous dire quels sont les poètes qui travaillent sur cet axe, à part Emmanuel Rabu, Manuel Joseph, Patrick Beurard-Valdoye, Anne Kawala, Frédéric Léal, Frank Leibovici avec Portraits Chinois (qui date de 2007), un peu Nathalie Quintane avec Grand ensemble, un peu Frank Smith dans Surplis et quelques autres (la liste, à ma grande déconvenue, n’excèderait pas une dizaine/quinzaine d’auteurs). Quand je parle de « montage », ce n’est pas seulement la juxtaposition d’énoncés hétérogènes qui m’intéresse, car ça, c’est relativement "courant" dans nos esthétiques à la croisée du « moderne » et du « contemporain » (juxtaposition et énumération comme le montrait déjà Gertrude Stein sont les deux mamelles de l’esthétique « moderne »), c’est plutôt « l’impression », en regardant un texte, que le poète n’aurait pas pu se passer des logiciels informatiques pour produire son texte (ici le Part & de Kawala ou la deuxième partie de Dire ouf de Frédéric Forte serait un très bon exemple) ― évidemment, ça ne suffit pas à faire un « bon » texte, mais ça a au moins l’intérêt d’aguicher mon regard + de titiller mon intérêt ―, c’est quelque chose que j’ai toujours aimé trouver dans un livre : cet aspect visuel, qui aime faire exploser la page, pour autant qu’il ne soit pas un « formalisme » et que le contenu soit aussi intéressant que sa forme… Si ma question d’ensemble, celle qui est à l’œuvre depuis Still nox puis dans Consume Rouge puis (surtout) dans mon livre actuel3, est la capacité du texte à produire un discours le plus réaliste et mimétique possible (sincère, donc, et qui produit des « effets de vérité »), et que le « réel » reste bien un « impossible » à figurer (car trop « complexe » – et c’est à cause de cette « complexité »-là que je ne crois pas à la possibilité de la « fiction » pour le faire), c’est la multiplicité des formes qu’on peut « synthétiser » par « montage » amplifiée par la technique du « sample » qui structure "mon" « autre », qui peut le mieux, je le crois, parvenir à ce réalisme mimétique expressif. Quand on travaille comme moi sur un sujet aussi ambitieux que le « champ littéraire », comment se construit une trajectoire, pourquoi x est plus reconnu que y alors qu’ils sont de la même génération et chez le même éditeur, quels types de socialisation peuvent affecter une trajectoire, pourquoi et comment peut-on dire que certaines valeurs artistiques (littéraires) sont dominantes et d’autres pas, quelles sont les résistances qui s’opposent institutionnellement à ma (ou à certaines) pratique(s), etc., et qu’on essaie de lier toutes ces questions à des problèmes politiques, sociaux (autobiographiques et concrets) et littéraires/poétiques, pour communiquer une expérience, faire expérience (faire réel, être comme un moyen de connaissance), face aux lignes de puissances du champ social & dans le bruit incertain du réel, je n’ai pour ma part, trouvé que le montage pour combiner, assembler ensemble tout cela (questions, réponses / valeurs, positions). Il y a cette phrase de Bernard Heidsieck que je donnerai en temporaire conclusion : « nous sommes tous dans le même bain, quant à moi, voici ma thérapeutique, puisse-t-elle vous être de quelque usage » …

1 Paradigme « contemporain » dont on pourrait tout à fait aligner les critères, pour l’écriture, sur la définition que donne Jean-Marie Gleize de la « post-poésie » dans Sorties, p. 59-60.

2 in « Toi aussi, tu as des armes » poésie &politique, éditions La Fabrique, 2012.

3 Dont le titre sera : L’avant-garde, tête brûlée, pavillon noir… Que j’espère donner à Al Dante pour la fin de l’été 2016…

30 mars 2014

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de mars – jour de second tour des municipales, pour la petite histoire -, on commencera par méditer sur le Libr-clin d’œil de Cuhel sur la démocrazie. On ne manquera pas, ensuite, de lire l’appel de la revue Nioques. Enfin, des Libr-événements à foison : Michel et Monique Pinçon à Lille ; Eric Sadin, Eric Chevillard, la soirée Flammarion, Sandra Moussempès, Virginie Poitrasson, Véronique Pittolo à Paris ; les éditions de l’Attente à Bordeaux (avec Jérôme Game) et au Poulinguen (avec Eric Pessan)…

Libr-clin d’oeil de Cuhel : DÉMOCRAZIE

Salut les Bellezâmes ! – pour qui le vote est l’action politique à la portée des caniches.

DÉMOCRAZIE

Droit de voter
de vovoter
de revoter
de reroter
de vivoter
d’ex-voter

Droit au tout-à-l’ego
droit au tout-à-gogo
droit au tout-au(x)-gogo(s)
Démogogolisez-vous !
Démogogolissez-vous !
Démomolissez-vous !

