Libr-critique

26 mars 2020

[Chronique] Jean-Michel Espitallier, Cow-boy, par Fabrice Thumerel

Jean-Michel ESPITALLIER, Cow-boy, éditions Inculte, janvier 2020, 144 pages, 15,90 €, ISBN : 978-23-60840-22-9. [Commander]

« Les mythologies des familles sont des constructions en équilibre instable,
agencements de petits faits pas vrais, récits au tamis,
tris sélectifs et bricolages pour que l’histoire présente bien.
Il y a les braves types surexposés sur les commodes.
Il y a les drôles de loustics enfouis au fond des tiroirs.
La gloire ou le passage à la trappe. Pour mon grand-père Eugène,
ce fut la seconde destination » (exergue, p. 9).

 

Comment faire pour saisir un fantôme, c’est-à-dire une figure familiale reléguée aux oubliettes ? Et pourquoi mener l’enquête ? Comment / que raconter quand on ne sait rien ou presque ? C’est là que commence l’écriture, nous suggère Jean-Michel Espitallier : faire parler le silence… non pas combler le vide, mais jouer avec, flirter avec le trou béant, faire affleurer le je d’un jeu avec le temps (et) des origines…

Écrire, pour le poète, c’est traverser la nuit-des-temps, « les filtres de la famille » et « des souvenirs de souvenirs » (115), les représentations scolaires et socioculturelles les plus diverses, pour évoquer l’absent de tout bouquet familial, « le cow-boy qui se retourne [et] ne tarde pas à se faire flinguer par la sédentarité des familles rurales » (96)… C’est ici réussir une attachante (anti)mythobiographie.

Ce récit indécidable – qui multiplie donc les hypothèses – se distingue avant tout par ses processus de distanciation et de relativisation. Relève du premier un sens du paradoxe qui peut être empreint d’humour : d’emblée, le narrateur annonce qu’il va « raconter l’histoire d’un pauvre cow-boy solitaire », mais que « de cette histoire » il ne sait rien (14) ; les immigrés sont accueillis à Ellis Island, un « camp de concentration » dont le nom est une antiphrase, « la Golden door » (28) ; « L’Américain passe du vide (indien) au plein (américain) en moins de six générations » (35)… Espitallier excelle dans le jeu avec les représentations toutes faites, scolaires et légendaires, parodiant les récits d’aventure, les westerns et les « glorieuses épopées » destinées à « faire rêver les foules et amuser les petits enfants » (38), et multipliant les clins d’Å“il amusés à Flaubert, Zola, Mallarmé, Proust, Apollinaire, Giono, ou encore à L’Odyssée de l’espace de Kubrick. Terminons la brève analyse du processus de distanciation par l’examen d’un passage révélateur : « The winner is ? Celui qui tire le premier, parce que sinon il est le premier à être tiré. Celui qui tire le premier est toujours celui qui va s’en tirer » (40). Le détournement d’un lieu commun débouche ici sur un agencement répétitif (avec une antanaclase) qui dédramatise le sort tragique du cow-boy.

Ressortissent au processus de relativisation les listes du début, qui replacent l’histoire particulière d’Eugène dans la grande, celle des autres pionniers partis comme lui à l’aventure, et surtout l’odyssée même de l’espèce humaine (avec l’allusion indiquée à Kubrick). Pour ce qui est de l’histoire américaine du début XXe siècle, dans laquelle la vie du grand-père s’est inscrite, l’écrivain l’évoque au moyen de l’épitomé, cette technique simultanéiste qu’ont utilisée les romanciers américains, de même que Sartre et Giono : « Au même moment a lieu la première communication téléphonique entre New York et San Francisco, Californie. Au même moment a lieu la première communication intercontinentale par TSF entre Arlington, Virginie, et Paris. Au même moment, William J. Simmons et ses hommes réunis sur Stone Mountain, Géorgie, plantent une croix qu’ils font brûler, marquant la renaissance du Ku Klux Klan » (54)… Le destin du grand-père est également et enfin intégré dans une temporalité générationnelle : « Que resta-t-il d’Eugène pour les générations futures ? Rien. Rien, sinon des souvenirs de souvenirs » (115)…

Si on a tous quelque chose en nous de Californie, il n’empêche, pauvres de nous, que tout est vanité.

