Libr-critique

10 mars 2017

[Chronique] Alexander Dickow, Rhapsodie curieuse, par Fabrice Thumerel

Alexander Dickow, Rhapsodie curieuse (diospyros kaki), éditions Louise Bottu, Mugron, janvier 2017, 62 pages, 8 €, ISBN : 979-10-92723-15-1. [Note de lecture sur le dernier livre de l’auteur, Le Poète innombrable]
On pourra du reste retrouver Alexander DICKOW à la soirée Bilingue IVY WRITERS : DELAVILLE Café (34 bvd bonne nouvelle 75010), le 21 mars à 19h (avec également COLE SWENSEN, SUZANNE DOPPELT, ROSANNA WARREN, AUDE PIVIN et HENRI DROGUET).
[En photo finale, un autre événement].

Comme tout poète moderne, Alexander Dickow constate le ratage de toute parole : "Les mots passent sans cesse entre ce qu’ils visent, ils passent au plein milieu de la parole, c’est à justement dire là où n’est jamais l’objet qu’on croyait vouloir dire. Les mots ratent la cible qu’ils atteignent" (p. 52-53). Mais il ne fait partie ni des nostalgiques d’un cratylisme mythique, ni de ceux qui déplorent le drame de la langue, vivant de façon tragique la schize entre les mots et les choses. D’où ce corollaire : "C’est pourquoi on ferait mieux d’écouter d’un peu plus près ce qui a lieu dans cet entre les mots, autant que les mots mêmes. Ce qu’on veut dire, on a failli le dire" (53). Il prend même ses distances vis-à-vis des dernières avant-gardes : "Que les mots et le monde soient séparés va de soi et le constat ne vaut rien" (on pense ici surtout à Prigent ou à Novarina). Si "on ne parle pas les choses, mais autour" (19), il faut faire prévaloir la connaissance / co-naissance, qui réalise l’approfondissement des sensations. S’il défend un parti pris des choses, ce n’est pas pour aboutir à un quelconque réelisme – saisir l’épaisseur des choses au travers de l’épaisseur des mots. Pour Dickow, le poète est celui qui entretient un rapport décalé à la langue comme au monde ; il affectionne donc toutes les choses singulières comme tous les "déchets du langage" – les solécismes, entre autres (qu’on se souvienne des Caramboles). C’est en terrain inhospitalier qu’il opère. Afin de rendre compte de "la diversité du monde" (52), à "une parole à même les choses" (44) il préfère "une langue du monde, une langue de choses perpétuellement en ébullalation, en tant que la somme de toutes langues" (51).

Il y a bien quelque chose de baudelairien dans son goût du bizarre, dans son sensationnalisme spirituel… Toujours est-il que c’est un monde dense et varié dans toute sa richesse qui surgit, non pas d’une tasse de thé, mais d’un kaki : "Le kaki, voici un bien beau rêve à se mettre sous la dent", "un fruit si simple / et si nu" (16) ; "un fruit pour des curieux" (57)… Le kaki sous tous ses atours, contours et détours (deux contes, en l’occurrence). Le kaki en toutes ses variétés et sa sarabande de fruits originaux : persimmon, fuyu, hachiya pitaya, physalis, tamarillo, corossol, pyridion, drupe, durian… D’où un blason décalé pour chanter la mesle (cf. p. 25).

Pour son traité de volupté qui est en même temps un éloge du divers, Alexander Dickow a préféré à la symphonie la rhapsodie, dans la mesure où cette forme libre qui privilégie le bigarré correspond parfaitement à cette esthétique du poikilos chère à Jean-Claude Pinson : "Ce que je ne connais pas, je le goûte. Je me gargarise et me régale tout le catalogue ne fût-ce que dans les mots le monde ; une découverte mène à l’autre ; avec chacune d’elles je me marie" (35). On terminera en savourant l’hymne final : "Viens donc, mon amour, viens nous découper ensemble ce plaisir, que je te conte la couleur du kaki, que je te parle la passion des plaquemines et la saveur de la sapote, le miracle du mabolo, la morale de la mesle" (59)…

13 mai 2016

[Livre] Jean-Claude Pinson, Alphabet cyrillique

Peu avant la sortie du numéro spécial que la revue NU(e) a consacré à Jean-Claude Pinson – qui reprend le Grand entretien paru sur Libr-critique ("Poéthiquement impur") -, revenons sur une somme entamée il y a déjà quelques années.

Jean-Claude Pinson, Alphabet cyrillique, Champ Vallon, novembre 2015, 270 pages, 24 €, ISBN : 979-10-267-0084-5. [Extrait sur Libr-critique : ici ; article lié, "Pour une poésie impure"]

"À monde inhabitable, poésie inadmissible" (p. 190).

Voici un livre qui, à la suite de Drapeau rouge – auquel fait allusion le chapitre intitulé "intoxication au drapeau rouge" -, se présente comme un texte morcelé dans lequel le sens se trouve disséminé : c’est qu’il ressortit à l’esthétique du "poikilos", une forme impure qui croise les propriétés poétiques et romanesques. Y devisent, entre autres, Lermontov, Beaudelaire, Leopardi, ou encore Kojève… Et il y est question, entre autres, de l’"art de disparaître en Sibérie" (147), de faire l’idiot à la russe, de la méthode empruntée à Tolstoï pour déclarer sa flamme, d’"histoires de chaussures", d’"exercices d’estrangement" ("se déplacer dans Moscou en métro sans connaître l’alphabet cyrillique et seulement muni d’un plan du métropolitain parisien" – p. 203)…

Le texte met du reste en abyme sa propre écriture : ce livre qui devait être sous-titré "roman russe" "n’est pas un roman", mais un "pot-pourri d’anecdotes plutôt, qui s’en vont zigzaguer en tous sens" (171). Et curieusement, au sein d’un dialogue entre Cælebs et Léo ("annales d’un formaliste"), l’esthétique romanesque de Christian Prigent est rattachée à cette "façon spéciale de raconter", le carnavalesque russe prenant appui aussi bien sur le skaz (la verve du récit oral, son sens de la drôlerie) et le sdvig cher à Daniil Harms, évoqué à plusieurs reprises et surtout mis en scène dans le morceau intitulé « spage de dératage » (p. 240) :
"L’illusion du récit parlé. Une écriture prête à être mise en bouche. Avec des phrases pressées de brûler les planches.
Priorité à l’oralité. Verve et comique avant toute chose.
[…]
Une façon de jazzer la langue, et même de la free-jazzer" (p. 330).

De quoi faire jaser un peu, l’écrivain-essayiste aimantant l’auteur des Enfances Chino (2013) vers son territoire…

 

On terminera cette présentation sur un bel "appel au poétariat" :

"laissés pour compte, écartés volontaires de l’économie, unissez-vous.
Ne faites pas l’autruche, mais l’émeu. Grognez, protestez.
Mais surtout, loin des foules, des émeutes et des métropoles, émouvez-vous.
Émeuvez-vous, même, si ça vous chante. Tant pis pour la conjugaison" (333).

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