Droit d’être gaveur
gaffeur
baveur
acheteur
spectateur

Droit d’être hystérhic
boulimhic
anorexhic

Droit de panser
crever
dé-penser

Droit d’être marrant
engageant
conciliant
transparent

Droit de niquer
de communiquer

Droit de voir
d’être vu
de ne pas savoir
de se faire avoir

Droit au ressenti psychométéorologique
au déni psychopathologique

Droit au cynisme
au voyeurisme
au vampirisme
au populisme

Droit au choix entre

kapit®@lisme™ 1 = devoir de servir à
vous asservir
l’immondyalisation
libérer la fin’démence

kapit®@lisme™ 2 =Liberanalité
EgalAustérité
Fraterniqué
Libérez la liberté des libéranaux !

kapit®@lisme™ 3 = droit à la démosecturité
au lisse et à la police
lissez vos peaux et drapeaux
lissez vos fanions, vos croupions et vos opinions
lissez vos races
lissez vos traces
lissez-vous !
listez-vous !
vissez-vous !

 

TOUS POUR NIOQUES !

Nous relayons l’appel de la revue Nioques, l’un des piliers de notre modernité littéraire.

" Comme vous le savez peut-être, après avoir quitté les éditions Le mot et le reste, Nioques a pris un nouveau départ adossée aux éditions de la Fabrique, via une convention aux termes de laquelle l’éditeur fait bénéficier la revue à la fois de son imprimeur et de son diffuseur, et ce, depuis deux numéros. “Adossée” signifie qu’il s’agit d’un partenariat, l’association « Nioques-Outside » restant l’éditeur de la revue les frais de fabrication et les coûts d’impression sont à sa charge.  

Cette situation nouvelle nous a conduits à ouvrir une campagne destinée à nous faire retrouver un nombre d’abonnés suffisant pour envisager la publication de nos deux prochains volumes dont les sommaires sont d’ores et déjà en notre possession.  Il se trouve par ailleurs que les critères permettant de solliciter l’attribution d’une « aide aux revues » auprès du CNL ont été sensiblement durcis, si bien qu’en l’état actuel des choses il ne nous est plus possible de solliciter une telle subvention, alors même que le CNL a toujours soutenu la revue de façon significative, depuis ses premiers pas en 1990.  Un tel soutien, nous n’en doutons pas, nous serait de nouveau accordé, si nous retrouvions un mode de fonctionnement stable et conforme aux exigences en vigueur.

C’est pourquoi nous sollicitons aujourd’hui l’aide de  tous ceux qui ont participé à l’aventure Nioques, que ce soit en tant que lecteurs, ou comme auteurs, écrivains, poètes ou artistes. Nous avons besoin d’abonnements supplémentaires pour sortir de ce moment difficile, pour mettre en fabrication le volume qui devait paraître ce printemps, et pour prétendre à une nouvelle aide de la commission dont nous dépendons au CNL.   

Si vous ne pouvez pas vous abonner, vous pouvez néanmoins manifester votre soutien par un don de l’ordre de vingt euros, ou davantage si vous le croyez possible

Merci d’avance à tous. "

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Libr-événements

â–º Débat public sur la "Violence des riches" – Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot – 1er Avril 18h30 à Science Po Lille

ATTAC, les Amis du Monde Diplomatique et Espace Marx
vous invitent à un débat public avec

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

Le mardi 1° avril 2014 à 18h30 à l’IEP de Lille (Sciences Po),84, rue de Trévise, métro Porte de Valenciennes

LA VIOLENCE DES RICHES

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot dressent le constat d’un monde social fracassé. Fracassé par quoi, par qui ? Par une violence de classe, une classe qui n’est pas sans visage, pas sans acteurs ni sans stratégies. Cette violence est organisée, d’abord, par « les plus riches parmi les riches », avec leurs réseaux d’alliés. Cette classe oligarchique est celle des grands patrons, financiers, hommes politiques, propriétaires de journaux, intellectuels « chiens de garde »,experts aux ordres. Les dirigeants politiques, alternance ou pas, ont une part écrasante de responsabilité dans l’exercice de cette domination. Une caste casse le reste de la société. Les modalités d’une contre-offensive existent pourtant.

â–º A l’occasion de la parution de Softlove aux éditions Galaade, Etienne Armand Amato s’entretiendra avec Eric Sadin : jeudi 3 avril à 20H, Le Monte-en-l’air (71, rue de Ménilmontant 75020 Paris).