21 juin 2016

[Chronique] Jean-Michel Espitallier, Tourner en rond. De l’art d’aborder les ronds-points

Le rond-point est un microcosme sociologiquement emblématique : "Comme la loi, les règles de la circulation routière harmonisent les relations entre les individus d’une même communauté et régulent, dans cette harmonie, leurs comportements, faits et gestes, pour le bien commun (ici, circuler sans difficulté)". Lieu de croisement entre urbanisme, droit, morale, histoire, éducation civique, sociologie, psychologie, philosophie et poésie, le rond-point constitue bel et bien un de ces objets transversaux dont raffole l’humophilosophe Espitallier.

Jean-Michel Espitallier, Tourner en rond. De l’art d’aborder les ronds-points, PUF, février 2016, 132 pages, 12 €, ISBN : 978-2-13-073556-4.

"Je ne suis pas poète, je ne suis qu’explorateur d’une chose en son nom" (p. 25).

Ils se sont multipliés à la fin du siècle dernier, faisant tourner bourrique le quidam pour passer le cap de l’An 2000 : quelque chose ne tournait plus rond dans l’hexagone… Voilà qu’on se mettait à imiter les Grands-Bretons ! (En fait, dès le XVIIe siècle, il existait des ronds-points de jardins et de chasse). Faut dire, sans détours, que le rond-point est plus économique que les feux tricolores. Triomphe du pragmatisme ? Défaite de la pensée et confession amère : "un seul rond-point est mille fois plus utile au genre humain que ne le sont, à ma vie, tous les livres de ma bibliothèque" (91-92)… Mais, tout de même, après avoir fait le tour de la question comme d’un rond-point : "Une bibliothèque sera toujours plus utile qu’un pont (sauf pour franchir une rivière)". Toujours est-il que l’avènement du rond-point est politiquement significatif : "Dans leur autoritarisme assumé, le feu et le stop sont des reliquats de la société disciplinaire. Leur remplacement par le rond-point traduit le passage historique de l’ancienne société disciplinaire à la nouvelle société de contrôle" (86).

À  l’image de notre société de flux, utile et fonctionnel, le rond-point représente l’idéal de la vie contemporaine : il faut être absolument dans le mouvement ! Il faut bouger, toujours bouger. Plus précisément, il incarne l’ultralibéralisme hexagonal : "Le rond-point est un dispositif ultralibéral : initiative individuelle, esprit de compétition, libre concurrence dans les limites d’un encadrement souple, fluidité, primauté donnée à la circulation, soumission aux lois du résultat. Mais il s’agit en réalité d’un ultralibéralisme à la française. La liberté proclamée, encouragée y est encadrée par un certain nombre de règles et de prescriptions qui émanent de l’État" (80). Ce qui ne l’empêche donc pas de proposer une "société de centre-gauche" : "cette rotation vers la gauche tout en tenant le centre a toujours, pour dénouement, une sortie par la droite" (81)… Politique mise à part, le rond-point est encore et surtout métaphore du destin.

Tourner en rond emprunte à l’œuvre moderne selon Sartre sa caractéristique fondamentale de contradiction voilée. Le texte met en effet en valeur une série de tensions subtiles entre ultramodernité et tradition, naturel et artificiel, authenticité et inauthenticité, transparence et opacité, clos et ouvert, infini et fini… Et son auteur d’exceller dans le jeu de passe passe logique, le tourniquet rhétorique, dans l’art de pousser la logique binaire / circulaire jusqu’à l’absurde spiralique. Mettons-nous en bouche avec une antanaclase et quelques paronomases : "La menace du dommage occasionné par une suspension du permis de conduire s’est muée en menace du dommage occasionné aux suspensions prévenant qu’il ne sera plus permis de conduire" (101)… "cahots"/"chaos", "illusion"/"allusion", "valeurs du passé"/"valeurs dépassées"… Entrons ensuite dans la salle des machines :

"L’un des paradoxes du rond-point consiste à nous faire tourner en rond pour nous éviter de tourner en rond" (45).

"Inventé pour faciliter la vie des automobilistes, le rond-point, comme la plupart des dispositifs techniques, a transformé la vie des automobilistes  pour faciliter la bonne marche du rond-point.
Si bien que le rond-point mis au service des automobilistes a fini par mettre les automobilistes à son service. […]
Dans cette logique, c’est la restriction de liberté qui nous rend libre" (72-73).

De l’art d’aborder les ronds-points, à coups de paradoxes et d’apories : telle est la mécanique spitallienne ! Et c’est précisément parce qu’il explore la chose en son nom que Jean-Michel Espitallier est poète : la ronde des points ouvre des boucles, le sens circule, et souvent de façon circulaire, avec issues plus ou moins attendues ou saugrenues.

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