Libr-critique

31 mars 2021

[Chronique] Raoul Vaneigem, Retour à la base, par Christophe Esnault

O pou à la prunelle recroquevillée, remember souviens-toi, tu as appris à lire et à penser avec le Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations. Lointainement tu t’es souvenu avoir été de gauche en lisant Siné Hebdo, et depuis quelque temps déjà tu as été avalé (funèbre entonnoir) par la soupe qu’on t’a donné à manger. Tu as délaissé les textes de Raoul Vaneigem et tu es devenu de droite, comme tout le monde.

Ne compte pas sur moi pour un résumé, une apologie poisseuse, une petite synthèse ou encore un argumentaire de vente. Je t’offre un cut-up maladroit, l’autre main sur mon Ducasse, pour me guider et mieux t’éviter l’agacement que causent mes intéressantes élucubrations.   

Vertu thérapeutique de la joie d’être ensemble, de se rencontrer, de se toucher sans « geste barrière ». / L’existence non lucrative est un délit /

L’autodéfense environnementale

est une autodéfense

de la joie de vivre.

…. une économie fondée sur l’exploitation de la nature / abolir le règne des chefs, sans distinction de sexe / Le calcul égoïste assèche la pensée, l’entraide la revivifie / La manipulation a pour but de détourner notre attention / Violer notre liberté de vivre / la bouffonnerie électorale / Il nous est donné d’apprendre à renaître dans … / une agriculture renaturée / La flore a été pillée, brevetée … / Ce que l’État et les mafias pétrolières ont détruit / L’autonomie des individus est la base de l’autogestion / un pouvoir qui ne doit sa survie qu’à la répression / collectivités libertaires espagnoles de 1936 / zapatistes du Chiapas / insurgés du Rojava / Gilets Jaunes / la peau du Léviathan / Mark Twain gagne chaque jour en pertinence / expérimenter des sociétés du vivre… / Qui ne fait fête au plaisir d’exister fait fête à la charogne /…       

Raoul Vaneigem – Retour à la base, Cactus inébranlable éditions, février 2021, 8 € – moins cher que la pinte de bière que tu ne peux pas boire…

11 mars 2021

[Chronique] Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, par Guillaume Basquin

Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès, coll. « Freaks », en librairie ce jeudi 11 mars 2021, 112 pages, 16€, ISBN : 978-2-491517-08-3.

 

Cette Lettre au recours chimique est la longue adresse, en mode « poésie centrée » et (presque — hors points d’interrogation, deux-points transitifs et deux ou trois virgules sur un « vers ») déponctuée, de Christophe Esnault à ses psychiatres mêmes. Est-ce le patient, ou le personnage du poète, qui parle ? Allez savoir… Esnault a toujours avoué dans nombre de ses livres être dépendant des neuroleptiques, sans pouvoir s’en libérer, sauf en écrivant. L’écriture, comme thérapie ? vengeance ? C’était déjà la théorie de Tolstoï… On écrit souvent pour se venger du Mal qu’on vous a fait… des souffrances et des humiliations. « Et le psy est un personnage de fiction / Un personnage secondaire / Qui a juste été un mauvais public ». Car voilà : « on » (les psychiatres, ces « branquignols » selon le poète) a mal écouté la souffrance du poète ; « on » lui a prescrit des médocs (des neuroleptiques), au lieu de le bien écouter, comme Freud le prescrivait. Le microbe n’est rien ; mais le terrain, tout. « Autres normes : la surprescription / Éliminer la médication : compte pas trop là-dessus / Aborder les causes de la souffrance : pas le temps / Surconsommation de médicaments : où est le problème ? » Soixante mille personnes meurent chaque année en France suite à la surprescription médicale chimique : où est le problème ? « Je te parle de la mafia / Une mafia qui a des médicaments à te vendre / Et des moyens dissuasifs pour que tu les avales » : le passeport sanitaire ? « Puis pas longtemps après / pour que tu les réclames / De ton propre chef » : le vaccin !? la thérapie génique contre la « liberté » ?

« Les multinationales ont besoin des psychiatres et médecins / Pour effectuer des placements de produits / Tout le monde sait cela / Est-ce un cliché / Ou une photographie ? » Qu’en pense mon lecteur ? « Ça a été », ou pas ? Clic-clac : vérité de la parole du poète.