« J’enclenche la montée graduelle de l’intensité lumineuse que je décide vu l’historique passablement agité de son sommeil d’ajuster degré ultrasoft > 77 lux | Elle redresse son oreiller contre le mur s’y adosse les yeux tendus vers un interstice des volets j’opte pour une ambiance chromatique abricot méditerranéen douceur pastel que je sais bienvenue l’entends aussitôt dire : ʺC’est bien comme ça tellement bien si agréableʺ | »

Un système intelligent connaît tout de la personne dont il a la charge exclusive, l’accompagnant à chaque instant de son quotidien. Administration domestique, assistance professionnelle, conseils sur des offres commerciales avantageuses, alertes à l’égard de risques imminents. À toute heure du jour ou de la nuit, cette entité invisible et omnisciente est programmée pour anticiper ses désirs. Or la machine tombe secrètement amoureuse…

Softlove relate vingt-quatre heures de la vie d’une femme à travers le regard avisé et éperdu de son assistant numérique. Cette fiction à la langue précise et fluide poursuit la réflexion que mène Éric Sadin à l’égard de notre environnement technologique contemporain.

 â–º Vendredi 4 avril à 19H, Nospheratous, expo photo et collage de Tomagnetik, MANIFESTEN (cf. photo en arrière-plan) / Al dante (59, rue Thiers à Marseille).

 â–º Samedi 5 avril 2014 à 20H, Maison de la poésie de Paris : lecture par Christophe Brault du Désordre Azerty de Eric Chevillard.

 â–º Les 4, 5 et 6 avril 2014, de 10h à 19h, stand L 23 à l’Escale du livre de Bordeaux, RV avec les éditions de l’Attente (présentation des nouveautés et d’une partie du catalogue).

Vendredi 4, performance "Fabuler, dit-il" de Jérôme Game (texte, voix) et Olivier Lamarche (musique), salle de l’Atelier à 18h30. A l’issue de cette performance, signature de Jérôme Game pour son livre DQ/HK.

 

â–º Soirée SPRING BREAKERS le 8 avril à 19h30 : Sandra Moussempès vous attend pour fêter l’arrivée du printemps et questionner le lien entre poésie et cinéma à la librairie Texture (94 av. Jean-Jaurès 75019 Paris, métro Laumière). Voici la présentation que l’auteure en fait elle-même :

" Je lirai pour cette soirée une majorité de textes inédits extraits de mon prochain recueil à paraître dans la collection Poésie/Flammarion début 2015, mais aussi de livres précédents, autour de Mulhohand Drive de David Lynch, Zabriskie point d’Antonioni, Code : inconnu de Pete Haneke et de Spring breakers d’Harmony Korine, avec comme figure centrale, le personnage féminin, silhouette dissonnante ou héroïne flottante.

Je présenterai également une performance sonore sous forme d’audio-poèmes afin d’évoquer une certaine Californie intérieure, toute cinématographique avec en vrac des passages d’icônes préfabriquées, du groupe Cocteau Twins, de Sharon Tate, de chirurgiens esthétiques, de piscines et catalogues rouges sang.

Mon invitée pour cette seconde soirée sera Virginie Poitrasson, poète, plasticienne et performeuse qui proposera une lecture performée « surprise » en réponse à ma propre proposition.

J’évoquerai avec elle ainsi qu’avec l’audience les « découpés visuels », plans séquences matérialisés puis textualisés sous forme de fragment. En quoi le cinéma devient-il support métaphorique de l’écriture, passant de l’image muette à la bande-son, comment s’intervertit le désir d’une réappropriation sensorielle, entre cosmétologie de l’inconscient et choix formels.

Une réponse est-elle possible ? "

â–º Les 11, 12 et 13 avril, RV avec les éditions de l’Attente : stand au salon du livre "Nau Belles Rencontres" (Le Pouliguen – 44), pour la sortie du livre d’Éric Pessan, Le Syndrome Shéhérazade.

Dimanche 13 avril, Apéro lecture-rencontre-signature, Salle Baudry à 12h ; à 15h, table ronde : "Un salon d’éditeurs, quel rôle pour la chaîne du livre ?" Animée par Éric Pessan, avec les éditions de l’Attente, Les ronds dans l’O et Quidam.

â–º Mardi 15 avril à 19h, rencontre / lecture de Véronique Pittolo à la librairie Texture (Paris 19e) pour son livre Une jeune fille dans tout le royaume, qui vient de paraître aux éditions de l’Attente dans la collection "Propos poche".
Librairie Texture
94 avenue Jean Jaurès
75019 Paris / Tél. : 01 42 01 25 12

23 juin 2013

[News] News du dimanche

Avant la pause estivale (de mi-juillet à fin août), nous vous donnons ci-dessous un aperçu du programme à venir : de quoi passer un Libr-été plein de passions ! Suivent un Pleins feux sur Christian PRIGENT à un an du colloque de Cerisy et le coup d’œil malicieux du satiriste Joël HEIRMAN.

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26 mai 2013

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de mai, nos Libr-événements : rendez-vous au Monte-en-l’air (Sadin/Biagini ; Farah/Cadiot/Quintane), à la Maison de la Poésie de Paris (avec le tandem Giner/Smith), et aussi avec les poètes en résonance… Et on ne manquera, pas pour terminer, de retrouver le duo CUHEL/HEIRMAN pour le Libr-clin d’œil satirique sur l’Actu (Famille, quand tu nous tiens !…).

