Un peu comme le faisait le groupe Signes à la fin du siècle dernier, dirigé par le formidable Gilles Bourson, depuis les années 90 les Fous à Réaction s’intéressent – entre autres – à la réécriture scénique de textes non écrits pour le théâtre (de Homère à Ernaux, en
passant par Carroll, Collodi, Kierkegaard, Waugh, Kafka, Calvino ou Queneau). En mettant en scène le dernier journal extérieur d’Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour (Seuil, coll. "Raconter la vie", 2014 – RL), Vincent Dhélin et Olivier Menu souhaitent "raconter la vie d’aujourd’hui, à travers ce prisme qu’est l’hypermarché". À partir de la première qui a eu lieu le vendredi 30 septembre 2016 au Vivat d’Armentières (près de Lille), a démarré pour les Fous à Réaction une aventure qui se veut également une suite de rencontres avec les consommateurs que nous sommes, puisque les vidéos de témoignages donnent la parole à tous les volontaires. (C’est bien cela la magie du spectacle vivant : chaque représentation est unique, donnant à chaque fois à voir et à entendre les gens du lieu). [Photos : © Xavier Cantat]
Vincent Van Gogh, dans une lettre, "je cherche à exprimer le passage désespérément rapide des choses de la vie moderne" (La Vie extérieure, Gallimard, 2000, p. 81).
"Regarde les lumières mon amour !", lance une jeune femme à sa petite fille en poussette (p. 40)… Nous aussi, on regarde, communauté curieuse circonscrite dans un espace frontal parfaitement adapté : le lumineux hypermarché projeté sur un empilement de cartons en guise écran (de psyché ?), comme la lumineuse Florence Masure, qui regarde également, carnet de notes en main. De la même façon, elle est réceptive aux témoignages authentiques qui, avec les dates du journal existentiel, rythment ce spectacle de 1H15 : vidéos drôles, anecdotiques, ou symptomatiques… Récapitulons : nous regardons la comédienne, qui regarde ce lieu de vie qu’est l’hypermarché, rempli d’histoires de vie. (Ce jeu de miroirs nous rappelle avec force que le théâtre est avant tout le lieu où l’on voit). Et ce regard est plein de bienveillance : nulle position de surplomb… il s’agit de se placer à la hauteur de monsieur et madame tout-le-monde. Le parti pris dramaturgique respecte l’optique ernanienne, qui est une éthique et une esthétique de l’authenticité : celle qui se perçoit comme être-en-mouvement affectionnant les lieux de passage (ville nouvelle, hypermarchés…), comme lieu de passage elle-même (du social, du temps, des générations, de l’Histoire), fait prévaloir le souci d’indistinction sur le désir de distinction et se garde bien de tomber dans le moralisme intellectualiste. Car, pour être un lieu de spectacle, le supermarché n’en est pas pour autant un prétexte à donner dans la diatribe debordienne, sans doute pour cette raison précise : "Qu’on le veuille ou non, nous constituons ici une communauté de désirs" (RL, 38). Et celle qui, sans identité fixe, est dans l’être-avec, n’hésite pas à avouer l’inavouable : "Je ressentais une excitation secrète d’être au cœur même d’une hypermodernité dont ce lieu me paraissait l’emblème fascinant. C’était comme une promotion existentielle" ; "Je suis rendue à ma convoitise d’enfant et, durant quelques secondes, emplie du ravissement qu’un tel lieu de profusion existe" (RL, 52 et 63)… Cette confidence n’est pas sans rappeler ce passage de La Vie extérieure : "Je suis au bord de l’Eden, premier matin du monde. Et TOUT SE MANGE, ou presque" (p. 27).

Le dernier ethnotexte d’Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, s’inscrit ainsi dans le prolongement du Journal du dehors et de La Vie extérieure : "Pas d’enquête ni d’exploration systématique donc, mais un journal, forme qui correspond le plus à mon tempérament, porté à la capture impressionniste des choses et des gens, des atmosphères. Un relevé libre d’observations, de sensations, pour tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là" (RL, 15-16). Cette "capture impressionniste des choses et des gens", cette écriture de la légèreté est celle qui convient pour évoquer ce lieu de passage qu’est l’hypermarché. Et l’auteure de refuser, pour le qualifier, la notion de "non-lieu" mise au point par Marc Augé : parce que aussi incontournable que l’église autrefois, révélateur des habitudes sociales et générateur de micro-récits, le centre commercial est à la fois un lieu de vie, un lieu d’observation et un objet littéraire. Faire "accéder à la dignité littéraire" ce lieu socialement significatif ressortit évidemment à une stratégie de transgression de l’histoire littéraire ; associé aux sphères féminine et populaire, il ne peut intéresser les écrivains bourgeois : "(Je ne vois pas Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute ou Françoise Sagan faisant des courses dans un supermarché, Georges Perec, si, mais je me trompe peut-être)" (RL, 43). Si l’hypermarché fascine autant Annie Ernaux, c’est encore parce que lieu de l’entre-deux, il est lié à une série de couples antinomiques : moi / non-moi, liberté / aliénation, Eros / Thanatos ("sensation hallucinante" : "silence de mort des marchandises à perte de vue" – RL, 64). Peindre la vie (hyper)moderne, c’est, dans "une sorte d’écriture photographique du réel", une écriture de l’instant et de la mobilité, ouvrir un passage à ses sensations et émotions, se faire caisse de résonance / caméra pour « transcrire des scènes, des paroles, des gestes d’anonymes, qu’on ne revoit jamais, des graffitis sur les murs, effacés aussitôt tracés" (Écrire la vie, Quarto/Gallimard, 2011, p. 499-500).