« Ça n’existe pas un lieu où l’on peut être écouté » : le constat d’Esnault est sévère ! Il lui faut donc écrire et réécrire sans cesse cette aporie dans laquelle il est constamment engagé : il n’y aura pas de recours chimique ! juste quelques instants de répit dans la souffrance… surtout dans la vie amoureuse… qui vaut plus que vingt ou vingt-cinq livres publiés. Esnault est lucide : tout a déjà été dit… Pas grave, recommencer, et rater mieux : « Tu veux écrire quoi de plus / Après Artaud et Sarah Kane ? / Remanier les traductions / […] / Rien de neuf n’est possible / Hors ton cri / Et tes capteurs sensibles » : Esnault écrit / il crie. S’il crie, il peut alors déranger « l’autre », l’atteindre : « Si je pense comme l’autre/ Exactement comme l’autre / Il n’y a pas de pensée / Car la pensée a été emmenée si peu loin / Qu’elle n’existe pas ». Eh bien poussons un peu la pensée en avant : l’heure est grave : il y a urgence : il y a l’homme, il y a ses défenses immunitaires innées, il y a la Nature ; et on veut détruire (ou tout du moins le mettre en danger) son système immunitaire — pour le plus grand profit des laboratoires pharmaceutiques (qui ne voit pas « ceci », ma foi, me semble faire le jeu des vrais comploteurs, ceux qui complotent dans notre dos pour faire des profits). Telle est la nouvelle banalité du Mal. Esnault : Et on me reproche de parler fort / Comme il a été reproché à Hannah Arendt de parler fort / À Jérusalem ». Même banalité ; l’on voulait alors que les trains arrivassent à l’heure…

Sans humour, les récits-poèmes de Christophe Esnault passeraient sans doute moins bien ; ils en sont en réalité truffés, jusqu’à l’autodérision, parfois : « […] pour cinq lecteurs / Qui se taperont si j’ai de la chance un gros rire / Je trouve plus drôle de me foutre de ma propre gueule ». Cet humour peut aller jusqu’à l’ironie, voire l’auto-ironie : « Un texte centré pour un homme égocentré / C’est hyper raccord ». Parfois, pour faire diversion (digression ?), le poète suture son texte avec des petits « trucs » de typographie : rectangles noirs sur tous les noms techniques de neuroleptiques (comme autant de tombeaux ?) ; texte barré : « Dans ce texte poétique », etc. La forme pense ; la pensée forme… « Vous allez voir que le texte va s’éclater sur la fin / Monde de fragmentations / Innovation spatiale au service d’une pensée ».

In fine, c’est l’écrivain-dramaturge lui-même qui donne le genre de son texte : du théâtre (comme Sarah Kane, son modèle absolu) : « Vous l’aviez remarqué / C’est une pièce de théâtre / Un long monologue ».

Au sortir de ses nombreuses dépressions, le poète a choisi la vie :

La vie vive

La seule

Et là se dessine

Le ressort du texte

Écrire, c’est très connu, c’est bondir hors de la meute des meurtriers ; ce pourquoi Esnault a composé ce vers tout spécial : « T’opposer à la foule » : tout son ressort est dans l’italique apposée sur le phonème « fou ». Par l’écriture, le « fou », le dépressif, s’individualise ; car s’il peut y avoir des individus fous ou sains, il n’y a pas de foule non hystérique (ce « vieux fond des meutes de multiplication » selon Elias Canetti dans son chef-d’œuvre Masse et Puissance), c’est-à-dire non folle.

« Et le fou crie »…

10 janvier 2021

[Texte] Christophe Esnault, Laisseriez-vous votre fille sortir avec un thésard ?