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8 mai 2013

[News] News de mai

En ce mois de mai très chargé, LIBR-CRITIQUE a sélectionné pour vous trois autres événements incontournables : le fiEstival de maelstrÖm reEvolution #7 HEALING PAST à Bruxelles ; à la Librairie Le Genre Urbain (Paris), Rencontre avec Eric Sadin pour son livre L’Humanité augmentée ; Premières rencontres de l’édition numérique à Tourcoing.

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3 janvier 2013

[Chronique-News] Libr-13…

Faisons fi des superstitions et commençons l’année avec 13 notes dissonantes (Libr-réflexions, Libr-retours, Libr-anticipations, Libr-événements)… /FT/

[Où il sera question de Babel, de changement de / de fin du monde, de "crise"… Mais aussi, entre autres, de Samuel Rousseau, Luc Dellisse, Jean-François Amadieu, Frédéric Lordon, Sylvain Lazarus, Nicole Caligaris… Eric Chevillard, Bernard Desportes, Annie Ernaux, Jean-Michel Espitallier, Claude Favre, Pierre Jourde, Marc Perrin, Christian Prigent, Mathias Richard, Cole Swensen…]

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16 septembre 2012

[News] News du dimanche

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 20:25

Avant de revenir en détail, en cette seconde moitié de septembre, sur les livres et débat marquants, voici quelques rendez-vous très divers : rencontre avec Eric Sadin ; salon des éditeurs et des revues de critique sociale et politique ; HaPaX, d’après le journal de Gombrowicz au Théâtre du Colombier.

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30 octobre 2011

[News] News du dimanche

Libr-critique ayant eu besoin d’une petite cure de maintenance – parce que machinerie devenue complexe -, nous reprenons après une quinzaine de jours d’arrêt. Vous attendent des libr-événements (rencontre avec Eric Sadin, stage au Centre DATABAZ et L’Autre salon), la parution retenue de la semaine (Claude Ollier, Simulacre, POL), les prix obtenus par des livres libr-critiquement analysés et le programme à venir sur le site.

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28 août 2011

[News] News du dimanche

Après le clin d’œil humosarcastique de Joël HUBAUT, et avant même que nous ne fassions un point sur cette "rentrée" et sur la 6e saison de LIBR-CRITIQUE, septembre étant traditionnellement riche en événements, voici quelques premiers RV : avec les éditions Inculte et LC éditions ; sur le site leo.hypotheses.org.

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31 mai 2009

[News] News du dimanche

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 9:21

Opération Libr-mai [libr.critik@yahoo.fr] : il vous reste deux semaines pour compléter par vos envois une programmation riche et variée qui, d’auteurs reconnus en auteurs inconnus, va nous conduire jusqu’à la mi-juillet… Un aperçu pour les curieux : un large extrait exclusif du prochain livre de François Bon, la dernière création sonore de Thomas Braichet (en collaboration avec Sylvain Courtoux), des textes inédits du prometteur Alexander Dickow, un hommage singulier de Stéphane Rouzé à Raymond Federman…
Cette semaine, Pleins Feux sur deux publications à méditer : le dernier numéro de La Revue Internationale des Idées et des Livres ; Louis Pinto, Le Collectif et l’Individuel. Et, bien sûr, nos livres reçus : La révolution nécessaire, laquelle ? collectif sous la direction d’Alain Jugnon, et Globale Paranoïa d’Éric Sadin.

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25 janvier 2009

[News] News du dimanche

  En cette dernière semaine de janvier qui devrait connaître une certaine agitation sociale (29 janvier et 30 janvier), nous vous proposons une livraison spéciale des Libr-Éclats, en plus des Livres reçus : Éric Sadin, Nina Yargekov, S. Legrand & S. Le Pajolec, Peter Brook et Georges Banu avec Grotowski et les revues Revue Internationale des Livres et des Idées et L’étrangère.

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18 octobre 2006

[chronique] Trajets de Pascale Gustin

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 16:49

Trajets de Pascale Gustin

Ce texte est le résultat d’une résidence de Pascale Gustin à la station MIR. Résidence qui a donné naissance à une vidéo-lecture (Trajet N°XXX) à partir d’une programmation informatique ayant pour sujet la captation, la surveillance, le traçage des hommes. Il est possible de lire la lettre de son projet ici. A la suite de quoi la station MIR a publié en 2006, ce livre de Pascale Gustin, très bien réalisé, en partie en quadri. Alors qu’est-ce donc que ces Trajets ? Aucunement des positions, ou bien des stations. Mais bien plutôt un ensemble de captation de ce que pourraient être des mouvements, des flux, aussi bien informationnels, qu’humains, au sens où l’un ne peut se séparer de l’autre, au sens où l’homme devient dans cette captation, un ensemble de données qui sont réagencées dans des micro-paragraphes, dans des micro-actions [qui vont bien évidemment jusqu’aux envois de SMS].