Le montage significatif qu’ont réalisé Vincent Dhélin et Olivier Menu met en lumière à quel point se rendre à ce "grand rendez-vous humain" qu’est l’hypermarché (RL, 12), c’est participer à la fête contemporaine, perpétuelle célébration des choses/marchandises. Jusqu’à la lie – ce que traduit la pantomime de Florence Masure, un sachet plastique sur la tête. Le pire est que la révolte est impossible : "Pourquoi ne pas se venger de l’attente imposée par un hypermarché, qui réduit ses coûts par diminution du personnel, en décidant tous ensemble de puiser dans ces paquets de biscuits, ces plaques de chocolat, de s’offrir une dégustation gratuite pour tromper l’attente à laquelle nous sommes condamnés, coincés comme des rats entre des mètres de nourriture que, plus dociles qu’eux, nous n’osons pas grignoter ? Cette pensée vient à combien ? […] Nous sommes une communauté de désirs, non d’action" (RL, 67). D’où le point d’acmé de la tension dramatique, une comédienne qui braille dans un haut parleur un fait divers révélant l’envers du décor, de l’eden lumineux : "Le bilan de l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh est de 1 127 morts. On a retrouvé dans les décombres des étiquettes des marques Carrefour, Camaïeu et Auchan" (RL, 62)… Ad libitum/ad nihilum. Et l’illusoire dispositif optique de s’effondrer : il ne suffit pas de consommer pour être ; la société de consommation est un miroir aux alouettes. Vanitas vanitatum omnia vanitas. /Fabrice THUMEREL/

TOURNEE SAISON 2016/2017
– Dans le cadre des Belles Sorties de Lille Métropole (M.E.L) :
Sam. 8 oct. à Englos – 20h
Sam. 22 oct. à Marquette-lez-Lille – 20h
Sam. 5 nov. à Gruson – 20h
Sam. 3 déc. à Lys-Lez-Lannoy– 20h
Vend. 9 déc. à Péronne-en-Mélantois – 20h

– Et ailleurs :
Vend. 16 déc. à Avion
Vend. 3 fév. au Théâtre de la Nacelle à Aubergenville – 21h
Sam. 11 fév et sam. 1er avril avec le Bateau Feu à Dunkerque
Sam. 4 mars au Théâtre Gérard Philipe à Somain (Comm de Comm Cœur d’Ostrevent)
Vend. 17 mars au Théâtre Le Passage à Fécamp – 20h30

En 2002, Annie Ernaux déclarait que « ce qui compte, dans les livres, c’est ce qu’ils font advenir en soi et hors de soi ». Dix ans plus tard, dans l’entretien qui clôt ce volume, elle revient sur ce « mouvement » qu’elle dit « emblématique de [s]on écriture ». Les études ici réunies explorent cet « engagement d’écriture » dont parle une de ses œuvres les plus récentes. Les auteurs tentent d’y définir les contours de cette nouvelle forme d’engagement (politique, humain, social, corporel et sensible) qu’elle invente, à la lumière notamment du concept d’ « implication ».
plus soutenir une cause, ou qu’il n’y en avait plus (alors qu’il y en a beaucoup !). Comme s’il y avait un fatalisme, une acceptation. Si le Front National gagne en 2017, on verra se reformer une sorte d’alliance d’écrivains "contre" » (p. 203-04).
« L’écriture, quoi qu’on fasse, « engage », véhiculant, de manière très complexe, au travers de la fiction, une vision consentant ou non à l’ordre social ou au contraire le dénonçant. Si l’écrivain et ses lecteurs n’en ont pas conscience, la postérité ne s’y trompe pas. Il n’y a pas d’apolitisme au regard de l’histoire littéraire. »
soi :

lumières mon amour par exemple, Annie Ernaux souhaite rester à sa place, celle d’une simple cliente : choisir la position d’un agent social qui témoigne, c’est faire prévaloir l’anonymat sur la célébrité. Anti-élitiste, son espace est celui de l’expérience commune : combinant les dimensions éthique et agonistique, elle ne témoigne pas tant sur que pour (Inizan). Nulle position de surplomb, donc : tournant le dos au modèle sartrien de l’
Si l’écriture d’Annie Ernaux n’appelle pas à l’action directe, elle dénonce en dévoilant (cf.
la comparaison : si
En marge du colloque, le dossier du Matricule des Anges (n° 158, novembre-décembre 2014), intitulé "Annie Ernaux, une femme déplacée" (p. 16-27), rend bien compte de cet engagement : l’écrivaine critique prend "le monde à bras-le-corps", titre Jean Laurenti. Et quoi de plus engagé que cette phrase lancée dans l’entretien : "C’est la grande erreur des classes dominantes ou supérieures de croire que parce que les gens ne savent pas s’exprimer ou ont un langage qui n’est pas le leur, ils ne sentent pas les choses et ne les voient pas. Mais si, très très bien ! Le dominé en saura toujours plus sur le dominant que l’inverse".
automne 2014, 198 pages). On y découvre le choc qu’a été pour elle la lecture de La Nausée, le grand écart entre ses lectures légitimes et la "paralittérature", la "littérature féminine"… Elle explique ainsi son éclectisme : "Cette familiarité avec des littératures qu’on oppose m’a, je crois, conduite à ne pas juger de haut les formes de littérature populaire, encore moins ses lecteurs, et à lui faire une place, au moins pour la citation, dans mes livres. Et, plus ou moins consciemment, à subvertir ces modèles de littérature, comme le roman sentimental, avec Passion simple […]" (p. 144).
discussion critique, ce qui donne à l’ensemble l’allure d’une libre conversation.
été autour d’elle, continuellement) » ; P.-L. Fort, "Pulsations de la ville nouvelle : le temps des espaces marchands").