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 21:11

La thèse professionnalisante sera lue en diagonale (12 minutes maxi) par un directeur de recherche fatigué, puis conquis intellectuellement quand il aura vérifié que ses deux livres parus chez L’Harmattan ont bien été cités dans la bibliographie. Le propos défendra un consensus mou et une caresse poussive sur l’Institution, bien dilués et annexés en un nombre de pages standard. Aucune publication satellite dans des revues en amont. Pas d’éditeur qui pourrait être lointainement intéressé par ces « travaux ». En Allemagne et au Japon, la bouillie du thésard n’aurait pas pu être validée. En France, le curseur est bas (tout en bas), ce serait bête de ne pas en profiter. Cette thèse lui ouvrira en grand la porte d’un poste de communicant ou de conseil-manager à l’université. Être là pour faire appliquer les directives économiques, c’est un métier. Savoir créer un QCM qui mette tout le monde d’accord sur le télétravail, l’opportunité incroyable de pérenniser le télétravail, c’est un art. Être l’homme de la situation et œuvrer pour un monde meilleur. Le parc informatique : six millions d’euros par an et des partenariats (marchés, appels d’offre). Méta-important pour les séjours à l’hôtel avec piscine, en Tunisie (voire Dubaï). Le bétail (les salariés) devra baisser la tête à l’écoute de « c’est la directive », « c’est comme ça et pas autrement », « désolé, mais ce n’est pas négociable », ou encore « ces mesures ont été votées en conseil d’administration, merci de respecter les nouveaux protocoles ». La TINA attitude, il n’y aura que des syndicalistes outranciers ou des sociologues post-marxistes pour y déceler un discours idéologique prétendument aussi chargé qu’un discours de Bruno Mégret. Ne vous laissez pas influencer par des éléments déviants et excessifs pillant les gamelles de chantier d’Hannah Arendt et Günther Anders. Doctorat, doctorant, vous l’entendez, nous emmène vers le monde du soin. L’expression « soigner ses employés », pour les plus paranoïaques, évoquera les heures empathiques de France Télécom et de ses équipes de managers-soignants. Une entreprise ressemble souvent à une autre entreprise. Les lois de l’entreprise sont nommées « directives ». Elles remplacent les vérités biologiques. Un bon manager le sait. Un bon communicant le sait. Les directives de l’entreprise, vous le comprenez enfin, sont un soin prodigué avec amour. Le meilleur management est un management sans management. Le salarié comprend de lui-même qu’il n’existe pas en tant qu’individu et qu’être pris pour un imbécile fait partie implicitement de sa fiche de poste. S’exprimer (revendiquer / contester / émettre une idée / dire non), tout cela ferait trop de mal à son corps, à son dos en particulier, il évitera de lui-même et en pleine conscience de commettre cette sottise. De ce gendre-là ? Oui, revenons à lui, cet homme sous sa thèse moisie et ses nouvelles fonctions est bien celui qui va féconder votre fille si vous n’intervenez pas promptement. Cela dit, Dubaï et/ou Tunis, il y aura des vols et une chambre premium pour vous et votre femme. Vous avez été l’une et l’autre du bétail, vous l’êtes encore cinq jours par semaine. Prendre une décision ne va pas être facile. Vous auriez besoin d’une séance de coaching. En distanciel, en vingt minutes maximum l’histoire serait pliée. Vous pourriez boire des cocktails et en croquer des gambas grillées, au soleil. À propos, je viens de monter ma micro-entreprise de coaching en développement personnel. Voici mon mail. Ce sera une alternative à la joie éphémère de soumettre le thésard au taser.

27 décembre 2020

[Texte] Christophe Esnault, Working class chocolates

Le cadeau de fin d’année, bouge-pas, c’est toi qui vas le manger. Nous, les agents d’entretien, d’accueil et de maintenance, tu ne nous regardes même pas. Quand tu passes devant l’accueil, pas un bonjour, pas un regard, tu cherches l’auditorium où on t’attend, tu as une heure et demie de retard, ça c’est sûr tout le monde sera content de te voir arriver. Tu as été élu sans nos voix, ça fait longtemps qu’on ne joue plus le jeu de défendre des candidats interchangeables. Des pourritures avides de pouvoir et qui deux fois sur trois se retrouvent avec des casseroles judiciaires au cul tellement la malversation financière est monnaie courante dans la fonction occupée. Tellement que pour ne pas trop se faire remarquer il faut avoir des procès en cours pour des histoires à six chiffres, des histoires allant jusqu’à dix millions d’euros, des histoires de détournement ordinaires où les gars en belle chemise conservent leur salaire, leurs vacances en Polynésie ou au Sénégal pendant que Romain à cause de son bas salaire, avec sa femme sans emploi et ses quatre enfants, bah la banque elle dit non à son crédit pour l’achat d’un appartement de vingt-deux mètres carrés. Ne cours pas comme ça, on veut juste t’apprendre à dire bonjour. À nous considérer. C’est de l’éducation de base tout à fait nécessaire pour rétablir tes manquements les plus élémentaires aux règles de savoir-vivre. On a bien compris qu’on n’est pas de ton monde, mais tu vas voir Wilfrid il a d’énormes paluches. À la première claque tu vas vite comprendre qu’on s’intéresse à toi et qu’on a été émus aux larmes quand tu as décidé de nous offrir à chacun, non pas une prime pour offrir des cadeaux à nos gosses ou pour changer l’embrayage sur la Renault, mais une boîte de chocolats. Avec la camionnette, on t’emmène en forêt. Oublie ta réunion. Sur les dix-neuf employés que l’entreprise paie le moins, c’est-à-dire des clopinettes, tous te redonnent les chocolats. Regarde un peu ce mouvement de solidarité unanime. On ne va pas te parler de nos comptes en banque à découvert dès le six du mois. Ni des virements à faire sur le compte de nos gosses pour leur éviter d’être expulsés de leur logement quand les violences sociales et économiques touchent douze millions de personnes dans ce pays. Tu n’aimes pas la vérité, on ne va pas t’en gaver promis. On va te gaver de chocolat. Si tu les boudes, grande claque dans la gueule. Tu vas voir tu as super faim. Dix-neuf boîtes. Tu vas avaler 4750 grammes de chocolats. Tu les mangeras, nu, attaché à un arbre dans la forêt de Rambouillet. Si tu as peur d’une fulgurante constipation, si tu es inquiet pour tes maux de ventre, on te proposera une trêve des confiseurs bien à nous. Un super échange : la revalorisation conséquente de nos salaires et une prime de 3000 euros contre une plaquette de laxatif pour acter notre réconciliation.

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