Le travail de Pascale Gustin se rapproche ici, aussi bien de Anne-James Chaton que de Éric sadin. De Anne-James Chaton on croise — mais comme c’est le cas de plus en plus dans des pratiques qui interrogent l’effacé de la singularité par son recouvrement symbolique, son intégration en tant que découpés en catégories sociales, économiques, profesionnelles, etc… — des listes de codifications qui décrivent non pas seulement des hommes [ce qui est le cas chez Chaton] mais des lieux, ou bien des situations. Ces dépôts des éléments qui déterminent la réalité symbolique sont liés au captation des mouvements des hommes, sans pour autant y être reliés nécessairement. Comme s’il s’agissait de faire apparaître non pas seulement le sujet : mais la scène de son passage, une scène imprégnée d’éléments symboliques :

« Ticket commerçant à conserver
Femme, adolescents, bruit de voix.
PETROLE ACIER COTON
Le grand retour des matières premières !
Homme polo gris, dos, arrondi, pantalon en jean, cheveux blanc, revue posée sur sa main gauche ouverte. Homme, pull-over noué à la taille.
AU BORD DU GOUFFRE
Loin => déplacements, échappements des silhouettes.
Bruit de bouteilles cognées. Souffles, ronronnement continuel des turbines, vibrationns de l’air.
= TOTAL
ESPECE (PRINCIPALE) 1.10
Irrésistible ! 1 Euro par jour et plus d’abonnement téléphonique
ADL jusqu’à 8 Mbits/s + téléphone illimité (1) sans changer de numéro
ALICE

On retrouve aussi des travaux de Eric Sadin, des mises en question : aussi bien dans 72, que dans Tokyo. 72 se situait à un carrefour, scène prise, émise, retranscrite selon des modalités de représenttaion différentes, et dès lors des codifications aussi bien typographiques que symboliques distinctes. ce qui donnait toute son esthétique à ce travail de Sadin. Là, de même Pascale Gustin met en évidence une diversité de moyens de captation. Bien évidemment il y a d’abord et avant tout le corps humain, comme il l’écrivait dans son projet : « Le corps humain est en quelque sorte un capteur ultra sophistiqué. Il analyse en continue des flux de données, d’informations en provenance de l’extérieur : le froid le chaud le souffle le bruit l’image… Et de l’intérieur du corps : on a froid, on a chaud, on a faim, on a mal… On voit des choses on entend des sons… » mais il y a aussi les appareils, téléphone portable, ordinateurs, ce qui implique une transformation non pas seulement de la graphie, mais aussi des contenus graphiques, qui ne sont plus de l’ordre de notre langage naturel, mais qui résultent des programmes des machines elles-mêmes. De même ressort de Trajets, la prise en vue de la foule, ce que l’on pouvait voir dans Tokyo, dont l’un des sujets principaux tient à la masse compacte des hommes rassemblés en ON.
En bref, dans cette textualité de Pascale Gustin, outre la grande qualité du montage, de l’exploration large de la saisie de la quotidienneté symbolique des hommes, on croise des parentés textuelles, qui indiquent qu’il y a là une forme d’interrogation, de mise à l’épreuve de la réalité codifiée de l’homme, non plus dans le jeu d’une méta-textualité représentant cette réalité, la jugeant à partir de sa propre dimension de langage [ce que l’on voit chez les modernes], mais en s’imprégnant des mécanismes de créations de cette réalité codifiée.

18 octobre 2005

[chronique] Tokyo de Eric Sadin

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 16:05

La société japonaise est l’un des laboratoires les plus développé de la mutation sociale liée aux technologies. Laboratoire grandeur nature, où après l’intégration du télévisuel via les publicités, le jeu et l’information en temps réel et taille surréelle, c’est depuis quelques années la dimension numérique et les connections wire-less qui se sont répandues, de l’i-mode développé par DOCOMO qui a généré une toute nouvelle approche de l’espace et de la liaison à autrui, jusqu’aux dernières avancées qui concernent la construction d’un espace totalement cybernétique grâce aux u-tags (étiquette électronique), à savoir la construction intégrée à la géographie matérielle, d’une deuxième dimension entièrement numérique, dans laquelle on navigue avec son téléphone portable, son palm, sa balise GPS, que cela soit à travers internet ou des bulles privées, dédiées à des localisations et impacts spécifiques.
Mais cette transformation rencontre la mémoire indélébile de la catastrophe de Hiroshima, mémoire obsédante non seulement dans la culture conventionnelle mais aussi dans les cultures émergentes, tels le manga ou bien encore le cinéma cyberpunk, et elle implique une transformation non seulement de cette mémoire mais aussi de ce sur quoi elle se focalisait. Tokyo, le dernier livre d’Eric Sadin, qui depuis quelques années observe le Japon, tente, à travers un ensemble de strates qui retranscrivent des dimensions de cette nouvelle réalité, de donner à voir cette mutation non seulement de l’espace et des comportements mais aussi peut-être des paradigmes qui déterminent la possibilité de comprendre une telle transformation.

Hiroshima, catastrophe atomique, a marqué le Japon, non seulement par la destruction qu’elle a entraîné, mais aussi par ses retombées dans le temps, à savoir les séquelles du nucléaire, la mutation organique des corps que l’anniversaire d’Hiroshima nous a rappelé : les hibakushas, discriminés, comme une trace que l’on voudrait effacer. C’est en ce sens que la littérature et le cinéma se sont attachés à penser la question de cette mutation. Tel Abe Kobo, dans son dernier livre, le Cahier kangourou (Gallimard, 1993), où un homme voit sur sa cheville pousser de l’alfalfa (kaiwaredaikon en japonais), sorte de salade. Dégénérescence incontrôlable, produisant non seulement, une mutation des rapports humains, mais aussi l’événement de la monstruosité du corps en tant que trace incicatrisable de ce qui a eu lieu. Depuis 20 ans, ce qui a pris le plus en charge cette obsession de la dégénérescence cancéreuse liée à la mutation du corps n’est autre que le cinéma et l’animation. De Akira de Oshii, où l’on voit Tetsuo, le personnage central, peu à peu se transfigurer en masse organique sans forme, à la série inoubliable de Tsukamoto : Tetsuo. Premier vrai film cyberpunk, où le corps se développe comme machine de guerre qui se métastase en composant biotechnologique, qui vient au final, du deuxième volet (body armor), pulvériser Tokyo, ne pouvant faire autre chose que de ravager, de décharger une violence incontrôlable. Le symptôme qui apparaît dans bon nombre de ces Å“uvres, plus que d’être celui de la viralité qui imprègne nombre d’auteurs occidentaux d’avant-garde, est celui du cancer, de la perturbation cellulaire et du déploiement des métastases. Toutefois, ces Å“uvres mettant en avant la mutation organique du corps, et donc ontologiquement la dimension matérielle, n’ont pensé la mutation qu’à partir de la monstruosité singulière, et d’autre part selon une logique matérielle de la prolifération : à savoir toute dégénérescence cellulaire est une perturbation du reste de la dimension matérielle, une catastrophe qui transforme l’espace, le détruit. Or, les dernières évolutions technologiques de la société japonaise, et simultanément de l’espace urbain, se posent en grande partie à l’extérieur du champ problématique posé par les Å“uvres liées à la dégénérescence cellulaire. En effet, les proliférations ne sont plus matérielles mais immatérielles, liées aux dimensions virtuelles déployées grâce aux numériques et aux réseaux. L’espace qui se multiplie n’est plus expérimentable matériellement d’abord, mais selon les implications numériques de réseaux, de signalétiques, qui n’apparaissent que par les médiations technologiques qui nous permettent de nous y relier. Eric Sadin s’est intéressé à ce tournant depuis la fin des années 90, notamment à travers ses recherches théoriques publiées dans Ec/art_S, mais aussi dans son livre 72(Les impresions nouvelles, 2002). Ce dernier livre décrit dans sa structure et ses expériences linguistiques ce qui se produit à l’angle de la 7ème avenue et de la 49ème rue à New-York. Suivant un fil narratif du point de vue logique, Sadin invitait à traverser une juxtaposition de strates de sens, déterminées par des logiques de captation intermêlées (signalétique urbaine, webcam, …). Dans Tokyo, Sadin, à travers une suite de strates descriptives, qui vont du bloc texte à la réappropriation du haiku (1), à travers une métamorphose de la dimension naturelle d’appartenance de l’homme, met en évidence comment s’est déplacé le lieu ontologique de l’existence humaine. Celle-ci, en totale rupture avec les ontologies traditionnelles, notamment avec l’une des dernières de ce siècle, celle de Heidegger et de son rapport à la Terre, pose que l’homme en son événement technologique, ne serait plus en rapport avec le champ ontique traditionnel, mais que son existence se déterminerait de plus en plus au croisement du matériel et de l’immatériel, voire même dans la seule dimension immatérielle permise par l’ère numérique. Dans Tokyo, peu à peu, le réel est absorbé par la dimension des écrans, le réel est en surimpression sur la dimension de l’écran qui devient la dimension originaire de la perception :
« Derrière la vitre du guichet
On surprend soir et matin
Les passagers se mouvoir sur
Fond de caisson lumineux
Publicitaire ou sans cesse
Le recomposer par les tracés
Des corps en mouvement » (p.71)
La réalité géographique dans laquelle s’inscrit l’homme n’est plus alors privilégiée, mais c’est cette seconde réalité, virtuelle, qui devient première, espace sans épaisseur où l’on s’oriente, où l’on crée son existence, où l’on projette ses aspirations, où « on voix de synthèse du navigateur GPS vous souhaite la bienvenue », où « on voix de synthèse du navigateur GPS annonce l’entrée de l’autoroute à mille cinq cent mètres » (pp.40-41).
Car si comme l’expliquait Castoriadis, rien dans le monde humain ne se détermine sans être signification, signification inter-reliée à un magma de significations imaginaires sociales, alors il est évident que l’espace géographique de Tokyo, ne vaut plus que par son double qui efface toute saisie immédiate du premier espace, car « muni de ses lunettes écran nano-résolution on comprend mieux Tokyo » (p.31).
De même les relations à l’autre se font par le double, par sa duplication numérique, sa constitution en tant qu’avatars avec lequel on partage aussi bien sa banque de Pokemon numérique, que des repas permis seulement par ce type de liaison : « dans la salle de cours ou la cour de récré de mobile à mobile on s’envoie Pokémon Massko Sharpedo ou Johto » (p.111) « au téléphone on s’invite à dîner / On expédie aussitôt par fax le plan d’accès à la maison (…) On sonne on se réjouit de vous apercevoir sur l’écran témoin de la porte » (p.147). Alors que Kafka, dans l’une de ses Lettres à Milena insistait sur la tragédie de la disparition de l’aura du corps en faveur du fantôme de celui-ci par la communication à distance (2), Sadin montre que tout dans cette société s’est dématérialisé, a glissé du côté de cette dimension immatérielle du numérique.
Tokyo, s’il décrit cette réalité qui imprègne et digère la dimension première de l’expérience, c’est pour mieux souligner la mutation comportementale de l’homme à son environnement. Ce qu’on appelle un espace cybernétique, ce n’est pas d’abord un espace lié aux technologies, c’est un espace, au sens propre de kubernèsis, de guidage, où l’agent est dirigé par un certain nombre de routines, qui lui imposent tout à la fois son sens, sa direction, et son comportement, à savoir qui lui impose une vectorialité. L’espace Tokyo décrit par Sadin, est un espace cybernétique, où de part en part, la masse humaine est inscrite dans des parcours qui sont prédéterminés selon des exigences commerciales, de consommation. Car ce qui ressort pleinement de ce texte, c’est la prégnance des marques, des logos, la sur-exposition commerciale à laquelle l’espace géographique est déterminée. « Au réveil on pilote sa douche automatique Mitsubishi » (p.19) « au-delà e la vitre on remarque une enseigne Kentuky Fried Chiecken » (p.15) « on hésite devant la télé-achat sur l’écran de sa Sony » (p.31) « on flâne à Shinjuku on tombe sur l’égalisation du Cameroun sur un écran géant Hitachi » (p.55) « on sort du collège on court o’ Printy_Club » (p.69) …
Logosphère de la ville, très bien rendu par la stratégie d’écriture, devenue espace déambulatoire contrôlé et structuré autour de la consommation et de sa réalité numérique. En conséquence, le comportement des hommes va se définir par rapport à ce tissu saturé des significations qui constituent l’espace cybernétique. Au lieu de la succession des actions, les actions s’empiètent, sont simultanées, et ne se font plus selon des gestes déterminés et ne relevant que de types de contextes (3), mais se réduisent à un clicking incessant, clicking de la connexion. Forme de stéréotypie comportementale face à toute contextualisation de l’action. Ceci Sadin l’analysait parfaitement dans le numéro 2 d’éc/art_S : « la dissémination technologique impose de tout autres structures, que je nomme le clicking, qui correspond au passage du régime de la successivité à celui de la prolifération ininterrompue de pulsations événementielles qui font circuler des flux d’éclosions et d’entropies selon une quasi-simultanéité, qui ébranle d’un point de vue symbolique et comportemental, les pouvoirs historiques de l’identification, de la nomination, de la classification ».

Par cette exploration sémiotique et comportementale, nous pouvons concevoir une transformation du paradigme du cancer. Comme je l’ai indiqué au commencement de cet article, le cancer est traditionnellement pensé en tant que phénomène matériel organique, qui au niveau de la dimension sociale implique certaine production matérielle et diffusion qui se situe dans l’espace physique. Ce qui est troublant quand on considère Tokyo, ces longues listes de marques, de repères, dans lesquels « on » agit, « on » se déplace, « on » interagit, « on » achète, c’est que la prolifération n’est plus de l’ordre matérielle, mais elle se situe dans un espace immatériel, comme une seconde géographie qui viendrait hanter, par ses champs d’onde, la première. Ce qui apparaît physiquement n’est qu’une infime part de cette réalité, tout est là virtuellement présent dans des réseaux, tout est indiqué, répété, martelé, du point de vue numérique, par l’espace virtuel qui s’incarne grâce aux interfaces. Cette prolifération sociale, cellulaire, organique, ne peut être comprise que selon le paradigme d’une cancérisation virtuelle (4). Cette cancérisation ne produit aucune catastrophe géographique car elle ne peut saturer que virtuellement (conflit de réseaux) et non pas matériellement. Dès lors, face à cette prolifération des dispositifs virtuels, l’individu à tout instant est traversé par ces métastases, totalement happé dans ces réseaux. Le livre d’Eric Sadin traduit bien cette inquiétude, au sens où il est perceptible que derrière cette description se déroule une forme de drame, de non-rencontre, de rupture peut-être, qui est en relation étroite avec une forme de déshumanisation.
En effet, Tokyo, n’est pas seulement un portrait de la ville, mais il est aussi le lieu où l’individu est désincarné en tant que sujet singulier et englouti dans l’unité synthétique d’un « on » qui se duplique, se multiplie, sans qu’il y ait parfois la possibilité de discerner quelle est la source de la parole. Or, c’est bien ce sur quoi Sadin revient à la fin de son livre : cet indiscernement dans lequel cette société s’est enfoncée au point que les hommes ne soient plus distinguables, mais aussi que plus rien ne puisse être discerné véritablement : « on claque nos pas seuls ou plus ou moins comme un seul homme remarque-t-on la panne de l’horloge s’imagine-t-on seulement visible ai-je bien répondu aperçoit-on quelques foulards rouges ou jaunes » (p.171) De même, alors que traditionnellement, c’est la monstruosité sur laquelle il y a focalisation, monstruosité qui est source de destruction, Tokyo nous livre un corps tramé, imprégné de cette dimension virtuelle, corps non pas conçu selon le singulier, mais selon la masse. Ce « on » qui revient sans cesse, qui est tout à la fois selon les passages : particulier ou général. Variation de ce que recouvre le sujet, non pas selon une logique paradoxale, mais selon une intention axiale, car que cela soit l’un ou le multiple, tous sont pris dans l’émergence et la prolifération de cette dimension numérique de l’espace.

Tokyo, apparaît alors comme un livre inquiet, certes objectif de part en part, mais inquiet de cette transformation pour et de l’homme. S’il évite la critique alarmiste, que l’on peut voir par exemple chez Virilio, toutefois, il est indéniable que dans ce nouvel écrit, par rapport à ses textes théoriques précédents ou bien encore 72, il y a un recul qui s’est créé, un recul qui demande peut-être une vigilance. Car certes, Tokyo est un laboratoire en temps réel et taille réelle de l’urbanité à venir, toutefois, Sadin nous le rappelle, cette mutation de l’espace et de l’orientation de l’existence peut coïncider avec des effets de désubjectivation et de conditionnement accomplissant pleinement le nihilisme, tel qu’il a été thématisé en occident.

(1) Dans Tokyo, Eric Sadin se réapproprie la forme courte du haiku : 3 vers (5 / 7 / 5), à part qu’au lieu de donner à lire des images liées à la nature, comme cela s’est déterminé à partir du XVIIème siècle à la suite du renga avec entre autres Baho Matsuo, l’ensemble des images sont issues de l’univers technologique de la technopole Tokyo. Alors que le haiku était lié à une forme raisonnée de morale, ou de réflexion sur la destinée humaine, les haikus de Sadin ne sont que circonstanciels et descriptifs : « Halls daéroport / Pas ininterrompus on / Tarmac enneigé » (p.103).

(2) Lettres à Milena, Kafka, Imaginaire-Gallimard, pp.266-267.

(3) Cf. Les Gestes, Vilem Flusser, Hors-Commerce, 1999, où Vilem Flusser décrit le rapport entre gestualité et monde, selon deux hyppothèses : « Primo, l’être dans le monde (l’existence) se manifeste par des gestes, et secundo, on peut observer aujourd’hui des gestes jamais observés jusqu’ici » (p.185). Or, force est de constater que les gestes, par l’immersion dans des espaces-écrans, dans des sites, se réduisent de plus en plus au clicking. De même que le mouvement de corps-physique se réduit à l’immobilité face à l’écran, alors que l’avatar du corps pour sa part est en mouvement de plus en plus rapide (cf. les paradigmes descriptifs du web : autoroutes de l’information, tube, etc…). Dès lors, alors que pour Flusser l’observation des gestes implique « une série de mouvements significatifs, c’est-à-dire dont le but est déchiffrable pour ceux qui en connaissent le code » (pp.187-188), apparaît que par le clicking, la gestualité n’indique plus rien : que fait devant son écran (celui plasma de son laptop, celui de son téléphone i-mode ou u-mode) la personne ? Quelle est son activité ?

(4) Sur la critique du paradigme de la viralité du point de vue de la littérature contemporaine, on peut se reporter à mon article paru dans DOC(K)S numéro sur l’Action.

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